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Soyons réalistes, exigeons l’ « impossible »

mercredi 14 mai 2008, par Xavier Lafrance

C’est souvent lors de grandes mobilisations populaires qu’émergent les idées progressistes. Cela s’explique par le fait que les gens, rassemblés et mobilisés, prennent conscience de leur pouvoir réel.
Un retour sur la grande grève étudiante de 2005.

Loin de moi de prétendre présenter ici une analyse profonde, complète et finale de la grève étudiante qu’a connue le Québec au printemps 2005. Une recherche exhaustive, rehaussée de nombreuses statistiques à propos d’un sujet chaud lié au droit à l’éducation, ne sera pas non plus l’objet de ces lignes. De tels documents existent déjà et d’autres sont encore à produire, mais pas ici. Plutôt, par ce court texte, je veux participer, modestement, à la discussion qui s’impose autour des gains et des leçons à tirer de cette grande grève.

C’est une entente à rabais qui aura mis fin à la grève. Pourtant, les étudiantes et les étudiants ont construit un rapport de force historique en regard du passé de leur mouvement : 185 000 personnes en grève générale illimitée, plus de 70 % d’appui dans la population, un gouvernement au plus bas dans les sondages, des dizaines d’actions de perturbation, d’occupations de bureaux, de manifestations. Or, les fédérations étudiantes (Fédération Étudiante Universitaire du Québec – FEUQ – et Fédération Étudiante Collégiale du Québec – FECQ), assumant leur rôle de tampon entre le gouvernement et la population étudiante, n’ont pas même réussi à arracher un maigre retour à la situation prévalent avant la réforme de l’Aide financière études (AFE). Par le passé, des grèves étudiantes autrement moins imposantes avaient permis d’obtenir des gains beaucoup plus importants . Donc : entente à rabais, pas de doute. Entente par ailleurs rejetée, en assemblée générale, par une majorité des grévistes (plus de 115 000). Prenons en acte… Il faudra s’en souvenir.

Mais, cela dit, autres choses demeurent à souligner. Des gains, il y en a eu, et des gros. L’énorme pression exercée par la population étudiante aura d’abord permis de ramener, à tout le moins, une portion de sommes coupés à la suite de la réforme de l’AFE. Pour des milliers de personnes aux études, cela fait toute une différence. La grève aura aussi permis que souffle un fort vent démocratique sur le mouvement étudiant québécois. Partout sur le territoire québécois, des gens se sont rassemblés par centaines, parfois par millier, pour discuter du droit à l’éducation et des moyens à prendre pour le défendre, et cela, pendant des semaines. Autre conséquences bénéfiques : au-delà de la gestion de coupures, un débat de société a été amorcé. Ce ne sont pas que des « fumeux de potes », des « utopistes pelleteux de nuages » et autres juvéniles irresponsables qui se sont mis à parler de droit à l’éducation, même des éditorialistes à la barbe bien taillée se sont mis à user l’écritoire afin d’aborder le sujet. Vos tantes, cousins, belle-soeur et probablement vous-mêmes, ont été amenés-es à se questionner à propos des coupures et contre-réformes qui ont touché l’éducation au cours des quinze dernières années. On a parlé d’accessibilité aux études, de privatisations de l’éducation, etc. ; on a même entendu prononcer le mot « gratuité » suivi d’un autre : « scolaire » (amalgame courrant en Europe mais encore trop rare de ce côté de l’Atlantique). Plus encore, la répartition de la richesse dans notre société pas le biais des programmes sociaux aura été mise sous les feux de la rampes. Le ministre de l’Éducation, Jean-Marc Fournier, nous aura longtemps cassé les oreilles au sujet de son « cadre budgétaire immuable » avant de se voir obliger de déroger de ce cadre mythique, qu’appellent de leurs prières tous les grands sorciers néo-libéraux de ce monde. Tous ces débats, c’est à nous de continuer à les entretenir.

Mais, le plus grand gain de cette grève c’est, je crois, la leçon qu’elle nous enseigne (ou plutôt qu’elle nous rappelle) et que nous devrons mettre en pratique au cours des luttes à venir. Nous l’avons vu une fois de plus, l’État n’est pas un arbitre neutre, il ne l’a jamais été. Depuis plus de deux décennies, nous avons pour preuve manifeste l’application systématique de politiques clairement néolibérales exigées par le patronat. Face à cela, on ne peut espérer obtenir la satisfaction de revendications légitimes simplement parce que, vêtu d’un complet-cravate, on présente à un ministre une recherche cohérente et détaillée sur un sujet donné. Pendant l’année qui a précédé le déclenchement de la grève (et durant quatorze années avant cela) c’est plus ou moins ce qu’on fait les fédérations étudiantes. C’est seulement après une escalade des moyens de pression et à la vieille du déclenchement de la grève que le gouvernement s’est finalement décidé à répondre un peu plus sérieusement aux demandes étudiantes qui lui étaient adressées.

