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Le castrisme après Fidel Castro : une répétition générale

lundi 7 avril 2008, par Janette Habel

Démocratiser Cuba sans perdre les acquis sociaux du système actuel, tel est l’enjeu pour l’île, après que son chef historique, Fidel Castro, a confié le pouvoir à son frère, Raúl. Voici une analyse de Janette Habel, parue en intégralité sur le site alencontre.org.

« Cuba est un système unique sur lequel il faut prendre garde de ne plaquer aucune analyse toute faite. » (1) Loin d’être un lieu commun, cette affirmation de Pierre de Charentenay devrait être la règle de toute analyse du système politique castriste en place depuis près d’un demi-siècle. À l’heure où l’après castrisme est d’actualité, les commentateurs qui ne cessent de brocarder le « goulag tropical » gagneraient à s’en inspirer.

Fidel Castro n’est plus écouté comme il l’était dans le passé et sa légitimité s’est émoussée. Son discours est décalé par rapport aux problèmes quotidiens qu’affronte la majorité des Cubains. On mesure mal, en Europe, la gravité de la crise sociale qui a affecté l’île. Adoptée en 1993, la dollarisation, qui a sévi jusqu’en 2004, a modifié la hiérarchie salariale antérieure, assez égalitaire. La dualité monétaire et le taux de change entre le dollar et le peso ont profondément affecté les Cubains travaillant dans le secteur public, dont les revenus sont en pesos. Faute d’investissements, les transports se sont dégradés, l’état des logements (en nombre très insuffisant) est désastreux, l’alimentation est très chère dans les supermarchés ou sur les marchés paysans libres et la libreta (le carnet de rationnement) ne permet de se nourrir que pendant dix à douze jours. De manière générale, les infrastructures (les canalisations d’eau entre autres) sont en très mauvais état. Pour faire face à la crise, Fidel Castro dut accepter avec réticence des réformes économiques marchandes, qui allaient introduire des inégalités très importantes entre les Cubains, opposant ceux n’ayant pas accès au billet vert et ceux y ayant accès grâce aux envois (remesas) de leur famille à l’étranger ou aux retombées du tourisme.

Une autre raison a aggravé le malaise : l’écart culturel et politique s’est creusé entre la génération de la révolution et la majorité de la population, née après 1959. Non seulement la jeunesse n’a pas connu la dictature de Batista, mais elle n’a connu que la crise, et les conquêtes sociales - éducation et santé gratuites, plein-emploi -, sans cesse rappelées par Fidel Castro, ne suffisent pas à répondre à ses aspirations.

Pour les successeurs de Fidel Castro, les difficultés sont de plusieurs ordres. En premier lieu, il faut améliorer le niveau de vie. Quelles réformes économiques faut-il adopter ? Au prix de quelles tensions sociales ? Il faudra ensuite définir à moyen terme une nouvelle légalité institutionnelle s’appuyant sur une participation populaire effective. Il n’existe aucune possibilité de perpétuer le système politique existant une fois Fidel Castro disparu. Enfin, il faudra opérer ces changements économiques et politiques dans un contexte conflictuel, sous la menace d’ingérence de l’administration de George W. Bush.

Crise économique

Raúl Castro assume - provisoirement peut-être - la direction du pays dans une conjoncture particulière. Après plus d’une décennie de réformes économiques marchandes, Fidel Castro a remis en cause, ces dernières années, l’ouverture intervenue en pleine crise, dans les années 1990. Depuis l’automne 2004, les transactions en dollars n’ont plus cours. Le billet vert a été remplacé depuis par le peso convertible (CUC) pour l’ensemble des transactions en espèces sur l’île (2). Mais ce CUC - qui est paritaire avec le dollar sur l’île - n’est pas convertible à l’extérieur. L’autre peso, le peso usuel, s’échange au taux de 26 pesos pour un dollar, et il reste encore la monnaie courante pour les salaires.

