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Entrevue avec Daniel Bensaïd

"On est à un tournant, au basculement d’un cycle"

Interview par Th. Tillier, M. Lievens et S. Brulez

dimanche 19 février 2006

La gauche de Belgique a rencontré Daniel Bensaid (philosophe, LCR France) lors du Colloque Ernest Mandel organisé par le POS le 19 novembre dernier. Il nous y a livré sa vision de la place d’une organisation révolutionnaire dans la situation actuelle des évènements. Il nous a également commenté ses premières rencontres avec Ernest Mandel.

Certains parlent de la nécessité d’un nouveau type d’organisation, de parti. Qu’en pensez-vous ?

Aujourd’hui, un parti, dans son organisation et dans sa vie interne, doit tenir compte de la diversité des mouvements sociaux. Il peut bénéficier des acquis technologiques : une conférence téléphonique, des échanges sur Internet qui facilitent des échanges horizontaux, ... C’est déjà très important parce qu’un des pouvoirs des bureaucraties, c’était le monopole de l’information et de la transmission. On est loin d’une conception verticale et militaire du parti.

La délimitation par rapport aux mouvements sociaux, c’est la condition d’une part de respecter ces mouvements et leur autonomie. C’est moins manipulateur que de se cacher à l’intérieur et c’est respecter la vie démocratique au sein même des organisations politiques et des partis. Si on a des débats, des congrès, l’effort de faire des bulletins, échanger des positions contradictoires, il faut qu’il y ait un enjeu, sinon c’est de la démocratie sans enjeu. L’enjeu se joue sur les grandes questions. On ne va pas s’entretuer sur des questions de tactique locale. On peut avoir des accords divers sur la tactique électorale quand une ville veut expérimenter quelque chose qui n’est pas dans le cadre des orientations générales à l’échelle du pays.

Souvent on critique le fameux centralisme démocratique, parce qu’on a l’image de la façon dont il a été pratiqué par des organisations bureaucratiques. Mais, du coup, on oublie que centralisme et démocratie ne sont pas antinomiques, mais sont conditions l’un de l’autre. On mène un débat démocratique avec le but de prendre des décisions qui nous engagent en commun.
Je crois que - je ne sais pas si on y échappera toujours - ce qui a notamment permis à la LCR jusqu’à présent d’éviter des crises qui ont détruit d’autres organisations, c’est qu’on n’a jamais prétendu non plus fonder une orthodoxie théorique. Dès le début, à la fin des années 60, il y avait chez nous des althussériens, des sartriens, des mandéliens et évidemment il n’est pas question qu’un congrès vote sur la loi de valeur ou sur l’inconscient freudien. On est d’accord sur des tâches et des interprétations des événements et des tâches politiques communes. Il y a tout un espace de débat.

Un parti révolutionnaire peut être porteur de la mémoire historique, mais ça n’empêche pas qu’on puisse rater des choses, par exemple l’écologie. Comment agir aujourd’hui pour ne pas rater le mouvement des minorités ethniques ou la révolte dans les banlieues ?
Toute continuité peut entraîner un certain type de conservatisme. Il peut y avoir aussi une religion de la mémoire. Pour moi, la mémoire politique est nécessaire et d’autant plus nécessaire pour les opprimés qui n’ont pas les institutions porteuses de mémoires qu’ont les dominants. Pour eux, la mémoire passe par un tas d’institutions d’Etat et il y a une mémoire des luttes, des opprimés, des vaincus, qui est portée par des organisations révolutionnaires.

Il faut aborder la nouveauté mais on ne l’aborde pas à partir de rien. Le vrai problème, c’est de savoir si on est capable d’accueillir la nouveauté sans la faire rentrer dans la répétition de ce qu’on connaît déjà. C’est ça le défi. Quand on dit "on a été en retard, on a manqué le rendez-vous", oui toujours. Mais des rendez-vous exacts, même en amour, sont plutôt rares.

J’utilise moins le terme d’avant garde, parce que cette notion a une connotation militaire qui peut brouiller les choses. Il s’agit plutôt d’un métabolisme, d’échange entre le mouvement social et la lutte politique. Ce serait paradoxal d’avoir une certaine idée de l’avant garde, comme étant plus "avancée" que les masses, et de lui reprocher ensuite de ne pas avoir inventé le féminisme ou l’écologie. Il est quand même normal que ça vienne d’abord des processus sociaux à l’échelle de masse qui se trouvent traduits au niveau politique. Par contre, la fonction spécifique du parti, on la voit bien en ce moment en France. C’est pour cela qu’il y a selon moi un "retour". On a eu des années de résistance sociale depuis fin 80. On a presque eu, vu la faillite des politiques de réformes et des révolutions du 20ème siècle, une illusion dans l’autosuffisance des mouvements sociaux. Ils sont nécessaires, tout part de là, mais tout ne s’arrête pas là. On voit les vagues à répétition en Argentine, en Bolivie. Si ça ne débouche pas sur une transformation à tous les niveaux, y compris au niveau de structure de pouvoir, c’est l’infernale répétition. On renverse trois gouvernements en Bolivie, deux en Argentine et puis, bon, on en est toujours là.

Il faut donc poser le problème dans ces termes. Lors de la campagne présidentielle en France, on va demander aux mouvements sociaux une position sur le féminisme, au mouvement écologique une position sur les énergies de substitution. Dans un meeting à Brest, on demande à notre candidat Olivier Besancenot sa position sur la taille des filets de pêche. Il peut dire : "je ne sais pas tout, je n’ai pas d’opinion là-dessus". Si on est une organisation politique qui prétend donner une orientation au pays dans son ensemble, les organisations politiques et les différents mouvements sociaux sont obligés de synthétiser au moins les grandes réponses. Aujourd’hui, la difficulté que connaît une organisation comme Attac est celle-là. C’est très bien qu’Attac soit une organisation unitaire et d’éducation populaire, mais on a bien vu quand on est arrivé au referendum européen que ce sont les organisations politiques qui sont le moteur de la mobilisation.

Je crois qu’on se trouve à un tournant, au basculement d’un cycle. On l’a vu avec les élections allemandes. On va voir de nouveau avec les élections italiennes quel prolongement politique on trouvera. Parce que les résistances sont la condition nécessaire mais non suffisante. Si on veut respecter l’autonomie des mouvements de masse, paradoxalement, les organisations politiques sont nécessaires. Evidemment, c’est nécessaire d’avoir créé une culture de pluralisme, de respect, mais en même temps, il faut et il faudra défendre fermement des positions politiques.

On sort aussi d’une période où le maître mot est le consensus. Défendre des convictions n’est pas nécessairement autoritaire. Si on le fait correctement, ça exprime plutôt du respect envers les autres. Si on est convaincu de ce qu’on pense, on essaie d’en convaincre les autres, parce qu’ils ne sont pas plus cons, ils peuvent arriver aux mêmes conclusions. En discutant fermement avec les autres, on prend aussi le risque de se faire convaincre. C’est la logique même d’un véritable débat...


Article publié dans la gauche n°19, janvier 2006
(xEtraits tirés du Site La Gauche de Belgique)