La voilà la grande leçon de la grève : la défense de nos droits passe par la mise sur pied d’un rapport de force face aux institutions politiques. Comment ? Par la construction d’un mouvement de masse réunissant des gens bien informés-es, prêts-es à se mobiliser et exerçant un contrôle démocratique direct sur la structure par laquelle ils et elles s’organisent. Grâce à une bonne information et à des structures démocratiques permettant le débat, la population étudiante soient prête à se mobiliser. Pour défendre le droit à l’éducation, il ne s’agit donc pas de compter sur quelques individus, aux chaussures reluisantes, se fondant aux élites politiques et économiques afin de négocier l’avenir de l’éducation. Cette façon de faire, en plus d’impliquer d’importants coûts liés au cirage des chaussures, laisse les représentants-es impuissants-es, puisqu’ils et elles ne peuvent s’appuyer sur un rapport de force afin de négocier d’égal à égal avec leurs interlocuteurs-rices. Une telle stratégie de défense du droit à l’éducation ne permet, au mieux, que de gérer les coupures.

La nécessité de construire un rapport de force grâce à de bon moyens d’information, une structure démocratique et, éventuellement, une large mobilisation populaire, ne s’applique pas qu’au mouvement étudiant. La défense de l’ensemble des droits sociaux impose les mêmes conditions. On entretient (à dessein) une illusion sur la manière dont se font les grands (et les moins grands) choix politiques dans une société. Il s’agirait d’un processus par lequel s’effectuerait un débat d’idées, s’effectuant le plus souvent dans le cadre restreint de l’arène parlementaire. Ce qu’une telle vision cache est que l’issue de ce débat d’idées dépend, en dernière analyse, de l’action ou de l’inaction des mouvements populaires et des rapports de forces existant au sein de la société. Les gains sociaux et avant cela les libertés civiles dont nous jouissons aujourd’hui ont découlé de luttes populaires. On parle, par exemple, de Claude Castonguay en le présentant comme le père de l’assurance-maladie au Québec. C’est ignorer le fait que l’exigence de la création d’un tel régime d’assurance publique avait été formulée des années avant sa mise en place par les mouvement syndicaux et sociaux aux Québec, et à travers le monde occidental. Au début du débrayage étudiante du printemps 2005, lorsque de délégués-es de la Coalition de l’Association pour une Solidarité Syndical Étudiante Élargie (CASSÉÉ) l’on rencontré, le ministre de l’Éducation leur a affirmé que la grève était inutile et illégitime puisque la démocratie implique un vote au quatre ans. Dans l’intervalle, selon lui, les décisions reviennent aux élus. Quelques semaines plus tard, pressé par la grève, le ministre dérogeait à son principe en annonçant un réinvestissement dans l’AFE (Aide Financière aux Études). Ainsi, le niveau d’endettement étudiant n’a pas été fixé par des politiciens échangeant sur l’avenir du monde dans un parlement hermétique mais bien par les rapports de forces existants au sein de la société. La classe patronale, prônant un néo-libéralisme exacerbés, a dû partiellement reculer sur la question de l’AFE face à la large mobilisation étudiante.

C’est souvent lors de grandes mobilisations populaires qu’émergent les idées progressistes. Cela s’explique par le fait que les gens, rassemblés et mobilisés, prennent conscience de leur pouvoir réel. Ils comprennent que les institutions politiques et économiques ne peuvent opérer sans leur acquiescement. Ils comprennent que les grandes décisions d’orientation d’une société ne peuvent se prendre au déni de la volonté de la majorité de la population, lorsque de larges mouvements populaires investissent l’arène politique. Cette prise de conscience amène les gens à définir de nouveaux projets politiques et à prendre plus au sérieux ceux qui étaient auparavant considérés loufoques et irréalisables. On l’a bien vu pendant la dernière grève étudiante : plusieurs associations étudiantes ont adopté des positions en faveur de la gratuité scolaire. La formule est bien simple. Elle consiste à user de tactiques qu’on nous présente faussement comme inefficaces et illégitimes pour obtenir ce qui est réalisable alors qu’on nous soutient le contraire. Ernesto Che Guevara, il n’y a pourtant pas si longtemps, nous l’avait clairement énoncée : « Soyons réalistes, exigeons l’impossible ».

Xavier Lafrance

Pour plus d’information sur ces grèves, voir le texte de Benoît Renaud, « Six grèves générales », disponible en ligne : www.asse-solidarite.qc.ca

2 Tels que je les utilise ici, les termes « actions » et « inactions » doivent être pris dans leur sens large : il peut s’agir d’activités de sensibilisation, de production de documents de réflexions et de journaux, d’actions symboliques, mais aussi de manifestations, de grèves, etc.