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Italie

« Le projet de l’Unione a échoué »

Entretien effectué le 14 avril 2006 par la rédaction de « A l’encontre »

lundi 24 avril 2006

Le mercredi 19 avril 2006, en fin d’après-midi, l’Office électoral national de la Cour de Cassation fournissait les résultats définitifs des élections italiennes des 9 et 10 avril. Plus d’une semaine faite d’accusations, de « magouilles » diverses lancées par le clan Berlusconi prenait fin.

Les comptes méritent d’être donnés. Selon la Cour de Cassation, 24’755 listes séparent celles récoltées par l’Unione dirigée par Romano Prodi de celles obtenues par la Casa delle Libertà (CdL) de Silvio Berlusconi. Après contrôle, la différence s’est réduite de 469 listes par rapport aux résultats fournis d’abord par le Ministère de l’intérieur. Ainsi, l’Union a récolté 19’002’598 listes et la CdL 18’977’847.

Pour rappel, ces élections se sont déroulées entre deux coalitions.
La « perdante », conduite par le chef du gouvernement sortant, Silvio Berlusconi - soit la CdL -, est constituée par les partis suivants : Forza Italia, le parti de Berlusconi ; Alleanza Nazionale, du ministre des Affaires étrangères sortant et ancien vice-président du Conseil Gianfranco Fini ; l’UDC (Union des démocrates du chrétien et du centre) dont le leader le plus connu est Pierferdinando Casini ; la Ligue du Nord d’Umberto Bossi qui faisait cause commune avec le Movimento per l’Autonomia, petit pari du sud dirigé par Raffaele Lombardo ; la Nuova DC [démocratie chrétienne] de Gianfranco Rotondi et le Nuovo PSI [Parti socialise] de Gianni De Michelis ; l’Alterniva sociàle, la formation fasciste conduite par Alessandra Mussolini, la petite-fille du Duce ; la Fiamma Tricolore, formation fasciste de Luca Romagnoli ; les Reformatori Liberali, une scission des Radicaux italiens, dirigés par Benedetto Della Vedova ; le No Euro, une formation des plus mineures de Renzo Rabellino.

La « gagnante, de peu, est l’Unione. Son leader est l’ex-président de la Commission européenne Romano Prodi. Elle coalisait les formations suivantes : l’Ulivo (L’Olivier) qui une fédération de trois partis - c’est-à-dire les Democratici di Sinistra (DS) dirigés par Piero Fassino ; la Margherita (La Marguerite) dirigée par Francesco Rutelli ; et le minuscule Movimento Repubblicani Europei ; le parti de la Rifondazione Communista (PRC) dirigé par Fausto Bertinotti ; le regroupement des Socialistes démocrates italiens de Enrico Boselle et des Radicaux italiens de Daniele Capezzone présentait une liste commune intitulée Rosa nel Pugno (La rose au poing) ; la Federazione de Verdi dirigée par Alfonso Pecoraro Scanio ; l’Italia dei Valori de l’ex-juge Antonio Di Pietro ; les Popolari-UDEUR (Unione Democratici per l’EURopa) du démocrate-chrétien Clemente Mastella ; I Socialisti dirigé par le fils du défunt B. Craxi ; et le Partito dei Pensionati. Au Sénat, diverses de ces formations ont présenté des listes communes ; de plus certaines ont passé de la CdL à l’Unione au cours des dernières années.

La bataille électorale s’est donc déroulée entre un centre droit et un centre gauche au sein desquels les forces politiques bourgeoises, bien que figurant diversement, sont très présentes. Le centre gauche a reçu l’appui ouvert et appuyé de figures de la grande industrie et de la banque.
A la Chambre des députés, l’Unione obtient 347 sièges ; et la CdL 283 ; au Sénat la première dispose de 158 sièges et la CdL de 156. PRC a obtenu 5,83% des listes à la Chambre avec 41 élu·e·s et 7,24% au Sénat, ce qui lui permet de disposer de 27 sénateurs. Les représentants élus des courants considérés d’opposition dans PRC sont au nombre de 8.

Etant donné le rapport de force institutionnel au Sénat, il n’est pas difficile d’imaginer les « tourments » que certains sénateurs de la gauche de PRC vont connaître lors de votes dont l’incidence sur les conditions de vie des salarié·e·s ne sera pas négligeable.

