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Prague 1968 : Les chars soviétiques contre le socialisme

vendredi 26 septembre 2008, par David Mandel

Tiré du site de la revue À Babord
No 24 - avril / mai 2008


Le Printemps de Prague était en grande partie une crise de déstalinisation retardée. Ce processus de libéralisation relative des dictatures bureaucratiques et de règlement de comptes limité avec la terreur stalinienne a eu lieu en 1956, de manière plus ou moins explosive, dans la plupart des pays du camp soviétique à la suite de la dénonciation de Staline par Khrouchtchev lors du XXe Congrès du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS).
Pour une série de raisons, la direction tchécoslovaque, très impliquée dans les répressions de l’époque stalinienne, a pu résister plus longtemps que les autres aux pressions internes et à celles venant de Moscou. L’une de celles-ci était sans doute la faiblesse du facteur nationaliste en Tchécoslovaquie. En Pologne et en Hongrie, où la déstalinisation avait déclenché les plus puissantes contestations, les régimes communistes étaient largement perçus comme des agents d’un pouvoir étranger et hostile, l’URSS. Cependant, en Tchécoslovaquie à la fin de la IIe Guerre mondiale, le Parti communiste jouissait d’un soutien populaire important, basé sur so-n rôle dans la résistance (surtout en Slovaquie) et le prestige de l’Union soviétique comme libérateur de l’Allemagne nazie. Surtout, il existait un puissant désir populaire d’une transformation radicale de la société dans le sens de la justice sociale. Les Tchécoslovaques se souvenaient aussi que seule l’URSS avait été prête à venir les secourir en 1938 lors du démembrement de leur pays aux mains de l’Allemagne nazie avec la complicité des puissances occidentales [1].

Mais voilà qu’en 1962 éclate une crise économique : croissance zéro, chose inouïe à cette époque dans un camp communiste habitué à des taux annuels de 10 % et plus. En plus d’intensifier le mécontentement popu-laire, cette crise a surtout ébranlé la confiance de l’élite bureaucratique en elle-même. Une partie de plus en plus importante des fonctionnaires comprenait la nécessité de réformes d’envergure du mode de gestion. Puis, cette même année, Khrouchtchev est revenu à la charge au XXIIe congrès du PCUS avec une dénonciation encore plus candide et virulente des crimes de Staline, ce qui a mis sur la défensive les éléments conservateurs de la direction tchécoslovaque.

C’est l’intelligentsia communiste – journalistes, écrivains, économistes – qui a pris la tête du mouvement d’opposition, avec le soutien tacite d’éléments réformistes au sommet du pouvoir, en demandant une discussion ouverte et franche du passé, des libertés politiques et des réformes économiques. La situation interne et internationale des conservateurs de l’équipe dirigeante ne permettait pas le recours à la répression, tandis que les concessions faites aux forces réformistes ne faisaient que les éperonner davantage.

Quant aux travailleurs qui écoutaient avec plaisir les révélations et les dénonciations, ils n’étaient pas encore persuadés de la signification pour leur propre situation de cette lutte au sommet. De plus, ils se méfiaient de la réforme décentralisatrice proposée par les réformateurs, laquelle semblait menacer le principe de sécurité d’emploi et l’égalitarisme assez remarquable de leur pays (à l’exception partielle de rangs de la bureaucratie) et qui n’offrait rien de concret comme compensation. Les réformateurs attribuaient cette méfiance à la démoralisation de la classe ouvrière sous le régime stalinien. Mais le vrai problème était qu’ils n’avaient pas pris la peine de consulter les travailleurs sur la réforme qui, il va sans dire, n’envisageait pas la démocratisation de la gestion de l’économie. Par contre, elle devait renforcer le pouvoir des directeurs des entreprises vis-à-vis des travailleurs.

