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Grippe aviaire

Point de non-retour ?

Par Mike Davis

lundi 24 octobre 2005

Le virus de la grippe aviaire H5N1, identifié en Turquie, est arrivé en Europe. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a lancé une alerte à la pandémie. Dans un avenir proche, entre neuf et vingt-et-un millions de personnes pourraient être touchées par la maladie dans le monde.

L’irruption de la grippe aviaire autour du lac Qinghai, en Chine occidentale, a été observée d’abord, à la fin du mois d’avril, par les officiels chargés de contrôler la faune sauvage en Chine. Au départ, elle était confinée à une petite île de cet immense lac salé, où les oies sauvages ont commencé à être prises de spasmes, à tomber et à mourir. À la mi-mai, elle avait atteint l’ensemble de la population avicole du lac, tuant des milliers d’oiseaux. Un ornithologue a pu parler « de l’épidémie la plus violemment mortelle et la plus étendue jamais observée parmi les oiseaux sauvages ».

Les scientifiques chinois étaient horrifiés par la virulence de cette nouvelle souche : lorsque des souris en étaient infectées, elles mouraient plus vite encore que lorsqu’on leur injectait le « génotype Z », la terrible variante du H5N1 qui a tué des paysans et leurs enfants au Viêt-nam (ces deux espèces sont d’ailleurs mortelles à 100 % pour les souris). Chaque automne, les oiseaux sauvages de Sibérie migrent vers la mer Noire et l’Europe du Sud ; une autre route migratoire mène aussi en Alaska et au Canada.

L’épicentre du H5N1 humain est aussi en expansion : à la mi-juillet, les autorités indonésiennes ont confirmé qu’un père et ses deux filles sont morts de la grippe aviaire dans un quartier privilégié de Djakarta. De façon surprenante, cette famille n’avait eu aucun contact connu avec la volaille, ce qui a suscité une quasi-panique dans le quartier, lorsque la presse s’est mise à spéculer sur la possible transmission de cette maladie entre humains.

Inévitable

Au même moment, cinq nouveaux foyers d’infection se sont déclarés parmi la volaille en Thaïlande, portant un coup terrible à la grande campagne nationale en cours, hautement médiatisée, pour éradiquer la maladie. Simultanément, les officiels vietnamiens renouvelaient leur appel à une aide internationale accrue, le H5N1 ayant fait de nouvelles victimes dans ce pays, qui demeure l’un des principaux foyers d’inquiétude pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Ce qui compte en réalité, c’est que la grippe aviaire est désormais endémique, probablement impossible à éradiquer parmi la volaille du Sud-Est asiatique, et qu’elle semble actuellement se répandre à la vitesse d’une pandémie parmi les oiseaux migrateurs, avec le potentiel de toucher la terre entière durant l’année à venir.

Chaque nouvelle conquête du H5N1 - que ce soit parmi les canards de Sibérie, les cochons d’Indonésie ou les être humains au Viêt-nam - offre une nouvelle opportunité à ce virus, qui évolue rapidement, pour développer la mutation génétique - ou simplement la protéine dont il a besoin - pour devenir un tueur de masse parmi les humains.

Cette multiplication exponentielle de points chauds et de réservoirs silencieux (comme parmi les canards infectés qui ne présentent aucun symptôme) explique pourquoi le chorus d’avertissements venant des scientifiques, des responsables de la santé publique et, finalement, des gouvernements, est devenu si bruyamment insistant au cours de ces derniers mois.

Au début du mois d’août, le nouveau secrétaire américain à la Santé, Mike Leavitt, a confié à Associated Press qu’une pandémie de grippe était aujourd’hui une « certitude absolue », faisant écho à des avertissements répétés de l’OMS sur son caractère « inévitable ». De la même manière, la revue Science a noté que les experts évaluaient la probabilité d’une irruption globale à « 100 % ».

