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Prendre parti – Nouveau siècle, nouvelle gauche

mercredi 18 février 2009, par Daniel Bensaïd


tiré du site Europe Solidaire Sans Frontières
BENSAÏD Daniel
1er janvier 2009


Penser historiquement pour agir politiquement

La crise actuelle, la crise du présent, n’est pas une crise de plus, s’ajoutant à celles des marchés asiatiques ou de la bulle Internet. C’est une crise historique de la loi de la valeur. Ainsi que Marx l’annonçait dans les Manuscrits de 1857-1858, « le vol du travail d’autrui sur lequelle repose toute la richesse actuelle » est bel et bien devenu une mesure « misérable » des rapports sociaux [1]. Une « folie », mais une folie « qui détermine la vie des peuples ». Contrairement à la formule rituelle selon laquelle la crise financière se propagerait à « l’économie réelle » (comme si la finance était irréelle !), l’explosion de la « bulle » elle révèle en réalité une crise de surproduction désormais manifeste dans les industries du bâtiment et de automobile qui sont deux secteurs décisifs de la croissance. Surproduction, non pas, bien sûr, par rapport aux besoins sociaux insatisfaits, mais par rapport à une « demande solvable » comprimée depuis un quart de siècle par les contre-réformes libérales.

L’hypertrophie de la sphère financière gorgée de crédit n’a été qu’un moyen de compenser cet étranglement des débouchés. Le prodige selon lequel l’argent pourrait faire de l’argent par parthénogenèse est la forme suprême du fétichisme marchand : « La division du profit en profit d’entreprise et en intérêt achève de donner à la plus-value une forme autonome sclérosée par rapport à son essence. Une partie du profit se détache complètement du rapport capitaliste en tant que tel, et semble découler, non pas de l’exploitation du travail salarié, mais du travail du capitaliste lui-même. Par opposition, l’intérêt paraît alors être indépendant du travail salarié de l’ouvrier et du travail du capitaliste, et avoir dans le capital sa source propre, autonome. Si, primitivement, le capital faisait figure, à la surface de la circulation, de fétiche capitaliste de valeur créatrice de valeur, il réapparaît ici sous forme de capital d’intérêt, sa forme la plus aliénée et la plus caractéristique. » [2]

Au-delà de la crise de confiance invoquée par la vulgate journalistique, c’est la croyance dans la toute puissance du Marché qui est mortellement atteinte. Quand on cesse de croire à l’incroyable une crise de légitimité, idéologique et morale, s’ajoute à la crise économique et sociale. L’ordre politique en est ébranlé : « Un état politique où des individus ont des millions de revenus, tandis que d’autres meurent de faim, peut-il subsister quand la religion n’est plus là, avec ses espérances hors de ce monde, pour expliquer le sacrifice ? », demandait Chateaubriand à la veille des révolutions de 1848. Et il répondait prophétiquement : « La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu’elle a été cachée, mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été porté. Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques, essayez de persuader le pauvre, lorsqu’il saura lire, il ne vous croira plus, essayez de le persuader qu’il soit se soumettre à toues les privations tandis que son voisin possède mille fois le superflu. Pour dernière ressource, il vous faudra le tuer. » A la douloureuse lumière de la crise, des millions d’opprimés sont en train d’apprendre à lire.

Convertie au culte de la « concurrence libre et non faussée », la gauche social-libérale est en quelque sorte une victime collatérale de cette crise systémique. Interrogé il y a dix ans sur l’opportunité d’une taxe contre la spéculation, Tony Blair répondit : « Je dirais que c’est la mauvaise chose à faire, parce qu’il faut que les gens puissent faire circuler leur argent très, très vite… ». Si vite, qu’il a tourné la tête à plus d’un. La longue mue du Parti socialiste français s’est ainsi conclue, en juin 2008, par l’adoption quasi unanime mais à contretemps d’une nouvelle Déclaration de principes prenant congé de la lutte des classes pour mieux célébrer sans complexes les vertus du marché libre. Bertrand Delanoë a déjà payé assez cher cette « audace » (ou cette témérité) tardive !

Les médias n’ont généralement voulu voir dans la sinistre farce du Congrès socialiste de Reims et dans les péripéties comptables de l’élection de la Première secrétaire, qu’une guerre des chefs et des cheftaines. Il s’agit en réalité de l’explosion spectaculaire d’une contradiction qui vient de loin. En trois mandats gouvernementaux, le Parti socialiste s’est employé avec zèle à casser le moule de l’Etat providence dans lequel il s’était coulé et par lequel il avait prospéré. Il en est résulté un affaiblissement croissant de ses liens avec les mouvements et l’électorat populaires, et, inversement, un renforcement, au niveau de ses élites dirigeantes, des liens avec les milieux d’affaires [3].