La situation dont hérite Raúl Castro est paradoxale. L’embellie économique que connaît le pays, grâce aux prix élevés du nickel, aux revenus du tourisme en progression (2 300 000 visiteurs environ cette année), aux échanges bénéfiques avec le Venezuela et la Chine, n’a pas atténué les difficultés des Cubains qui travaillent dans le secteur d’État (environ 75 % de la population active) ou de ceux dont la survie dépend de maigres retraites. En revanche, de nouvelles catégories sociales, de « nouveaux riches » selon la terminologie officielle, ont émergé : petits artisans et entrepreneurs privés, dont l’essor a coïncidé avec la libéralisation des années 1990 ; propriétaires de petits restaurants (paladares), qui ne peuvent servir plus de douze couverts à la fois ; petits paysans, qui vendent sur les marchés leurs produits agricoles à des prix très élevés.

À quelles conditions ce petit pays peut-il construire un développement durable, autonome, face aux États-Unis ? À cette question, l’intégration régionale, l’Alternative bolivarienne des Amériques (Alba), stratégie latino-américaine associant déjà le Venezuela et la Bolivie, veut donner un début de réponse. Lors de son dernier voyage public et symbolique à Buenos Aires, à l’occasion du 30e Sommet du Mercosur, Fidel Castro, dont la vocation latino-américaniste est ancienne, s’est retrouvé aux côtés des présidents des cinq pays membres du marché commun sud-américain (Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay et, depuis peu, Venezuela) et de deux membres associés, le Chili et la Bolivie. Ce fut l’occasion, pour le dirigeant cubain, de signer un accord de coopération économique avec le Mercosur, considéré comme l’un des plus importants pour La Havane depuis quatre décennies.

L’unité latino-américaine est au cœur de la stratégie de Fidel Castro et de son allié Hugo Chavez. L’objectif ? Construire la « patria grande », l’Amérique latine, et penser le développement de Cuba dans ce cadre. L’intégration énergétique de la région est un outil de première importance. En effet, le Venezuela et la Bolivie représentent plus de 65 % des réserves d’hydrocarbures connues en Amérique latine. Le plan Petrocaribe, signé en juin 2005, permet aux pays des Caraïbes de bénéficier du fioul vénézuélien à des conditions préférentielles.

Digne de Fidel

Mais peut-on tout miser sur le Venezuela ? Outre les incertitudes politiques qui pèsent, à moyen terme, sur l’avenir d’Hugo Chavez, certains économistes cubains s’interrogent mezzo voce sur la stratégie suivie. La coopération avec la Chine dans le domaine stratégique des biotechnologies et le rapprochement des centres de recherche cubains et chinois semblent prometteurs (3), mais les relations sino-cubaines ont toujours connu des hauts et des bas. Quoi qu’il en soit, l’amélioration du niveau de vie se fait attendre. Même le système de santé et la qualité des soins, pourtant très performants, souffrent du départ de nombreux médecins de famille à l’étranger.

Comment passer de la légitimité révolutionnaire incarnée par Fidel Castro à une nouvelle légalité institutionnelle, sans démanteler les conquêtes de la Révolution ? Tel est le défi. Le Parti communiste cubain (PCC) n’a pas tenu de congrès depuis près de dix ans. Le journal Granma, organe du comité central, rend rarement compte des réunions et des décisions du bureau politique. Après un long silence, la dernière réunion du comité central s’est tenue le 1er juillet 2006. Tout récemment, plusieurs limogeages ont affecté de hauts fonctionnaires, et un membre du bureau politique du PCC a été condamné à douze ans de prison pour « trafic d’influence ». Le PCC sert de rouage administratif et de courroie de transmission, mais il n’est pas un lieu de débat. C’est un parti sans réelle cohérence idéologique depuis la chute de l’URSS. Les centres de décision sont concentrés dans les mains de Fidel Castro, qui court-circuite le bureau politique. Bien que Fidel Castro soit le premier secrétaire du parti, c’est un électron libre, qui gouverne en marge des institutions - y compris du PCC.

