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Le premier ’Premier mai’ montréalais

jeudi 1er mai 2008, par Nicolas Lefebvre Legault

Contrairement à ce que laisse sous-entendre une certaine littérature syndicale, il y a maintenant plus de 100 ans que l’on souligne le Premier mai au Québec. Non, le premier ’Premier mai’ québécois n’a pas eu lieu en 1973 mais en... 1906. L’initiative en revient à un groupe d’inspiration socialiste libertaire, le cercle " Aide Mutuelle ", composé principalement de travailleurs et de travailleuses d’origine juive, mais aussi de quelques immigrants irlandais.

Le premier ’Premier mai’ montréalais
Contribution du blogue syndical - tiré du site Presse-toi à Gauche
lundi 30 avril 2007, par Nicolas Lefebvre Legault

Contrairement à ce que laisse sous-entendre une certaine littérature syndicale, il y a maintenant plus de 100 ans que l’on souligne le Premier mai au Québec. Non, le premier ’Premier mai’ québécois n’a pas eu lieu en 1973 mais en... 1906. L’initiative en revient à un groupe d’inspiration socialiste libertaire, le cercle " Aide Mutuelle ", composé principalement de travailleurs et de travailleuses d’origine juive, mais aussi de quelques immigrants irlandais.

La manifestation fut planifiée minitieusement pendant plusieurs mois mais elle faillit ne pas avoir lieu : les militant-es d’origine juive craignent que leurs camarades francophones et anglophones ne se désistent à la dernière minute en les laissant manifester seul-es dans les rues de Montréal. C’est finalement un membre du cercle " Aide Mutuelle ", le poète Jack Dorman, qui servit de pont entre les différents groupes linguistiques, permettant à chacun d’eux de compter sur l’appui des autres. Des socialistes et des libert ! aires francophones, dont Albert Saint-Martin (une sorte de Michel Chartrand d’avant-guerre), se joignent à la manif.

Les commentateurs étaient incrédules face à cette première manifestation de gauche à Montréal. La veille du défilé, le chroniqueur ouvrier du journal La Patrie doute fortement du succès de celui-ci : " Les gens ont hâte de voir quelle figure vont faire les socialistes à cette première manifestation qu’ils organisent ici à l’occasion de la fête du 1er mai. On se demande également s’ils déploieront le drapeau rouge en tête de leur procession. (...) La procession se composera croyons-nous, presqu’exclusivement d’étrangers, de juifs russes notamment. "

La manifestation est finalement un succès. La Patrie le reconnaît d’ailleurs quand elle écrit : " la manifestation socialiste d’hier soir a été imposante et par le nombre de manifestants et par l’enthousiasme qui n’a cessé de régner dans les rangs de la longue procession (...). Autant que nous avons pu en juger, les personnes qui portaient hier soir les couleurs du socialisme, l’insigne rouge, étaient au nombre de 5 à 600 (...). Quand le drapeau rouge fit claquer ses plis à la tête de la procession, des hourras formidables l’accueillirent. Les socialistes batirent des mains et la musique italienne joua l’air de l’hymne L’Internationale. MM Dorman et Albert Saint-Martin, les organisateurs de la démonstration, ayant donné le signal du départ, un millier de personnes se mirent en marche à la suite du drapeau rouge sur lequel était inscrit en lettres blanches ses mots : " Travailleurs du monde, unissons-nous ! ". " Devant l’Université, les manifestant-es lancent les ! slogans " A bas la calotte ! " et " Vive l’anarchie ", des étudiants veulent leur faire un mauvais parti mais la police s’interpose.

Malgré les injonctions du chroniqueur de La Patrie, qui avait prédit que " pas une seule des unions professionnelles locales, affiliées aux unions internationales, ne prendra part à cette manifestation si toutefois elle a lieu ", il y eut même des grévistes à ce premier Premier mai au Québec. En effet, toujours selon La Patrie, les employés de la " Bargain Clothing Co " s’étaient " mis en grève parce que le propriétaire avait refusé de leur donner congé le 1er mai et de signer un contrat pour la diminution des heures de travail. "

À leur arrivée au Champ de Mars, Jack Dorman prend la parole pour dénoncer " le pouvoir des despotes ", tout en prédisant " le triomphe du socialisme dans tout l’univers ". Il encourage les participant-e-s à manifester leur solidarité avec trois membres de la Western Federation of Miners accusés du meurtre du gouverneur de l’Idaho. Une quête s’organise séance tenante parmi les manifestant-e-s et rapporte la somme de 8 $. Albert Saint-Martin, quant à lui, déclara en français, en anglais et en esperanto, que le drapeau rouge est le drapeau des nations, que c’est celui qui " brisera les fers de l’opprimé et qui anéantira les tyrans ".

Cette première célébration du 1er mai marque le début d’une tradition à Montréal. Chaque année, des centaines, voire des milliers de personnes (comme en 1914) défileront dans les rues de Montréal malgré la répression qui s’abat progressivement sur eux. Le clergé catholique cherche par tous les moyens à interdire toute autre démonstration. Cet appel sera entendu par des étudiants de l’université. Ceux-ci iront par dizaines attaquer les manifestant-e-s réuni-e-s au Champ de Mars le 1er mai 1907 avant que le rassemblement ne soit finalement dispersé par les charges répétées de policiers à cheval. Le même scénario se reproduira pendant plusieurs années sans pour autant freiner l’ardeur des militant-e-s socialistes, communistes et anarchistes qui poursuivent néanmoins leurs activités jusqu’à la veille de la Deuxième guerre mondiale.

Renaissance du Premier mai au Québec
Ce n’est q’au début des années 1960, une fois l’essentiel de la répression anti-communiste passée, que des militant-es politiques vont recommencer timidement à souligner le premier mai à Montréal. Au début des années 1970, toutefois, la donne change du tout au tout. Dans la foulée du front commun de 1972, le Conseil central de Montréal de la CSN (alors sous la présidence de Michel Chartrand) propose d’organiser un Premier mai pour exiger la libération des présidents de la CSN, de la FTQ et de la CEQ alors en prison. Plus de 30 000 syndiqué-es participeront à cette première édition de ce qui deviendra le traditionnel Premier mai syndical que nous connaissons aujourd’hui.

Qu’on n’aille pas croire que les révolutionnaires des Premiers mai d’hier sont absent-es de ces " nouveaux " Premier mai syndicaux. Au contraire ! Le 1er mai 1973 sort le premier numéro d’un nouveau journal, En lutte !, animé par l’ex-felquiste Charles Gagnon. C’est le début du mouvement marxiste-léniniste qui sera si puissant quelques années plus tard (allant jusqu’à regroupper plus de 5 000 personnes à la queue des cortèges syndicaux). Les anarchistes aussi, quoi qu’avec un peu de retard, se manifesteront rapidement. Ainsi, le 1er mai 1976 paraît le premier numéro d’un journal anarchiste : La Nuit. L’idée du journal, qui se sort qu’une fois par année !, est d’aller titiller les rouges, dont les cortèges du Premier mai sont la principale démonstration de force, mais aussi les nationalistes (le titre au complet du journal est " La Nuit où il n’y aura plus de maître du tout ", un pied de nez au quotidien indépendantiste Le Jour, dont le slogan était " Le Jou ! r où nous serons maîtres chez-nous ").

Source de l’article :

Premier mai au Québec - Le 1er mai au Québec : 100 ans de luttes ! et Albert Saint-Martin, militant d’avant-garde (par Claude Larivière).