Ce n’est pas par accident si la social-démocratie européenne dans son ensemble traverse une crise existentielle ; pas par hasard si les partis qui en sont issus ont perdu treize des derniers grands scrutins européens. Dans le livre co-écrit avec Alain Touraine, Ségolène Royal le dit tout net : « Les identités politiques ne sont plus figées. Elles se reconstruisent à chaque élection, en fonction des contextes sociaux et médiatiques, des enjeux, des candidats. » [4]. Voici donc venu le temps des programmes flexibles et des alliances variables : « l’identité de la gauche ne va plus de soi » et « ce livre en témoigne ». C’est le moins qu’on puisse dire.

Pour Alain Bergougnoux, co-auteur de la renégate Déclaration de principes, la survie de la social-démocratie est organiquement liée à l’avenir de la construction européenne : « Qui ne voit que l’affaiblissement de la social-démocratie depuis dix ans en Europe correspond à la crise de la construction politique européenne, que la crise du projet européen entraîne la crise de son projet tout court. » [5]. Le problème, c’est que ce projet européen en crise, celui de l’Acte unique, du traité de Maastricht, du Traité de Lisbonne, tous soutenus et ratifiés par les partis sociaux-démocrates européens, c’est précisément leur projet. Le cercle vicieux est parfaitement bouclé. Les deux crise se nourrissent et s’entretiennent mutuellement.

Le communiqué du G 20 réuni en novembre à Washington attribue la responsabilité de la crise à la recherche de « rendements plus élevés sans appréciation adéquate des risques ». Il accuse « les responsables politiques, les régulateurs et les superviseurs n’ont pas apprécié les risques de manière adéquate, ni pris en compte les modifications systémiques des actions de régulation domestique ». C’est admettre, en termes contournés, que la concurrence libre et non faussée et la dérégulation des grandes places financières ont abouti au chaos.

Le pelé, le galeux, le coupable de tous les maux, c’est l’ultra-libéralisme. Hier fièrement revendiqué, le libéralisme lui-même a presque disparu du vocabulaire dominant, comme si le mot était soudain devenu synonyme de capitalisme dévoyé ou mafieux, voire carrément pornographique. L’heure serait donc, de Sarkozy à Obama, à la « réinvention », ou à la « refondation », du capitalisme. Bergougnoux et les socialistes unanimement alignée derrière leur Déclaration de principes en sont d’accord : « Il ne s’agit pas de dire qu’il faut changer de système, mais d’encadrer le marché, de l’encastrer…, de réformer le capitalisme non d’en prôner la disparition. » Les temps sont donc à l’union sacrée autour d’une mission évangélique : moraliser le capitalisme ! Comme si ce dernier n’était pas, par nature, amoral, ou immoral. Les affaires sont les affaires ! Et la morale n’a rien à y faire. Lorsque nous quittons la surface bruyante du marché pour descendre dans les caves et les souterrains infernaux de la production, où s’opère la mystérieuse extraction de plus-value, on vient buter, disait Marx, sur un interdit catégorique : « No admittance, except on business » [6]. Prière de laisser sa morale à la porte.

Pour les sauveteurs du Titanic capitaliste, la tâche s’annonce rude. Un nouveau New Deal à l’initiative d’Obama et du G 20, comme le suggèrent aussi bien le récent Nobel d’économie Paul Krugman, que l’idéologue libéral Nicolas Baverez, ou encore le conseiller économique de Benoît Hamon [1] ? Le retour à l’Etat social, comme le réclame Oskar Lafontaine ? C’est oublier un peu vite que la déréglementation libérale ne fut pas un caprice de Thatcher ou Reagan, bientôt suivis de Clinton, Blair, Fabius, Rocard, ou Schröder. C’était une réponse à la baisse des taux de profit, érodés par les conquêtes sociales de la période de croissance d’après-guerre. Revenir à la case départ, si tant est que ce soit possible dans le contexte d’une économie mondialisée, ce serait retrouver à terme les mêmes problèmes et les mêmes contradictions. Comment concilier la régulation du capitalisme et la dérégulation du marché du travail ? C’est leur problème. « Réguler n’est pas régler », ironise Jean-Marie Harribey.

« Nous traversons une crise hors norme qui nécessite d’abandonner les schémas idéologiques », pontifie le libéral Nicolas Baverez. Il s’agit donc de parer au plus pressé au chevet d’un capitalisme malade : « les véritables clivages se dessineront ensuite, quand il faudra définir la sortie de crise et savoir vers quel capitalisme il faut tendre » [7]. En attendant, préparons-nous à des transferts et des conversions, des mélanges et des alliances, d’autant plus ébouriffants que, comme le dit Mme Royal, les identités ne sont plus figées ni les frontières gelées. Les débauchages de Sarkozy n’étaient peut-être qu’un hors d’œuvre.