Dès le 13 avril, le quotidien Il Sole-24 Ore - fortement lié au patronat -, sous la plume autorisée d’Alberto Alesina, dictait les « choix nécessaire au pays ». Autrement dit, les lignes de forces que devra suivre le gouvernement de Prodi. Pour faire court, on peut les résumer de la sorte : réduire le nombre d’emplois dans le secteur public et abaisser la charge fiscale dans le privé « pour favoriser » l’emploi ; centrer « l’aide sociale » sur les plus pauvres à l’occasion d’une réforme du système de sécurité sociale ; restructurer l’appareil productif privé et para-public et pour faire image il écrit : « Laissons Alitalia [la compagnie aérienne] au marché et si elle doit faire faillite qu’elle le fasse » ;« améliorer le marché du travail » ; faciliter les démarches pour la création d’entreprises. Et de conclure : « Le gouvernement de centre droit n’a pas su opérer ce choc, soit parce que les forces vraiment néolibérales en son sein sont minoritaires, soit à cause de l’inadéquation de son leader, toujours plus populiste et embarrassé par l’image de l’Italie à l’extérieur. Le prochain gouvernement de centre gauche devra avoir le courage de procéder rapidement sur ces divers fronts [ceux énumérés] avant qu’il ne s’englue dans la prochaine campagne électorale. » Eugenio Scalfari, dans un long article publié dans La Repubblica (16 avril 2006) met l’accent sur la nécessité du gouvernement Prodi de réunir une coalition sociale qui bloque, en quelque sorte, toute contestation des contre-réformes qu’il va mettre en oeuvre : « Sa coalition politique est fragile, mais son alliance sociale pourra être très forte s’il est capable de rencontrer et de parler avec les forces sociales représentatives du pays. Personne ne peut mieux le faire que lui. » Se profile ici le type de dispositif socio-politique qui devra être mis en place pour tenter de faire passer, sans réactions fortes, une série de contre-réformes. Et comme le répète l’éditorial de La Repubblica du 20 avril, il appartiendra entre autres à PRC de résoudre « la compatibilité entre une représentation des forces antagonistes et la gouvernabilité d’une puissance moderne industrielle qui, de plus, a besoin de réformes radicales pour recommencer à croître ». La constitution, à partir de DS et de la Margherita, d’un parti démocrate à l’américaine s’inscrit dans la perspective de gouvernabilité et de l’alternance. Un autre aspect de la compatibilité à résoudre pour PRC.

Une des questions, déjà débattue publiquement, concerne la précarité et, donc, les normes contractuelles, autrement dit la loi Biagi (loi 30). Le dirigeant de la CGIL (Confédération générale italienne des travailleurs), Guglielomo Epifani, après avoir tiré quelques flèches pour l’abrogation de cette loi, a développé le 19 avril l’idée d’une « table ronde ». Il l’a fait en présence de la vice-présidente de la Confindustria Emma Marcegaglia et de Enrico Letta de la Margherita, le parti de l’ex-ministre Tiziano Treu qui a initié la réforme du marché du travail dès 1995. Autour de cette table devraient se réunir, outre les partis du centre gauche, les deux autres centrales syndicales (CISL et UIL) et aussi la Confindustria, afin de réécrire une loi, qui assurera la continuité dans le changement (La Repubblica, 20 avril 2006). Giuliano Amato, néo-élu de l’Ulivo mais à la carrière de ministre bien fournie, l’a fortement applaudi. En une formule, une sorte de néocorporatisme se profile dans la gestion du gouvernement de l’Unione.

On peut saisir l’ampleur et l’essor de la précarisation à la lumière de trois chiffres. Dans la province de Turin, au cours de la dernière période, sur 243’000 recrutements, 65% se sont faits à durée déterminée. Cinzia Condello, spécialiste du marché du travail dans cette région affirme : « La moitié des contrats ne dure pas plus qu’un mois » (La Repubblica, 13 avril 2006). Et le professeur d’économie Tito Boeri, enseignant à la respectable université Bocconi de Milan indique dans un entretien accordé au quotidien économique français La Tribune (5 avril 2006) : « En dessous de 27 ans, 70% à 80% des recrutements se font sous ces contrats flexibles. La proportion passe à 50% pour les employés plus âgés. Plus de la moitié des embauches réalisées depuis 1996 correspondent à des contrats atypiques, c’est-à-dire à durée déterminée. »
Pour l’heure, les « négociations » au sein de l’Unione sur qui détiendra quel poste - Bertinotti ou D’Alema pour la présidence de la Chambre, ou D’Alema à la présidence de la République, ou... - rappellent les meilleures traditions politiques du centre gauche, passé et présent !

