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Thaïlande : Mettre en échec le coup d’État

dimanche 7 décembre 2008

Tiré de Rouge n° 2277, 04/12/2008


Le gouvernement thaïlandais, démocratique­ment élu, apparaît de
plus en plus impuissant à résoudre la profonde crise politique ouverte par la mobilisation d’opposants soutenus par l’armée, le pouvoir judiciaire et la reine.

La crise politique thaïlandaise connaît une accélération, avec le siège du Parlement puis l’occupation des deux aéroports de la capitale par des milliers de protestants de l’Alliance du peuple pour la démocratie (PAD). Le Premier ministre s’est réfugié à 750 kilomètres de la capitale. Le blocage des aéroports met en péril la situation économique du pays, à tel point que des dirigeants économiques ont menacé de cesser de payer leurs impôts.

La crise a commencé, en 2006, lorsque le Premier ministre de l’époque, l’homme d’affaires Thaksin Shinawatra, a vendu son empire industriel à une holding de télécommunications, directement liée à l’État de Singapour. Thaksin fut accusé de vendre le pays, crime majeur dans un pays ultranationaliste. Cela a permis à ses opposants de fédérer les mécontents dans un mouvement afin de le renverser. Dans l’incapacité d’y réussir par les urnes, la situation dégénéra en un coup d’État, le 19 septembre 2006.

Alors même que les provinces les plus fidèles à Thaksin restaient sous le coup de la loi martiale, le Parti du pouvoir populaire (PPP), héritier du parti de Thaksin, remporta haut la main les élections du 23 décembre 2007. Un nouveau gouvernement fut mis en place. La PAD fut réactivée, en mai 2008, pour contrer la volonté du gouvernement d’amender la Constitution. Très vite, la nature profondément antidémocratique de ce mouvement apparut. Parmi ses dirigeants, on trouve des vétérans de la guerre contre l’insurrection communiste des années 1970-1980. On trouve aussi des bureaucrates syndicaux d’entreprises d’État, des intellectuels qui voudraient réformer le système politique qu’ils jugent corrompu, inefficace et non représentatif, et des patrons qui reprochent à Thaksin d’avoir utilisé le pouvoir pour favoriser ses propres intérêts. Tous se mobilisent pour renverser le système démocratique actuel et mettre en place un système élitiste dans lequel seulement 30 % des membres du Parlement seraient élus par le peuple.

Les actions de la PAD regroupent peu de monde, quelques milliers de manifestants, alors même que la majorité des Thaïlandais soutient le gouvernement démocratiquement élu. La PAD compte de puissants alliés. La très réactionnaire reine Sirikit n’a pas caché sa préférence ; l’armée a refusé d’appliquer l’état d’urgence décrété en septembre par le précédent gouvernement et elle refuse d’employer la force contre les manifestants qui, eux, n’hésitent pas à employer des armes à feu. Quant au roi Bhumibol Adulyadej, sur le trône depuis 1946 et très respecté, il s’est pour l’instant refusé à intervenir directement dans la crise actuelle.

Maintenant, les Thaïlandais sont victimes d’un coup d’État silencieux, orchestré non pas par l’armée, mais par le pouvoir judiciaire, considérablement renforcé depuis le putsh de 2006. Reconnus coupables de fraude par la Cour constitutionnelle, le PPP vient d’être dissout et le Premier ministre est inéligible pendant cinq ans. Les forces prodémocratiques et progouvernementales qui se sont réunies en un Front uni pour la démocratie et contre la dictature (UDD) et portent des tee-shirts rouges, symbole traditionnel de la lutte contre la dictature, sont maintenant le seul espoir de sauver la démocratie thaïlandaise. Cette alliance a mobilisé sa base populaire et elle n’entend pas laisser le pouvoir judiciaire donner raison à un mouvement réactionnaire, antidémocratique et minoritaire. Cela montre que la majorité des Thaïlandais n’est pas prête à abandonner les avancées démocratiques de ces dernières années. Il n’en reste pas moins que, en l’absence d’issue politique, la confrontation pourrait dégénérer en une véritable guerre civile, sans qu’un mouvement ouvrier de portée nationale soit en mesure d’offrir une issue positive. ■

Danielle Sabai