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Tendances profondes de l’impérialisme et crise de « leadership de grande ampleur »

dimanche 6 avril 2003, par François Chesnais

François Chesnais

1. L’agression des Etats-Unis contre l’Irak pour renverser le régime, occuper le pays et y établir un proconsulat militaire de longue durée, doit être analysée de façon simultanée et contradictoire sur deux plans. L’invasion traduit des tendances profondes de la société bourgeoise à l’époque de l’impérialisme, avivées par la présence au pouvoir d’un clan impérialiste précis. L’agression a pourtant mis à nu, en un lapse de temps très court, la fragilité du dispositif. Elle a déclenché des processus politiques auxquels les Etats-Unis ont donné des réponses relevant de la fuite en avant. Confrontée sur divers plans à des résistances inattendues, la politique des Américains et de leur allié Blair (porte parole des Kouchner et d’un large courant de la social-démocratie) a eu comme seule réponse le passage en force.

Première dimension, les tendances profondes de l’impérialisme. La phase immédiate de la préparation politique de l’agression contre l’Irak a commencé avec la publication le 17 septembre 2002, d’un document où le gouvernement Bush s’arroge le droit de livrer des guerres préventives chaque fois qu’il considérera que la sécurité nationale et les intérêts des Etats-Unis sont menacés. Il y aurait « menace  » dès que certains « principes  », à savoir « la démocratie, la liberté des marchés, le libre-échange  », sont remis en cause où que ce soit. Le financier Georges Soros parle d’un « fondamentalisme de marché  » qui prétend se donner la puissance militaire comme source de légitimation : « Aucun empire ne peut reposer exclusivement sur la puissance militaire. Or c’est cette idée qui anime aujourd’hui le gouvernement américain. Sharon y croît aussi et on voit les résultats. L’idée que la puissance fonde le droit est inconciliable avec l’idée d’une société ouverte  »1. L’affirmation reprise dans les discours de G.W.Bush, d’une conception où « la puissance fonde le droit  » n’est pas nouvelle. Elle a été appliquée, de façon pragmatique et sans être théorisée, par la Grande Bretagne à l’apogée de son empire, avant d’être proclamée par Hitler pour qui « le droit est ce qui est bon pour le peuple allemand  »2. Il ne s’agit pas d’établir d’analogie directe, mais de rappeler avec Hannah Arendt que l’élément en germe dans la société bourgeoise dès sa naissance, à savoir « le besoin pour le processus illimité de l’accumulation du capital  » de rencontrer « la structure politique d’un ’pouvoir illimité’, si illimité qu’il puisse protégée la propriété privée grandissante en accroissant sans cesse sa puissance  »3, trouve son plein épanouissement à l’époque de l’impérialisme. « La surproduction de capital et l’apparition d’argent ’superflu’ résultant d’une épargne ne trouvant plus d’investissement productif à l’intérieur des frontières nationales  »4, voit la naissance de formes politiques nouvelles, dont l’une des composantes est la formation d’un corps de « fonctionnaires de la violence (qui) ne peuvent penser que dans les termes d’une politique de pouvoir  » et de production et reproduction d’un « pouvoir illimité » « comme une fin en soi  »5.

Les Etats-Unis sont devenus le principal champ d’un tel processus. Avec la mutation par étapes du complexe militaro-industriel en "complexe militaro-sécuritaire"6 et le recours toujours plus poussé à la technologie, le Pentagone et les généraux américains ont accentué toujours plus leurs traits de « fonctionnaires de la violence  ». Ils se sont également rapprochés du centre du pouvoir. En conjonction avec les groupes industriels de l’armement, les groupes pétroliers et le réseau de « think tanks  » financé par les fondations où s’abritent les « néoconservateurs », ils forment un bloc d’intérêts pour qui la reproduction du pouvoir, le leur et celui de l’Etat américain dont ils sont le cœur, est devenue « une fin en soi  ». La particularité du gouvernement Bush est d’être le premier gouvernement dans lequel ce bloc a autant de ministres, sous-ministres et conseillés spéciaux. Ceux-ci sont loin d’avoir le pragmatisme associé généralement aux Etats pour lesquels la finance, le commerce et la tranquillité des affaires sont cruciaux. Mus par la conviction d’avoir une mission divine et forts des calculs de leurs programmes d’ordinateur, cette nouvelle génération de « fonctionnaires de la violence  » croient pouvoir façonner la réalité selon ses représentations et ses besoins. Jean-Claude Casanova, élève de Raymond Aron peu enclin au catastrophisme, avertit ses amis américains que l’occupation militaire directe du Moyen Orient est peut-être « généreuse par ses intentions, mais (…)pourrait être génératrices de catastrophes  ». Et d’ajouter qu’elle « serait, en tous les cas, difficile à mener, comme toute politique impériale, par une démocratie »7.