Les échéances institutionnelles se rapprochent : le 28 avril, le Parlement se réunira pour la première fois ; puis le 2 et 3 mai les groupes parlementaires vont se constituer. Dès le 11-12 mai, l’élection du président de la République permettra que le nouveau gouvernement prenne ses fonctions au cours de la seconde moitié du mois de mai.
A juste titre, il est souvent noté que l’Italie est, en partie, un laboratoire de certaines évolutions politiques en Europe(...) Charles-André Udry.

Entrevue

Nous nous sommes entretenus avec Franco Turigliatto, élu sénateur dans le Piémont. Il fut longtemps responsable de PRC pour le travail en direction des grandes entreprises et son élection traduit la reconnaissance de très nombreux travailleurs et travailleuses pour une activité continue, depuis plus de trente ans, la plupart du temps sans reconnaissance « officielle ». Outre son mandat de sénateur, il continue à être responsable de l’intervention vers le secteur ouvrier pour la région du Piémont. Il est un des membres de la minorité de PRC qui a pour nom Sinistra Critica (gauche critique).

A l’encontre : Comment expliquer le résultat électoral des plus serré qui est sorti des urnes, lors des élections des 9-10 avril ?

Franco Turigliatto : Magré une profonde crise sociale et économique qui aurait pu susciter une opposition forte contre le gouvernement, il n’y a pas le signe dans ce résultat électoral d’une victoire du centre gauche. Sur le fond, on peut évoquer trois raisons principales.
L’une, la capacité de la droite de réactiver tous ses électeurs potentiels, grâce à une campagne très ample, très agressive, avec une domination des médias. Elle a articulé l’utilisation de peurs (face aux impôts à gogo, aux « bolchevistes », à la « bureaucratie oppressive) - dans une société traumatisée - et de promesses, par exemple dans le domaine des impôts et de l’évasion fiscale, qui ont eu un impact sur un secteur significatif desdites classes moyennes.
La deuxième raison est la suivante : malgré les mobilisations, malgré les luttes, la recomposition sociale du mouvement ouvrier est des plus limitée. Dès lors, ce qui peut être qualifié de mouvement ouvrier ne peut projeter une hégémonie sur l’ensemble de la société. Et cela explique la difficulté non seulement de capter des votes en faveur du centre gauche et de la gauche, mais aussi d’opérer une percée dans des segments de la société qui peuvent être l’objet de manipulations de la part d’une propagande populiste.
Et sur ce terrain Berlusconi a manifesté toutes ses capacités. Ce dernier, au cours de sa législature, a dû faire face à des moments difficiles, de crise ouverte. Il s’est trouvé placé sous la pression de certains mouvements de masse. Cependant, les organisations syndicales et les partis du centre gauche se sont bien gardés de construire une mobilisation anti-gouvernementale solide, consistante. Il ne s’agit pas seulement des mobilisations contre la guerre de 2003. Je fais aussi référence, ici, aux déroutes électorales à l’occasion des élections locales et européennes de juin 2004 et surtout des élections régionales d’avril 2005, où le parti de Berlusconi ne sauve que deux régions sur les treize à renouveler. Le rythme des échéances électorales est respecté par l’Unione et aucune mobilisation pour une démission du gouvernement Berlusconi n’a été organisée par les forces syndicales et politiques de ladite opposition.
La troisième raison a trait à la très grande faiblesse de la campagne électorale du centre gauche. Le centre gauche a attendu que le fruit mûr lui tombe dans les mains. Alors qu’à droite la campagne était menée de façon radicale et avec une charge idéologique forte, les forces du centre gauche n’ont pas su - ou n’ont pas voulu - intégrer et mettre en mouvement de larges secteurs populaires à partir de propositions et revendications simples qui répondent à leurs besoins. Par exemple, le centre gauche a été complètement sur la défense à propos des impôts, alors qu’il aurait pu légitimer très concrètement une politique fiscale offensive en faisant la démonstration du pillage opéré par le gouvernement Berlusconi. Il pouvait insérer cette réponse ne serait-ce que dans le sens même limité d’une justice redistributive. Cela n’a pas été fait. En réalité, sur toutes les questions sociales et économiques importantes, le centre gauche a été sur la défensive. Il était contraint d’agir de la sorte car, au coeur du centre gauche, il y avait la conviction que la Confindustria [l’organisation patronale italienne] aurait facilité, si ce n’est assuré, la victoire. Donc, même d’un point de vue ne serait-ce que propagandiste, l’Unione n’a pas voulu aiguiser ses revendications, car elle ne voulait pas mettre en danger ses rapports avec la Confindustria et avec tous les grands organes de presse. Ces derniers ont par ailleurs fourni la preuve qu’ils ne peuvent assurer, dans le contexte politico-médiatique actuel, un succès électoral.

