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Rapport sur la situation internationale

dimanche 30 mars 2008, par François Sabado

François Sabado est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale et de la direction de sa section française, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Nous reproduisons ici la version écrite du rapport qu’il a présenté au Comité international pour y introduire le débat sur la situation internationale.

La situation internationale se caractérise par une contradiction majeure entre l’approfondissement de la contre-réforme libérale et les résistances populaires contre le néolibéralisme. Il n’y a pas de pause dans l’application des contre-réformes. Il y a rejet populaire, il y a une crise très profonde de légitimité politique et idéologique mais le rouleau compresseur du néolibéralisme continue à avancer. Cela conduit à une grande instabilité électorale, surtout dans les pays dominés.

I. Quelques caractéristiques des contre-réformes libérales.

a) Il y a, d’une certaine manière, l’installation d’un nouveau mode d’accumulation du capitalisme. Il y a généralisation à l’échelle mondiale des grandes tendances de la globalisation capitaliste :

— financiarisation de l’économie mais nouvelle croissance de l’industrie et des services dans certains pays (pays émergents ou spécialisation pour certains pays-clé, nouvelles technologies US et biens d’équipement en Allemagne).

— continuation des privatisation

— déréglementation

— tendances à l’unification du marché du travail à l’échelle mondiale.

Ces grandes tendances se développent sur la base d’une intégration dans le marché mondial de nouveaux secteurs comme les pays de l’Est, la Russie, la Chine.

Elles ont débouché sur des taux de croissance de l’économie mondiale, en moyenne de 4 à 5 % avec des pointes de 8 à10 dans des pays en voie de développement ou en Chine.

b) La croissance mondiale est tirée par trois locomotives : les USA, la Chine et l’Inde. 5 % pour les USA et 10 % pour la Chine, sans oublier l’Inde avec plus de 7 %.

Néanmoins la dynamique de la croissance américaine reste malsaine. Elle se fait sur la base d’énormes déficits : déficit commercial de 6 % du PIB, budgétaire de plus de 4,5 %. Les Américains achètent plus qu’ils ne produisent et dépensent plus qu’ils ne possèdent en particulier à cause d’une politique brutale de baisse des impôts pour les riches et d’une explosion des dépenses d’armement.

Cette politique risque d’être aggravée avec la hausse du prix des matières premières.

L’endettement externe est financé par la Chine et le Japon, principaux contribuables, notamment par l’achat de bons du trésor américain. L’endettement interne — résultant d’un haut niveau de consommation des ménages — est payé par une politique systématique de crédit, en particulier dans le domaine de l’immobilier. Il y a aujourd’hui une énorme bulle immobilière aux USA qui a permis en particulier la création de plus de 50 % d’emplois dans la dernière période.

Tout se tient, et toute la chaîne de l’économie mondiale et des capitaux a intérêt à ce que le système tienne. Il est à remarquer que les mécanismes anti-crise ont joué pour contenir des crises d’effondrement — après les crise de 1994, 1997 et 2001 en Argentine, il n’y pas eu depuis des crises comme celles-là — mais jusqu’à quand cela tiendra-t-il ?

c) Cette nouvelle phase de l’économie mondiale débouche aussi sur une réorganisation. Il y a une montée en puissance des « pays émergents », la Chine mais surtout l’Inde et le Brésil, même si le Brésil a eu dans la dernière période des taux de croissance médiocres. Les discussions de l’OMC et le rôle qu’ont tenu l’Inde et le Brésil, qui ont négocié de nouvelles positions pour leur économie, en particulier le secteur agro-exportateur, sont une indication. Les positions prises par le Brésil et l’Argentine sur la question de la ZLÉA (Zone de libre échange des Amériques) et l’engagement dans le Mercosur sont une deuxième indication. Les capacités socio-économiques et politiques — encadrement du mouvement des masses — à créer les conditions d’une stabilisation temporaire en forment la troisième.

d) Dans cette phase de croissance de l’économie mondiale, l’Europe « traîne la patte », avec des taux de 1 % à 2 % et un affaiblissement certain face à la concurrence mondiale. La phase actuelle de la mondialisation a aussi une dimension spécifique dans la concurrence USA/Chine/Europe. La contradiction entre l’intégration croissante de la « vieille Europe » dans la globalisation et ses faibles taux de croissance, comme ses positions défavorables sur le plan de la politique monétaire — un euro trop fort face à un dollar pas cher — provoquent le durcissement de toutes les politiques économiques bourgeoises, notamment en France et en Allemagne.