Deuxième dimension : la rapidité avec lesquelles les projets du gouvernement Bush se sont heurtés la réalité des rapports politiques. L’agression contre l’Irak a été mûrie pendant des années et préparée dans le moindre détail. Elle est le fait de gens qui étaient (et certains le demeurent toujours) convaincus d’avoir une maîtrise à peu près complète des processus, militaires aussi bien politiques. Ils sont heurtés à une succession de résistances qu’ils n’avaient pas prévues ou dont ils étaient persuadés qu’ils pourraient les balayer facilement.

Les premières sont venues du gouvernement allemand, de Jacques Chirac et des appareils bureaucrato-capitalistes russe et chinois. Ils ont interdit aux États-Unis d’avoir une majorité au Conseil de sécurité, mais même le Mexique et le Chili, sans parler du Pakistan ont fait connaître leur refus d’appuyer l’agression. Il n’y a donc eu que le Royaume Uni pour accompagner les Américains militairement. Ceux-ci ont reçu, parmi les Etats d’un certain poids, l’appui politique, assez tiède, du seul Japon. En pleine guerre, celui-ci annonce haut et fort le lancement de deux satellites d’observation militaire : façon de déclarer c’est aux puissances régionales d’Asie de régler les problèmes tels que ceux de la Corée du Nord. Les résistances politiques au Conseil de sécurité et même à l’OTAN, loin de faire réfléchir le groupe de Bush, les ont raidi. Ils se sont enfermés dans une option unique, ce qui est aux antipodes de l’action politique maîtrisée. Bush et Blair se croyaient sûrs d’être accueillis en « libérateurs ». Ils pensaient que les Chiites oublieraient les trahisons de 1991 et se soulèveraient. Ils étaient convaincus que le régime tomberait comme un fruit mûr. La résistance, politique autant que militaire sur le terrain, en Irak, ainsi que le refus de la Turquie de se soumettre à leurs plans, ont montré que les rapports politiques sont très différents de ceux qu’ils pensaient. Les craquements domination politiques s’aggravent en Jordanie, en Egypte, au Pakistan. Aux Etats-Unis les fractions impérialistes peu favorables à la politique du clan Bush ne cachent plus leur scepticisme, sinon leur hostilité. Une crise majeure de « leadership  » s’est ouverte au sommet du système impérialiste. Elle ne se terminera pas avec la victoire militaire.

2. Le contexte immédiat de l’agression en Irak est celui du krach boursier rampant qui annonce une crise économique mondiale bien plus sérieuse ; celui aussi des scandales financiers proches du Bush (Enron, etc.) attentatoires au fonctionnement même des marchés d’actions. Si important soit-il, ce contexte doit être élargi. La politique que l’Administration Bush pousse à son paroxysme est le fait d’un Etat qui gouverne un pays de plus en plus dépendant du reste du monde, d’une économie qui a établi avec presque l’ensemble du globe des rapports de ponction et/ou de prédation parasitaires. Les dangers que les Etats-Unis font courir au monde tiennent au fait le fonctionnement social quotidien des Américains dépend de ces rapports et peuvent être présentés à la « majorité silenc ieuse » comme devant être défendus coûte que coûte.

Le miracle déjà presque oublié de la « Nouvelle économie » a reposé sur le développement continu de déficits ou déséquilibres étroitement interconnectés : un " taux d’épargne intérieur négatif ", expression comptable de dépenses supérieures au revenu courant ; « déséquilibre » permis par un endettement privé très élevé issu d’une politique de crédit facile pour les banques, les entreprises et les ménages, ainsi que par un déficit toujours plus élevé du compte extérieur courant de capital (celui qui enregistre les transactions financières internationales) ; ils ont été accompagnés d’un déficit de la balance extérieure courante qui s’est accru d’année en année pour atteindre des niveaux qu’aucun pays industriel n’a connu sur une période aussi longue. Un cinquième s’y est ajouté : depuis 2001 le déficit budgétaire Fédéral a explosé de nouveau sous l’effet conjoint de la hausse des dépenses militaires, la politique fiscale de Bush et la récession. Pour assurer le placement des bons du Trésor et la liquidité des marchés d’actions à Wall Street et au Nasdaq les Etats-Unis ont besoin d’un afflux quotidien extérieur de 2 milliards de dollars. La dépendance est énergétique également. Depuis une décennie, leurs réserves pétrolières des Etats-Unis s’épuisent. Leur existence a été un formidable atout concurrentiel pour eux, mais a fondé aussi un bloc d’intérêts économico-financiers fondé sur le pétrole et l’automobile qui a été depuis longtemps au cœur de l’impérialisme américain. En affirmant pour justifier le torpillage de l’accord ad minima de Kyoto sur l’effet de serre, le caractère intangible du mode d’existence matérielle des Américains, de l’automobile privée comme fondement constitutif central de « leur mode de vie », Bush s’est fait porte-parole de ces intérêts bien avant le 11 septembre. Sa défense du « American way of life  » exprime une volonté consciente de reproduction d’une forme définie de domination sociale au plan mondial. La polarisation de la richesse entre les mains d’une petite, voire d’une toute petite fraction de l’humanité, elle-même concentrée majoritairement dans les pays capitalistes avancés, n’est pas limitée aux Etats-Unis et au Royaume Uni. Mais c’est surtout dans ces pays, où le capital boursier est le plus puissant socialement, que ces rapports sont défendus comme « naturels » et immuables.

