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HAÏTI

Les jeux sont faits

De Fort-de-France, Gilbert Pago

dimanche 19 février 2006

L’ex-président René Préval a obtenu, selon des résultats provisoires, environ 49 % des voix au premier tour de la présidentielle haïtienne, le 7 février. Ce fidèle de Jean-Bertrand Aristide est donc le favori du deuxième tour prévu le 19 mars. Une élection révélatrice d’une situation politique chaotique.

Après un premier mandat présidentiel de cinq ans, entre 1996 et 2001, René Préval est en passe d’être de nouveau élu à la présidence haïtienne. René Préval s’inscrit dans la ligne du président déchu, Jean-Bertrand Aristide, dont il a été Premier ministre. Cette élection témoigne de l’influence d’Aristide, qui a soutenu Préval via le mouvement Lavalas.

« Titid » (c’est ainsi que les Haïtiens surnomment Aristide) était arrivé au pouvoir en 1991, porté par un torrent électoral (une lavalas). Le peuple s’était mobilisé autour de ce tribun aux propos populistes, ce courageux prêtre défroqué et ce farouche opposant à la dictature des Duvalier1. Sa popularité devint encore plus grande lorsque, victime du coup d’État du général Cédras soutenu par les États-Unis, il fut mis fin à son mandat obtenu démocratiquement quelque dix mois auparavant. Dès lors, la crise politique s’amplifia dans l’île. Le régime de Cédras s’effondra, incapable de résoudre les problèmes sociaux et économiques. Les États-Unis changèrent alors leur fusil d’épaule et jouèrent la carte Aristide : ils avaient bien vu que l’ex-président déchu, tout en gardant un langage radical, s’était coulé dans les pratiques népotistes, empreintes de corruption. Les États-Unis rétablirent Aristide, en obtenant de lui qu’il soutienne René Préval, en 1996, pour un mandat présidentiel de cinq ans, jusqu’en 2001.

En 2002, Aristide, réélu, revint à la présidence pour y exercer un pouvoir personnel marqué par de multiples atteintes aux droits de l’Homme et une incapacité à mettre en place une politique répondant aux besoins d’un peuple misérable. Cependant, Aristide continua de bénéficier d’un large soutien des masses populaires qui se souvenaient de son comportement d’opposant au duvaliérisme et qui adhéraient à ses discours populistes aux accents anti-impérialistes. Même si une partie des milieux d’affaires apportait son soutien à Aristide, le patronat haïtien, qui avait largement soutenu les Duvalier, menait la vie dure à « Titid » et le légitimait, de ce fait, aux yeux du peuple. Renversé en 2004, Aristide dut accepter l’exil sous la pression des États-Unis, de la France (qui se veut une des « puissances tutélaires » d’Haïti), de l’Organisation des États américains et de l’ONU, qui vinrent occuper le pays.

Des intellectuels sincères, des syndicalistes chevronnés largement investis et implantés, des féministes actives et mettant constamment leurs vies en danger, des artistes engagés à gauche se sont malheureusement fourvoyés en soutenant Aristide. À leur décharge, il faut admettre que la situation politique n’est pas simple. D’un côté, le mouvement Lavalas a porté les espoirs d’un peuple mais a complètement dégénéré avec ses escadrons de « chimères » aux exactions criminelles. De l’autre, une opposition dite démocratique affirme défendre les droits de l’homme et de la femme avec certains duvaliéristes et le patronat.

Au Forum social mondial, qui s’est tenu à Caracas, au Venezuela, du 24 au 29 janvier dernier, nos camarades du Groupe révolution socialiste (GRS)2 ont rencontré des militants haïtiens désemparés par la situation politique immédiate. Certains préconisaient l’abstention aux élections du 7 février, en refusant toute confiance à Préval. D’autres militants syndicalistes mettaient en avant le fait que les masses redoutaient le retour des duvaliéristes et qu’il fallait une consigne de vote qui ne donne aucune illusion sur ce que pourrait apporter Préval au mouvement populaire, tout en votant pour lui. Ce mouvement encore faible de militants haïtiens a pour devoir de faire conquérir au mouvement ouvrier et populaire son indépendance, tant à l’égard des populistes que de l’opposition bourgeoise.

De Fort-de-France, Gilbert Pago


1. François Duvalier et son fils Jean-Claude régnèrent en dictateur sur Haïti, de 1957 à 1986. 2.Section antillaise de la IVe Internationale.

(tiré de Rouge, site de la LCR-France)