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UNION EUROPÉENNE / IRLANDE : La constitution européenne réécrite enterrée ?

vendredi 10 octobre 2008, par john Meehan

tiré d’inprecor juin 2008

John Meehan, membre fondateur de la Campagne contre la Constitution européenne (CAEUC) en République d’Irlande, collabore à la presse de la IVe Internationale.

UNION EUROPÉENNE / IRLANDE : La constitution européenne réécrite enterrée ?

tiré d’inprecor juin 2008
illustration : Fresque républicaine à Derry (Irlande du Nord). Photothèque Rouge/Franck Houlgatte

John Meehan, membre fondateur de la Campagne contre la Constitution européenne (CAEUC) en République d’Irlande, collabore à la presse de la IVe Internationale.

Lors du référendum du 12 juin 2008 les électeurs de la République d’Irlande ont rejeté le Traité de Lisbonne, une version réécrite de la Constitution européenne. Jose Manuel Barroso, président de la Commission européenne, et son gang d’adeptes de la privatisation et d’aventuriers militaires aspirants — une élite de la classe dominante toujours sous le coup du rejet du projet de la Constitution européenne en 2005 par les électeurs de France et des Pays-Bas — se souviendront longtemps de ce vendredi 13, lorsque les résultats du référendum irlandais furent annoncés.

Le « non » l’a remporté avec 862 415 voix (53,4 % des suffrages exprimés) contre 752 451 voix (46,6 %) en faveur du « oui ». La participation fut de 53,1 % : 1 621 037 électeurs ont pris part au référendum.

Formellement le Traité de Lisbonne a été rejeté, il devrait donc être mort et enterré, à l’image du perroquet de Monthy Python. Néanmoins on ne peut exclure des mesures de renaissance à la Dracula. Un Traité ne peut entrer en vigueur que s’il est ratifié par tous les États de l’Union européenne (UE). Pourtant, le Traité de Nice — soit dit en passant, unanimement considéré aujourd’hui comme un mauvais Traité, même si c’est pour des raisons différentes — a pu entrer en vigueur parce que les électeurs irlandais ont été appelés à le voter non pas une fois, mais deux. Comme le nom de New York, qui fut « si bon » qu’il a servi deux fois, pour nommer la ville et la province, les Irlandais ont eu droit à expérimenter par deux fois le Traité de Nice : en 2001 ils rejetèrent « Nice 1 », alors pour ne pas les priver de ce bijou, en 2002 ont leur présenta « Nice 2 ». Et ils finirent par répondre « oui ». Mais cette fois l’organisation d’un second référendum ne sera pas aussi aisée. La classe dominante irlandaise pourra-t-elle prendre le risque de renouveler une telle opération ?

Pour faire adopter le Traité de Nice, le gouvernement irlandais a dû organiser deux référendums. Lors du premier le « non » l’avait emporté, mais le taux de participation était faible : 34,8 %. Les enquêtes réalisées alors indiquaient que bon nombre de ceux qui avaient voté contre le Traité de Nice l’avaient fait pour protester contre le manque d’informations concernant ce traité. Le gouvernement organisa alors un « Forum national pour l’Europe » avec un règlement relativement démocratique, garantissant le même temps de parole aux partisans et aux adversaires de ce Traité. Ainsi le « déficit démocratique » a sans aucun doute favorisé en fin de comptes la victoire du « oui » lors du second référendum où le taux de participation s’était amélioré (49,5 %).

Mais le 12 juin dernier la participation a été encore plus élevée — 53,1 % — ce qui rend plus complexe la répétition de l’opération qui a finalement permis de faire adopter le Traité de Nice.

Écrivant le 14 juin dans le Guardian, le chroniqueur irlandais Fintan O’Toole, un partisan libéral de gauche du Traité de Lisbonne, écrit justement : « Lors du premier référendum concernant le Traité de Nice le taux de participation fut si bas que le gouvernement pouvait sans hésiter demander au peuple de voter une fois encore. Le taux de participation concernant le Traité de Lisbonne a été tellement plus élevé, que répéter une telle opération alimenterait le sentiment que l’on tente d’intimider les électeurs. » Car en 2008 une majorité importante de ceux qui ont participé aux réunions du Forum disait qu’elle voterait « non » et donc cette fois-ci le facteur du « déficit démocratique » a favorisé le « non ».

