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Non à la guerre de l’empire

Que faire

dimanche 3 août 2003, par Tariq Ali

Puisqu’il est inutile de s’adresser à l’ONU, à l’Europe, et encore moins à la Chine ou à la Russie pour contrer les ambitions américaines dans le Moyen-Orient, d’où peut émerger la résistance ? En premier lieu, de la région même. On peut espérer qu’une réaction d’ampleur nationale grandira pour s’opposer au régime d’occupation en Irak et que les envahisseurs seront éjectés, ainsi que leurs collaborateurs, comme Nusi Said avant eux. Tôt ou tard, la chaîne de régimes tyranniques et corrompus autour de l’Irak sera brisée. S’il y a un endroit qui contredit l’idée reçue que la révolution est dépassée, c’est bien dans le monde arabe. L’arrogance américaine - et israélienne - cessera quand les dynasties type Mubarak, Assad, Hashemite, saoudienne et autre seront balayées par la colère populaire.

En même temps, aux États-Unis, ceux qui s’opposent à la logique de guerre doivent s’inspirer de leur propre passé. A la fin du 19e siècle, Mark Twain sonnait déjà l’alarme, choqué par les réactions chauvines à la révolte des Boers en Chine et à la prise des Philippines par les États-Unis. L’impérialisme devait être combattu, déclarait-il. En 1899, une assemblée de masse à Chicago fonda la Ligue américaine anti-impérialiste. En l’espace de deux ans, la Ligue comptait plus d’un demi million de membres, dont William James, W.E.B DuBois, William Dean Howells et John Dewey. Aujourd’hui, alors les États-Unis sont la seule puissance impérialiste, une ligue anti-impérialiste mondiale est nécessaire.

Or dans un tel front, c’est la composante américaine qui sera cruciale. Pour être efficace, toute résistance doit commencer dans son propre pays. Dans l’histoire, les empires ont décliné lorsque les citoyens cessèrent de croire en la vertu de la guerre sans fin et des occupations permanentes. C’est là un coup fatal pour les empires.

Le Forum social mondial s’est concentré jusqu’à présent sur le pouvoir des multinationales et des institutions néolibérales. Or la puissance de celles-ci ont toujours reposé sur la force impérialiste. Un Friedrich von Hayek [économiste libéral] est cohérent lorsqu’il inspire le « Consensus de Washington » et soutient l’intervention militaire pour étendre ce nouveau système, et appelle donc à bombarder l’Iran en 1979 et l’Argentine en 1982.

Le Forum social mondial doit relever ce défi. Pourquoi ne pas faire campagne pour la fermeture de toutes les bases militaires dans le monde, c’est-à-dire dans la grosse centaine de pays où les États-Unis ont des troupes et du matériel militaire ? Qu’est-ce d’autre qu’une démonstration de force de la domination américaine ? Si les principales préoccupations du forum sont économiques, elles ne sont pas contradictoires avec une telle extension de ses mots d’ordres. Après tout, l’économie n’est qu’un concentré de politique, et la guerre une continuation des deux par d’autres moyens.

Pendant la guerre en Irak, nous étions encerclés par des politiciens, des prélats et des intellectuels paradant sur les ondes avec leur bonne conscience pour expliquer qu’ils étaient contre la guerre, mais qu’une fois celle-ci déclarée, il ne restait plus qu’à souhaiter une victoire rapide des Etats-Unis pour épargner aux Irakiens trop de souffrances. Ce sont les mêmes qui n’avaient vu aucune objection aux sanctions criminelles, ponctuées de bombardements hebdomadaires anglo-américains qui écrasèrent la population irakienne au cours des douze années précédentes. Le seul mérite de cette rengaine écoeurante, c’est de clarifier ce qu’une véritable opposition à la conquête de l’Irak signifie.

La première tâche du mouvement anti-impérialiste, c’est de soutenir la résistance irakienne face à l’occupation américaine, de s’opposer à tout plan de réintroduction de l’ONU en Irak. Quel que soit le plan, il ne viserait qu’à justifier rétrospectivement l’invasion et les services après-vente de Washington et de Londres. Laissons les agresseurs payer le prix de leurs propres ambitions impérialistes. Toute tentative de déguiser la recolonisation de l’Irak en nouvelle Société des nations, style années 20, doit être mise à nu. Bush et Blair sont en tête dans l’élaboration de ce plan, mais le reste de l’Europe n’est pas en reste. Derrière cette campagne obscène relayée massivement dans les médias, on sent l’urgence qu’il y a pour eux à pacifier la situation en réunifiant l’occident. En Europe, et aux États-Unis, les politiciens veulent mener à bien le processus d’apaisement de l’après-guerre.

Face à cela, la seule réplique possible tient dans le slogan qui résonna dans les rues de San Francisco : « Non à leur guerre, non à leur paix ».
Extrait de Re-colonising Iraq à paraître chez Verso en octobre 2003

(tiré socialisme d’en bas)