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Ni G8, ni Live 8 !

Par Damien Millet (France), Victor Nzuzi (RD Congo), Aminata Touré Barry (Mali)Eric Toussaint (Belgique), brahim Yacouba (Niger) CADTM

vendredi 8 juillet 2005

Quand on réclame l’annulation de la dette du tiers-monde, on doit se poser en permanence la question des moyens à utiliser pour y parvenir. La musique peut être un excellent véhicule pour porter cette revendication et la partager avec un public plus large, d’excellentes illustrations en sont données par la compilation " Drop the debt ", vendue dans une vingtaine de pays, ou des festivals engagés comme les Nuits atypiques à Langon, Esperanzah ! au sud de Bruxelles et bien d’autres festivals aux quatre coins de la planète. Mais que penser de la démarche du Live 8, qui, pour pousser les dirigeants du G8 à annuler la dette et à augmenter l’aide à l’Afrique, a fait appel à des méga-stars dans d’immenses shows planétaires très commerciaux et très stéréotypés ?Bob Geldof, Bono et quelques autres n’ont pas choisi la bonne voie pour plusieurs raisons. Primo, le choix de ceux qui ont été autorisés à monter sur la sainte tribune du Live 8 fut subjectif et les critères mercantiles ont été omniprésents. Combien d’artistes africains pour clamer leur colère et s’exprimer sur le vécu de leurs compatriotes ? Pour en être, il fallait avant tout vendre des disques, nul besoin d’avoir un message à délivrer. Le choix de Geldof et de ses associés révèle implicitement qu’une fois de plus, la voix de ceux qui subissent la dette n’est pas prise en compte. Pourtant, rappelons avec l’historien burkinabè Joseph Ki-Zerbo : " on ne développe pas, on se développe ". Toute initiative visant à lutter contre la pauvreté sans impliquer fondamentalement les plus pauvres est vouée à l’échec. Le G8 ne l’a pas compris, le Live 8 non plus. Deuzio, dépenser 38 millions d’euros pour ces concerts géants à travers le monde pose question. Pour réunir cette somme, le Live 8 a recouru à des méthodes qu’il serait bon par ailleurs de condamner : des entreprises multinationales ont été sollicitées, alors que c’est sous la pression de ces grandes entreprises privées qu’ont été imposées aux pays du Sud depuis les années 1980 la libéralisation économique, l’ouverture des marchés et des privatisations massives. Accompagnées de l’augmentation des frais scolaires, des frais de santé, de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), ainsi que de la suppression des subventions aux produits de base, ces mesures ont joué un rôle majeur dans l’augmentation de la pauvreté en Afrique. Un changement d’attitude ne peut se mettre en place en adoptant celle de ses contradicteurs.

Tertio, quelle est la culture qui est mise en valeur par le Live 8 ? Celle qui est fabriquée en Amérique du Nord et en Europe, principalement anglo-saxonne. Une culture qui s’impose à tous les peuples de la planète véhiculée par l’industrie du loisir (qui constitue la principale industrie exportatrice des Etats-Unis). Une culture qui étouffe les autres cultures, celles des pays endettés notamment.

Quarto, en s’affichant avec MM. Tony Blair, Gordon Brown, George W. Bush ou Jacques Chirac, les promoteurs de Live 8 tendent finalement à légitimer une instance profondément illégitime. Le G8 n’est au fond qu’un regroupement des pays les plus riches qui prétend régler les affaires du monde sans en référer à qui que ce soit. Par exemple, le 11 juin dernier, le G8 a annoncé avec fracas l’effacement de la dette de 18 pays pauvres envers la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et le FMI. Il est révélateur que cette annonce, qui traduit surtout un échec des mesures adoptées jusque là et une modeste prime à des pays bien dociles, soit une décision des seuls dirigeants du G8, au mépris des règles démocratiques de base, puisque les populations du Sud n’ont pas été invitées à s’exprimer et les institutions multilatérales concernées n’ont pas eu leur mot à dire. Le G8 est illégitime, et un changement conséquent ne pourra avoir lieu qu’en refusant d’entrer dans son jeu.

Après ce déferlement d’annonces historiques de la part du G8, après ce déferlement tout aussi médiatisé de la bonne parole de quelques chanteurs occidentaux plus ou moins messianiques, dont trois pop stars et entrepreneurs anoblis par la Reine d’Angleterre (Bob Geldof, Elton John, Paul McCartney), tous les citoyens épris de justice vont continuer leur lutte pour un modèle dont les valeurs sont à l’opposé du modèle actuel, que les projecteurs de Hyde Park et de Versailles ont finalement renforcé : un monde dans lequel la dette n’opprime plus des milliards d’individus et les droits humains fondamentaux sont garantis. Un monde dans lequel les cultures et les voix des peuples concernés s’expriment pleinement. Reléguons la pauvreté dans la poubelle de l’histoire, le G8 aussi.

Damien Millet est président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM) France, auteur de L’Afrique sans dette (CADTM/Syllepse, 2005).

Victor Nzuzi (RD Congo), paysan, coordinateur du NAD RDCongo
Aminata Touré Barry (Mali), présidente du CAD Mali
Eric Toussaint (Belgique), président du CADTM Belgique, auteur de La finance contre les peuples (CADTM/Syllepse/Cetim, 2004).
Ibrahim Yacouba (Niger), syndicaliste, responsable du RNDD-Niger.
Tous membres du réseau international CADTM

Nota Bene : une délégation du CADTM est présentement à Edimbourg et participe à la gigantesque manifestation de ce 2 juillet 2005 : il y aurait plus de 250.000 manifestants à l’heure qu’il est.
Contact sur place : Yannick Bovy : 00 32 485 32 36 07
Contact en Belgique, Eric Toussaint : 00 32 486 74 47 52
Contact en France, Damien Millet : 00 33 6 60 54 27 13
CADTM
Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde
www.cadtm.org