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Maroc : la face cachée du Royaume

dimanche 28 décembre 2008

Cet article est paru initialement dans la revue Inprecor n° 543-544 de novembre-décembre 2008.
L’auteur, Amal Yahya (pseudonyme) est un militant marocain de la IVe Internationale.

Le Régime marocain semble une exception dans le sombre tableau général de la région arabe. Bien que connu à l’époque de Hassan II comme un régime autocratique et moyenâgeux symbolisé par la terrible prison de Tazmamart, ce dernier (Hassan II) a, juste avant sa mort en 1999, libéré la majorité des détenus politiques, notamment Abraham Serfaty, et a signé un compromis avec l’opposition sous la forme d’un gouvernement, 38 ans après avoir expulsé cette opposition du gouvernement. Ce gouvernement, dit « d’alternance », a été présidé par le secrétaire général de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), le plus grand parti d’opposition reconnu.

L’actuel roi a continué à masquer la tyrannie par des mesures n’ayant aucun coût politique ou économique : révision mineure du code de la famille, création de la structure dite « Instance Équité et Réconciliation » pour tourner la page de la répression (assisté par une équipe de vétérans staliniens convertis au libéralisme et à la monarchie), révocation de Driss Basri, ministre de l’Intérieur de Hassan II, permission à la presse d’exhumer le passé dictatorial et de discuter quelques tabous. D’autre part, l’actuel roi a fait de légères concessions au mouvement amazigh, notamment avec la création de l’Institut royal de la culture Amazigh (IRCAM) et l’enseignement de cette langue qui était bannie depuis des siècles.

Ces mesures, dont la résonance a été gonflée par les médias locaux et les voix des forces impérialistes pro-régime marocain, sont la base de sa réputation parmi les systèmes autocratiques analogues de la région.

Il y a, bien entendu, une caractéristique du système marocain depuis l’indépendance officielle il y a 52 ans : il s’agit de l’existence de partis et syndicats et d’une marge de libertés plus ou moins réduite selon la situation. Cette caractéristique n’est pas un don mais le résultat de rapports de forces : la monarchie par exemple, même si elle a monopolisé le pouvoir, n’a pu interdire le Parti de l’Istiqlal ou l’Union Marocaine du Travail (UMT – syndicat) qui étaient les deux plus grandes organisations ayant contribué à la lutte nationale.

Il ne fait aucun doute que l’héritage lourd du régime Hassan II en matière d’atteinte aux libertés et répression de l’opposition, ainsi qu’au niveau de la paupérisation, de l’analphabétisme et de l’arriération, est la principale raison qui explique les efforts du nouveau roi pour enjoliver l’image du pouvoir et absorber le mécontentement populaire grandissant, tout en préservant son essence autocratique, poursuivant la mise en œuvre des politiques néolibérales et des tâches qui lui ont été confiées par les forces impérialistes.

La domination impérialiste

Le facteur principal qui détermine la situation politique au Maroc est représenté par la domination impérialiste qui se consolide grâce à la coopération de la monarchie et d’une partie des classes dominantes. Le renforcement de la domination passe par le mécanisme de la dette et le libre-échange (le soi-disant partenariat avec l’Union européenne repose principalement sur les intérêts historiques de l’impérialisme européen dans la région, les accords de libre-échange avec les États-Unis expriment également l’ambition impériale d’une plus grande présence). Le but de cette domination est de perpétuer et de promouvoir les intérêts des sociétés multinationales et des pays créanciers à travers le pillage — en prenant possession d’une partie de l’économie (privatisation) — et l’épuisement des ressources naturelles.

La présence économique de l’ancienne puissance coloniale — la France — continue et se renforce, ce qui est démontré par sa part dans les investissements étrangers directs, où la moyenne annuelle pour la période 2001-2006 a atteint 1,16 milliard d’euros, soit environ 60 % du total des investissements étrangers au Maroc. L’Espagne est classée deuxième avec 15 % durant la même époque.

Le problème de la dette publique exterieure continue : si elle est passée de 21,3 milliards de dollars en 1992 à 12,4 milliards en 2005, pendant la même période le Maroc a payé 36 milliards de dollars de service de la dette. En parallèle, cette baisse de la dette extérieure s’accompagne d’une hausse importante de la dette intérieure. À fin 2007, la dette publique atteint 386,4 milliards de dirhams (environ 50 milliards de dollars), dont 122,3 milliards de dirhams de dette publique extérieure et 264,1 milliards de dirhams de dette publique interne.

