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Marxisme et féminisme : les amitiés périlleuses

vendredi 26 septembre 2008, par Sylviane Dahan

Par Sylviane Dahan, de Revolta Global (Etat espagnol)

Par Sylviane Dahan le dimanche, 14 septembre 2008
traduction tirée du site de la LCR Belge
Par Sylviane Dahan, de Revolta Global (Etat espagnol)


En 1979, Heidi Hatmann, une féministe marxiste américaine très connue à l’époque, publiait un article au titre éloquent : « Le mariage malheureux entre le marxisme et le féminisme ». Quelques années plus tard, l’activiste française Josette Trat publiait un autre article au titre également significatif : « Les rendez-vous ratés du féminisme et du mouvement ouvrier ». Effectivement, l’histoire des relations entre le féminisme et le mouvement ouvrier a été turbulente et agitée, comme une sorte de relation passionnelle.

Féminisme et mouvement ouvrier

Par rapport au XXe siècle, il faut signaler d’emblée la grande responsabilité de la bureaucratie stalinienne dans ces rencontres si souvent ratés. Dans son œuvre « La Révolution trahie », Trotsky consacre tout un chapitre au triomphe de « Thermidor » au sein de la famille. Il n’est absolument pas fortuit que la contre-révolution bureaucratique a eu parmi les axes fondamentaux de sa progression la négation graduelle des droits des femmes et des libertés sexuelles conquises quelques années auparavant.

Une brève chronologie permet de mesurer la portée pour l’ensemble de la société soviétique de cette régression représentée par la montée de la bureaucratie. En 1933, on rétablit le délit d’homosexualité. En 1936, on supprime le droit à l’avortement pour la première grossesse. En 1941, on introduit une taxe sur le célibat et on augmente les frais de divorce. Finalement, en 1944, l’avortement légal est totalement aboli.

Cette dérive a eu de très graves conséquences au sein des partis communistes du monde entier, formés à la discipline envers la Troisième internationale communiste. Les exemples sont nombreux. A partir des années ’30, le PC français assume des positions ouvertement anti-avortement et en défense de la famille. En 1949, lorsqu’apparaît le livre « Le Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir, le PCF réagit en déclarant qu’il s’agit d’un scandale et Jean Kanapa, un des intellectuels les plus en vue du parti, qualifie l’ouvrage « d’immondice ».

La nouvelle gauche des années ’60 et ’70 s’est montrée plus ouverte. Mais les frictions n’ont pas manqué pour autant, surtout à partir du moment où la nouvelle vague féministe s’est affirmé et que les femmes ont commencé à prendre la parole à la première personne, ne se satisfaisant plus de n’être que les petites mains qui font fonctionner les machines à polycopier, les machines à écrire et autres tâches militantes auxquelles l’esprit de dévouement et de sacrifice que l’ont supposait caractériser les femmes les « prédisposait ».

Le féminisme menace l’unité ouvrière ?

En Italie, en décembre 1975, un groupe de militants de l’organisation qui fut au cours de ces années l’une des plus importantes dans l’extrême gauche européenne, Lotta Continua, a agressé une manifestation autonome des femmes de ce parti en criant « seule celle qui travaille a le droit de protester »… Quelques mois plus tard, le conflit entre les femmes et les dirigeants de Lotta Continua a accéléré la dissolution de cette organisation. Un autre exemple, cette fois-ci venu de l’autre côté de l’océan. Stokeley Carmichael, l’un des leaders des Black Panthers, à la question d’un journaliste « Quelle position adoptent les femmes de votre organisation ? », a répondu ; « Elles se mettent à quatre pattes ». Il s’agissait bien sûr d’une plaisanterie, mais d’un goût plus que douteux.

En général, l’accusation qu’on lançait au mouvement féministe était qu’il menaçait l’unité de la classe ouvrière. De fait, le féminisme séparatiste surgit en grande mesure comme une réaction face à cette attitude méprisante de la part des organisations du mouvement ouvrier. Malgré tout, l’histoire des relations entre le féminisme et le mouvement ouvrier ne se réduit pas à ces événements.

Des féministes donnent l’exemple

Historiquement, le féminisme surgit en connexion avec la révolution bourgeoise. Mais, pratiquement depuis ses débuts, il assiste au phénomène de la naissance du mouvement ouvrier. Les moments ascendants du mouvement ouvrier créent en grande partie les conditions nécessaires pour que les femmes prennent la parole. Il faut rappeler que les premiers socialistes, comme Fourrier, se sont intéressés à la question de l’oppression des femmes. Des épopées révolutionnaires, telle que la Commune de Paris, n’ont pas seulement vu surgir les femmes aux premières lignes de la lutte, mais ont également donné des figures historiques de premier plan, telle Louise Michel qui, sur de nombreuses questions, était en avance sur la pensée progressiste de son époque.