Les « modèles sociaux » européens sont, aux yeux des néolibéraux qui veulent les casser, un obstacle dans la concurrence entre les grandes puissances. Cibles de ces politiques : la déréglementation des relations sociales, l’explosion du code du travail en France, la liquidation des droits des « sans-emploi » en Allemagne… En tout cas, dans un pays comme la France, la droite tente aujourd’hui de liquider le contrat de travail à durée indéterminé (CDI) — qui était le contrat de travail type — au profit de contrats de travail permettant de licencier sans explication du jour au lendemain. Cela existe dans d’autres pays mais en France il s’agit là d’un tournant majeur. Cette aggravation de la concurrence peut même conduire certains pays d’Europe ou de l’Union européenne à des tentatives de politique protectionniste.

e) Enfin, loin de disparaître, le rôle des États est toujours aussi décisif. Plus précisément ils se redéploient, en se resserrant sur la défense des intérêts des classes dominantes, abandonnant une série de domaines sociaux. Les États se concentrent sur la politique de libéralisation économique, mais aussi d’instrument dans la guerre économique et la concurrence. On voit le durcissement autoritaire des États, contre les mouvements sociaux et les révoltes ou explosions liées à la précarisation des conditions de vie de millions de personnes, dans la politique d’immigration. On observe surtout le durcissement des États dans la politique d’armement et la domination stratégique politico-militaire de territoires clé, comme le fait l’impérialisme américain en Irak et en Asie centrale. La mondialisation capitaliste s’accompagne d’une mondialisation armée. L’État a une place stratégique dans ces évolutions.

II. Contradictions et résistances populaires

a) Il y a aura sur ce sujet une discussion spécifique, mais une des expressions majeures de ces contradictions se concentre dans la guerre américaine contre l’Irak. La résistance du peuple irakien, sa volonté d’indépendance et d’autodétermination a jusqu’à aujourd’hui contrecarré les plans de l’impérialisme américain. Celui-ci ne peut se retirer sans perdre la face.

Le risque de l’enlisement, voire d’un nouveau Vietnam, est maintenant régulièrement retenu dans la presse américaine. A noter aussi, que les difficultés en Irak affaiblissent les États-Unis dans d’autres secteurs, comme l’Amérique latine, où malgré le maintien de leurs plans politiques et militaires — notamment le plan Colombie — les États-Unis apparaissent comme une puissance dont on peut contester la force…

b) En Europe, la brutalité des attaques capitalistes et la fuite en avant des classes dominantes dans le néolibéralisme provoquent des situations de crises sociales et politiques.

Sur le plan social, il peut y avoir des résistances (bien que dans les derniers mois, la courbe des luttes sociales ait fléchi, mais la situation reste explosive, la mobilisation contre le « contrat premier emploi » qui démarre en France en est une nouvelle preuve…), il peut y avoir aussi des mouvements d’opinion comme le « non » au référendum en France et aux Pays-Bas… Le sentiment du « non » à l’Europe capitaliste est globalement majoritaire : en France c’est une majorité marquée à gauche, mais dans d’autres pays elle comporte aussi des secteurs et des partis de droite voire d’extrême droite.