Le service de la dette constitue 43 % du budget global de l’État en 2007. Concernant les accords de libre-échange, ils n’ont abouti qu’à des catastrophes. Le meilleur exemple réside dans le déficit commercial avec l’Union européenne, qui est passé de 12 milliards de dirhams en 2000 à 27,7 milliards en 2006.

Le mécanisme de la dette n’est pas utilisé seulement pour tirer un profit, mais permet de contrôler la politique économique du pays par une soumission systématique du développement et de l’investissement public à la priorité de paiement et une adaptation à la répartition de la production internationale : se spécialiser dans l’exportation de produits simples au détriment de la production pour le marché intérieur et pratiquer une ouverture commerciale totale qui fait du pays un simple exportateur de matières premières et agricoles ainsi qu’un lieu privilégié pour la sous-traitance. Le gouvernement actuel a reçu peu après sa nomination, consécutive aux élections de septembre 2007, un nouveau rapport de la Banque mondiale qui lui servira de feuille de route.

Après plus d’un quart de siècle de politiques de la Banque mondiale et du FMI, les issues pour le développement restent bloquées : faiblesse de la croissance économique (taux de 3 % par an), dépendance du financement externe (l’emprunt et l’investissement étranger direct), et le pays reste profondément touché par les conditions climatiques [le taux de croissance a baissé en 2007 à 2 % en raison du manque de pluie], sans oublier l’échec du pari fait sur l’exportation en raison de difficultés grandissantes sur les marchés étrangers dues à l’annulation des privilèges d’entrée et au renforcement de la concurrence de l’Europe de l’Est, de la Chine et de l’Asie du sud-est.

En ce qui concerne le marché intérieur, il est atrophié à cause de la diminution des dépenses de l’État et de l’appauvrissement (le marché marocain est l’équivalent de celui d’une ville européenne de 1,5 million de personnes alors que le pays en compte plus de 34 millions) malgré le grand rôle joué par les fonds des Marocains résidant à l’étranger (source de subsistance pour une grande partie de la population et le premier importateur de devises).

De plus, on peut s’attendre à ce que la politique d’ouverture actuelle mène vers la destruction d’une grande partie du tissu économique (les deux tiers des entreprises industrielles exportent moins de 10 % de leur production). Cela ne fera qu’exacerber le problème du chômage et l’explosion de la situation sociale en général. Le libre-échange et la privatisation conduiront à renforcer la crise financière de l’État qui s’attachera à la résoudre en puisant dans les poches des citoyens.

À la lumière de ces profonds changements résultant de la politique économique imposée par les institutions impérialistes, les intérêts des section de la bourgeoisie locale ont été touchés. Le grand capital, pour s’adapter, a essayé de réorienter ses activités et de les concentrer tout en recherchant des partenariats avec le capital mondial.

En l’absence d’un réel développement économique, le poids de l’économie de la drogue augmente. Ainsi, la production de Kif est devenue la principale source de revenus pour de larges couches laborieuses dans la région du Rif et représente une réponse à un problème social dans cette région sensible pour le système (réprimée en 1958 et 1984). Dans cette économie de la drogue, qui est devenue une source de financement pour d’autres branches de l’économie, interviennent tant le pouvoir (qui s’en sert pour financer les caisses noires) que les gangs, qui utilisent le Maroc comme base internationale pour promouvoir d’autres types de drogues (l’aéroport de Casablanca).

Au niveau de la politique étrangère, après le changement brusque de la situation mondiale suite à l’effondrement de l’Union soviétique et de son système, les rôles de la monarchie dans la subordination de la région à l’impérialisme (la lutte contre le communisme…) ont changé.

La monarchie s’est engagée dans le nouveau projet impérialiste pour la région (la lutte contre le terrorisme, le projet du Grand Moyen-Orient). Elle a ainsi envoyé 2000 soldats des troupes marocaines dans le cadre de la guerre en Irak en 1991, et a appuyé les politiques impérialistes dans plusieurs régions (Bosnie, Haïti, Côte d’Ivoire, Congo ...).