« Le monde est au bord du gouffre par la faute d’un système irresponsable », annonçait François Fillon le 3 octobre aux parlementaires de l’UMP. Et Nicolas Sarkozy dressait, dans son discours de Toulon, un réquisitoire implacable contre le « on » sans visage d’où viendrait tout le mal : « Pendant plusieurs décennies, on a créé les conditions dans lesquelles l’industrie se trouvait soumise à la logique de la rentabilité financière à court terme. » Les dirigeants socialistes, incriminent, eux aussi, ce même « on » : « On a cru que le marché suffisait à réguler l’activité financière », s’indigne Dominique Strauss-Kahn, ex-champion des stock-options, en s’exemptant à bon compte de cette crédulité anonyme [8]. Et Pierre Moscovici de déplorer « la vague énorme de libération économique et financière initiée par les droites anglo-saxonnes », comme si les gauches européennes de gouvernement ne leur avaient pas gaillardement emboîté le pas [9].

À les entendre, ils auraient donc tous et toujours dénoncé la folie systémique des marchés. C’est pourtant bien sous le ministère socialiste des finances de Pierre Bérégovoy qu’a été conçue dès 1985 la grande dérégulation des marchés financiers et boursiers en France. C’est un gouvernement socialiste qui, en 1989, a libéralisé les mouvements de capitaux en anticipant sur une décision européenne. C’est le gouvernement Jospin qui, en privatisant (pour 31 milliards) plus que les gouvernements Balladur et Juppé réunis, a fait du capitalisme français l’un des plus accueillants aux fonds d’investissement spéculatifs. C’est un ministre socialiste des finances, Dominique Strauss-Kahn qui a proposé une forte défiscalisation des fameuses stock-options, et c’est un autre ministre socialiste des finances, Laurent Fabius, qui l’a réalisée. C’est un Conseil européen à majorité social-démocrate qui a décidé en 2002 à Barcelone de libéraliser le marché de l’énergie et l’ensemble des services pblics, de repousser de cinq ans l’âge de la retraite, et de soutenir les fonds de pension. C’est encore la majorité du Parti socialiste qui a approuvé la sacralisation de la concurrence non faussée gravée dans le projet de Traité constitutionnel européen de 2005. Et c’est elle dont le vote a permis l’adoption du Traité de Lisbonne confirmant la construction libérale de l’Europe [10].

Même trou de mémoire, donc, même amnésie, du côté de la droite gouvernante comme du côté de son opposition respectueuse. Toutes deux semblent s’accorder à présenter la crise comme une catastrophe naturelle, sans responsables ni coupables politiques. Mais qui donc, de droite comme de gauche, a gouverné ? Et qui donc était aux commandes de l’État, pendant ces décennies calamiteuses ?

Penser politiquement pour agir historiquement

Faisons un rêve – ou plutôt un cauchemar. Imaginons que la LCR ait choisi, après le score honorable d’Olivier Besancenot à l’élection présidentielle de 2007, de gérer frileusement son petit portefeuille électoral. Imaginons qu’elle ait choisi d’attendre ce qui pourrait se passer dans la gauche institutionnelle et gouvernante ? Elle serait aujourd’hui ballotée par la tourmente qui secoue l’ex-Gauche plurielle. Elle en subirait les contrecoups et serait réduire à spéculer sur un avenir incertain, au lieu d’avoir pris l’initiative, d’avoir ouvert une voie, de s’être mise en mouvement.

D’aucuns ont fait la fine bouche, trouvant que l’anticapitalisme était une référence trop restrictive par rapport au vaste front antilibéral, ou une définition trop négative, de protestation et d’opposition. Sarkozy ne s’y est pourtant pas trompé, qui dans son discours de Toulon en a fait le (seul) ennemi inassimilable dans l’union sacrée : « Je veux le dire aux Français, l’anticapitalisme n’offre aucune solution à la crise actuelle ». Les Français qui, selon certains sondages, verraient en Olivier Besancenot la personnalité le mieux identifiée à la gauche et le meilleur opposant à Sarkozy, n’en sont pas aussi convaincus. Et ils le seront de moins en moins au fur et à mesure que vont se faire sentir les dégâts sociaux de la crise et des contre-réformes sarkozyenne [11].

