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Marche mondiale des femmes et débats féministes de l’heure : Entrevue avec Susan Caldwell - Feuillet de GS – Mars 2005

mardi 6 avril 2010, par Susan Caldwell

Cette entrevue s’est déroulée un peu avant une conférence publique de l’UFP pour le 8 mars 2005.
Dans cette entrevue donnée il y a cinq ans, Susan nous donne toutes les raisons de participer activement à la marche mondiale des femmes 2010 et d’y impulser une perspective radicale et internationaliste !!!


Feuillet de GS – Mars 2005


Il y a maintenant plus de 4 ans, la marche mondiale des femmes réalisait une mobilisation concertée à l’échelle mondiale sur des revendications communes.
Quel bilan général tirez-vous de cette mobilisation ?

Si nous attendions que les organismes que visaient nos revendications, notamment la Banque mondiale, le FMI, l’ONU etc accueilleraient ces revendications, alors le bilan serait celui d’un
échec ; aucun de ces organismes y a répondu, au-delà de rencontres purement formelles. Mais si
l’objectif était d’établir un cadre commun et un réseau en mesure de favoriser le militantisme politique des femmes, alors la Marche mondiale des femmes en 2000 était une grande réussite.
C’était le bilan qu’en ont tiré les déléguées internationales lors d’une rencontre en 2001. Elles
ont également modifi é leurs stratégies ; d’une optique qui visait surtout les pressions sur les institutions internationales à la participation au mouvement altermondialiste et dont la participation au Forum social mondial à partir de 2000.

La nouvelle initiative de la MMF semble poser plus directement l’enjeu politique. Le slogan « Changer le monde » en est le fil conducteur. Mais comment ? Quels sont les débats sur cette question là ?

Le débat stratégique est centré sur la nécessité de tenter à la fois d’assurer l’organisation et les services sur le plan local et le temps pour préparer les rencontres régionales et internationales. Pour les femmes du Tiers monde, trouver les fonds pour la participation aux rencontres régionales et internationales peut consommer beaucoup du temps qui, à leur avis, aurait pu se consacrer à l’organisation locale. Mais la valeur de constituer un élément clé d’un réseau international, qui défi nit son orientation et sa pratique, est trop important pour y renoncer. La cible de nos actions est un autre enjeu : la participation à une rencontre internationale ou régionale - comme le Forum social mondial ou le Forum social européen - nous donne la possibilité de soulever des revendications féministes devant un public progressiste et militant, qui à notre avis DEVRAIT reprendre ces revendications. En revanche, les assos femmes participantes à la MMF doivent faire des revendications qui visent les gouvernements local et national de leur pays d’origine. Le seul cas o il y a un certain chevauchement est l’Union européenne, fondée sur des traités qui toucheront les femmes de l’ensemble des pays membres. La coordination européenne de la MMF lance des campagnes qui visent ce processus, notamment dans le contexte d’une Constitution européenne qui n’assure pas le droit des femmes d’avoir la maîtrise sur leur fécondité et où l’ensemble des états membres cherche à réduire les retraites et les autres services sociaux.

Les sociétés qui se dotent de mécanismes institutionnels favorisant l’accès des femmes à la politique ont-elles réussies à modifi er signifi cativement la représentation politique ?

Oui, dans une certaine mesure mais qui ne signifi e pas une modifi cation qualitative de la condition féminine. La représentation féminine aux instances politiques supérieures est fort significative, pour des raisons concrètes mais également en tant que geste symbolique favorable à l’égalité des femmes et des hommes. Mais plusieurs des instances étatiques où il y a eu une augmentation de la participation féminine en vertu de quotas sont également sous le coup des exigences de la Banque mondiale/FMI qui a saccagé les revenus étatiques comme les économies - une limite à l’intervention étatique pour assurer les modifi cations nécessaires. Par contre, plusieurs de ces femmes profi tent de leur statut en vue pour assurer un soutien idéologique à une refonte des lois matrimoniales, de la famille, etc, qui pourra apporter un changement de taille aux vies des femmes.

Le mouvement féministe québécois a réussi des mobilisations spectaculaires comme la marche du Pain et des Roses. Il a largement participé à l’évolution des relations interpersonnelles. Ainsi de nombreuses familles fonctionnent de plus en plus sur le
modèle d’une juste répartition des taches domestiques et les droits de chacunE à l’épanouissement. Plus encore, le mouvement féministe a conquis des droits : l’équité salariale, les garderies. Pourtant lorsqu’on observe les statistiques, par exemple, celles du dossier de l’UFP sur une politique familiale féministe, on constate qu’on est bien loin de l’égalité et que les avancées sont bien timides. Pourquoi ?