Le rôle du régime marocain au service de la politique de lutte contre le terrorisme s’est accru, principalement expliqué par la place importante des Marocains dans les réseaux d’Al Qaïda dans le monde, en particulier en Europe. Cela est accompagné par le renforcement de la présence militaire impérialiste dans la région (des exercices militaires régionaux avec l’OTAN et une base militaire près de Tan-Tan) et l’attribution par l’impérialisme européen à la monarchie d’un nouveau rôle de garde-frontières face aux vagues d’immigration des victimes des politiques néolibérales en Afrique.

La question du Sahara

Mohammed VI a hérité d’un conflit qui date d’un quart de siècle et qui a été utilisé pour contrôler la situation intérieure, notamment en unissant autour du régime les partis issus du mouvement national. Ce conflit constitue, en même temps, une charge importante pour l’économie, et a créé une situation politique régionale instable. Il constitue un embarras pour la « nouvelle ère » au niveau des droits de l’homme en raison de la politique d’assassinats et de crimes contre la population du Sahara qui soutient le Front Polisario.

Après la mort de Hassan II, le régime a cherché une solution impliquant le Polisario (ou des parties de celui-ci) sans remettre en cause ce qui est appelé « l’intégrité territoriale », et a fait face à l’émergence d’un mouvement de protestation proclamant l’indépendance au sein du Sahara. Ce mouvement reste encore faible en termes d’expansion et de base populaire, constitué principalement de jeunes, et il est réduit par la répression et la politique des privilèges. La génération précédente n’y participe pas (elle est toujours sous l’impact des atrocités terribles des années Hassan II). Ce mouvement de contestation a émergé suite à la révolte de Laayoune en 1999 sur fond de revendications sociales et a constitué une issue politique au Front Polisario après le cessez-le-feu.

Pour sa part, le Front Polisario connaît une situation de faiblesse après 15 ans d’arrêt de guerre et à la suite de l’effondrement du bloc de l’Est (perte d’appui politique et financier importants). Les conditions de vie très dures de sa base populaire dans les camps contribuent à cet affaiblissement. Tout cela se situe dans un contexte de transformation sociale représentée par le passage des Sahraouis à une situation de relative stabilité avec ce que cela suppose de besoins, ce qui explique la tentation d’accepter les offres du régime et d’arrêter de montrer leur soutien à l’indépendance du Sahara.

La situation de centaines de milliers de réfugiés sahraouis dans le désert, dans des conditions très difficiles, et la naissance d’une nouvelle génération cultivée et ouverte au monde extérieur, représentent également un facteur de pression sur le Front Polisario pour trouver une solution. Ce dernier a ainsi connu une adaptation idéologique après la chute du bloc de l’Est (les principes fondamentaux de la Constitution reposent sur le recours à l’initiative privée et libérale, et à l’absence de fond anti-impérialiste, anti-sioniste et anti-réactionnaire,...).

Le régime marocain continue d’exploiter la région économiquement (notamment l’exploitation du phosphate en collaboration avec l’impérialisme espagnol qui a remporté 35 % du phosphate de Bokraa depuis la Convention tripartite de Madrid il y a 32 ans ; l’exploitation des richesses maritimes en coopération avec l’Union européenne en particulier). Cette exploitation va s’accroître avec la forte probabilité de l’existence de pétrole. Le régime marocain a créé une situation nouvelle par le transfert de population au Sahara pour le référendum et l’exode en masse à cause du taux élevé de chômage au Maroc.

Le régime marocain bénéficie, dans sa quête pour trouver une solution au conflit du Sahara, du plein appui de l’impérialisme français et la position de l’impérialisme espagnol a changé en sa faveur. L’avenir du conflit dépendra de l’attitude de l’impérialisme états-unien, qui dispose actuellement de plus d’intérêts économiques avec le pouvoir algérien qu’avec le pouvoir marocain. Dans tous les cas, l’impérialisme n’a aucun intérêt à résoudre le conflit du Sahara d’une façon qui pourrait entraîner la chute de la monarchie, bon serviteur de ses intérêts historiques et garant de stabilité.