Se revendiquer anticapitalistes « décomplexés » (puisque, de la droite dure à la gauche reniée, le terme est à la mode), c’est désigner clairement l’adversaire. Ça ne fait pas encore une alternative, sans doute. Il faudra pour cela féconder l’anticapitalisme d’un contenu révolutionnaire : l’égalité, la solidarité, la mise en cause des rapports de propriété, l’internationalisme. Mais c’est une claire ligne de partage des eaux : alors que tous ou presque s’accordent à vouloir sauver le capitalisme, et même à le sauver des capitalistes sans scrupules, nous voulons le renverser.

Martine Aubry semble avoir découvert, en tant que candidate à la tête du Parti socialiste, que « s’attaquer à ceux qui ont utilisé le système sans s’attaquer au système lui-même est inopérant » [12]. Il est fort douteux qu’elle s’en souvienne encore en tant que Première secrétaire. Car, s’attaquer au système lui-même, ce serait s’attaquer au cœur même de sa logique : au pouvoir absolu du marché, à la course effrénée au profit, au secret bancaire, à la propriété privée des grands moyens de production et d’échange, et la concurrence de tous contre tous.

S’attaquer réellement au système lui-même, ce serait lever le secret bancaire et l’anonymat de certains placements, établir une taxation sur les mouvements de capitaux, nationaliser intégralement les banques et les assurances pour créer un pôle financier public, permettant d’orienter l’investissement vers la satisfaction des besoins, de financer des grands travaux de reconstruction et rénovation des services publics, d’impulser la transition énergétique. Le très libéral Nicolas Baverez – encore lui – définit la banque comme un « bien public de la mondialisation » : « Du fait de leurs caractéristiques, elles ont la nature d’un bien public qui génère des gains de productivité considérables pour l’économie en cas de bon fonctionnement, et des destructions majeures en cas de dysfonctionnement ». On s’attendrait à ce que, conformément à sa « nature », ce bien public revienne à une gestion publique sous contrôle public. Mais pour l’économiste du juste milieu, l’Etat assure doit au contraire assurer aux banques une « immunité illimitée » pour les pertes, et une assurance tous risques pour les profits.

S’attaquer au cœur du système, ce serait adopter un bouclier social conter les dégâts de la crise. Mais il faudrait pour cela abroger le Traité de Lisbonne, briser le carcan des critères de Maastricht et du pacte de stabilité, en finir avec l’indépendance de la Banque centrale européenne, réorienter radicalement la construction européenne en commençant par l’harmonisation des droits sociaux et du système fiscal et en ouvrant un réel processus constituant. S’attaquer à la crise énergétique, climatique, alimentaire, ce serait revoir radicalement le mode de vie et de développement, sanctuariser les biens publics inaliénables (eau, air…), élaborer avec les collectivités un plan de reconversion énergétique au lieu de le confier à la loi de la concurrence marchande.

Il faut aussi s’attendre à ce que la brutalité de la crise exacerbe la lutte pour le partage des territoires, le contrôle des ressources énergétiques, la sécurisation de leurs voies d’acheminement, autrement dit renforce la logique de guerre et de militarisation, avec pour corollaire l’adoption, sous prétexte d’anti-terrorisme, de législations d’exception et de criminalisation préventive, dont le Patriot Act est le modèle.

Pour agir historiquement, il faut penser politiquement. Nous sommes qu’au début seulement d’un séisme dont le paysage politique sortira bouleversé. Le capitalisme est rattrapé par une crise que sa fuite en avant dans le crédit spéculatif aura trop longtemps réussi à différer. La gauche de gouvernement ralliée aux charmes d’un libéralisme tempéré subit de plein fouet le contrecoup de cette conversion à contretemps. Les deux phénomènes sont liés. C’est pourquoi il est urgent de prendre parti. Au double sens du terme : de s’engager dans la lutte contre les dégâts sociaux et écologiques d’un capitalisme pourrissant ; et de s’organiser collectivement pour ce nouveau combat.

Il s’agit en effet de briser ce que Jérôme Vidal appelle « l’alternative infernale » – « nous, ou le désastre » – par laquelle le Parti socialiste, grâce au jeu institutionnel de la Ve République dans lequel il s’est coulé et dont le gouvernement Jospin a contribué à renforcer la logique présidentialiste, prend toute la gauche en otage et cherche à bloquer toute recomposition [13]. Nous sommes d’accord sur l’énoncé du problème, pas sur la solution proposée. Jérôme Vidal suggère « une expérience cruciale » consistant à refuser désormais de voter pour les candidats socialistes, y compris au deuxième tour des élections, acculant ainsi le Parti socialiste à choisir entre un retour aux sources et une mutation assumée en parti de centre gauche comme celle accomplie par le Parti démocrate italien [14]. Il s’agirait en sorte d’inverser les rôles : l’arroseur arrosé, le preneur d’otage devenu otage à son tour par un habile chantage électoral.

