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Les Etats-Unis ont utilisé des armes chimiques en Irak et ont ensuite menti

George Monbiot *

dimanche 20 novembre 2005

Est-ce que les troupes étatsuniennes ont utilisé des armes chimiques à Falloujah ? La réponse est oui. On ne trouvera pas des preuves dans l’émission documentaire qui a passé sur la TV italienne la semaine passée, qui a suscité des gigabytes de réactions sur l’Internet. En effet, les preuves avancées dans cette émission accrocheuse que du phosphore blanc qui a été tiré sur les troupes Irakiennes, étaient peu concluantes et indirectes. Mais les bloggueurs qui en débattaient ont trouvé des preuves irréfutables.

Ils ont débusqué un premier récit dans une revue publiée par l’armée des Etats-Unis. Dans son édition de mars 2005, la revue Field Artillery, des officiers du 2ème régiment d’infanterie se vantent de leur rôle dans l’attaque de Falloujah, en novembre de l’année dernière : "Le Phosphore Blanc. Le phosphore blanc s’est avéré être une munition efficace et d’usage multiple. Nous l’avons utilisé pour ses effets d’éclairage [le phosphore produit une flamme éclairante] lors deux opérations de reconnaissance, et plus tard dans le combat, en tant que puissante arme psychologique contre les insurgés repliés dans des tranchées et dans des trous personnels lorsque nous ne pouvions pas obtenir des résultats avec les explosifs hautement brisants. Nous avons tiré des missiles "shake and bake" (littéralement secouer et griller) sur les insurgés avec du Phosphore Blanc pour les débusquer et des explosifs très puissants pour les éliminer".

Le deuxième récit se trouve dans le North County Times de Californie. C’est un reporter "embarqué" avec les marines pendant le siège de Falloujah en avril 2004. "Haut le fusil ! hurla Millikin... attrapant un obus de phosphore blanc dans une boîte à munitions à côté de lui, et en le tenant au-dessus du tube du mortier. "Feu !" hurla Bogert, et Millikin laissa tomber l’obus (la fusée) dans le mortier. L’explosion faisait tourbillonner de la poussière alors qu’ils répétaient encore et encore la manœuvre, en tirant un mélange de phosphore blanc brûlant et des explosifs puissants qu’ils appellent "shake and bake" sur ... les bâtiments où des insurgés ont été détectés durant la semaine."

Il est vrai que le phosphore blanc n’est pas mentionné dans les protocoles de la Convention sur les Armes Chimiques. Il peut légalement être utilisé comme fusée pour éclairer le champ de bataille ou pour produire de la fumée pour cacher les mouvements des troupes de l’ennemi. Comme d’autres substances qui ne sont pas mentionnées, il peut être déployé pour "des raisons militaires... non dépendantes de l’utilisation des propriétés toxiques des substances chimiques en tant que moyen de guerre ".

Mais il devient une arme chimique à partir du moment où il est utilisé directement contre des personnes. Est considérée comme arme chimique "toute substance chimique qui, par son action chimique sur les processus de vie, peut causer la mort, la paralysie temporaire ou un dommage permanent."

Le phosphore blanc est soluble à la graisse et s’enflamme spontanément au contact de l’air. D’après le site globalsecurity.org : "Les brûlures sont en général multiples, profondes, et de taille très variable. Si la matière solide atteint l’œil, elle provoque de graves blessures. Les particules continuent à brûler à moins qu’elles ne se trouvent privées d’oxygène atmosphérique... Si des membres du service sont frappés par des morceaux de phosphore blanc, celui-ci pourrait brûler jusqu’à l’os". A mesure qu’il s’oxyde, il produit de la fumée composée de pentoxide de phosphore. D’après les manuels de sécurité industrielle américains, la fumée "dégage de la chaleur au contact avec l’humidité et brûlera les surfaces muqueuses... le contact ... peut provoquer de graves brûlures aux yeux et des dommages permanents".

Jusqu’à la semaine passée, le département d’Etat américain maintenait que les forces étatsuniennes n’utilisaient des obus de phosphore blanc "que très rarement à Falloujah, pour des buts d’éclairage". Ils étaient tirés "pour éclairer les positions ennemies la nuit, et non pas contre des combattants ennemis". Confronté avec les nouvelles preuves, le département d’Etat des Etats-Unis a modifié sa position jeudi. "Nous avons appris que certaines des informations qu’on nous a fournies... étaient incorrectes. Des obus de phosphore blanc, qui produisent de la fumée, ont été utilisés à Falloujah, non pas pour éclairer mais pour faire écran, par exemple, pour cacher des mouvements de troupes. Et, selon... la revue Field Artillery, "comme une arme psychologique puissante contre les insurgés dans des tranchées et des trous..."