Comment le Traité de Lisbonne a-t-il perdu pied ?

En janvier 2008 le référendum irlandais semblait n’être qu’une formalité et le succès du Traité de Lisbonne, acquis d’avance. Le sondage réalisé par Red C annonçait que 43 % des Irlandais étaient favorables au Traité, contre 25 %, alors que 32 % ne se prononçaient pas. Cela annonçait une participation assez importante et une victoire du « oui » par 64 % contre seulement 36 %. Au début avril les résultats, toujours favorables, paraissaient plus incertains : 35 % en faveur du « oui » contre 31 % en faveur du « non » — en tenant compte de la marge d’erreur la victoire du « oui » n’était plus certaine.

C’est alors que le premier ministre Bertie Ahern commençait à s’embrouiller dans ses comptes bancaires, prétendant d’abord avoir « oublié » la provenance de grandes quantités de livres sterling, puis racontant qu’il les avait gagnées en pariant dans les courses hippiques en Angleterre… Poursuivi pour corruption depuis deux ans, Ahern ne parvenait pas à justifier devant le Tribunal d’Investigation de la Planification et des Paiements, dirigé par le juge Alan Mahon, les fortes sommes qu’il avait reçues au début des années 1990 des patrons de grandes entreprises et d’un millionnaire, alors qu’il était Ministre des Finances.

Dès avril de cette année Bertie Ahern fut forcé d’annoncer sa démission et de transmettre ses fonctions gouvernementales au chef-adjoint de Fianna Fáil, Brian Cowen. L’annonce de la démission de Betrie Ahern a coïncidé avec une nouvelle hausse des intentions de vote en faveur du Traité. Tout semblait revenir dans les normes officiellement voulues.

Après l’annonce de sa démission — et en prévision de la campagne référendaire — les titres critiquant Bertie Ahern ont disparu de la presse, laissant place durant plus d’un mois à une campagne d’éloges. Le public irlandais se voyait rappeler sans cesse que depuis l’élection d’Ahern au poste de Premier ministre en juin 1997 :

1. Le leader de Fianna Fáil a joué un rôle majeur dans le « processus de paix » qui a mis fin aux « troubles » en Irlande du Nord et permis l’installation d’un gouvernement de « partage de pouvoirs » entre les unionistes et les nationalistes, dirigé par le bouillant pasteur d’extrême droite Ian Paisley (1). Fêté partout dans le monde, Ahern a été invité à faire un discours devant une session commune du Sénat et du Congrès des États-Unis — un honneur que peu de dirigeants ont partagé avec lui —, discours transmis par les médias irlandais et suivi par des kilomètres d’articles élogieux dans la presse irlandaise. Le président Bush remerciait ainsi à peu de frais les gouvernements irlandais dirigés par Fianna Fáil qui ont permis à l’armée américaine d’utiliser l’aéroport Shannon pour le transport des troupes, des armes et des victimes de la torture dans les deux sens entre l’Irak, l’Afghanistan, Guantanamo et d’autres endroits sur le continent américain.

2. La période des gouvernements dirigés par Bertie Ahern a coïncidé avec un boom économique sans précédent dans la République des 26 comtés d’Irlande, appelé les années du « Tigre celtique ».

Cette campagne a permis au gouvernement irlandais de regagner de la popularité. Le nouveau chef du gouvernement, Brian Cowen, en a tiré profit pour lui-même. Et une poussée provisoire en faveur du Traité de Lisbonne a vu le jour dans les sondages, annonçant prématurément le succès du « oui ».

Mais progressivement la campagne pour le « non » prenait de l’ampleur, permettant aux citoyens de comprendre que le Traité de Lisbonne, comme le projet de la Constitution européenne abandonné à la suites des référendums en France et aux Pays-Bas, n’avait d’autre but que de graver dans le marbre la politique néolibérale et les caractère absolutiste des institutions européennes.

L’inquiétude en ce qui concerne la ratification du Traité de Lisbonne réapparut le 25 mai. Le sondage réalisé ce samedi par Red C annonçait un rapport de 5:3 contre le Traité. Mais le rapport des sondeurs restait intitulé « Le camp du “oui” lutte pour une claire supériorité » et affirmait que cette supériorité serait certainement atteinte du fait de la mobilisation des hésitants, encore nombreux.