La puissante social-démocratie allemande, à travers des dirigeants comme August Bebel et Clara Zetkin, a contribué à l’intégration de la revendication féministe dans la tradition de la gauche européenne. Mais c’est sans aucun doute la Révolution russe qui a constitué jusqu’à alors le moment culminant de la libération des femmes. Le Code de la famille adopté par la jeune République soviétique en 1918 reconnaissait le droit au divorce, les couples de fait, et mettait fin à l’autorité séculière des hommes dans la famille. Et très vite, en 1920, arrivent la légalisation de l’avortement, l’instauration de l’égalité salariale et de nombreuses conquêtes.

Féminisme et marxisme

Ce bref rappel démontre suffisamment que les relations entre le mouvement ouvrier et le féminisme n’est absolument pas une question résolue, mais que c’est bien un lien qu’il est encore nécessaire de construire. Et c’est également valable pour les relations théoriques entre le marxisme et le féminisme.

Surtout à partir des années ’70, on a commencé à élaborer une nouvelle catégorie, celle du « genre », qui permet de mettre en relief le caractère social, historique et symbolique des relations hiérarchiques de pouvoir établies entre les deux sexes. Tandis que le sexe peut se référer à une distinction de caractère biologique (la différence entre les organes reproductifs), le genre représente une construction à la fois symbolique, sociale, culturelle et également politique. D’autre part, le genre constitue une notion qui s’est modifiée au cours de l’histoire. De tout cela découle le questionnement suivant : comment réunir ou articuler la « classe » et le « genre » ?

Engels a mené à bien la première tentative organique d’analyser, en utilisant les catégories marxistes, la problématique de l’oppression des femmes dans son œuvre célèbre « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat ». Son mérite principal est celui d’avoir reconnu la spécificité de l’oppression des femmes, ainsi que le rôle central joué par la famille dans la perpétuation de cette oppression. Les limites de la réflexion d’Engels se situent cependant dans l’identification qu’il établit entre l’oppression des femmes et leur exclusion de la sphère productive ainsi que dans l’association – beaucoup trop mécaniste – qu’il fait entre cette oppression, l’apparition de la société divisée en classes et la propriété privée des moyens de production.

Plus tard, au cours du siècle dernier, nous avons pu constater une énorme distorsion des positions d’Engels de la part de certains théoriciens, notamment ceux du « socialisme réellement existant ». Ainsi, la libération de la femme serait le résultat automatique de l’abolition de la propriété privée, du plein-emploi féminin et de la suppression de la famille (alors qu’Engels parlait de l’extinction progressive de l’institution familiale et non de sa suppression bureaucratique !). L’histoire du XXe siècle a démontré sans appel que le dépassement du capitalisme constitue une condition nécessaire mais insuffisante pour la libération des femmes.

Alexandra Kollontaï a réalisé pour sa part une des premières tentatives marxistes d’aborder la question de l’oppression des femmes, non à partir d’un point de vue économiciste, mais bien en tenant compte de la complexité de la problématique des relations d’oppression et de pouvoir qui sous-tendent les liens personnels entre les deux sexes. Dans un sens complètement opposé à cette approche, la catégorie de classe a également été appliquée aux relations entre les sexes par certains courants féministes modernes. Ainsi, pour Christine Delphy, les hommes et les femmes constituent deux classes en conflit, vu le fait qu’il existe une relation d’exploitation puisque les hommes s’approprient le travail des femmes.

Genre et classe

Il ne faut pas superposer ni confondre ces deux catégories de genre et de classe, mais bien comprendre comment nous pouvons les articuler afin de fournir un instrument plus efficace pour la compréhension de la réalité, un outil politique et organisationnel de classe ne pouvant être compris comme une réalité monolithique, dépourvue d’articulations internes.

Comment donc utiliser la notion de genre en la conjuguant avec la catégorie de classe afin de comprendre le capitalisme, la mondialisation, les relations de pouvoir ? Comment élaborer des programmes politiques et des luttes qui rassemblent les besoins et les réponses aux diverses oppressions ?

A titre d’exemple, nous pouvons affirmer que la catégorie de genre est fondamentale afin de comprendre tout le processus de la mondialisation capitaliste moderne. Dans le cadre de ce processus, nous avons assisté à une profonde transformation de la classe ouvrière, avec une croissance exponentielle de la force de travail féminine – principalement dans l’industrie manufacturière et dans le secteur des services. Nous pouvons constater également la création de nouvelles relations internes au sein de la force de travail, selon les secteurs de production et de distribution ; à tel point que la présence massive des femmes dans l’un ou l’autre secteur constitue un indicatif qui permet de comprendre la place qu’ils occupent dans l’organisation mondiale de la production.

Par rapport au fonctionnement des hiérarchies, on sait que le capitalisme établit différentes catégories au sein de la force de travail. Mais comment se reproduisent-elles ? Qui occupe les différents niveaux de la hiérarchie et pourquoi ? Dans ce cas-ci, la référence de classe n’aide pas beaucoup. Nous devons recourir à la notion du genre, aux concepts d’oppression raciale, religieuse ou nationale. Et, finalement, nous devons reconnaître dans la notion de genre un instrument fondamental pour la compréhension de la manière avec laquelle le capitalisme se reproduit sur le plan idéologique.