Prétendre sortir ainsi de « l’alternative infernale » du moindre mal par la voie électorale relève encore, paradoxalement, d’une illusion électoraliste. Cela ne change pas grand chose aux rapports de force, d’autant moins qu’il est difficile de donner un sens politique à une abstention indifférenciée. Les électeurs continueront à céder aux sirènes du moindre mal aussi longtemps qu’ils ne seront pas convaincus qu’un autre choix politique existe vraiment. Il n’y a donc pas de raccourci. Les rapports de forces doivent être modifiés à tous les niveaux. Il s’agit de construire, dans la durée, un autre rapport de force social et politique, sans quoi un coup de semonce électoral sans projet alternatif ne changera rien à l’affaire, et serait perçu comme une politique du pire.

Il est d’ailleurs significatif que la référence que Jérôme Vidal cite avec émotion et nostalgie soit celle d’un appel « Nous sommes la gauche », lancé il y a plus de dix ans dans un tout autre contexte, au lendemain des grêves de décembre 1995 et à la veille de la victoire de Jospin en 1997. Aujourd’hui encore, il y voirtun modèle de nouvelle subjectivité politique, un mouvement porteur d’une « contradiction productive », la possibilité entrevue d’un « décrochage » et d’une « invention critique ». Sa désillusion n’en est que plus amère quand il se souvient que les initiateurs de l’appel désamorcèrent eux même leur projet en appelant à la veille du premier tour à « voter pour la gauche officielle au nom du refus du pire et du choix du moindre mal ». Le problème, c’est que le passage sans transition de la radicalité velléitaire au lobbyisme résigné sur la gauche (électoralement) réellement existante, s’est répété à la veille de la présidentielle de 2007 avec l’appel d’intellectuels – dont des initiateurs de L’autre campagne – à voter Ségolène au 1er tour [15]. Pourquoi ces déceptions répétées qui contribuent à la fabrication de l’impuissance plus qu’elles ne la détruisent ? C’est que, pour résister au sirènes du moindre mal qui attirent vers le pire, il faut plus qu’un rejet, une somme d’humeurs, il faut des convictions ancrées sur un projet, une vision historique, une force collective, disons carrément un parti.

Pourquoi un parti, nous demande-t-on parfois ? Pourquoi pas des réseaux fluides, des coalitions ponctuelles, des formes intermittentes et affinitaires ? Ce discours est rigoureusement isomorphe à la rhétorique libérale des flux (de capitaux, de marchandises) et de la société liquide. Il n’est pas si nouveau. Simone Weil, du moins, fut conséquente, qui ne se contenta pas de se réfugier dans un quant à soi apartidaire, mais revendiqua de « commencer par la suppression des partis politiques » [16]. C’était la conclusion logique de son diagnostic, décelant « une anomalie rédhibitoire » dans « la structure de tout parti politique » : « Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective…, à exercer une pression collective sur la pensée de chacun ». Tout parti est donc « totalitaire en germe et en aspiration » [17]. On trouve là, sous son expression la plus radicale et peut-être la plus conséquente, la critique aujourd’hui en vogue, de « la forme parti ».

Elle a pour contrepartie, chez Simone Weil, l’éloge de la « non-appartenance » et le « désir inconditionné de vérité ». Après l’expérience de la guerre civile espagnole et le pacte germano-soviétique, et « le grands mensonges déconcertant » du stalinisme, ce désir est respectable. Mais il s’adosse à une conception religieuse de la vérité et de la justice révélées : « la vérité est une » et « le bien seul est une fin ». Le problème demeure de savoir qui énonce cette vérité absolue et qui définit ce bien. Le refus, non seulement des partis, mais de la politique même en tant qu’art des médiations, aboutit inéluctablement à une rhétorique de la grâce : « La lumière intérieure accorde toujours à quiconque la consulte une réponse manifeste ». Mais « comment désirer la vérité sans rien savoir d’elle ? C’est là le mystère des mystères ». Dont l’élucidation procède d’une boucle rigoureusement tautologique, selon laquelle la vérité naît du désir de vérité : « La vérité ce sont les pensées qui surgissent dans l’esprit de la créature pensante uniquement, totalement, exclusivement désireuse de la vérité. C’est en désirant la vérité à vide et sans tenter d’en deviner d’avance le contenu qu’on reçoit la lumière ». Révélation.