L’offre d’autonomie proposée par le régime marocain va clarifier les objectifs de l’impérialisme. Il devrait également clarifier ceux des dirigeants du Polisario, car toute formule d’autonomie dans le cadre de l’autocratie royale ne répond pas aux aspirations des masses qui le soutiennent mais constitue une occasion pour lui d’accepter les offres et les privilèges octroyés que la monarchie est prête à octroyer à une élite.

Les nouveaux plans de l’impérialisme américain dans la région poussent le conflit du Sahara à des développements qui pourraient le mettre au premier plan des questions de politique intérieure, en particulier après l’essoufflement de l’organisation du référendum, le plan Baker et le succès du Front Polisario dans le transfert de bataille politique à l’intérieur du Sahara après 15 années de cessez-le-feu. L’impérialisme peut utiliser cette question pour pousser le régime marocain à le servir encore plus afin d’atteindre ses objectifs : la normalisation des relations avec Israël ainsi que des services sur différents fronts.

La position communiste révolutionnaire est basée sur la défense du droit de la population du Sahara à l’autodétermination, la défense de la libération de tous les peuples de la région et leur unité, condition et cadre indispensables pour l’édification d’une société socialiste.

Le despotisme monarchique

Depuis « l’indépendance », la monarchie gouverne le pays d’une une main de fer, monopolisant le pouvoir, garantissant les intérêts de l’impérialisme et utilisant sa position pour renforcer la classe bourgeoisie et tisser des alliances avec une partie de celle-ci. La monarchie est garante de l’intérêt général de la bourgeoisie (elle sécurise les conditions pour l’exploitation et la répression des travailleurs) et gouverne à sa place. À l’instar des autres régimes autocratiques, elle a dirigé le pays avec deux gouvernements, le premier, effectif, avec le roi à sa tête, se compose de personnes du sérail, alors que le second est un gouvernement de façade dans le cadre d’une Constitution et des institutions bidons.

Ce régime s’est stabilisé au milieu des années 1970, après être sorti intact des soulèvements de la fin des années 1960 et du début des années 1970, ainsi qu’après l’éradication par la répression de la gauche radicale alors qu’une partie de l’opposition bourgeoise s’était ralliée à l’unanimisme sur le Sahara.

Les deux décennies jusqu’à la mort de Hassan II ont été caractérisées par un pouvoir absolu masqué par des institutions « élues », la corruption et l’enrichissement par le pillage.

L’arrivée au pouvoir de Mohammed VI constitue une continuité de l’ère Hassan II à tous les niveaux : monopole du pouvoir et renforcement du rôle économique de la monarchie. La seule nouveauté se limitant à des événements d’ordre symbolique (le retour d’Abraham Serfaty, le lever de l’assignation à résidence de Cheikh Yassine, le limogeage de Driss Basri...).

Dans le fond, la monarchie a continué à utiliser deux gouvernements, des commissions royales, les fonds royaux et les pouvoirs des gouverneurs, ainsi que la constitution de 1996 qui a créé un système à deux chambres sans précédent dans le monde, destiné à contrôler la structure des institutions. La falsification des élections a continué ainsi que l’imposition d’une carte politique par la limitation de la force électorale du parti Justice et Développement.

La soi-disant « nouvelle ère » a commencé en fait au cours des dernières années du règne de Hassan II, dans le but d’assurer une transition du pouvoir à Mohammed VI et d’intensifier l’attaque néolibérale prise en charge par « la gauche » (les partis qui ont de l’influence sur mouvement syndical et populaire).

Le nouveau roi a hérité d’une situation instable qualifiée par son père de danger de crise cardiaque. Il a essayé de calmer la situation sans remettre en question les choix socio-économiques et la réduction des libertés. Il a utilisé des problématiques ayant une forte charge symbolique et peu coûteuses, comme la tentative de tourner la page des crimes de liquidation de l’opposition et ce, par la soi-disant « instance équité et réconciliation » et celle visant à résoudre le conflit sur le code du statut personnel. Il tente aussi d’absorber la plus grande partie de l’élite amazigh par la création de l’Institut Royal pour la culture Amazigh et, plus généralement, d’attirer les élites, en particulier issues de la gauche, vers ses institutions (droits de l’homme, de l’audiovisuel ...).

