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Le mouvement contre le CPE à un tournant

mardi 21 mars 2006

Le lundi 20 mars, les syndicats de salarié•e•s, d’étudiants et de lycéens ont décidé d’appeler à une nouvelle journée nationale, le 28 mars, de manifestations, avec des grèves et des arrêts de travail. Ils exigent le retrait du Contrat de première embauche (CPE).

L’idée d’une grève générale se renforce. L’argument d’éviter, pour l’heure, une division sur cette perspective semble avoir son poids. Le texte adopté le 20 mars affirme : « Les organisations syndicales de salariés soutiennent la mobilisation du 23 mars initiée par les étudiants et lycéens et appellent à contribuer à sa réussite. L’ensemble des organisations syndicales appellent le 28 mars à une journée interprofessionnelle avec arrêts de travail, grèves et manifestations. »

Le secrétaire général de la FSU [Fédération syndicale unitaire], forte dans le milieu enseignant, Gérard Aschieri, souligne l’importance que secteur privé et public se retrouvent « main dans la main » pour cette nouvelle échéance. La Fédération CGT-Cheminots, première organisation de la SNCF, a annoncé le dépôt d’un « préavis national de grève couvrant la période du lundi 27 mars, 20 heures, au mercredi 29 mars, 8 heures », cela dans le cadre de la journée nationale d’action anti-CPE.

Délicieuse surprise ce 20 mars. Même la CES [Confédération européenne des syndicats], fortement liée matériellement aux structures de l’Union européenne, affirme son soutien au mouvement contre le CPE : « Car ce genre de mesures installe durablement l’Union européenne sur le terrain du dumping social, ce qui est un préjudice pour l’avenir de l’Europe. »

Peut-être que cela fera réfléchir ceux qui, en Suisse, derrière la locomotive des « bilatérales » n’ont pas vu venir (ou surtout ne voulaient pas voir venir) les wagons de contrats courts, fort similaires à ces nouveaux contrats flexibles qui sont, par ailleurs, discutés en Allemagne par la coalition CDU-SPD !

Revenons brièvement sur le mouvement social d’ampleur en France. L’éditorialiste du quotidien Libération (27 mars 2006) écrit que « ce qui a mis dans la rue des centaines de milliers de personnes pour la deuxième semaine » ce n’est pas le « CPE stricto sensu... C’est plus largement ce qu’il révèle : une crainte diffuse, sourde, déjà ancienne qui va s’amplifiant depuis des années. Celle pour les enfants de la classe moyenne de connaître demain un monde bien plus dur que celui de leurs parents, celle pour les parents de laisser à leurs gamins des lendemains bien moins chantants. France des cités et France plus aisée se rejoignent dans cette vision d’un pays de moins en moins généreux avec ses jeunes. »

Laissons de côté la terminologie « classe moyenne ». En réalité, la crise chronique du capitalisme suscite, selon les conjonctures et les luttes socio-politiques, soit des mouvements de divergences, de dispersions, soit des mouvements de convergences au sein d’un salariat hybride. C’est-à-dire un salariat dans lequel la « précarisation » réelle ou envisagée, la perte d’emploi, l’insécurité portant sur la projection dans le futur, le « stress » au travail, touchent le technicien, l’informaticien, le personnel de la santé, les personnes vouées « aux services aux personnes », l’ouvrier, le jeune enseignant, etc...

Ce qui se passe en France met en échec tout d’abord l’explication sociologiste mécanique portant simplement sur la croissance du nombre de salarié•e•s qui, en tant que tel, renforcerait, automatiquement, le « potentiel de changement radical de la société inhérent au prolétariat », au sens large. Ensuite, sont aussi vouées à une impasse les théories qui, multipliant les « analyses fines » sur la segmentation sans fin de ce salariat, le font disparaître comme acteur social et politique.

Le mouvement contre le CPE - avec la jonction entre lycéens, étudiants, salarié•e•s du public et du privé - montre que, dans un contexte social et politique marqué par une histoire forte de luttes, la formation d’identité conflictuelle de la classe des salarié•e•s (du prolétariat) relève d’un processus de construction social et politique qui s’ancre dans les relations sociales de production.

Ensuite, l’édito de Libération permet de mettre en relief un second élément si souvent oublié par les adeptes de la dite « gauche radicale » : celui de la temporalité dans les évolutions des luttes de masses et dans l’appréhension possible de la part de leurs participants d’un changement nécessaire, à la racine, de la société. Il ne s’agit pas seulement de la continuité chronologique de mobilisations, que l’on peut reconstruire depuis 1995, en passant par 2003 (sécurité sociale) ou le rejet du traité constitutionnel de mai 2005. Il s’agit de l’expérience - avec les sentiments multiples qui l’accompagnent - qu’en deux ou trois générations « on peut passer d’un monde à un autre ». Cela rend plus palpable, plus sensible l’idée d’un besoin, d’une nécessité de changement. Mais cela ouvre aussi la porte à des replis conservateurs, selon les issues des mobilisations. D’où l’importance dans le champ des batailles sociales et politiques des rapports de forces face à la droite et face au patronat, mais aussi du rôle des relations d’influence au sein même de la gauche, en termes de débats et décisions démocratiques, en termes de perspectives que se donne le mouvement.
Et tout indique qu’aujourd’hui une perspective socialiste - au sens d’un horizon à réaffirmer - peut trouver une crédibilité, certes restreinte, mais nécessaire. Cela si elle s’enracine dans les exigences mêmes du mouvement social, au-delà de son expression immédiate et de son espace géographique français. D’ailleurs, la déclaration de la CES indique que la dimension européenne est présente. Mieux, parmi les jeunes et moins jeunes mobilisés sont présentes à leur esprit - à des degrés divers - les « tragédies » de ce monde : depuis la guerre en Irak jusqu’à la question de l’eau.

