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Préface d’Alain Gresh du livre de Julien Salingue ’’A la recherche de la Palestine : Au-delà du mirage d’Oslo’’

mercredi 27 avril 2011, par Alain Gresh


Tiré du blog d’Alain Gresh
avril 2011


Dans son nouveau livre, A la recherche de la Palestine. Au-delà des accords d’Oslo (Le Cygne, 2011, 20 euros), Julien Salingue aborde ces problèmes de front. J’ai préfacé ce texte qui me semble important pour le débat.

Demain, la Palestine ?

Les thèses exprimées par Julien Salingue dérangeront. C’est pour cela qu’il faut les lire et y réfléchir, car elles nous forcent à sortir du cadre étroit qu’imposent souvent des médias qui présentent le conflit en Terre sainte comme un affrontement entre deux peuples, entre deux légitimités et qui oublient qu’il met aux prises un occupant et un occupé. Comme de nombreux jeunes Français, Julien Salingue a découvert la Palestine au cours d’un voyage au début des années 2000. Comme beaucoup d’autres, il en a été bouleversé, car ce qu’il y a découvert ne peut laisser personne indifférent, surtout si l’on se réclame de la justice, des droits humains, de l’égalité. On ne sort pas indemne des violations de tous les principes que vivent quotidiennement les Palestiniens, dans un silence souvent complice des autorités occidentales.

On lira donc avec intérêt ses descriptions vivantes de la Palestine, comme ses analyses à contre-courant : la persistance de la question des millions de réfugiés palestiniens et de leurs aspirations ; les compromissions de l’Autorité palestinienne ; la crise interne du Fatah. Son chapitre sur la prise du pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza montre que l’organisation islamiste n’a fait que répondre à une tentative de coup d’Etat orchestré par les Etats-Unis et l’auteur rappelle leur refus (et celui de l’Union européenne) de reconnaître le résultat des élections législatives de janvier 2006, refus qui éclaire d’un jour singulier la conception que l’Occident se fait de la démocratie.

Sur deux points fondamentaux, les thèses de Julien Salingue reprennent des controverses qui agitent le mouvement de solidarité avec la Palestine. Non sur le bilan des accords d’Oslo qui s’est révélé catastrophique, mais sur l’idée que ceux-ci devaient forcément déboucher sur l’échec. On pourrait, en effet, rétorquer, que ce n’est pas parce qu’un événement advient qu’il devait forcément advenir. De nombreux éléments impondérables, que ce soit l’assassinat d’Itzhak Rabin ou les erreurs de la direction palestinienne, ont pu jouer. Bien sûr, ces accords étaient plus qu’imparfaits, mais ne pouvait-on espérer une dynamique différente ? Après tout, en Afrique du Sud, qui aurait parié au début des années 1990 sur une solution politique assurant la victoire de la majorité ? D’autre part, il faut rappeler les conditions dans lesquelles sont signés ces accords en 1993, avec une OLP sortie affaiblie du soutien de Yasser Arafat à Saddam Hussein et menacée de disparition. On regrette parfois que l’auteur ne prenne pas suffisamment en compte les dynamiques politiques régionales et internationales, comme si le problème palestinien et sa solution pouvaient être isolés.

L’autre débat concerne la solution : un Etat palestinien à côté d’Israël ou un seul Etat ? Julien Salingue se prononce sans ambiguïté pour cette seconde solution, prônée par un nombre croissant de Palestiniens, tant la perspective d’un Etat en Cisjordanie et à Gaza apparaît de plus en plus irréaliste, compte tenu notamment de la colonisation et malgré le consensus international en sa faveur. L’Afrique du Sud peut-elle servir d’exemple ? Plein de points rapprochent les deux situations, mais il existe au moins deux différences : le rapport démographique entre « colons » et « colonisés » qui est de un à deux en Palestine (si on inclut les réfugiés) était de un à dix en Afrique du Sud. D’autre part, l’ANC a construit toute sa stratégie, y compris son usage de la violence, sur cette volonté de construire un pays multiracial et d’attirer à elle une partie de la population blanche. Un Etat unique où coexisteraient les Palestiniens et les Israéliens juifs peut-il se construire sans que ces derniers, d’une manière ou d’une autre, ne soient associés au combat ? Ce qui nécessite non seulement des moyens de lutte particuliers, mais aussi des perspectives claires. Le futur Etat sera-t-il un « Etat arabe » ? Sera-t-il binational ou celui de tous ces citoyens ? Quelles seront les garanties constitutionnelles ?

Julien Salingue a terminé son texte alors que déferlait sur le monde arabe une vague de révoltes qui ont abouti à la chute de nombreux dictateurs, en premier lieu en Tunisie et en Egypte. Partout se mêlaient les revendications de réforme politique et de justice sociale, obligeant les gouvernants à multiplier les concessions plus ou moins substantielles. Partout, s’exprimait une même volonté de reconquête d’une dignité bafouées par des pouvoirs qui disposaient à leur guise de leurs citoyens. Si ce « réveil arabe » est un événement historique, on peut s’interroger sur ses retombées en Palestine et en distinguer au moins deux.

En perdant un allié stratégique l’Egypte, les Etats-Unis déjà en déclin (en Irak comme au Liban) perdent de leur influence et de leur capacité à maintenir la fiction du « processus de paix ». L’Autorité palestinienne, jusque-là fortement soutenue par Hosni Moubarak, est plus isolée et aura plus de difficultés à continuer un dialogue avec un gouvernement israélien qui ne cherche qu’à prolonger l’occupation. C’est sans doute l’une des raisons de la relance des tentatives de réconciliation entre le Hamas et le Fatah.

Une autre conséquence concerne les pouvoirs en Palestine, en premier lieu l’Autorité mais aussi celui du Hamas. On l’oublie souvent, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) telle qu’on la connaît s’est affirmée dans le contexte de l’après-guerre de 1967, et a épousé une conception de la politique et de l’autorité qui n’était pas très éloignée de celle des autres pouvoirs dans le monde arabe. Certes, elle devait accepter un certain pluralisme, un débat vif en son sein, mais, en dernière instance, Yasser Arafat et ses successeurs ressemblaient par leurs méthodes aux autres dirigeants arabes. Quant au Hamas, sa structure interne comme le pouvoir qu’il exerce désormais à Gaza, avec les mêmes restrictions aux libertés que celles imposées par Ramallah, il n’échappe pas aux critiques, malgré sa stratégie de résistance à Israël. Ni l’Autorité ni le Hamas n’ont de réelle stratégie politique, à moins de penser que quelques roquettes lancées sur Israël changeront la donne.

Julien Salingue s’interroge, à juste titre, sur « le soulèvement palestinien qui vient ». Les derniers événements régionaux pourraient y contribuer. L’impasse actuelle et l’exemple des autres pays arabes ne conduiront-ils pas la population de la Cisjordanie, comme celle de Gaza, à exprimer ses aspirations à plus de liberté et de dignité ? A inscrire sa lutte dans un cadre de la défense des droits humains et de l’égalité, s’inspirant de l’exemple de l’opposition à l’apartheid en Afrique du Sud ? A se révolter « pacifiquement » à la fois contre ses dirigeants et contre l’occupation (sur la non-violence, on lira le chapitre particulièrement stimulant de Julien Salingue) ? L’armée israélienne, comme le relève un article du Jerusalem Post, se prépare avec crainte à cette éventualité en créant une force de réaction rapide. Et on peut penser qu’elle aura moins de scrupule que celle d’Egypte à tirer sur des citoyens désarmés.