Prenons le cas de la famille. Sous le régime capitaliste, deux tendances contradictoires se manifestent. D’une part, comme le signalait déjà le « Manifeste du Parti Communiste », le capitalisme tend à rompre les liens sociaux préexistants, mais, en même temps, il s’assimile aux structures oppressives précédentes et finit par les mettre à son service. Nous pourrions dire ainsi que le capitalisme s’est d’abord heurté, puis à fait la paix et finalement s’est entremêlé avec le patriarcat. Consacrant la famille moderne en tant qu’institution, le capitalisme s’est appuyé sur la structure patriarcale qui le précède, l’a modifiée et l’a en dernière instance fait sienne. Dans la société capitaliste, la famille accomplit deux fonctions primordiales ; la reproduction de la force de travail (établissant une nette séparation entre la sphère de la reproduction et l’espace de la production) et la reproduction idéologique du capitalisme. De ce point de vue, l’analyse du philosophe slovène Slajov Zizek sur le mythe du bonheur familial diffusé à profusion par l’industrie cinématographique hollywoodienne est très intéressante.

Que se passe-il alors dans la mondialisation ? Les femmes s’y retrouvent pleinement immergées dans le marché du travail. Cela pourrait potentiellement impliquer une crise de l’ordre social duquel sont garantes les structures patriarcales. Mais le détricotage néolibéral de l’Etat-Providence condamne les femmes à prendre en charge le travail de soins (aux enfants, aux malades, aux personnes âgées…) alors qu’en même temps elles doivent participer au travail productif. Ainsi, bien que les femmes peuvent devenir plus indépendantes grâce à leur accès au marché du travail, elles restent malgré tout douloureusement captives des relations patriarcales –des relations qui servent politiquement le capitalisme– au travers du renforcement de la famille.

Pas de féminisme sans socialisme !

Le féminisme de ces dernières années a mis l’accent sur toute une série d’aspects comme la déconstruction du genre, en utilisant la psycho-analyse et d’autres études culturelles. Il s’agit, bien entendu, de contributions significatives qui comblent certaines lacunes de l’approche marxiste. Néanmoins, le problème de fond persiste : est-il possible d’atteindre une libération des femmes qui ne passe pas par une abolition du capitalisme ? Très souvent les limites de ces théories consistent dans le fait de sous-estimer et y compris d’ignorer cette question.

Le socialisme est nécessaire pour la libération de l’oppression de genre. En premier lieu parce qu’il faut abattre le capitalisme si nous voulons créer les conditions nécessaires à l’émancipation du joug patriarcal. Mais aussi parce qu’il est indispensable de dépasser la division entre la sphère de la production et de la reproduction, ainsi que de démocratiser radicalement l’ensemble de la société et des rapports de production.

Ce texte a été élaboré à partir de l’exposé présenté par notre camarade Cinzia Arruzza, membre de Sinistra Critica (Italie), lors d’une session de formation consacrée au féminisme pendant le 25e camp international des jeunes de la IVe Internationale en juillet 2008. Il m’a semblé intéressant de mettre en avant l’approche et la réflexion faite par Cinzia par rapport à un problème auquel nous sommes confrontées : comment exister politiquement en tant que femmes et en tant que marxistes au sein de la gauche, nous qui aspirons à être libres de toute oppression.

Nous connaissons très bien la souffrance qu’a impliqué – et qui implique toujours – pour de nombreuses femmes le fait de se sentir incomprises, harcelées ou exclues des espaces d’élaboration et de décision des organisations politiques, syndicales ou des mouvements sociaux constitués en bonne part par des camarades hommes mais aussi des camarades femmes. Les traits misogynes, sectaires et machistes, et parfois la plus pure stupidité humaine, n’ont pas été étrangers à la vie interne des différents courants de l’extrême gauche, courants vers lesquels, surtout après 1968, bon nombre de femmes se sont tournées avec le désir de changer ce monde et dans lesquels, bien souvent, elles ont été accusées de fomenter la division du mouvement alors qu’elles ne faisaient que soulever la spécificité de l’oppression des femmes.

Pas de révolution sans les femmes

Comme le chantent les jeunes qui participent aux camps internationaux, « Pas de révolution sans les femmes ! ». Cela veut dire être loyaux envers le mouvement féministe, en acceptant sa pluralité, et en même temps être fidèles à notre classe, qui est également plurielle. Nous devons lutter pour un mouvement internationaliste et féministe fort. Il nous revient d’être pédagogiques et de convaincre que la lutte pour l’émancipation des femmes est toujours d’actualité. L’histoire démontre que nous avons toujours lutté avec nos camarades hommes pour en finir avec le capitalisme ; mais également que ce combat n’est pas suffisant. La révolution nécessite l’élimination de toutes les oppressions.

Par Sylviane Dahan, de Revolta Global (Etat espagnol)

Traduction par Ataulfo Riera pour La Gauche et le site www.lcr-lagauche.be