Cette révélation individuelle et la fidélité à sa « lumière intérieure » conduit inéluctablement au paradoxe ordinaire de l’individualisme autoritaire. « La suppression des partis serait du bien presque pur », affirme Simone Weil [18]. Mais comment les supprimer et par quoi les remplacer ? Elle n’imagine pas la suppression de toute représentation, mais un système électif où les candidats, au lieu de proposer un programme, émettraient une opinion personnelle : « je pense telle, telle et telle chose à l’égard de tel tel, tel grand problème ». Les élus s’associeraient et se dissocieraient selon « le jeu naturel et mouvement des affinités ». Pour éviter que ces affinités fluides et intermittentes ne se figent en partis, quel que soit le nom dont elles s’affublent, il faudrait interdire que les « lecteurs occasionnels » d’une revue s’organisent en groupes d’amis : « Toutes les fois qu’un milieu tenterait de se cristalliser en donnant un caractère défini à la qualité de membre, il y aurait répression pénale quand le fait serait établi » [19] ! Supprimez la médiation des partis, dont la pluralité empêche que la totalité se referme, qu’est-ce qu’il reste ? Il reste l’Etat sans parti qui devient le parti unique des sans-partis.

Ces lignes de fuites contribuent à la fabrication de l’impuissance. Au lieu de prétendre s’abstraire de la contradiction, de chercher refuge dans un dehors ou un ailleurs imaginaire, la politique consiste à s’y installer, à la travailler de l’intérieur pour la faire exploser. On peut comprendre la méfiance envers les logiques partisanes et leur tentation totalitaire. Il est un peu court, néanmoins, d’imputer à la « forme parti » la responsabilité ou l’exclusivité du péril bureaucratique. La tendance lourde à la bureaucratisation est inhérente à la complexité des sociétés modernes. Produit de la division sociale du travail, elle hante toute forme d’organisation – administration, syndicats, organisations non-gouvernementales – pas moins et parfois plus que dans les partis. Au lieu de tomber dans un fétichisme inversé en décidant la suppression de la forme parti, devenue une sorte de figure immuable, il s’agit de l’historiciser, de penser sa variation dans le temps et en fonction des changements de rapports sociaux, des techniques d’information et de délibération.

La lutte sociale et la politique –le regretter n’y change rien – est affaire de rapports de forces. Et les rapports de forces ne sont pas intermittents. Ils s’inscrivent et se transforment dans la durée. Ils sont cumulatifs. D’autre part, la crise systémique du capitalisme exige d’être pensée globalement et appelle des ripostes d’ensemble. L’addition de récriminations et de griefs catégoriels ne suffit pas. Enfin, contre la logique de plébiscite médiatique permanent qui convient à la présidentialisation institutionnelle, un collectif militant est un espace limité de contre-pouvoir démocratique, capable de garder le contrôle de sa parole au lieu d’en être dessaisi par les puissances de l’argent et des médias (qui sont souvent les mêmes).

Que l’on souhaite appeler un tel collectif démocratique – qui s’efforce de penser globalement en synthétisant les expériences multiples de ses militants et d’inscrire son action dans la durée autour d’un projet commun –, organisation, mouvement, front, ou parti, peu importe. Mais pourquoi ne pas appeler un chat un chat, et parti ce qui prend collectivement parti dans le différend ?

Prendre parti

C’est pourquoi il faut en finir avec la catégorie vague, dont on ne sait plus si elle qualifie un phénomène sociologique, un mouvement social, un espace électoral, de « gauche de gauche ». Descriptivement, et désormais électoralement, il y a des gauches à la gauche des gauches traditionnelles de gouvernement, socialistes ou communistes. C’est un fait. Mais la « gauche de gauche » est au mieux un espace virtuel, au pire un mythe. Il s’agit en réalité d’un champ de forces instables, tiraillé entre le réalisme électoral et la pression des mobilisations sociales qui découpent plusieurs projets. Au moins deux. L’un consiste à faire pression sur la social-démocratie pour la rappeler à son rôle – pourtant compromis –de gérante loyale de l’Etat social. C’est clairement l’option majoritaire de Die Linke avec pour conséquence logique une tactique d’alliance illustrée par la gestion avec la social démocratie du Land berlinois. L’autre, c’est de considérer qu’après une défaite historique des espérances d’émancipation, nous sommes seulement au début d’une reconstruction sociale et politiques, qu’il s’agit de s’armer de patience, de ne pas céder aux mirages tactiques du coup par coup, mais d’opposer sur la durée à la gauche reniée une alternative véritable.

Sur quoi ? Le monde change, il y a bien des nouveautés. Personne ne sait à quoi ressembleront les révolutions futures, mais là encore il y a des fils conducteurs. Contre la marchandisation et la privatisation du monde, une logique du service public, du bien commun, de l’appropriation sociale. Contre la concurrence et la discrimination, la solidarité et l’égalité. Contre la mesure de toute chose par le temps homogène et vide du travail abstrait, travailler moins pour travailler tous et vivre plus, le partage des richesses, des pouvoirs et des savoirs.