Comment qualifies-tu socio-politiquement l’Unione ?

Dans l’Unione, il y a tout un secteur de la vieille Démocratie chrétienne qui s’exprime par le biais de La Margherita. Il y a un secteur qui représente directement le capital comme Lamberto Dini [qui a été directeur général de la Banque d’Italie, président du Conseil des ministres entre janvier 1995 et mai 1996 et ministre des Affaires étrangères de 1996 à 2001, tissant d’excellents rapports avec les Etats-Unis ; il a passé de Forza Italia à la Margherita en 2002 en transitant par son propre mouvement, Rinnovamento Italiano].
De plus, il y a tout le segment de DS [Democratici de Sinistra] qui est gérant du capitalisme et a épousé cette cause complètement. DS a un rapport avec le mouvement ouvrier organisé, disons la CGIL, du même type que celui que le Parti démocrate américain a avec l’AFL-CIO.
En outre, la relation établie avec les grands titres de la presse quotidienne ne fait que couvrir un rapport plus organique avec des fractions de la grande bourgeoisie. Les liens avec les banques sont aussi très forts. On peut citer, par exemple, la posture prise par le patron d’UniCredit, Alessandro Profumo, qui s’est clairement fait remarquer - et pas seulement lui - comme participant aux élections primaires au sein de l’Unione, élections organisées en octobre 2005. Il faisait ainsi ouvertement le choix de Prodi. C’était un acte politique de poids. Les liens avec la BancaIntesa et Giovanni Bazzoli sont tout aussi explicites.
On peut donc faire une remarque un peu ironique. Ce front qui va de la Confindustria à PRC [Parti de la refondation communiste] en passant par les principaux journaux bourgeois n’a recueilli que 50% des voix ! L’autre 50% a aussi été recueilli par une autre partie de la bourgeoisie, avec l’appui de tout un éventail de propriétaires de petites et moyennes entreprises, de fractions de ce qu’on pourrait qualifier de Lumpen bourgeoisie et, évidemment, de secteurs populaires.
Et si l’Unione fait le compromis avec la Confindustria, ce qui est en train d’être fait, c’est un compromis politico-arithmétique en quelque sorte au sein de 50% de l’électorat. Ce qui devrait pousser à une réflexion plus sérieuse, pour le moins, au sein de la « gauche radicale ».
Les dirigeants de l’Unione ont cru que le ton plébéien, vulgaire utilisé par Berlusconi dans sa campagne durant sa campagne était des signes soit de perte de self-control, soit d’excès manifeste. En réalité, ce type de propagande était fort bien étudié. Et lorsqu’il utilise le terme « couillon », il renvoie non seulement à une formule très utilisée, mais à un cadre idéologique dominant. En effet, y compris dans la gauche, dominent des thématiques telles que l’individualisme, la domination du marché, la centralité de l’entreprise. Ce qui fait que caractériser de « couillons » ceux qui sont censés s’opposer à ces thèmes apparaît assez naturel.
De plus, Berlusconi a réussi à monter contre la Confindustria une partie importante des petits et moyens entrepreneurs pour qui, afin de survivre, la seule solution est d’exploiter au maximum les travailleurs. Ils sont loin de la concertation type Confindustria. Le cadre socio-politique d’ensemble est donc celui-là ; il est très négatif.

Alors, comment perçois-tu le cadre dans lequel l’Unione devra agir ?