L’asservissement libéral

La fin des années 1980 a représenté un tournant dans les relations entre l’opposition bourgeoise et la monarchie. Après avoir accepté les conditions de la participation « démocratique » qui a introduit ces partis au sein des institutions de camouflage du pouvoir absolu, dans le cadre du regroupement autour de la monarchie (union nationale autour du Sahara), l’opposition à exigé l’élargissement de l’espace qui lui est accordé. Ces revendications s’inscrivent dans un contexte international marqué par la vague de revendications démocratiques qui a fait tomber de nombreux régimes autoritaires et par les pressions exercées par les forces impérialistes.

Cette campagne politique (soi-disant motion de censure, grève de décembre 1990, motions pour modifier la Constitution, constitution du soi-disant « bloc démocratique »...) s’est heurtée à la volonté du roi de garder tous ses pouvoirs et s’est terminée par la soumission totale du « gouvernement de transition ».

Tous les plans de la monarchie ont été acceptés. Outre l’incapacité de modifier d’un iota sa nature absolue, cela est dû à la nature de classe des soi-disant forces démocratiques. Ces forces ont exprimé les intérêts de la bourgeoisie aspirant au progrès, c’est-à-dire à un cadre juridique plus structuré et plus stable, au respect de la loi et de la Constitution et à la garantie d’un minimum de libertés politiques. Mais c’est une bourgeoisie qui craint la démocratie et les mouvements de masse plus qu’elle ne craint les forces réactionnaires. C’est ce qui explique sa tendance à faire des concessions, des compromis et à défendre le Makhzen.

L’offensive néolibérale a nui aux intérêts d’une partie des classes possédantes (celles qui dépendent du marché intérieur et des investissements de l’État), pourtant elles essaient de s’adapter au lieu de résister. Ses partis ont peur du courant salafiste et de l’explosion sociale, ce qui les incite à fournir à la monarchie tous les services sans conditions. Cela a conduit à l’érosion des partis traditionnels du palais (les soi-disant « partis de l’administration »). L’opposition libérale exerce une nouvelle union nationale autour du régime contre ce qu’elle considère comme un danger pour le pays : l’ascension salafiste qui a fait du parti « Justice et bienfaisance » le parti le plus fort du point de vue organisationnel.

Le conflit dans le camp libéral concernant l’évaluation de la situation politique et les tactiques a fait naître une minorité représentée par le Parti Socialiste Unifié qui s’accroche à la revendication d’une réforme constitutionnelle, rejoint par d’autres voix non partisanes qui ont émergé — dans la presse en particulier — et forment ainsi l’opposition libérale actuelle.

La menace Salafiste

L’ascension du mouvement salafiste toutes tendances confondues (Justice et Bienfaisance, parti Justice et Développement et la Salafiya Jihadiya) représente un résultat de la crise socio-économique combiné à l’échec historique de la gauche.

La composante majeure du mouvement salafiste s’est cristallisée à la fin des années soixante et l’autre à la fin des années soixante-dix et a connu une expansion au début des années quatre-vingt-dix, lorsqu’elle a éliminé la gauche des universités par la violence.

L’effondrement de l’Europe de l’Est a réduit encore plus les forces de gauche, ce qui a permis aux salafistes de se renforcer, la situation régionale aidant : l’Iran, l’Afghanistan, la situation en Palestine, Al-Qaida, le Hezbollah. Ces forces ont également bénéficié de la politisation massive après la deuxième guerre du Golfe, qui a coïncidé avec un recul supplémentaire de la gauche.

La base sociale du mouvement salafiste se situe dans les classes populaires scolarisées, en particulier les jeunes mécontents, la petite bourgeoisie marchande et les secteurs informels. Ce mouvement se construit aussi en utilisant l’aide sociale.

L’activité actuelle de la plus grande des forces salafistes, « Justice et Bienfaisance », se limite à la propagande, l’accumulation des forces et le rejet du jeu politique du régime. Par contre, le parti « Justice et Développement » a intégré les pseudo-institutions démocratiques, en suivant la ligne politique impérialiste appliquée dans le pays, se distinguant par son appel à un ordre moral islamique. Ce parti représente la roue de secours du jeu gouvernemental du régime. C’est un outil utilisable contre tout projet réel de gauche.