L’article affirme que les forces américaines ont utilisé des projectiles au phosphore blanc pour débusquer des combattants ennemis pour qu’ils puissent ensuite être tués avec des salves d’explosifs très puissants". En d’autres mots, le gouvernement semble admettre que le phosphore blanc a été utilisé à Falloujah en tant qu’arme chimique.

Les envahisseurs ont également été obligés revoir leur version en ce qui concerne l’utilisation du napalm en Irak. En décembre 2004, député travailliste Alice Mahon a demandé au ministre des forces armées Britanniques, Adam Ingram "si le napalm ou une substance similaire a été utilisée par les forces de la coalition en Irak, a) pendant et b) depuis la guerre". Le ministre avait répondu : "Aucun napalm n’a été utilisé par les forces de la coalition ni durant la phase de combats de la guerre ni depuis lors".

Cela paraissait bizarre à ceux qui suivaient les événements avec quelque attention. En effet, plusieurs rapports avaient mentionné qu’en mars 2003 des Marines US avaient lâché des bombes incendiaires autour des ponts qui enjambent le Tigre et sur le canal Saddam sur la route de Bagdad. Le commandant du Marine Air Group 11 a admis : "Nous avons bombardé au napalm ces deux voies d’accès". Des journalistes "embarqués" ont rapporté que du napalm avait été lâché au Mont Safwan, sur la frontière avec le Koweït. En août 2003, le Pentagon a confirmé que les marines (fusiliers marins) avaient lâché du "bombes incendiaires mark 77". Même si la substance contenue dans ces projectiles n’était pas du napalm, sa fonction, d’après la feuille d’information du Pentagone "était remarquablement similaire". Alors que le napalm est composé de pétrole et de polystyrène, le gel du mark 77 est composé de kérosène et de polystyrène. Je doute que la différence ne soit très sensible pour les gens qui en sont atteints.

C’est ainsi qu’en janvier de cette année 2005, le député Harry Cohen a encore précisé la question qui avait déjà été posée par Mahon. Il a demandé "si des bombes incendiaires mark 77 ont été utilisées par les forces de la coalition". Le ministre a répondu que les Etats-Unis leur avaient "confirmé qu’ils n’avaient pas utilisé des bombes incendiaires mark 77- qui sont pour l’essentiel des boîtes de napalm - en Irak, à quelque période que ce soit". Le gouvernement américain lui avait menti. Monsieur Ingram a dû retirer ses déclarations dans une lettre privée adressée au député en juin 2005.

On nous a répété que la guerre en Irak était nécessaire pour deux raisons. D’une part parce que Saddam Hussein possédait des armes biologiques et chimiques et pourrait un jour les utiliser contre une autre nation. Et d’autre part parce que le peuple Irakien devait être libéré de son régime oppresseur qui avait, entre autres crimes, utilisé des armes chimiques pour les tuer. Tony Blair, Collin Powell, William Shawcross, David Aaronovitch, Nick Cohen, Ann Clwyd et beaucoup d’autres se sont référé, dans leurs arguments en faveur de la guerre au gazage des Kurdes à Halabja en 1988. Ils accusaient ceux qui s’opposaient à la guerre de faire fi du bien-être des Irakiens.

Puisqu’ils sont si soucieux de leur bien-être, pourquoi les faucons ne se sont-ils pas prononcés contre l’utilisation d’armes non-conventionnelles par les forces de la coalition ? Ann Clwyd, la députée travailliste qui, après avoir mené campagne pour la paix est devenue apologiste en chef pour une guerre illégale, est, à ma connaissance, la seule parmi ces guerriers de salon à aborder cette question.

En mai de cette année, elle a écrit au Guardian pour nous assurer que les rapports faisant état d’une "version moderne du napalm" qui aurait été utilisée par les forces étatsuniennes "étaient tout à fait dénués de fondement. Les forces de la coalition n’ont pas utilisé du napalm, ni durant les opérations à Falloudjah ni à aucun autre moment".

Comment le savait-elle ? Parce que le ministre des Affaires étrangères le lui a dit. Avant l’invasion, Clwyd a voyagé à travers l’Irak pour enquêter sur les crimes de Saddam contre son peuple. Elle a dit au Parlement anglais que ce qu’elle avait trouvé l’avait émue aux larmes. Après l’invasion, elle a accepté la déclaration du ministre sans chercher plus loin, alors qu’une recherche de 30 secondes sur Internet aurait pu lui apprendre que c’était de la frime. Cela laisse songeur quant à l’authenticité de sa préoccupation pour les gens pour lesquelles elle disait mener campagne.

Saddam, qui sera peut-être condamné à mort, est accusé de meurtre de masse, de torture, d’emprisonnement abusif et pour l’utilisation d’armes chimiques. Il est certainement coupable de tous ces méfaits. Maintenant il semble que ceux qui l’ont renversé le sont aussi.


* George Monbiot est un journaliste de renom et auteur, entre autres, de Captive State. The Coporate takeover of Britain. Cet article est paru le 15 novembre 2005 dans le quotidien The Guardian.