L’enjeu est aussi ressenti par le patronat - par le MEDEF qui dicte le cadre dans lequel doit se mouvoir le gouvernement de droite ou social-libéral - qui craint que le CPE déclenche une opposition si massive et durable que la « révision plus profonde du droit du travail » soit mise en cause. Les « frondes internes » au sein de la droite et aussi du MEDEF (entre autres sous la houlette du secteur de la métallurgie) traduisent un aspect propre à ces « moments de crise » où une décision ponctuelle risque de faire capoter un ensemble plus cohérent de contre-réformes.
Le mouvement, qui dure maintenant depuis janvier, manifeste tous les traits de l’auto-activité - donc de ce qui change, à la fois, les acteurs et les circonstances - de futurs salarié•e•s (quand ils ne le sont pas déjà : combien d’étudiant•e•s doivent travailler pour se payer leurs études ?). La richesse des coordinations, des assemblées, des débats démocratiques en sont des indices. Nous y reviendrons.

Nous pensions que les lecteurs et lectrices de notre site suivaient les « événements » sur des sites français, outre les ressources de la presse. Les informations glanées nous ont montré que cela était moins courant que nous le pensions.

Voilà pourquoi, comme premier document, nous reproduisons un argumentaire du Collectif de la Vienne (Poitou-Charentes) qui indique que l’expérience d’argumentation développée lors du débat de mai 2005 trouve son prolongement et se lie avec un mouvement massif, ce qui en fait aussi la différence. Cet argumentaire a de nombreux proches cousins et traduit assez bien un niveau de réflexion largement partagé.


Argumentaire contre l’intervention de De Villepin

Collectif de la Vienne, dimanche 12 mars 2006 à 23:59 (Poitou-Charentes)

Intervention de De Villepin : contre-argumentation.

Cette intervention [de De Villepin] est basée sur une argumentation dite « basique » de droite. Trois axes en ressortent : 1° l’immobilisme de la gauche ; 2° la peur face à la réforme ; 3° la responsabilité pragmatique du gouvernement... Nous allons donc point par point déconstruire les arguments de De Villepin.

L’immobilisme

En aucun cas nous ne sommes près à céder à la précarité au nom d’une lutte contre un prétendu immobilisme. Ce discours est rôdé mais dépassé. On nous sert les mêmes arguments depuis mai 68, face à une gauche absente, on présente une droite réactionnaire et désormais libérale. La réforme est nécessaire, mais nous ne voulons pas recevoir la précarité au nom d’une flexibilité factice.

La peur

C’est le terrain préféré de la droite, la peur de l’autre, la peur du mal, la peur de l’étranger, la peur du peuple tout simplement. Dans l’intervention du Premier ministre, la peur ressort sous un angle logique dans son argumentation : la peur du changement. La peur est réelle, mais nous n’avons pas peur du changement, nous avons peur de la précarité, nous avons peur de ne pas avoir le même niveau de vie que nos parents. Face à la peur, nous répondrons donc par le courage de la mobilisation, le courage d’un refus, le courage d’un mouvement social.

La responsabilité

Mr De Villepin nous parle de responsabilité du politique, de responsabilité du gouvernement. Cette responsabilité s’explique face à un électorat, aujourd’hui, ce même électorat qui désavoue le gouvernement. Mais là n’est pas la question, car justement, le gouvernement tente de nous emmener sur le terrain du sentimental, ce gouvernement joue la carte du clientélisme électoral.

À un an d’élections majeures, il serait naïf de croire que le gouvernement reste sourd aux cris d’une partie de son électorat. Mais étant indépendant de toute organisation politique nous n’entrons pas dans ce jeu, nous nous plaçons sur le terrain de la responsabilité populaire face à la réaction libérale du gouvernement. Nous sommes responsables, dans nos choix, dans nos actes, nous le sommes face à nous-même, mais aussi face à nos camarades, nos assemblées générales et face aux citoyens.

Plus concrètement voici une liste d’arguments pour contrecarrer la parole ministérielle.

« Vous avez peur changement ! »

Faux : nous avons peur de la précarité et de l’insécurité sociale.