L’élargissement de la base sociale des salafistes constitue un obstacle pour le travail des révolutionnaires au sein des masses laborieuses, en particulier des jeunes. Le projet socialiste révolutionnaire n’avancera pas sans une bataille politique avec les salafistes.

Le mouvement Amazigh

Après l’expansion médiatique et organisationnelle (associations nationales et locales) du mouvement dans les premières années 1990 et son émergence dans l’université, ce qui lui a permis d’étendre sa base au sein des élites et parmi les jeunes scolarisés, le régime a réussi à attirer une grande partie de sa direction dans l’Institut royal pour la culture amazigh et à corrompre une grande partie de ces éléments par les « initiatives de développement ». Ce mouvement fut rapidement dominé par son aile droite, qui a poussé à se rassembler autour du palais, présenté comme le défenseur des amazighs face aux partis politiques considérés tous comme arabistes.

Un mouvement syndical sous la tutelle de la bourgeoisie La principale caractéristique du mouvement syndical au Maroc est l’absence d’indépendance politique, sept décennies après sa naissance. Le mouvement national bourgeois a réussi à encadrer le mouvement syndical aux dépens des staliniens marocains, qui avaient joué un rôle de premier plan dans la construction de ce mouvement syndical sous l’occupation. L’installation de Ben Seddik à la tête du syndicat UMP depuis sa fondation est un symbole de la relation de tutelle politique exercée historiquement par le mouvement national bourgeois sur les travailleurs. Ce dernier a perdu sa tutelle quand la monarchie a pu corrompre la bureaucratie syndicale par les privilèges et les possibilités d’enrichissement.

L’opposition bourgeoise a réussi a contrôler une partie du mouvement syndical en fondant la Confédération Démocratique du Travail (CDT) à la fin des années 1970. La CDT s’est reconstruite ensuite, après les répressions de 1979 et 1981, en balayant l’Union Marocaine du Travail des sites historiques (mines, chemins de fer,...).

L’opposition libérale a utilisé les syndicats d’une part pour freiner la combativité des travailleurs au service de la paix sociale et, d’autre part, pour faire pression sur le pouvoir en fonction de ses besoins politiques. Les partis de la bourgeoisie agitent les syndicats pour leurs besoins politiques, quand ces derniers changent la tactique syndicale change. La domination politique de la bourgeoisie sur le mouvement syndical se base sur l’absence d’une presse syndicale indépendante et sur la diffusion de l’idéologie de l’allié démocratique (en l’invitant à voter pour lui aux élections,…) et non seulement sur le contrôle bureaucratique.

L’Union Marocaine du Travail (UMT) continue à s’intégrer de plus en plus au régime. Elle est composée d’une bureaucratie corrompue, ses dirigeants disposent d’une richesse obscène et se désintéressent de toute lutte nationale.

Après la soumission totale de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), la partie la plus dynamique du mouvement syndical est entrée dans une nouvelle phase, conduisant à la scission du parti du Congrès National Ittihadi qui est resté fidèle à la vision politique de l’ancien USFP (persuader les travailleurs de la nécessité de faire des sacrifices aujourd’hui pour gagner demain : garantir la paix sociale qui protège la stabilité du travail…). Cette tendance de collaboration de classes est soumise aux fluctuations de la bureaucratie syndicale qui a besoin en même temps d’assurer la paix sociale et de préserver la base du syndicat. Le mouvement syndical traverse une période difficile, suite à l’attaque de la bourgeoisie combinée à la pression du chômage et à une crise interne (recul organisationnel, scissions, travail sectoriel, coopération des directions avec l’État et des employeurs). La résistance ouvrière se situe dans les dernières lignes de défense en particulier dans le secteur privé où les grèves et les sit-in se limitent à défendre le droit au travail contre les licenciements collectifs et les fermetures d’usine et à la défense du droit de se syndiquer.

Le mouvement syndical à accumulé de nombreuses défaites par la collusion de la bureaucratie pour faire de passer les projets du patronat et son État : le code du travail, la couverture sociale, les retraites, le départ volontaire, la Charte de l’éducation. L’autre face de cette dégradation s’illustre dans l’arbitraire bureaucratique.

