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Quelle constitution, quelle révolution pour l’Algérie ?

mardi 3 mai 2011, par Hareb Khelifa

« L’Autogestion désigne la gestion directe d’un groupe humain par les membres de ce groupe. C’est la forme élémentaire de la démocratie »

— Groupe de travail sur une Assemblée Constituante

La vitesse à laquelle s’effondrent les dictatures libérales en Afrique du Nord fait assurément peur au pouvoir politique en Algérie. En plus de la frayeur des dernières mobilisations des étudiants et de la jeunesse, nous assistons quotidiennement aux révoltes des précaires et des chômeurs, à des grèves générales massives des paramédicaux, des gardes communaux, des enseignants...

La réaction du pouvoir en place à cette gestation sociopolitique est synonyme d’une montagne qui a accouché d’une souris ! En effet, s’il est question de la révision constitutionnelle, le président algérien compte décider seul de ce projet et veut encore une fois se confectionner une nouvelle constitution ! Est-ce vraiment cela que revendiquent les forces vives de la nation ? Mais de quelle constitution s’agit-il ? Et pour quand ?

La réalité vécue par la population est des plus précaires : vie chère, manque d’emploi et de logement, dégradation des services publics essentiels tels que la santé, l’éducation. En parallèle, la corruption s’étale au grand jour et les scandales impunis se multiplient.
En plus de ce marasme social, il y a ce problème fondamental : celui de l’identité. Une question qui tourne en rond, entre la préfabrication d’une entité imposée au peuple par le pouvoir en place d’un côté et la résistance des populations concernées de l’autre, notamment berbères.

Dans l’un des plus grands pays d’Afrique, cette constitution répondra-t-elle aux véritables aspirations du peuple et à la souveraineté de la majorité des travailleurs, des étudiants, des chômeurs et des dominés ? Ou sera-t-elle juste une continuité sous forme de riposte aux lobbys ultralibéraux : celui des affairistes importateurs, celui des barons du commerce informel, celui des monopoles privés de l’économie ?

Ce pouvoir passera-t-il sa nouvelle constitution en jouant sa carte traditionnelle, celle de la Kabylie ? Ira-t-il jusqu’à reproduire l’histoire des poseurs de bombe pour la constitution de 1976 ? Il faut rappeler que lors des préparatifs des grands textes destinés à asseoir la légalité institutionnelle du pouvoir bourgeois issu du coup d’État de juin 1965, des jeunes militants, pour la plupart kabyles et étudiants à l’université d’Alger, s’engagent dans un projet d’action violente : poser des bombes en ciblant certains sites symboliques de l’État. L’opération n’ira pas à son terme à cause de l’infiltration dudit groupe par la police militaire. Immédiatement arrêtés, ces jeunes "berbéristes" furent déclarés : "ennemis de l’Algérie", "séparatistes", "ennemis des Arabes et de l’islam". Le pouvoir s’est toujours servi de la Kabylie comme bouc émissaire séparatiste pour gagner les autres régions d’Algérie.

Une réalité à ne pas cacher

Loin des régionalismes stériles, il est à constater que la Kabylie jouit d’un statut particulier. En plus de ses spécificités culturelles, sur le plan politique, elle s’est toujours distinguée du reste des régions d’Algérie par ses prises de position. Sinon comment interpréter les résultats officiels de toutes les élections déroulées en Algérie depuis l’indépendance (constitutions et présidentielles) que la Kabylie a rejetées dans le fond et dans la forme !


 

L’histoire marche en avant ou en arrière ?

Après l’indépendance, l’histoire a prétendument uni les Algériens, tous les Algériens où qu’ils soient. Pour preuve, à Mostaganem, il y a une grande cité qui porte le nom de Abane Ramdane, à Oran, une école primaire celui d’Aissat Idir, un lycée Benboulaid à Ain El Hamam (Tizi Ouzou). Mais aujourd’hui, il serait difficile de nommer une école Matoub Lounes à Constantine, un théâtre Alloula à Béjaïa ou un collège Cheb-Hasni à Ouargla, car la division régionale instillée dans les pratiques du pouvoir infecte le conscient et l’inconscient collectif des régions et de leurs habitants.