Je n’ai pas de réponse simple à cette question. Il faut poursuivre le débat car il y a tant d’aspects
de ce que nous revendiquons comme socialistes et féministes. Certes, une raison est l’agenda néolibéral de réductions fiscales et de soutien financier aux grandes sociétés et aux plus riches, ce qui réduit le financement disponible pour les programmes sociaux. Les surplus gouvernementaux ne sont pas forcément une bonne chose, surtout pas dans le cas où ils seraient le fruit de réductions importantes au financement de l’éducation et de la santé ! Mais même avec un meilleur financement, il faut assurer une plus grande maîtrise populaire - selon le modèle du budget participatif de Porto Alegre. Est-ce qu’on peut envisager un contrôle analogue sur la politique familiale de la part des associations populaires avec une augmentation importante
du fi nancement pour mettre en oeuvre leurs revendications ?

En tant que formatrice à l’école de formation de la IV à Amsterdam ou en tant que membre du secrétariat européen de la MMF, tu as du rencontrer des militantes qui ont expérimenté des stratégies politiques pour dépasser les limites rencontrées par le mouvement, et pour changer le monde VRAIMENT. Y a t-il eu des démarches politiques qui t’ont marqué ? Des expériences originales ?

C’était une expérience fascinante d’apprendre les revendications féministes spécifiques de chaque pays participant. Il y avait des différences mais plus de ressemblances lors des discussions entre
femmes de pays capitalistes avancés du Québec ou de la Suède, du Brésil ou des États-Unis. Les différences touchaient au poids relatif des questions nationales, des luttes des peuples indigènes, ce que représentaient différents partis politiques, le rôle de l’église catholique ou d’autres églises conservatrices, etc. La grande différence touchait aux luttes des femmes des dits « pays en développement » ou la question économique est tout à fait centrale à l’enjeu féministe. Dans les pays capitalistes avancés, les revendications féministes visent un financement et implication accru pour améliorer la condition féminine, que ce soit par le financement des garderies, le recyclage professionnel ou les programmes créateurs d’emplois, etc. Au tiers-monde, le financement des projets générateurs de revenus est la priorité Les femmes cherchent à nourrir leurs familles sur le champ et savent que les États ne pourront pas y pourvoir.

La Marche mondiale des femmes a visé la lutte contre la pauvreté et celle qui est contre la violence, en refusant la priorité à l’une aux dépens de l’autre. Le débat à savoir quelle lutte était prioritaire était la ligne de démarcation chez le mouvement femmes des années 1970 et il y avait une certaine logique à opposer les deux stratégies, du moins dans les pays capitalistes avancés. Or, il est évident que ce n’est pas le cas chez les femmes de la plupart des pays du monde. Le capitalisme, et maintenant, la mondialisation néolibérale, a pénétré l’ensemble des régions du monde. De petits villages rizicoles font face à l’importation de riz chinois à meilleur marché, ce qui bouleverse l’économie locale. Les pauvres doivent acheter la nourriture la moins chère pour leur famille même en étant conscientes que ce choix nuit à l’économie locale. Donc, la lutte de chaque femme doit comprendre les questions économiques, sous peine de paraître inconséquente face aux vies des femmes. De même, les femmes de pays en conflit se doivent de participer aux négociations de paix comme un impact de la guerre vise précisément « l’économie domestique individuelle » de familles individuelles. Par exemples, les négociations de paix comportent souvent la revendication de la construction de nouvelles habitations pour remplacer les maisons détruites. Mais s’il s’agit d’une communauté agricole, il faut que ces habitations avoisinent les terres arables, et qu’elles comprennent des écoles et cliniques, etc. J’ai appris beaucoup sur ces questions grâce à ma participation à un colloque organisé par Sumpay International, une organisation philippine, sur les femmes et les initiatives de paix au IIRF,
et ensuite, par un échange d’un mois avec des femmes sur le terrain à Mindanao aux Philippines où nous avons rencontré les organisations de base constituantes de l’Organisation des femmes des trois peuples de Mindanao. Les trois peuples sont les colons chrétiens, la communauté musulmane Moro et les peuples indigènes lumad. Cette expérience est celle qui m’a marqué le plus, dans une nouvelle compréhension des possibilités politiques des militantes femmes.

Plusieurs observent une coupure culturelle entre l’ancienne génération de militantes féministes, celles des années 70, et les nouvelles qui ont émergées au Québec et ailleurs ces dernières années. L’analyse selon laquelle le capitalisme et le patriarcat sont intimement liés tend à s’estomper et nous avons vu apparaître une grande diversité de courants. Cette situation constitue-t-elle une avancée ou un recul pour le féminisme ? Au-delà des différentes analyses, sur quel(s) point(s) les féministes s’entendent-elles toutes ? Est-il possible en 2005 de développer une analyse et un discours commun ?