Les éléments d’une nouvelle renaissance du mouvement syndical sont apparus lors de la grève dans les transports routiers en mars et avril 2007, où le projet du code de la route a été à l’origine de l’explosion d’une force militante ouvrière dans un secteur surexploitant les travailleurs. La renaissance est également apparue dans le vaste mouvement d’adhésion des ouvrièr(e)s agricol(e)s dans le Souss, au sud du Maroc, et dans le mouvement démocratique de lutte au sein de la CDT dans les collectivités locales. Mais tous ces éléments souffrent quand même de la situation catastrophique des syndicats en général et de la faiblesse des forces de la gauche syndicale combative.

Nouvelles protestations populaires

L’application stricte de la politique d’appauvrissement et d’austérité des dépenses sociales depuis le début des années 1980 a conduit à des explosions sociales (juin 1981, janvier 1984, décembre 1990) où les énergies de lutte se sont dissipées à cause de l’absence de perspectives politiques. Le régime a maîtrisé la situation explosive par le dressage des syndicats et la répression des embryons d’organisation et de lutte. Il a réussi en effet à intensifier son attaque dans tous les domaines (en privatisant tout ce qui fut public...). La réaction des masses populaires a commencé pour protester contre les résultats des politiques néolibérales : la mobilisation de la population Yacoub el Mansour à Rabat contre la société Redal et des habitants de Tétouan contre la société Amandis. Les villageois ont commencé également à protester contre les mauvaises conditions sociales (infrastructures de base) et à résister aux pratiques abusives : pillage des terres collectives, imposition des tarifs d’hospitalisation, pillage de l’argent des communes rurales (Ait Bilal, Imlchil, Itzer, Tata, Ifni, Boumalen Dades, Oulmès, Tamasint, Lakhwalka, Douar Beggara dans la région de Larache…).

Ces soulèvements populaires représentent un changement qualitatif dans les zones rurales qui ont été depuis la fin de l’ère coloniale des zones passives (à l’exception de l’émergence de l’Armée de libération qui n’a pas survécu longtemps). Le régime a réussi à étouffer la revendication de réforme agraire et a disposé des terres des anciens colons pour renforcer ses alliances. Il a également renforcé la répression policière dans les zones rurales comparativement à la plupart des villes (allant jusqu’à y harceler l’opposition bourgeoisie).

Ces manifestations ont vu le jour dans un contexte d’abandon de leur rôle par les syndicats, du recul des associations de droits humains, de l’abstention de la gauche traditionnelle et de la faiblesse de la gauche radicale.

La protestation populaire contre les effets de la privatisation de l’eau et de l’électricité a représenté une occasion pour la construction d’un mouvement de masse contre la mondialisation capitaliste, mais cela a failli à cause de la crise organisationnelle d’Attac-Maroc depuis sa constitution.

La riposte populaire à la cherté de la vie, comme le succès de quelques coordinations contre la cherté de la vie dans l’organisation de la protestation, prouvent les possibilités d’avancer dans la construction d’un mouvement populaire militant.

Le mouvement de jeunes
La réponse des étudiants à l’application de la Charte de l’éducation libérale a été limitée car fragmentée parce qu’elle a eu lieu en l’absence d’un minimum d’organisation, vu qu’il ne reste plus du syndicat étudiant que le nom, un quart de siècle après son dernier congrès et les campagnes de déracinement.

La gauche libérale a contribué à la mise en œuvre de la réforme y compris dans les conseils d’administration des universités. La gauche radicale reste faible et souffre de l’absence de programme et une partie de son courant étudiant n’est pas structurée et complètement désorganisée et contribue à la persistance de la crise du mouvement étudiant par son sectarisme et l’usage excessif de la violence contre d’autres courants, en particulier contre les marxistes révolutionnaires.

Les plus sérieux rivaux sont les salafistes, qui sont armés d’un programme de société capable d’endoctriner les étudiants mécontents, dans un contexte politique général régional caractérisé par la chute de la gauche.

Le mouvement des diplômés chômeurs et la lutte contre le chômage Le mouvement des jeunes diplômés chômeurs se trouve dans l’isolement total (même si les syndicats, les associations, les partis réformistes et la gauche radicale réaffirment leur soutien de principe). La gauche, qui domine en son sein, continue à être un frein à ses luttes. Ce mouvement vit une crise sans précédent.