3. Le gouvernement allemand, Jacques Chirac (car ni l’UMP, ni le Parti socialiste n’auraient été aussi loin que lui), ainsi que les appareils russe et chinois ont refusé de suivre les Etats- Unis et même leur donner un aval pour plusieurs raisons. Il y a les intérêts économiques et politiques propres ainsi que la compréhension des menaces potentielles pour eux-mêmes, l’agression ayant valeur d’avertissement. Dans le cas de la Russie et à cette étape aussi de la Chine, il s’est surtout agi d’améliorer les conditions des négociations en cours ou à venir. Il n’est dans les possibilités de la première, ni dans les priorités de la seconde d’aller beaucoup plus loin dans une tension avec les États-Unis. Dans le cas des Allemands (le gouvernement Schröder mais aussi la majorité de la Démocratie chrétienne), comme de Jacques Chirac, il y a la conviction que l’état des rapports politiques interdit, au Moyen Orient en particulier, le retour à des formes de domination coloniales (le « mandat »), qu’elle suppose des politiques correspondant mieux à l’état réel des rapports politiques et exige enfin une vraie concertation.

Dans cette appréciation il y a le poids des rapports politiques internes et l’héritage de l’histoire. Il n’y a pas seulement la défense d’intérêts impérialistes « nationaux », mais un vrai désaccord de méthode. En tant que conflit inter-impérialiste, le « conflit Ouest-Ouest » ne peut pas aller bien loin. Les écarts abyssaux dans les rapports de force technologiques et militaires sont à eux seuls suffisants pour l’interdire. La communauté d’intérêt dans la défense de la domination mondiale des pays capitalistes avancés aussi. Mais Schröder et Chirac sont tout sauf isolés. Après huit jours de guerre à Bruxelles, face au Secrétaire d’Etat adjoint au Commerce, les dirigeants industriels européens ont exprimé les mêmes positions. Vu le degré élevé d’entrelacement des capitaux entre les deux côtés de l’Atlantique, on peut penser qu’ils exprimaient aussi les craintes d’une partie de leurs homologues. L’empressement du clan Bush de répartir les contrats de « reconstruction » auprès de leurs fidèles traduit l’obligation pour lui de s’assurer tous les soutiens qu’il peut tant qu’il est encore temps.

Il s’agit donc non de contradictions inter-impérialistes « classiques », mais de fissures dans le dispositif de domination mondial. Schröder et Chirac voudraient faire comprendre à Bush que ce dispositif ne peut pas être assuré par des politiques dictées par les seuls intérêts de leur faction, ni même de ceux du capital rentier concentré à New York et à la City de Londres. Leur position est l’une des facettes de la crise aiguë de « leadership  » ouverte au sommet du système impérialiste. Cette crise ne se fermera pas avec la victoire militaire. Elle peut être résolue que par un changement de gouvernement aux Etats-Unis, ce qui, à moins d’événements dramatiques imprévisibles, ne peut pas se faire avant janvier 2005. Même dans ce cas, elle laissera des traces profondes.

4. Les fissures dans le dispositif de domination mondial sont des brèches que les salariés organisés peuvent exploiter dans beaucoup de pays, au « Nord » comme au « Sud » ; par lesquelles le mouvement de masse des exploités peut s’engouffrer, au Moyen Orient, au Maghreb et en Asie. Les divisions, même temporaires du camp impérialiste, sont en elles mêmes un appel à l’action des salariés et des exploités. La guerre surtout a déjà re-mobilisé des secteurs de la jeunesse. Les mobilisations et les regroupements effectués depuis cinq ou six ans dans le cadre de l’anti ou de l’alter-mondialisation, notamment le Forum social de Florence de novembre 2002, l’annonçaient. Le travail politique mené sur ce terrain a fécondé la lutte contre la guerre. Aux Etats-Unis des dizaines de milliers de militants et de citoyens actifs ont renoué avec l’action politique, établissant un lien entre l’agression contre l’Irak et les atteintes profondes aux libertés politiques et aux droits individuels du « Patriotic Act » voté par le Congrès après le 11 septembre.