Un programme, c’est une boussole, c’est savoir où l’on veut aller, c’est ne plus naviguer à vue, au coup par coup, d’élection en élection. Des compromis sont nécessaires ; encore faut il des critères permettant de discerner les compromis qui rapprochent du but et ceux qui en éloignent. Dans ce processus, des clarifications se sont opérées notamment sur la question du rapport à la question du pouvoir et de la participation ou non à des gouvernements avec le centre gauche ou le social-libéralisme. Ce sont ces questions qui ont été au Brésil à l’origine de la ruptures du PSOL avec le PT ou, en Italie, de la rupture de Sinistra Critica avec Refondation communise. C’est aussi la raison de nos différences avec la direction de Die Linke qui se prononce pour des alliances parlementaires et gouvernementales avec la social-démocratie. Oskar Lafontaine clairement exposé son projet : « Revenir à l’Etat providence des années 60 et 70 ». Die Linke peut être un pas en avant pour le mouvement ouvrier allemand, mais dans la situation française et avec les forces accumulées par la gauche révolutionnaire et anticapitaliste, il est possible d’éviter ce détour et de construire un nouveau parti large sur une orientation clarifiée.

Pourquoi maintenant ? C’est qu’un déclic s’est produit. Un goût nouveau pour l’engagement politique se dessine. D’une part une génération nouvelle a mûri ces quinze dernières années au fil de ses expériences dans dans les luttes sociales et dans le mouvement altermondialiste. D’autre part l’épreuve négative des gouvernements de gauche en France, au Brésil, ou de centre gauche en Italie, montre que pour ne pas retomber dans « l’alternative infernale » du moindre mal quand vient l’heure des élections, il faut dépasser l’opposition simpliste d’une division entre les mouvements sociaux propres et sain, et une politique sale et corrompue, qui about à laisser la politique à ceux qui en font leur métier. Enfin, avec le sentiment de la gravité de la crise, le réveil douloureux. L’histoire, que d’aucuns avaient eu l’imprudence de décréter finie, se rebiffe.

Fort logiquement, avec l’histoire, la politique est elle aussi de retour. Un nouveau chapitre s’ouvre.

Prenant acte de ces données, la LCR a pris la décision, assez rare, de se dissoudre pour se dépasser dans un nouveau parti anticapitaliste. Si elle a pu le faire, c’est que son histoire - déjà quarantenaire !- l’y préparait. Depuis sa fondation, en 1969, nous avons toujours été convaincus qu’il ne s’agissait pas de se proclamer, mais de devenir une organisation révolutionnaire et populaire. Nous avons toujours su qu’il ne s’agirait pas d’une croissance linéaire, mais d’une transcroissance exigeant de nouvelles médiations organisationnelles. Si pouvons en assumer aujourd’hui l’incertitude et le risque, c’est que nous nous sommes efforcés d’enrichir l’héritage et la tradition révolutionnaire à l’épreuve des changements du capitalisme, d’une solidarité internationaliste avec les révolutions coloniales et les mouvements anti-bureaucratiques à l’Est, de l’analyse de nouveaux mouvements sociaux comme celui des femmes ou le mouvement éco-socialiste, d’une réflexion sur la démocratie socialiste. A la différence de la plupart courants de la gauche révolutionnaire en France, la LCR a su maintenir les principes et les modalités pratiques d’une organisation et d’un fonctionnement démocratique pluralistes. Cette sensibilité lui a permis d’accueillir, au cours de son histoire, une série de courants ou d’organisations provenant d’origines et de cultures diverses, la préparant ainsi à construire avec d’autres et à oser se remettre en cause.

Le NPA est le résultat du travail politique de ces dernières années, d’une contribution persévérante au renouveau des luttes sociales, d’une participation active à l’émergence du mouvement altermondialiste et aux forums sociaux, du succès des campagnes présidentielles de 2002 et 2007 autour de la candidature d’Olivier Besancenot. Mais le projet vient de loin. La globalisation marchande, l’effondrement de l’Union soviétique, la conversion de la Chine au despotisme de marché, démolition de l’Etat social en Europe, les nouvelles guerres impériales, ont clos un cycle historique. Elles en inaugurent aussi un nouveau.

