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Entrevue avec MIchel Husson

"Les décroissants font fi des problèmes de l’humanité"

PROPOS RECUEILLIS PAR YVAN SCHULZ

lundi 21 février 2005

ENTRETIEN - Pour l’économiste français Michel Husson, l’absence de croissance n’est pas un moyen de relever les défis modernes.

Observant les effets néfastes de la croissance élevée au rang de dogme, nombreux sont ceux qui nous voient "foncer dans le mur". Parmi eux, certains économistes préconisent de renverser la vapeur en optant pour une absence de croissance, voire une "croissance négative". Michel Husson, économiste à l’IRES (Institut de recherche économique et sociale, Paris) se montre critique face à une telle approche. Entretien.

Le Courrier : En quoi consiste exactement la décroissance et quel crédit donnez-vous à cette notion ?

Michel Husson : On trouve le fondement théorique du discours sur la décroissance dans les écrits de Nicholas Georgescu-Roegen. L’auteur postule que toute activité humaine implique un prélèvement net sur des ressources non reproductibles. Ces dernières finiront immanquablement par s’épuiser - ce n’est qu’une question de temps. L’espèce humaine sera alors condamnée à disparaître. Cette théorie comporte des failles. Elle omet, par exemple l’existence d’énergies renouvelables, comme celle du soleil. Mais, il me semble que son principal défaut c’est de ne pas répondre à la question qui importe vraiment à l’heure actuelle : "A quelles conditions est-il possible de satisfaire les besoins de l’humanité sans faire sauter la planète ?"

Certains auteurs estiment qu’il est contradictoire de parler de "développement durable". Tout développement impliquerait une croissance, notion qu’ils considèrent par ailleurs comme purement occidentale.

- Husson : Pour les tenants de la décroissance, toute croissance est productiviste et toute volonté de satisfaire les besoins sociaux résulte d’un biais occidentaliste. Adopter une telle vision revient à passer à côté des problèmes auxquels fait face l’humanité. Pour satisfaire les besoins de base en matière d’accès à l’eau, de santé, d’éducation, de logement, etc., il faut construire des réseaux d’adduction, des centres de soins, des écoles et des habitations. Je ne pense pas qu’on soit productiviste et occidentaliste dès lors qu’on souhaite aux pays du Sud de jouir de telles réalisations. Un développement parcimonieux est également possible, et souhaitable. D’ailleurs, en assimilant toute réflexion, même critique, sur le système économique à un "économisme" (tendance à donner la priorité à l’économique sur le politique, ndlr), les partisans de la décroissance rendent, sans le savoir, un grand service à l’économie dominante.

A ce propos, quels sont les dangers du capitalisme ? Comment pourrait-on revenir à un mode de fonctionnement économique plus "doux" ?

- Husson : C’est la logique profonde du capitalisme que de produire pour le profit et à tout prix. Ce système ne tient compte ni de l’urgence sociale ni de la préservation de l’environnement. Il y a donc des raisons d’être pessimiste... Néanmoins, je vois trois conditions au développement harmonieux de la planète. Au Nord, il faut affecter les gains de productivité en priorité à la réduction du temps de travail. C’est le moyen d’établir une croissance non productiviste, où le temps libre et les activités sociales deviendraient l’étalon du bien-être et la vraie mesure de la richesse. "Au Sud, il s’agit d’améliorer les conditions de vie et de revaloriser le statut des femmes. Cela permettra de ralentir la croissance démographique et de satisfaire de manière plus égalitaire les besoins sociaux. Enfin, le transfert de technologies entre pays du Nord et du Sud est indispensable, pour que ces derniers aient accès à - et emploient - des formes d’énergies moins polluantes.


Rens : http://ecocritique.free.fr/trop.htm
27 novembre 2004
(tiré du site de Michel Husson)