Dans le même esprit macabre, la presse britannique a révélé que les agents gouvernementaux prospectaient le pays pour trouver les sites appropriés à des cimetières de masse, se basant sur des scénarios officiels, selon lesquels la grippe aviaire pourrait tuer jusqu’à 700 000 Britan-niques. Le gouvernement Blair conduit déjà des simulations d’urgence sur l’irruption d’une pandémie (« Operation Arctic Sea ») et aurait chargé Cobra - un groupe de travail établi dans un QG secret à Whitehall pour coordonner les réponses gouvernementales aux situations d’urgence nationale, comme les récents attentats de Londres - de s’occuper d’une éventuelle crise de grippe aviaire.

Le monde n’est pas prêt

Washington ne fait pas montre de la même résolution churchillienne. Bien qu’un sentiment d’extrême urgence soit évident au National Institute of Health, où le tsar de la planification de la lutte contre les pandémies, le Dr Anthony Fauci, dénonce « la mère de toutes les infections émergentes », la Maison Blanche semble encore moins préoccupée par la migration des épidémies que par les carnages gratuits en Irak.

Tandis que le président, George W. Bush, faisait ses bagages pour de longues vacances au Texas, une grande ONG, le Trust for America’s Health, avertissait que l’état de préparation du pays face à une pandémie accusait un important retard par rapport aux mesures énergiques prises en Angleterre et au Canada, et que l’administration avait échoué « à établir une stratégie américaine cohérente, rapide et transparente contre le risque de pandémie ».

Le sénateur républicain du Tennessee, Bill Frist, un intervenant de plus en plus indépendant, avait déjà critiqué l’administration, au début du mois de juin, à l’occasion d’une conférence donnée à Harvard, aussi extraordinaire que peu médiatisée. Faisant référence à l’échec de Washington dans le stockage de réserves adéquates de l’agent antiviral crucial qu’est l’Oseltamivir (ou Tamiflu), Frist relevait sarcastiquement que, « pour acquérir plus de cet antiviral, il nous faudrait faire la queue derrière l’Angleterre, la France, le Canada et d’autres, qui ont déjà passé commande pour des dizaines de millions de doses » .

La page éditoriale du New York Times (17 juillet), de même que divers articles dans un numéro spécial de Nature (26 mai) et de Foreign Affairs (juillet-août), ont aussi mis en évidence l’incapacité de Washington à stocker assez de ces rares antiviraux (les réserves disponibles couvrent moins de 1 % de la population) et à moderniser la production de vaccins. Même quelques sénateurs démocrates de premier plan se sont mis en mouvement, aucun d’eux n’ayant cependant été aussi courageux que Frist à Harvard.

Le département de la Santé américain a cherché à calmer ces critiques par des hausses de dépenses dans la recherche de vaccins et le stockage d’antiviraux. On a aussi fait beaucoup de battage officiel autour de tests couronnés de succès, au début du mois d’août, sur un vaccin expérimental contre la grippe aviaire. Mais il n’y a aucune garantie pour que ce prototype de vaccin, basé sur une souche de H5N1 produite par manipulation génétique, soit efficace contre la souche pandémique contenant des gènes et des protéines différents. De surcroît, cet essai réussi reposait sur l’administration de deux doses successives plus un rappel. Étant donné que le gouvernement américain n’a commandé que deux millions de doses de ce vaccin au géant pharmaceutique Sanofi-Pasteur, elles ne pourraient donc prémunir que 450 000 personnes.

Loi des brevets

S’orienter vers une production sur une plus large échelle prendrait de nombreux mois ; un tel tournant serait entravé par une technologie obsolète dans la production de vaccins, qui repose sur une fourniture aussi limitée que vulnérable d’œufs de poulets fertiles. Cela impliquerait aussi de renoncer à la production annuelle de vaccin trivalent contre la grippe. De même, les nouvelles commandes de Washington en antiviraux, comme le prédisait le sénateur Frist, devront attendre que les autres clients de la seule fabrique de Tamiflu, en Suisse, soient servis.