C’est une bonne question. Je répondrai à ces questions du point de vue de quelqu’un de la génération des années 1970. Je pense qu’aux années 1970, nous avons consacré beaucoup de temps à la question dont j’ai parlé plus haut - la priorité relative de questions économiques ou de genre dans le cadre d’une stratégie révolutionnaire. Avec la fin de la Guerre froide, et donc la dominance d’un modèle unique de mondialisation néolibérale, il n’y a plus de débat autour du poids de l’économie dans la vie des femmes. Le mouvement altermondialiste est fondé sur l’idée qu’il ne peut avoir de la justice sociale sans justice économique. Bien que l’ensemble de ses courants n’aient pas tiré une conclusion nettement anticapitaliste, l’ensemble des courants semble en avoir tiré la conclusion qu’il faut des limites à l’expansion capitaliste néolibérale à l’état pur, avec ses exigences de privatisation des services sociaux et de tout réduire à l’état de marchandise. Le mouvement altermondialiste a également exigé une orientation pluraliste, en reconnaissant le rôle d’un grand nombre de luttes dans l’action progressiste. Il y a plusieurs points de départ, mais il reste beaucoup de débat autour du contenu féministe d’un autre monde possible. La MMF a tenté d’apporter une première réponse à cette question dans sa charte mondiale de l’humanité. Ce que partage, l’ensemble des générations de féministes est le besoin de oursuivre la lutte. Ce qui pourra éventuellement constituer une base adéquate à la poursuite des débats.

Le débat sur la prostitution qui agite le mouvement est un raccourci saisissant bien des interrogations du mouvement féministe sur les enjeux sociaux et la représentation des femmes. L’oppression des prostituées est-elle réductible à l’oppression inhérente à un rapport salarial ou s’agit-il plutôt d’un esclavage sexuel repérable autour de contraintes corporelles ou psychologiques fortes ? Un point de vue marxiste apporterait-il un éclairage différent ?

Le débat est une des plus âpres à cause des différences inavouées des points de départ - notamment les attentes par rapport à l’État. Par exemple, la Constitution française assure une habitation et un emploi à tout le monde. En partant de là, on construit une ensemble de revendication différente que dans le cas d’une absence d’engagement de l’État d’assurer la vie et le nécessaire. Le débat autour de la sexualité et le mariage est tout aussi diffi cile - c’est-à-dire l’engagement social et sa signifi cation. Il y a également la question de la marchandisation accrue de la sexualité sous toutes ses formes, ainsi que les différences culturelles et la nécessité économique. Ainsi, la discussion devient de plus en plus complexe. Je pense qu’un point de vue marxiste féministe à quelque chose à ajouter mais n’a pas encore développé une analyse adéquate ou une ensemble de revendication universellement applicable.

Comment fait le mouvement féministe pour gérer au niveau mondial des systèmes de valeurs, de croyance, de rapport au corps aussi différents ? En particulier, comment faire pour à la fois combattre les préjugées et le moralisme impérial (Bush utilisant les afghanes pour légitimer sa guerre) et poser les débats féministes sans verser dans l’acceptation des particularismes oppressifs.

Une autre question de taille ! Lors de mon voyage aux Philippines comme membre du Women’s Grass Roots Peace Exchange, l’une des participantes était Suririn, une Indonésienne, et une dirigeante d’une organisation de femmes musulmanes. Elle est une musulmane dévote, et fait la prière cinq fois par jour dans des robes blanches qu’elle garde pour ces occasions. Elle est également une féministe convaincue et perçoit - et enseigne - un féminisme fondé sur les valeurs islamiques. Le développement de l’organisation des femmes des trois peuples de Mindanao est fondé sur un processus de convergence entre les femmes des différentes communautés - souvent hostiles - pour discuter de leurs vies, y compris les valeurs et les croyances dans le dessein de trouver un terrain d’entente pour créer ce qu’elles appellent un espace de paix. Cette année elles entreprennent un autre échange où le thème central sera le militantisme féministe fondé sur la foi. C’est extraordinaire – de fonder notre analyse sur la perception des militantes femmes et non pas les philosophes universitaires. Nous n’avons aucune maîtrise sur George W Bush ou Jacques Chirac. Les organisations des femmes de l’Afghanistan ont réfuté la prétention de Bush de les libérer. Tout comme les jeunes femmes musulmanes de la France. Les voix de ces
femmes n’ont pas eu l’écho dans les médias de celles des présidents, mais nous devons écouter et promouvoir leurs voix.

En politique comme dans beaucoup de domaines de la vie sociale, le point de vue masculin prédomine. Cherchez dans une librairie le % d’auteures versus celui des auteurs. À ton avis, qui sont les 3 militantes politiques qu’il faut absolument sortir de l’invisibilité ?

Je pense qu’il y a au moins trois femmes de chaque nation ou pays qu’on gagnerait à connaître. Je poserais cette question à toutes les femmes, sans exiger l’unanimité ou une limite de trois. Chacune a des « mères, tantes et soeurs » politiques à honorer et faire connaître. J’y compterais ma propre grand-mère et grande tante, ainsi que la rencontre de Madeleine Parent, d’autre part, les femmes dont j’ai lu la vie ou les livres qui ont confirmé la justesse de mon vécu notamment
Sojourner Truth, Phyllis Chessler, Simone De Beauvoir et un grand nombre d’autres.

FIN