Le projet de l’Unione a échoué. Beaucoup pensaient que l’Unione allait désagréger le front berlusconien. On peut discuter à quel degré cela est fait. Ce qui est sûr, c’est que Berlusconi a réussi à mobiliser toutes ses bases pour aller voter. Maintenant on peut discuter si cette cohésion du front berlusconien peut se maintenir puisque et lorsqu’il ne sera plus au gouvernement.
Mais on se trouve dans une situation où les rapports de force sociaux et parlementaires sont ceux que j’ai indiqués précédemment. Berlusconi et le secteur de la bourgeoisie qu’il représente peuvent en permanence faire pression, exercer des chantages sur le nouveau gouvernement Prodi. Cette droite berlusconienne est encore suffisamment solide pour conditionner l’action du gouvernement. A cela s’ajoutent l’influence plus que sérieuse de la Confindustria et y compris les pressions exercées par l’Eglise.
La Confindustria a déjà dit ce qu’elle voulait. Elle veut que toutes les mesures qui ont instillé la précarité ne soient pas touchées. Cela doit être accompagné d’une réforme de la Càssa Integrazione [mécanisme qui permet à une couche de travailleurs perdant l’emploi de maintenir un salaire de remplacement, comme s’il était en quelque sorte au chômage technique ; c’est une conquête des années 1970]. De plus, elle veut une réduction des impôts pesant sur les entreprises. Cela dans le but de « faire face à la concurrence internationale », selon un credo repris dans l’ensemble des pays. Pour l’association patronale, le programme de l’Unione lui convient. Elle serait même prête à ce que soient introduits quelques amortisseurs sociaux pour mieux faire passer des contre-réformes de fond.
Pour ce qui est de l’Eglise, elle a eu un rôle assurément important au travers de sa campagne ultra-réactionnaire sur tous les thèmes touchant : « la question de la Vie ».

Le Parti de la refondation communiste (PRC) entre cette fois dans une coalition gouvernementale, avec toutes les contraintes qui en découlent...

En effet, dans ce contexte, à son tour, PRC dans le gouvernement va subir des pressions importantes pour réclamer la plus grande modération de sa part. Cela sera d’autant plus fort que, face au front berlusconien, le sentiment de maintenir un « bloc uni » est répandu au sein d’une large couche de salarié.e.s. J’entends déjà des travailleurs et des travailleuses me dire, lorsqu’ils savent que je suis un néo-élu au Sénat, où la majorité de l’Unione n’est que de deux sièges : « Attention, il faudra toujours être présent. Certes on ne pourra pas revendiquer toute une série de choses. Mais il faudra se contenter de ce qu’on peut obtenir, dans cette période. » Beaucoup me disent : « Il faudra être présent, face à Berlusconi, et immédiatement proposer une loi sur le conflit d’intérêts. » C’est-à-dire sur le mélange des intérêts privés du grand entrepreneur Berlusconi avec ceux de l’homme politique Berlusconi. Or, ce thème n’est pas au centre des affrontements sociaux à venir. Mais, pour beaucoup, trancher dans le conflit d’intérêts semble être une tâche urgente, ne serait-ce qu’à cause des débats passés.
Si le projet de l’Unione a échoué, celui de PRC a connu le même sort. En effet, pour la direction de PRC, la perspective, du moins suggérée, devait être une victoire massive de l’Unione, accompagnée de mouvements de masse, donc avec la possibilité de dégager des rapports de force permettant l’application desdits points positifs du programme de l’Unione et avec une petite possibilité, y compris, de quelques prises de distance face au gouvernement. Ce dernier aspect ne pouvant se concrétiser que dans la mesure où se développeraient différents types de mobilisations, avec une certaine continuité. Ce qui était censé avoir une incidence, dans un premier temps, sur le contenu du programme puis, dans un second, sur sa mise en application par le gouvernement.
Etant donné le résultat électoral et la situation institutionnelle, cette orientation a fait long feu. Evidemment, cet échec n’est pas reconnu par la direction, même si dans les rangs du parti diverses préoccupations s’expriment à ce sujet. La version officielle est la suivante : c’est une belle victoire ; on a échappé à un péril [la victoire de Berlusconi] ; le gouvernement doit aller de l’avant ; il doit appliquer le programme car le danger serait la constitution d’une « grande coalition » [par analogie à la grande coalition CDU/SPD en Allemagne].
Face à ce « péril de grande coalition », la direction de PRC affirme qu’il faut soutenir à tout prix l’alternance. Par alternance, il faut comprendre la succession d’un gouvernement de centre droit puis d’un gouvernement de centre gauche ; ce qui n’a rien à voir avec une alternative. La direction de PRC a toujours nié que cette alliance dans le cadre de l’Unione impliquait une orientation d’alternance. Elle a toujours indiqué soit qu’il s’agissait d’une alternative, soit, plus exactement, d’une transition vers une alternative.
Dans la toute dernière période, la direction a été toutefois plus claire à ce sujet. Elle a déclaré : dans les circonstances actuelles, nous devons absolument soutenir l’alternance contre le danger de grande coalition. Pour mettre une cerise sur le gâteau, elle a ajouté : car c’est le seul moyen de maintenir ouverte la voie pour une alternative. Ce qui n’est qu’une simple déclaration et évidemment pas une orientation politique. La direction utilise à fond un sentiment répandu - et que beaucoup se chargent de répandre -, celui du « tout sauf Berlusconi », qui fait écho au « tout sauf Bush » des dernières élections américaines.