La libéralisation politique avançait, bien que lentement, face à la résistance de la fraction conservatrice de la direction qui, semblait-il, n’attendait que le moment propice pour lancer sa contre-offensive. En octobre 1967, une manifestation étudiante à Prague contre les mauvaises conditions des résidences a été brutalement réprimée par la police. Au sein du Comité central (CC) du Parti communiste qui, grâce aux divisions au sommet, était devenu un vrai lieu de débat et de décision politiques, l’opposition réformatrice était déjà majoritaire. Lors de sa réunion de la fin octobre, il a donc décidé de mettre sur pied une commission ayant pour mandat de soumettre dans les 15 jours une proposition de résolution de la crise. Profitant de ce sursis, le chef stalinien du parti, Antonin Novotny, a tenté de monter un coup de force militaire contre l’opposition, sans succès. Ce sont les officiers politiques, cadres du parti au sein de l’armée, qui l’ont bloqué.

Au début de 1968, le CC a élu Alexander Dubcek à la tête du parti. C’était un candidat de compromis, un communiste libéral mais pas trop radical, le premier Slovaque à diriger le pays. Ce tournant allait avoir un impact majeur sur le caractère du mouvement réformiste. La nouvelle direction du pays a pu convaincre les travailleurs de la sincérité de son intention de partager le pouvoir avec la société, sinon de le lui remettre entièrement. C’est cela qui a poussé les travailleurs à se mobiliser. Le projet de réforme économique a été modifié avec l’adoption d’une loi permettant l’élection, dans les entreprises, de conseils d’employés dotés du pouvoir d’élire et de contrôler la direction et d’adopter le plan de production et d’emploi ainsi que la politique salariale. Les syndicats ont regagné leur autonomie et les grèves ont été légalisées. Des programmes d’assurance-chômage et de recyclage de main-d’œuvre ont été mis en place. Mais c’est avant tout le progrès fait vers la démocratie au sein de la société qui a donné aux travailleurs l’assurance que les réformes économiques profiteront au peuple, non pas à l’élite bureaucratique.

Dès lors, l’initiative est passé à la société qui ne cessait de pousser le gouvernement dans le sens d’une démocratie véritablement populaire. Le régime, quant à lui, ne traînait pas trop les pieds. En conséquence, il a acquis un remarquable soutien populaire. En avril 1968, le gouvernement a publié son Programme d’action, lequel écartait le Parti communiste de l’administration du pays. Il n’a pas annoncé le multipartisme, mais l’existence libre d’autres partis était déjà un fait. La censure a été abolie, une mesure ayant particulièrement alarmé la direction soviétique, qui exigeait son rétablissement immédiat. Face à cette pression, les travailleurs ont créé dans leurs entreprises des comités de défense de la liberté de la presse et se sont déclarés prêts à débrayer pour la défendre.

Pendant ce temps, les régimes communistes « fraternels » de Pologne, de Hongrie, de Roumanie et de Bulgarie, effrayés par la menace posée par les forces « anti- socialistes » et « antisoviétiques », faisaient monter la pression. Ces dictatures bureaucratiques avaient une peur bleue de l’influence que pouvait avoir cet exemple démocratique sur leurs propres populations. Car dans les faits, aucun groupe de quelque importance que ce soit en Tchécoslovaquie ne songeait en 1968 à la restauration du capitalisme ni au retrait de leur pays du Pacte de Varsovie. C’est de socialisme que la société rêvait en 1968.

Le 15 juillet, les dirigeants du Pacte de Varsovie ont envoyé une lettre au gouvernement tchécoslovaque avec 15 demandes, y inclus une lutte décisive contre les « forces antisocialistes », le rétablissement de la censure et du « centralisme démocratique », bref la restauration de la dictature bureaucratique. Mais Dubcek n’a pas reculé. Les Soviétiques devaient agir avant septembre, date du congrès du Parti communiste tchécoslovaque qui entérinerait certainement le programme de transformation démocratique. L’invasion a donc commencé le 21 août. Mais le congrès du parti s’est tenu quand même dans la clandestinité d’une usine de Prague. Il a condamné l’invasion et a lancé l’appel à une grève d’une heure, pour le 23 à midi, qui fut suivie unanimement à travers le pays.