L’accentuation de la dégradation de la situation sociale donne une grande importance à la lutte du mouvement des chômeurs car la lutte contre le chômage le met directement aux prises avec l’État et la nécessité d’alternatives globales. L’Association nationale des diplômés chômeurs du Maroc (ANDCM) renforce en plus le mouvement syndical et populaire en faisant vivre les traditions de lutte et par la création d’autres organisations ; son influence s’accroît dans son environnement populaire et ouvrier, y compris dans les régions les plus éloignées du pays, sans oublier son rôle dans l’encadrement d’une base jeune qui vit une première expérience de lutte. L’existence d’un mouvement de chômeurs organisé sans un travail des révolutionnaires en son sein constitue un danger direct pour la classe ouvrière (intérim, stages, formation pour intégration,…)

La crise du facteur subjectif

La gauche marxiste naissante, de la fin des années 1960 et du début des années 1970, a souffert de la répression et de l’inadaptation politique. La répression a largement limité ses possibilités de travailler ouvertement dans les milieux ouvrier et populaire. Le contexte de la radicalisation de la jeunesse a donné des occasions perdues à cause de la nature gauchiste qui a marqué cette gauche radicale (se substituer aux masses). Elle est entrée dans une crise durable. L’effondrement du bloc de l’Est a stimulé une déviation droitière, qui en conduit une grande partie à abandonner le caractère central de la lutte ouvrière et à se tourner vers une position libérale.

La tentative de regroupement des années 1990 à abouti à ce que la majorité se range derrière la gauche libérale (Parti socialiste unifié), mais aussi à la constitution du mouvement « la Voie Démocratique » : ce courant se caractérise par un radicalisme verbal qui ne trouve aucun effet dans la pratique au sein des organisations populaires. Il est obsédé par les instances dans le cadre des mouvements de masse et a un dédain envers l’utilisation des élections dans sa lutte politique. Ses alliances politiques (rassemblement de la gauche démocratique) ont limité son action au sein des syndicats. Tout cela a marqué son fonctionnement par une trêve avec la bureaucratie et le désarmement des bases des syndicats. Parfois elle est devenue un instrument de la bureaucratie, comme cela se manifeste au sein du Syndicat national de l’agriculture en ce qui concerne la privatisation de la Société de développement agricole (SODEA) et la Société de Gestion des Terres Agricoles (SOGETA). Certains de ses dirigeants se comportent en représentants de la bureaucratie dans des organismes tels que la sécurité sociale et la Commission créée par le pouvoir pour faire passer la réforme de la Banque mondiale sur les systèmes de retraite.

Conclusion

L’impérialisme continue progressivement, mais de manière ferme, à appliquer les politiques néolibérales, avec l’appui de toutes les forces politiques, ce qui relève à un niveau sans précédent le degré d’hostilité. Il est prévu en plus d’élargir et d’approfondir ces politiques après les élections. La situation peut évoluer dans le sens d’un éventuel scénario salafiste, au vu du climat général de la région, de l’islamisation de la société et du renforcement des forces salafistes. Cela pourrait notamment se produire si « Justice et Bienfaisance » décidait de dépasser son travail actuel de propagande et d’accumulation des forces pour s’orienter vers une intervention politique avec des objectifs clairs. Par contre le parti « Justice et Développement » ne peut jouer que le rôle d’un pilier du système et il n’intensifie son activité que contre une alternative démocratique progressiste.

La situation actuelle est porteuse de possibilités d’explosions sociales spontanées, en réponse à la détérioration des conditions de vie d’une très grande partie des Marocains. Ces explosions feront l’objet d’une répression, comme cela fut le cas à Sefrou en septembre 2007 et à Sidi Ifni actuellement. La situation actuelle démontre que le reste de la gauche radicale aura un rôle limité dans les luttes à venir, le soi-disant « rassemblement de la gauche démocratique » restera en marge des luttes sociales après son échec à agir sur le terrain politique en dehors d’accords pour présenter des candidats aux élections.

Cette situation donne d’autant plus de responsabilités aux marxistes révolutionnaires.

YAHYA Amal
* Paru dans Inprecor n° 543-544 de novembre-décembre 2008.

* Amal Yahya (pseudonyme) est un militant marocain de la IVe Internationale.