Quel est le noyau dur de votre réponse immédiate à la situation actuelle ?

L’orientation que nous adoptons peut se décliner ainsi. Tout d’abord, rejeter tout type de triomphalisme et mettre l’accent sur les difficultés, par exemple celles issues de l’incapacité de l’orientation de l’Unione à désagréger le front berlusconien. Ensuite, nous devons insister sur le fait que le gouvernement ne pourra pas mener sa tâche, du moins celle espérée par une très large partie des votants, car les pressions sur lui seront très fortes. Dès lors, pour y résister, il est nécessaire de remettre en marche une mobilisation des travailleuses et des travailleurs en vue de l’application de mesures qui leur soient favorables. Seule une telle dialectique entre mobilisations et gains concrets peut permettre de regagner, y compris, une certaine emprise politique sur des secteurs de salarié.e.s, des secteurs populaires qui ont voté Berlusconi. C’est la façon dont nous prenons le contre-pied du « sens commun », tel que je l’ai expliqué avant et qui tend à devenir un élément de légitimation de la politique présente de la direction de PRC. Le refus d’appuyer Prodi, comme ce fut le cas en 1998, ne risque pas de se répéter, du moins rien ne l’indique.

On ne peut séparer la dynamique de l’Unione de ses rapports avec les syndicats ; qu’en est-il ?

Pour le comprendre, il faut avoir à l’esprit que le dernier congrès de la CGIL [Confédération générale italienne des travailleurs], qui s’est tenu du 1er au 4 mars 2006, a été très négatif. La direction s’est complètement adaptée à l’Unione et à Prodi. En outre, la gauche autour de la FIOM [Fédération des ouvriers de la métallurgie] a été battue. Elle a été mise complètement sur la défensive. Le centre de gravité du congrès a été celui d’un soutien complet à Prodi. Les déclarations de Guglielmo Epifani, dans l’immédiat après-élections, sur la nécessité « d’abroger la loi 30 » [loi Biagi sur la précarisation du marché du travail] étaient circonstancielles. En effet, il a dû tenir compte momentanément de la pression exercée par Giorgio Cremaschi, secrétaire national de la FIOM. Mais Epifani va trouver une voie de sortie, à n’en pas douter. Il faut être clair. Il n’y a aucune volonté combative de la part de la CGIL. En effet, si la direction de la CGIL avait voulu construire un mouvement contre la loi 30, elle aurait eu le temps, depuis longtemps, de le faire. Or, ça n’a pas été le cas.
En réalité, le degré de précarité qu’il y a aujourd’hui en Italie n’est pas le produit direct de la loi 30, qui n’a d’ailleurs pas encore développé tous ses effets négatifs. Il faut partir du « paquet Treu » - du nom du ministre Tiziano Treu, actuel membre de la Margherita. En 1995, Treu a été ministre du Travail et de la prévoyance sociale du gouvernement présidé par un véritable représentant de la bourgeoisie, Lamberto Dini. Par la suite, en 1996, Prodi l’a confirmé dans cette fonction. Il fut aussi ministre, en 1998, sous le gouvernement de Massimo D’Alema. De cette première réforme Treu a découlé toute une série de mesures accentuant la précarisation. Sur elles s’est greffée la loi 30 (loi dite Biagi mise en vigueur par Berlusconi). Cette loi ouvre la porte à une multitude de contrats à durée déterminée ; dans ce cas, le terme même de contrat perd son sens. Dans le document programmatique de l’Unione, en substance, la proposition est de modifier la loi 30 et de revenir à sa première version qui implique l’utilisation du travail à durée déterminée et du travail par intérim pour des couches plus restreintes de salarié.e.s. Même symboliquement, un tel retour ne correspond pas aux attentes de ceux et celles qui subissent aujourd’hui la précarité.
Les affrontements qui se dessinent me semblent devoir être les suivants. Tout d’abord, sur la précarité, c’est-à-dire sur la loi 30, parce que, pour l’essentiel, la Confindustria ne veut pas lâcher le morceau. L’issue de cet « affrontement » est une autre chose. Ensuite sera débattue la question du coin fiscal. C’est une invention de Prodi. Le coin fiscal, c’est la différence qu’il y a entre le salaire direct, le salaire indirect, les contributions pour la retraite et le salaire net du travailleur, c’est-à-dire ce qu’il encaisse effectivement à la fin du mois. Prodi a proposé de réduire de 5 points ce coin fiscal. Si le problème était de réduire les impôts portant sur les travailleurs, la part des contributions des salarié.e.s, cela pourrait être discuté et être positif. Mais si la réduction de cet écart se fait en comprimant les contributions de l’employeur - qui sont en fait une partie du salaire revenant au salarié -, alors cela revient tout simplement à une grande escroquerie. Non seulement il y a redistribution en faveur du patronat, mais il y a mise en question des retraites futures des salarié.e.s.