En bref, c’est une bonne nouvelle que les tests de vaccin aient été positifs, mais cela ne change rien au jugement du New York Times (17 juillet), comme quoi « il n’y a pas assez de vaccins ou d’antiviraux disponibles pour protéger plus qu’une poignée de gens, et aucune capacité industrielle de produire beaucoup plus de ces médicaments rapidement ». De surcroît, la plus grande partie du monde, en particulier les pays pauvres de l’Asie du Sud et de l’Afrique, n’auront accès ni à ces coûteux antiviraux ni à ces rares vaccins. Il est même douteux que l’OMS dispose du minimum de moyens pharmaceutiques pour répondre à un premier foyer d’infection.

De récentes études théoriques d’épidémiologie mathématique, à Atlanta comme à Londres, ont nourri l’espoir qu’une pandémie pourrait être stoppée si un à trois millions de traitements d’Oseltamivir (Tamiflu) étaient disponibles pour circonscrire la contagion dans un rayon préventif approprié autour des premiers cas. Après des années d’effort, cependant, l’OMS a seulement réussi à disposer d’un stock de 123 000 doses de Tamiflu. Bien que Roche ait promis de lui en donner plus [trois millions, ndlr], la ruée des pays riches sur le Tamiflu entre en concurrence avec les efforts de l’OMS.

Quant à un « vaccin mondial », universellement disponible, cela demeure une chimère sans espoir, pour autant que des milliards de dollars supplémentaires ne soient pas engagés par les pays riches, avant tout par les États-Unis, et même dans ce cas, il serait déjà sans doute trop tard. Comme s’en plaignait récemment le Dr Michael Osterholm, le directeur du Center for Infectious Desease Research and Policy de l’Université du Minnesota, « les gens n’auront pas ce qu’il faut. Si on lançait ce soir une réponse du type projet Manhattan pour augmenter la production de vaccins et de médicaments, nous ne pourrions avoir un impact mesurable sur la mise à disposition de ces produits critiques pour faire face efficacement à une pandémie mondiale avant plusieurs années ».

« Quelques années », voilà un luxe que Washington a déjà dilapidé. La meilleure estimation, tandis que les oies ont pris leur envol vers l’Ouest et le Sud, c’est que nous n’avons presque plus de temps. Comme le directeur de l’OMS pour le Pacifique occidental, Shigeru Omi, le disait à un meeting de l’ONU, à Kuala Lumpur, début juillet : « Nous avons atteint le point de non-retour. »


• Dossier paru dans Solidarités du 6 septembre 2005.

L’égoïsme du gouvernement français

Avec treize millions de traitements par Tamiflu et 200 millions de masques commandés, le gouvernement français semble avoir réagi beaucoup plus vite que son homologue américain, dont les commandes ne permettent de protéger que 2 à 4 % de la population contre 21 % en France. Insuffisant, car il faut ajouter aux traitements curatifs les comprimés préventifs que devront prendre en continu personnels de santé, et de sécurité exposés aux malades. Les professeurs de médecine qui ont écrit Pandémie, la grande menace estiment les besoins au triple de ce qui est commandé.

Mais l’enjeu de la pandémie annoncée, qui peut ravager la planète, dépasse le nombre de comprimés stockés en France. Le premier enjeu est celui d’une solidarité internationale pour concentrer en quelques jours tamiflu, masques, aides financières... face à une épidémie émergente, pour essayer de la stopper avant son explosion mondiale, ou au moins la ralentir. Du temps de gagné pour le vaccin, la prévention...

Le deuxième enjeu, si l’épidémie s’étend, c’est de mobiliser toutes les ressources humaines contre l’épidémie. La loi du profit, et donc la concurrence généralisée en cas de crise sanitaire majeure, est bien incapable de le faire. L’industrie mondiale du vaccin, par exemple a une capacité de production de 300 millions de doses par an. C’est son seuil de rentabilité. Seuls 2,5 % de la population mondiale pourraient être vaccinés ! Il faut que le mouvement ouvrier et altermondialiste se saisisse de l’exigence d’un plan mondial de fabrication de ces biens communs universels que seront bientôt le Tamiflu et un futur vaccin contre la grippe mutée.

Tiré de Rouge, journal de la LCR.