Peut-on imaginer que le vide créé par la disparition de Fidel Castro puisse être comblé durablement par une équipe de direction collective du PCC ? C’est en effet le PCC que Raúl Castro a cité comme étant le « seul héritier digne de Fidel Castro, en tant qu’institution qui regroupe l’avant-garde révolutionnaire, garantie solide et sûre de l’unité des Cubains en tout temps » (4).

Nouvelles institutions

Avec le PCC, l’armée est l’autre pilier institutionnel du pays. Désormais premier secrétaire « provisoire » du parti, Raúl Castro est ministre des Forces armées révolutionnaires (FAR), une institution sur laquelle on spécule beaucoup. Sa cohésion et sa discipline en font l’une des plus solides du régime. L’armée, forte de 50 000 hommes, représente une puissance économique majeure, qui investit dans le tourisme, l’agriculture, l’industrie, les télécommunications et contrôle les deux tiers de l’économie (5). Certains observateurs n’hésitent pas à affirmer que les FAR sont « les pionniers du capitalisme cubain » (6). C’est dans l’armée que fut expérimentée (sous l’impulsion de Raúl Castro, appuyé ensuite par Carlos Lage), à la fin des années 1980 et dans les années 1990, un processus dit de « perfectionnement des entreprises d’État », dans le but d’accroître la productivité du travail. Cette modernisation productive, qui impliquait de réduire des effectifs pléthoriques, fut appliquée dans les entreprises d’État contrôlées par les FAR. Grâce à la discipline inhérente à l’ins-titution, elle a donné des résultats. Mais généraliser son application était dangereux sur le plan social, et certains responsables syndicaux de la Centrale des travailleurs cubains (CTC) (7) avaient mis en garde contre ses conséquences (8). La réforme semble avoir été abandonnée.

Inquiet, soucieux de continuité, Fidel Castro avait, en juin 2002, fait modifier la Constitution afin d’y inscrire, à l’encre indélébile, « le caractère irrévocable du socialisme ». Trois ans plus tard, en dépit de cette précaution constitutionnelle, Fidel Castro a mis en garde, le 17 novembre 2005, contre les risques d’implosion du système. Mais le schéma qu’il a prévu fait reposer la succession institutionnelle sur Raúl Castro, relayé par le PCC, ce qui n’est pas viable à long terme. Comme toujours, le chef militaire a méconnu les besoins démocratiques croissants d’une société profondément renouvelée.

À terme, de nouvelles institutions devront émerger. Une tâche difficile lorsqu’il faudra à la fois mettre en œuvre une nouvelle politique économique et définir un projet démocratique alternatif, tout en préservant les conquêtes de la révolution. Le rapport charismatique et paternaliste du leader avec le peuple, substitut démocratique, devrait laisser progressivement la place à un nouveau paradigme institutionnel. Tolérera-t-on ce processus de l’autre côté du détroit de Floride ? Rien n’autorise à le penser.

Janette Habel

(1). Pierre de Charentenay, « Église et État à Cuba », Études, Paris, décembre 1988.

(2). Trois monnaies étaient en circulation à Cuba : le dollar, le peso convertible, utilisé dans les magasins spéciaux vendant en dollars au taux de un pour un, et le peso traditionnel, utilisé pour le paiement des salaires et le marché interne. Désormais, il ne reste que deux monnaies en circulation.

(3). Mission économique de la Havane, Lettre de La Havane, n° 54, janvier 2006.

(4). Discours de Raúl Castro prononcé à l’occasion du 45e anniversaire de l’armée orientale, le 14 juin 2006.

(5). Mission économique de La Havane, Lettre de La Havane, n° 60, juillet-août 2006.

(6). The Economist, 5 août 2006.

(7). Entretiens avec l’auteur.

(8). Il semble que Fidel Castro ait, à ce propos, mieux compris que son frère les risques qu’il y avait à pratiquer des « dégraissages » en pleine crise.