La situation politique italienne renvoie, comme dans d’autres pays, à l’état et à la dynamique du mouvement ouvrier ; comment envisages-tu cette question ?

Le problème fondamental que je perçois pourrait être énoncé ainsi. Les luttes de ces dernières années, importantes certes, n’ont pas abouti à un effet cumulatif qui permette de sédimenter, de consolider par étapes des formes d’organisations, de luttes, de conscience, ayant un potentiel plus dynamique. C’est-à-dire qui permette d’attirer de nouveaux secteurs de salarié.e.s et de construire « une hégémonie classiste ». Je ne veux pas dire que des éléments de cela n’existent pas. Mais le processus effectif de reconstruction du mouvement ouvrier - pour utiliser cette formule qui, pour certains, sonne ancien - reste en quelque sorte suspendu en l’air, « en attente ».
Il y a eu des mouvements importants, mais épisodiques, ce qui réduit leur dynamique cumulative. La dernière mobilisation des travailleurs et travailleuses de la métallurgie (au sens large) n’a pas eu les mêmes répercussions sur d’autres segments de salarié.e.s que par le passé. Même si, quantitativement, ce secteur de travailleurs reste à peu près le même, si les luttes menées et les formes adoptées rappellent des moments aigus historiques de l’affrontement social à ces occasions, même si les métallos ont réussi à gagner sur certains points symboliquement importants, cela n’a pas eu l’impact sociétal du passé. Et les gains, dans leur dimension matérielle, sont restés plus que limités. De plus, pour quelqu’un qui suit la situation dans les entreprises, ces mobilisations n’ont pas abouti à changer les rapports de force concrets sur le lieu de travail même.
Dès lors, au lieu de discuter, comme beaucoup le font dans PRC, pour savoir si le bloc social derrière Berlusconi va se maintenir ou se déliter, il me semble beaucoup plus important de débattre des limites - et du pourquoi de ces limites - de la reconstruction du bloc social anti-néolibéral, anticapitaliste. Sans cela, la société se trouvera sans véritables défenses face à des opérations de pillage, face à des opérations populistes démagogiques, ou face à des contre-réformes qui avancent de façon plus masquée.
Pour moi, la principale responsabilité de la direction de PRC est d’avoir canalisé les diverses mobilisations sociales dans le cadre de l’Unione. Et, de cette façon, elle a fait obstacle à cette recomposition d’un bloc social anti-néolibéral et anticapitaliste.

(Entretien effectué le 14 avril 2006 par la rédaction de « A l’encontre »)

(Voir le site A l’encontre, page de liens)