Ils sont encore une infime minorité dans un pays dont les habitants vivent dans l’ignorance et la peur du reste du monde. Composante essentielle, « déterminante en dernière instance » de la lutte contre l’impérialisme, leur croissance dépend beaucoup de l’ampleur et du programme politique des mobilisations ailleurs. Je dirai uniquement comment je vois les choses uniquement comment je vois les choses en Europe.

La mobilisation contre la guerre a été, jusqu’à présent très inégale d’un pays à l’autre. Elle a pourtant commune à tous. Le rôle des partis « ouvriers » traditionnels a été faible ou très faible. A quelques exceptions près la mobilisation ne peut pas être attribuée au seul travail des organisations d’extrême gauche. Les manifestations ont été le fait de citoyens « ordinaires » aidés par des militants souvent non encartés. Le degré inégal de mobilisation traduit plusieurs phénomènes, dans des configurations propres à chaque pays. Fût-ce de façon inconsciente le souvenir collectif du fascisme a joué en Italie et en Espagne et en Grèce celui de l’occupation impérialiste de 1944-48. Un rôle facteur important tient au degré de rupture des salariés et des jeunes avec le système parlementaire oligarchique, donc l’un des éléments est l’état de leurs rapports avec les partis sociaux-démocrates et ex-staliniens exerçant ou ayant exercé le pouvoir en « alternance » avec les partis bourgeois classiques. Ceci s’applique à l’Italie et à l’Espagne, en partie au Royaume Uni. Comment expliquer la faible mobilisation en France ? Pour une part comme un legs direct du vote Chirac du 5 mai 2002, mais aussi parce que l’idéologie de la « République » et le souverainisme, insuffisamment ou pas combattu du tout (cas du PT) par les organisations d’extrême gauche, ont ralenti l’extirpation du virus du colonialisme dans des milieux ouvriers qui sont autrement allés loin dans leur rupture avec la V° république. Dans les pays de l’Est, l’expérience non encore digérée du stalinisme permet au mythe l’impérialisme américain « libérateur » de perdurer, créant un temps de retard dans la prise de conscience de la nature et des enjeux de l’agression contre l’Irak.

Même les observateurs les plus obtus ont noté que si les gouvernements de l’Europe des 15 étalent de profondes divergences, une partie souvent significative des salariés et surtout de larges secteurs de la jeunesse, partagent un même refus de la guerre. Même inégale, la mobilisation contre la guerre est commune à tous les pays. Les Etats-Unis ont porté un coup peut-être définitif à « l’Europe politique ». L’enjeu est de savoir si les salariés et la jeunesse pourront la construire à la place des bourgeoisies. Cela suppose de transférer l’acquis du combat anti-guerre sur le terrain propre de la lutte entre capital et travail. Plus que jamais, les instances de l’Union européenne, notamment la Commission, apparaîtront comme étant les instruments de la mondialisation impérialiste, les interlocuteurs permanents - presque les agents - des Etats-Unis. Il faudrait savoir aider les salariés et la jeunesse à tourner leur indignation et à diriger leur colère contre ces instances. Cette centralisation serait alors le tremplin pour l’élaboration du programme d’une vraie Europe des travailleurs, point d’appui pour la lutte anti-impérialiste partout dans le monde. Mais la condition première de tout cela est l’indépendance politique complète, ce qui suppose le combat contre le réformisme, notamment ses versions nouvelles, et la rupture avec ceux qui relaient les positions de la bourgeoisie « éclairée » chez les salariés et dans la jeunesse.

1 Le Figaro, 13 mars 2003. 2 Voir Hannah Arendt, L’Impérialisme, chapitre V, Seuil, Points Politique, 1982, pages 251 et 286. 3 Ibid, chapitre I, page 43. 4 Ibid, chapitre I, page 29. 5 Ibid, chapitre I, page 32-33. 6 Pour les étapes de cette mutation voir Claude Serfati, La mondialisation armée, le déséquilibre de la terreur, Textuel, La Discorde, 2001, ainsi que les notes qu’il a publiées en 2002 et en 2003 et qui ont été mises sur les sites électronique d’Attac et de A l’Encontre. 7 Le Monde, 22 mars, 2003, page 18.

à paraître dans Carré rouge, Tiré du site de Michel Husson http://hussonet.free.fr/gte.htm