Les occupants n’ont pu trouver une minorité quelle que peu importante au sein des fonctionnaires ou à la base du parti sur laquelle s’appuyer pour refaire le régime. Il a donc fallu démanteler le parti pour le reconstruire de nouveau. Mais cela prenait du temps et, dans l’intervalle, la population refusait la nourriture et même l’eau aux troupes soviétiques, dont certaines au début de l’opération se croyaient en Allemagne de l’Ouest, non pas dans un « pays socialiste fraternel ». Les Soviétiques, qui avait conduit l’équipe de Dubcek en URSS, ont dû la ramener et la réinstaller. Du point de vue politique, l’invasion a échoué.

Il fallait donc mettre en place une tactique des petits pas pour étouffer le socialisme en Tchécoslovaquie. Un demi-million (le tiers) des membres ont été purgés du parti. Un grand nombre d’intellectuels ont perdu leur emploi et ont dû chercher du travail manuel. Les enfants des obstinés se sont vus refuser l’accès aux études supérieures. Les autres, isolés et craignant pour leur poste et pour l’avenir de leurs enfants, se sont tus. C’était une terreur socio-économique « douce ».

Néanmoins, la résistance ouverte a duré encore quelques années. Sous l’impulsion de l’invasion, les conseils ouvriers se sont multipliés malgré les menaces à leur endroit. Au cours de l’hiver 1969, les travailleurs se sont prononcés pour l’élargissement du mouvement des conseils, à l’encontre de la politique de concessions d’Alexandre Dubcek et de la politique de « normalisation » de son successeur, Gustáv Husák. Il existait à cette époque une alliance réelle entre travailleurs et intellectuels pour la défense des libertés et pour des revendications économiques. Mais la « normalisation » poursuivait son cours. En 1970, 50 000 syndicalistes ont été expulsés de leur poste et les conseils d’entreprise interdits. En même temps, pour amadouer les travailleurs, Husak améliorait l’approvisionnement du marché en biens de consommation.

La crise de la dictature bureaucratique de 1968 en Tchécoslovaquie a mené le pays au socialisme. L’invasion démontre bien le caractère antisocialiste, profondément contre-révolutionnaire de la bureaucratie soviétique, et cela malgré sa défense – jusqu’en 1989 au moins – de l’économie étatisée. La crise de 1989 l’a mené au capitalisme. Pourquoi ces résultats contradictoires ? Il y a deux facteurs principaux liés l’un à l’autre. Le premier était que malgré les crimes de la bureaucratie tchécoslovaque, le socialisme comme projet n’était pas encore discrédité aux yeux du peuple en 1968, comme il le sera en 1989 après 20 ans de « normalisation ». L’autre était le contexte international : en 1968, on assistait à une puissante montée de contestation du capitalisme et de l’impérialisme à travers le monde. Partout et jusque dans les pays capitalistes riches, de larges couches de la population croyaient le socialisme possible et souhaitable. En 1989, l’accumulation de défaites accompagnées de la montée de l’idéologie néolibérale avait à toutes fins pratiques étouffé l’idée qu’une alternative était possible. Cela ne pouvait pas ne pas influencer les Tchécoslovaques dans leur choix.

David Mandel

Professeur au département de Science politique de l’UQAM

[1] En septembre 1938, les Accords de Munich, signés entre l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et l’Italie représentées respectivement par Adolf Hitler, Édouard Daladier, Neville Chamberlain, et Benito Mussolini scellent le sort de la Tchécoslovaquie qui sera envahie six mois plus tard par l’Allemagne nazie. Les Accords de Munich devaient permettre, croyait-on à l’époque, d’« éviter la guerre » avec l’Allemagne… (ndlr)