Il ne s’agit donc pas de construire une LCR relookée, mais d’un changement quantitatif (en réduisant l’écart actuel entre la popularité de nos idées et de nos porte-paroles et la réalité militante) et qualitatif par le déplacement du centre de gravité social du nouveau parti vers les milieux populaires et les quartiers. Nous voulons construire non seulement un parti plus large, mais un parti qui soit une nouvelle réalité sociale et politique, pluraliste, recueillant le meilleur de toutes les traditions révolutionnaires du mouvement ouvrier et d’autres mouvements comme les éco-socialistes. Son objectif, c’est de rassembler tous les anticapitalistes.

Certains camarades de la LCR, hésitent, ne se sentent pas à l’aise, et assistent à la construction du NPA sans réticences, mais sans s’investir. D’autres craignent de voir notre patrimoine bradé. D’autres encore ont du mal à trouver leur place et leur utilité dans cette période transitoire. Tout cela est normal. L’initiative est audacieuse. Elle bouscule les habitudes et les routines. Elle met à l’épreuve un cadre familier – et parfois familial. Mais il est assez exceptionnel dans l’histoire qu’une organisation se voulant révolutionnaire ait une existence quasi ininterrompue de trente années de légalité, sans grands événements ni grandes recompositions. La continuité est un avantage, mais une existence aussi durablement minoritaire secrète aussi ses conservatismes et ses pathologies.

Imaginons que nous n’ayons pas présenté la candidature d’Olivier en 2007 et que nous n’ayons pas aussitôt lancé la proposition du NPA. Au lieu d’avoir tracé une voie et ouvert une perspective, nous en serions aujourd’hui à subir la crise générale de la gauche traditionnelle, à spéculer dans une position subalterne sur l’avenir des uns et des autres. Car la crise de la gauche traditionnelle est mondiale et se combine à la crise systémique du capitalisme. Ce n’est que le début d’un séisme de grande ampleur.

Avec le NPA une page se tourne, un nouveau chapitre va s’écrire, mais le livre reste le même. Et le NPA lui-même n’est pas la fin de l’histoire ou le bout de chemin. C’est une étape. Une étape à ne pas manquer pour préparer les suivantes.

BENSAÏD Daniel
Notes
[1] Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858, Paris, Editions sociales, t. II, p. 192.

[2] Karl Marx, Le Capital, Editions sociales, Livre III, tome 3, p. 207.

[3] Voir Laurent Mauduit, « Crise financière, l’encombrant héritage de la gauche », www.mediapart.fr.

[4] Ségolène Roayl et Alain Touraine, Si la gauche veut des idées, Paris, Grasset, 2008.

[5] Le Monde, 25 octobre 2008.

[6] « Accès interdit en dehors du service ».

[7] Marianne, 4 novembre 2009.

[8] Journal du Dimanche, 28 septembre 2008.

[9] Le Monde, 27 août 2008.

[10] De même aux Etats-Unis, sous la présidence Clinton, les « nouveaux démocrates » ne se sont pas contentés d’institutionnaliser les politiques économiques de Nixon et Reagan, il les ont parfois dépassés dans leur zèle néolibéral. Ainsi, les croisades de Clinton en faveur de la réforme des politiques sociales (tendant à créer davantage de pauvreté), de la réduction des déficits budgétaires et de la signature du traité de libre échange d’Amérique du Nord.

[11] Voir entre autres Libération du 27 octobre 2009.

[12] Journal du Dimanche, 5 octobre 2008.

[13] Voir Jérôme Vidal, La fabrique de l’impuissance 1, Paris, Amsterdna (ed.), 2008.

[14] Jérôme Vidal, « Que faire du Parti socialiste ? », Revue internationale des livres et des idées (RILI), n°8, novembre 2008.

[15] Jérôme Vidal s’en était indigné dans le premier numéro (septembre-octobre 2007) de la RILI : « Silence on vote : les intellectuels et le Parti socialiste ».

[16] Simone Weil, « Note sur la suppression générale des Partis politiques », publié sept ans après sa mort, dans la revue La Table ronde en 1950, réédité par les Editions Climats en 2006 avec une préface d’André Breton.

[17] Simone Weil, op. cit., p. 35.

[18] Ibid. p. 61. Dans sa préface, André Breton, reprenant le propose à son compte, s’efforce de la nuancer en remplaçant la « suppression » par « la mise au ban », qui serait, non plus un acte immédiat, mais un processus historique, « le fruit d’une longue entreprise de désabusement collectif », tout aussi lointain et énigmatique que le « dépérissement de l’Etat », du droit, ou de la politique elle-même.

[19] Ibid, p. 65.

* Paru sous une forme un peu réduite dans la revue ContreTemps n° 1 (nouvelle série), premier trimestre 2009, pp. 13-20. Cette version a été préparée à partir du manuscrit envoyé par l’auteur.


[1Le Monde, 10 octobre et 14 novembre 2008.