Ni centralisation, ni sécession, mais une autogestion

Il demeure que dans cet environnement glauque installé et maintenu par le pouvoir, il faudrait penser à des alternatives qui permettront de dépasser les clivages régionaux afin d’éviter les stigmatisations raciales et ethniques. Il faudrait en fait transcender les frontières virtuelles que le pouvoir en place depuis 1962 a finies par dresser dans l’esprit des citoyens. Parmi les alternatives, il est impératif de procéder primordialement à une prise en charge efficiente de tamazight (langue berbère) et de l’arabe populaire (algérien), cela par leur officialisation dans la constitution algérienne. Le tamazight sera de fait la langue officielle dans ses territoires d’usage, notamment en Kabylie et dans le pays des Chaouia en Aurès ou encore chez les Mzabs et les Touaregs dans le sud. L’officialisation de l’arabe populaire permettra d’établir la langue oranaise en Oranie et l’algérois à Alger… De la sorte nous aurons opté pour une multitude de langues officielles régionales qui permettront aux différents locuteurs d’exprimer leurs cultures et imaginaires dans leurs langues propres. Ce qui à coup sûr mettra en valeur les réalités locales des régions en question. Cela n’empêchera pas d’englober l’ensemble dans un moule commun et harmonieux, purement algérien. Comme en Espagne où plusieurs langues se côtoient en ayant le même statut officiel, en Algérie, cette co-officialité profitera à l’enrichissement du patrimoine national et libérera d’autant plus les énergies pour la promotion des langues et des cultures locales.

Pour le découpage régional, il faut juste revenir à celui appliqué durant la guerre d’Algérie (1954-1962), c’est-à-dire celui établi lors du congrès de la Soummam en 1956. En effet, les six wilayas retenues ont respecté à tout point de vue les limites géographiques, les spécificités socioculturelles locales, cela sans altérer à l’esprit naturel inhérent aux habitants des six régions. En plus d’avoir constitué un bloc uni qui a résisté vaillamment contre le colonisateur, ce partage qui a accordé l’autonomie d’action à ces différentes régions a su fédérer ces actions et les orienter vers l’objectif majeur : l’indépendance de l’Algérie, chèrement reconquise.

Sur le plan linguistique, il serait également judicieux de faire à l’image du Québec l’équivalent d’une loi 101 qui a permis la sauvegarde la langue française. En effet, cette loi qui garantit à tous les enfants qui ont des parents francophones de fréquenter l’école française, stipule aussi que le français est la langue des affichages, des communications des compagnies, de tous les services publics. C’est aussi la langue de travail, donc la langue officielle du Québec. Cette loi faisait en sorte que toute personne issue de l’immigration doit fréquenter l’école française. Une loi similaire appliquée pour le tamazight permettra indubitablement la préservation et la revalorisation de cette langue en déclin, car amoindrie et résistant difficilement face aux grandes langues en présence en Algérie (l’arabe et le français). Dans ce contexte de concurrence déloyale, elle est actuellement en perte de vitesse continuelle.

En procédant à cette décentralisation et en se dotant de lois garantissant la sauvegarde des langues autochtones en Algérie, on aura mis indéniablement en application l’idée d’une officialisation de tamazight et de l’arabe populaire, inscrite dans la nouvelle constitution. C’est un cap à dépasser courageusement pour la préservation de l’unité nationale dans toutes ses richesses et diversités.

Le jeu économique paraît tout aussi important car le problème de la classe ouvrière reste toujours le même et partout. Il dépasse les régions et se ressent de la même manière dans les quatre coins du pays. La situation est semblable, à tout égard, à celle de nombreux pays du tiers monde où les gestions macroéconomiques se font sous le commandement du FMI. Ce dernier dicte la politique sociale et économique, tout en servant les intérêts des États-Unis et de l’Union Européenne.

La continuité des réformes fatales du FMI requiert un « changement de régime ». l’appui accordé aux peuples en révoltes en Afrique du Nord ou au Moyen Orient par les puissances occidentales renseigne sur cette volonté à maintenir la mainmise sur les pays où les peuples luttent pour sortir de l’ornière capitaliste. Le scénario mis en place est simple, une marionnette politique à la tête de l’État qui assurera l’application du programme néolibéral, tout en créant des conditions propices à l’effondrement éventuel d’un gouvernement corrompu et impopulaire ayant servi à appauvrir les populations.

Seul le peuple peut faire sa juste histoire

Lorsqu’un jour le peuple veut un changement, le pouvoir est forcé de répondre pour renverser la vapeur. Au lieu de faire l’analyse traditionnelle, celle qui consiste à diviser la classe ouvrière, on doit faire en sorte que la bourgeoisie centrale soit divisée. Vers l’auto-organisation populaire.