La brutalité capitaliste provoque des crises de représentation politique à droite, ouvrant des espaces pour l’extrême droite et les mouvements fascistes ou nationalistes, mais elle crée aussi des contradictions à gauche. Nous les verrons dans la discussion sur l’Europe. Il y a les appareils de la social-démocratie qui restent sur le terrain du libéralisme, mais toute une série de secteurs réagissent contre une adaptation social-libérale qui est de plus en plus libérale. Cela a été le cas en France avec Laurent Fabius, la gauche socialiste, mais aussi avec le Linkspartei en Allemagne, où Oskar Lafontaine accompagné des ex-PC a refusé de suivre Schröder jusqu’au bout… Ce qui est un pas en avant pour le mouvement ouvrier allemand et qui doit être accompagné. Nous avons discuté de cette question avec les camarades du RSB (1), avec qui nous avons une divergence sur ce terrain : même si ces pas en avant sont partiels, même s’il y a des retours en arrière comme dans le PS français où les gauches socialistes et Fabius ont de nouveau rejoint la direction au dernier congrès, il faut prendre en compte ces avancées…

Cela crée aussi un débat dans les partis communistes, qui en général s’adaptent au social-libéralisme. La volte-face du Parti de la refondation communiste d’Italie vers le centre-gauche est le dernier exemple, après les choix de la Gauche unie espagnole et ceux des ex-communistes de l’ex-Allemagne de l’est. Les communistes français sont pour leur part pour le moment à la croisée des chemins, tergiversent entre les liens au mouvement du « non » de gauche qui a une dynamique antilibérale et d’un autre côté les exigences d’une stratégie d’alliances avec le PS pour maintenir ses positions parlementaires et municipales.

c) C’est en Amérique latine que cette contradiction entre le libéralisme et les résistances populaires est la plus explosive. Il y a un basculement à gauche de l’Amérique Latine, avec les dernières défaites de la droite et l’arrivée de sociaux-libéraux au pouvoir dans des pays comme l’Uruguay, le Chili… et les défaites probables de la droite au Mexique, au Costa Rica, au Nicaragua. Mais aussi avec la victoire de Morales en Bolivie. Bientôt il n’y aura plus comme grand pays que la Colombie pour rester le relais direct de Washington.

Dans ce cadre, il y a une première polarisation entre l’impérialisme et la droite réactionnaire ou golpiste qui ont une stratégie de confrontation. L’intervention de la droite est souvent le facteur qui radicalise les processus.

Les Américains interviennent régulièrement sur cette ligne depuis Miami. Il y a le plan Colombie. Il y a les interventions des paramilitaires ici et là. N’oublions pas la citation que Chavez reprend de Trotsky : « La révolution avance souvent sous les coups de fouets de la contre-révolution ».

Il y a une deuxième polarisation entre, d’un côté, les sociaux-libéraux (Lula, Kirshner, Tabare Vazquez, Bachelet, Palacios, Duarte et demain Lopez Obrador au Mexique et Ortéga au Nicaragua) et, de l’autre, Cuba, Chavez, Morales… et un point d’interrogation sur Ollanta Umalla au Pérou…

Cette deuxième polarisation est plus feutrée. D’abord pour des raisons d’État et du fait de l’aspiration populaire à un projet d’intégration latino-américain… Tous se réclament face à l’impérialisme états-unien d’une autre Amérique. Ils ont refusé la ZLÉA… mais alors que le Brésil et l’Argentine mettent l’accent sur le Mercosur, en y ayant intégré le Venezuela, tant Chavez que Castro mettent surtout l’accent sur l’Alternative bolivarienne pour l’Amérique (ALBA)…

Mais il faut prendre toute la mesure du projet Kirshner et Lula. Forts des nouvelles positions de leurs pays, ils peuvent jouer sur le Mercosur, prendre appui sur leurs capacités à maîtriser le mouvement de masses, sur le fait qu’ils ont réussi à imposer une certaine stabilisation… Ils ont une réelle autonomie dans le cadre de la mondialisation, même si sur le moyen terme il n’y a pas de place pour un nouveau projet péroniste ou cardéniste… comme dans les années 1930 au Mexique ou dans les années 1950 en Argentine.

Il y a deux enjeux :

— l’un sur Chavez. Est-ce que Lula et Kirshner peuvent le tirer à droite et à l’amener à de nouveaux accords avec l’impérialisme ?

— l’autre sur Morales. Qui le gagnera ? Chavez ou… Lula et Kirshner ?