« Les étudiants ne sont pas concernés par le CPE car ils sont bien formés et obtiendront un CDI ! » [contrat à durée indéterminée]

Faux : notre éducation est aujourd’hui remise en cause dès la maternelle avec les suppressions de postes aux concours (-30% en moyenne), de même l’instauration de la loi dite « Fillon » crée la notion de socle commun et donc d’une culture à deux vitesses. Nous nous battons pour nous certes, mais aussi pour nos enfants, pour leur avenir et pour un idéal social et culturel, c’est ça la solidarité. CPE, CAPES même combat contre la précarité.

« Le service public de l’emploi les aidera à retrouver du travail et à accéder à la formation ! »

L’ANPE [Agence nationale pour l’emploi] n’est malheureusement pas un service public. Il s’agit d’une délégation de service public. Un organisme donc voué à la concurrence (face à elle : les agences d’intérim ou de placement) qui doit rendre état de chiffres (ex : la disparition des recalculés, les radiations...) et qui délègue la formation (AFPA - Association nationale pour la formation des adultes - boîtes privées...).

Ce principe démontre s’il est encore nécessaire, l’absence de volonté dans la politique de l’emploi, l’absence d’intérêt de la droite face au chômage et donc face à la précarité.

« Nous allons créer de l’emploi pour relancer la croissance ! »

C’est bidon : ça ne marche pas, les contrats Borloo [Ministre de la cohésion sociale !], les contrats aidés, les chèques emploi-service, le CNE [©ontrat nouvelle embauche] Que des échecs, il faut créer de la croissance pour créer de l’emploi pour relancer la consommation... Pas l’inverse, une vraie distinction gauche-droite.

« Le Gouvernement à prévu des garanties de formation, de crédit et de logement ! »

Nous répondons : aveu de faiblesse. Si nous ne devons pas craindre les refus de banque et l’impossibilité de nous loger pourquoi ont-ils prévu des vraies - fausses mesures de sécurité ??? C’est louche...

« Le gouvernement espagnol augmente les charges sur les CDD ! »

C’est justement ce qu’il faut faire, le gouvernement espagnol est socialiste, pas libéral, il taxe les contrats précaires pour forcer les patrons à employer en CDI... De Villepin fait exactement l’inverse. D’un côté la stabilité et le retour à l’impôt de l’autre, le désengagement de l’État et la précarité.

« Le CPE permettra aux jeunes d’accéder à une première expérience. »

Erreur. Quelle sera la validité d’une expérience précaire face à un nouvel employeur ? Pendant la période d’essai, nous allons baisser le regard et filler droit. Nous ne prendrons pas de décisions de peur qu’elles soient en contradiction avec celle de notre supérieur au risque de ce faire renvoyer. Une vraie fausse expérience en quelque sorte, le tout sous une épée de Damoclès.

« Nous avons revu la charte des stages, une rémunération au bout de trois mois est même créée. »

Démagogie : aujourd’hui un stagiaire c’est tout bénéfice pour l’entreprise : pas de salaire (ou alors minime au bout de trois mois), pas de charges, une personne corvéable à merci, une personne effectuant autant voir plus de travail qu’un employé normal, en gros un esclave autorisé... Donc non, nous voulons des emplois pas de stages, une formation continue pas d’un esclavage moderne.

« C’est là l’intérêt général que nous défendons »

Faux, vous défendez une clientèle, pas l’intérêt général, un électorat corporatiste, pas le peuple souverain et seul à même de définir l’intérêt général.

« Nous prévoyons le retour à l’apprentissage dans les grandes entreprises et ce dès 14 ans »

Une honte. À 14 ans nous ne somme pas apte à travailler, ni au niveau physique, ni au niveau moral et encore moins au niveau de la formation. À 14 ans, on doit se former, être formé, pas travailler, nous devons revoir les dispositifs d’aide à la scolarité pour les cas difficiles, mais en aucun cas nous devons céder aux sirènes du marché du travail. De plus l’apprentissage doit être une intégration lente et quasi paternelle, plutôt dans une petite entreprise... Qu’elle est l’intérêt à part le coût et la facilité d’envoyer un gamin au pied d’un marteau-pilon, quel apprentissage pour quelle formation...

« Le droit du travail est réaffirmé avec la loi sur l’égalité des chances, il est faux de dire qu’une femme enceinte se fera remerciée sans motifs »

Des abus ont déjà eu lieu avec le CNE, certains ce sont réglés devant les tribunaux et donc ont été condamnés. Mais il faut faire la démarche, connaître le droit du travail, les prud’hommes ou un syndicat pour se défendre. Est-on réellement en mesure de se défendre lorsque l’on ne connaît pas nos droits ? Lorsque l’on vient de se faire licencier et que nos préoccupations sont factures, crédit, se nourrir et se loger ? Nous sommes en droit d’en douter...

Voilà pour le fond, pour la forme, en tant que coordination étudiante nous aurons par droit à des entretiens car nous n’avons aucune existence légale, de plus le temps n’est pas à la négociation mais au retrait pur et simple du CNE de la loi « Fillon » et de la loi sur « l’égalité des chances » le tout avec un rétablissement complet des postes aux concours de l’enseignement. Nous tenons le rapport de force : on ne part pas d’un champ de bataille pendant le combat...

(tiré du site A l’encontre (Suisse) Voir notre page de liens.)