La tâche n’est pas aisée. Elle ne relève pas de la seule volonté d’un homme ou d’un mouvement, ni même de celle d’un gouvernement. C’est une affaire qui concerne tout le peuple. C’est pour cela qu’il faut pas laisser agir une seule personne (ou son mouvement) surtout quand sa crédibilité est entachée. L’exemple du boycott scolaire en Kabylie de 94-95 et la mauvaise gestion de ce mouvement resteront un amer souvenir. Sommes-nous condamnés à revivre les mêmes échecs ?

Un projet révolutionnaire nécessite la participation de toutes les forces vives de la nation. La question est tellement cruciale qu’elle dépasse le cadre national. Il engage au fait l’ensemble des peuples de l’Afrique du Nord.

Que faire pour épargner à la Kabylie le scénario d’une future Gaza ? Que faire pour éviter son enclavement ? Le pouvoir pousse à l’extrême et au pourrissement. Même scénario chez les Palestiniens, obligés à considérer le Hamas intégriste islamiste comme seul mouvement révolutionnaire ! Est-ce que le pouvoir algérien ne ferait pas la même chose avec un certain mouvement qui cherche le soutien chez les capitalistes des États-Unis ? Voici le message de félicitations adressé le 3 juillet au président Bouteflika à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance : « L’Amérique continue à compter sur l’Algérie en sa qualité de partenaire dans la lutte contre le terrorisme ainsi que dans la tâche cruciale de répandre la démocratie et de promouvoir la prospérité dans le monde ». A ne pas se leurrer surtout. Ce pouvoir est des plus dictatoriaux. il n’a aucune essence démocratique. Ce même pouvoir est coupable de la mort de 127 victimes en Kabylie en 2001. il est la cause de l’ensemble des malheurs que subit le peuple algérien depuis l’indépendance. On ne retient décidément rien de l’histoire ! Doit-on oublier l’échec de l’histoire des nationalistes algériens qui voulaient appuyer les Nazis pour contrecarrer les Français ?

Pour une stratégie populaire

La méthode est de créer des unions, des coordinations, des mouvements régionaux à l’image de la Coordination des lycées d’Alger. Il faut créer l’Union des travailleurs de Kabylie, le Mouvement de la Jeunesse de l’Oranais, l’Union des étudiants du Constantinois, la Coordination des artistes des Aurès, l’Union des femmes de la Kabylie, la Coordination des chômeurs touaregs, l’union des commerçants de Mzab... Il est question de mettre en place des cadres et organisations populaires à travers tout le territoire national qui représenteront les démunis, les classes laborieuses et qui lutteront pour de meilleures conditions de vie, de travail, pour l ’égalité et la justice. Ces alliances, régionales sur le plan géographiques, devront être fédératrices dans le combat, un combat éminemment populaire avec des revendications purement démocratiques. Cela dans le but d’éviter de tomber dans des enjeux ethniques et raciaux.

C’est aux masses populaires qu’il appartient de conduire une autre politique qui constituerait un vrai changement, une vraie rupture avec la centralisation. Un autre ordre social qui bannirait l’exploitation et l’oppression.

Ce changement doit nécessairement être radical. Il est question d’en finir avec le pouvoir central, pour qu’il ne soit plus considéré comme « ennemi du peuple ». Une volonté de décentraliser les pouvoirs peut se concevoir donc dans les wilayas historiques du congrès de la Soummam, mais aussi dans le suivi et la participation des élites de toutes les régions. Pour cela, il faudrait préalablement un débat national libre avec accès aux médias pour toutes les opinions. Ensuite, l’élection de représentantes et représentants du peuple à la proportionnelle des positions exprimées dans une assemblée constituante qui sera chargée de transcrire ce projet d’autogestion dans la constitution, tout en veillant à concrétiser les aspirations des travailleuses et des travailleurs, de la jeunesse, celles de la majorité laborieuse du peuple. C’est une démarche qui a eu lieu en Bolivie et en Équateur. Le soutien au droit à l’autogestion des régions opprimées affaiblira le nationalisme bourgeois algérien et renforcera l’internationalisme prolétarien. D’où l’importance stratégique et fondamentale de cette méthode et de cette analyse.

Khelifa Hareb
Montréal le 01 Mai 2011