Ce sont les deux enjeux centraux car dans tous les dispositifs en place — option confrontation ou option négociation dans un cadre social libéral — il y a deux grains de sable : Chavez et Morales…

Nous discuterons du Venezuela. Mais l’autre pays en ébullition et où la situation est explosive, c’est la Bolivie. Il y a là un mouvement de masse qui garde l’initiative : les coordinations sans terre ont dès les premiers jours mobilisé pour une négociation avec Morales et il y a une pression de toute une série d’autres associations. Si le Venezuela est dominé par Chavez, la Bolivie, elle, est encore pour le moment dominée par le caractère explosif du mouvement social. Evo Morales ne sera pas Lula d’abord parce que la pression sociale est beaucoup plus forte. Ensuite, dans ses déclarations et ses initiatives (vis-à-vis de l’état-major…, par la baisse de son salaire de 57 %…) il montre une certaine direction. Il y a bien sur d’autres forces : celle de Santa Cruz, celle dans son propre camp du vice-président favorable à un capitalisme andin… mais la situation reste ouverte, très ouverte. Et nous devons concentrer notre attention sur ces deux pays.

III. Nos tâches

a) Discuter de nos tâches de solidarité avec le peuple d’Irak contre la guerre et avec le Venezuela. Développer des collectifs de solidarité, parler de l’expérience vénézuélienne, familiariser les jeunes avec le processus bolivarien… Nous devons discuter de brigades de solidarité…

b) Donner une autre dimension à notre bataille programmatique :

— Combiner la question sociale et la question démocratique : la question sociale en défendant des programmes d’urgence sociale de défense des revendications élémentaires mais débouchant sur l’appropriation publique et sociale, la souveraineté sur les ressources naturelles considérées comme bien commun… élargir la notion de bien commun…pour poser le problème de la propriété dans des termes nouveaux.

— Nous appuyer en Amérique latine, mais aussi dans le mouvement altermondialiste, sur la perspective avancée par Chavez du « Socialisme du XXIe siècle ». Il y a, bien sûr, beaucoup de généralités dans cette formule, mais nous devons rentrer de plain-pied dans ce débat, comme nous l’avons fait avec le tract de Caracas. Car en mettant l’accent sur le socialisme, il y a la question de la rupture avec le capitalisme.

c) Enfin, les nouvelles coordonnées de la situation sociale et de la politique internationale confirment la possibilité et la nécessite de construire de nouveaux partis « anticapitalistes larges »… Non pas par une tactique continentale uniforme, mais en prenant en compte les spécificités de chaque situation. Car nous sommes devant une difficulté, c’est le décalage entre les luttes, les niveaux de combativité et les niveaux de conscience. Il n’y a pas de lien mécanique entre les deux. Nous avons toujours autant de difficultés sur le plan d’une perspective de transformation anticapitaliste et c’est ce qui donne plus de marges de manœuvres à des forces réformistes radicales… Mais seulement avant les épreuves gouvernementales car après les problèmes se posent dans d’autres termes…

Cela suppose de mettre au centre un programme vraiment anticapitaliste et une perspective de gouvernement des travailleurs contre toute forme de participation à des gouvernements de coalition.

En Europe, cela ouvre une discussion avec le Parti de la refondation communiste ou certains secteurs du Linkspartei qui veulent un accord avec le SPD à Berlin.

En Amérique latine, en nous intégrant à des expériences de rupture anti-impérialiste même partielles, en nous appuyant, par exemple, sur l’alternative bolivarienne, il faut développer une alternative anticapitaliste au social-libéralisme. C’est sur ce terrain que nous situons notre soutien au PSOL, comme aux organisations, courants ou individus qui du sein du processus bolivarien veulent l’approfondir, et aussi à la gauche mexicaine qui est dans l’autre campagne des Zapatistes…

C’est sur ce terrain que nous proposons de faire en mai une rencontre européenne de la gauche anticapitaliste et aussi de relancer nos activités en Amérique latine, notamment.

1. La Ligue socialiste révolutionnaire (RSB) est une des deux fractions publiques de la section allemande de la IVe Internationale. Son point de vue sur ce sujet a été publié dans Inprecor n° 509 de septembre 2005. Nous reproduisons par ailleurs en p. … le point de vue adopté par l’autre fraction publique de la section allemande, la Gauche socialiste internationale.