Puis un clair tournant de l’opinion contre le Traité de Lisbonne a balayé les « oui ». Comment et pourquoi ?

Rétrospectivement, en lisant les rapports des militants du CAEUC sur notre liste e-mail ainsi que les informations publiées sur des cites web tel www.sayno.ie, les signes qui indiquent une victoire du « non » sautent aux yeux. Il y apparaît par exemple qu’à l’issue des meetings organisés en faveur du « oui » la majeure partie des participants interrogés se prononce… en faveur du « non »

Ainsi, le Parti travailliste avait appelé à un meeting le 14 avril au Liberty Hall de Dublin. A la tribune six orateurs, dont des parlementaires irlandais et un élu européen, ont expliqué les raisons pour voter « oui ». Interrogés à la sortie, 70 % des participants (environs 80 présents) se disaient favorables au rejet du Traité de Lisbonne.

Le 15 mai un meeting du CAEUC se déroulait en même temps qu’un débat public organisé par le Comité parlementaire des affaires européennes dans la ville de Limerick. Ce dernier, bénéficiant naturellement de ressources beaucoup plus grandes, avait été bien mieux annoncé. Pourtant la réunion du CAEUC fut plus nombreuse (65 participants contre 30) et surtout, après avoir fini de présenter tous les avantages du Traité de Lisbonne, les parlementaires présents se rendirent compte qu’aucune des 30 personnes présentes n’avait l’intention de voter en sa faveur. Ainsi, les 95 personnes qui à Limerick se sont déplacées dans des réunions concernant le référendum étaient des opposants au Traité, certains même suffisamment convaincus pour aller à un meeting en sa faveur. Les résultats du vote référendaire donnèrent finalement 21 191« non » (54,0 %) contre 18 085 « oui » avec un taux de participation de 51,4 %.

Le 4 juin le Groupe d’action communautaire et ouvrière (CWAG) a organisé un débat contradictoire dans la circonscription centre-sud de Dublin. Joan Collins (CWAG), un conseiller municipal socialiste indépendant, et Brandan Young du CAEUC arguaient en faveur du « non », alors que Charlie Ardagh (Fianna Fáil) et Ruairí McGinley (Fine Gael) représentaient le camp du « oui ». A la fin du débat il a été demandé aux 70 personnes présentes de voter à main levée pour ou contre le Traité et… tous les présents ont levé le bras pour le « non ». Les résultats du référendum dans cette circonscription furent de 25 264 « non » (61,0 %), contre 16 410 « oui », la participation s’établissant à 51,6 % des inscrits.

Un Traité volontairement abscons

La Constitution de l’UE a-t-elle été rejetée par les référendums français et hollandais en 2005 ? La réponse est : oui. Le processus en a-t-il été stoppé pour autant ? La réponse est : non. Le Traité de Lisbonne est l’enfant post-mortem de la Constitution européenne. Il n’en diffère que dans quelques aspects et Berthie Ahern — le premier ministre irlandais de 1997 à mai 2008 — l’a correctement interprété en disant qu’il contient 90 % de la Constitution rejetée. Mais entre les deux il y a une différence fondamentale : seuls les citoyens de la république d’Irlande furent autorisés à voter sa ratification, dans les 26 autres États de l’Union seuls les parlementaires eurent le droit de se prononcer à ce sujet. Barroso and Co. ne voulaient à aucun prix prendre le risque d’un rejet référendaire de leur projet.

Le Traité de Lisbonne est difficile à lire et encore plus difficile à comprendre. Comme l’a très justement formulé un des principaux partisans de ce Traité, le ministre belge des affaires étrangères, Karel De Gucht, « le but du Traité Constitutionnel était d’être lisible ; le but de ce traité est d’être illisible (…) La Constitution était trop claire, alors que ce traité devait être peu clair. C’est un succès. » (2) Le principal auteur du Traité constitutionnel rejeté par les Français et les Hollandais ne disait pas autre chose : « L’opinion publique sera donc amenée à adopter, sans les connaître, des propositions que nous n’osons pas lui présenter directement (…) Toutes les propositions précédentes se trouvent dans le nouveau texte, mais elles y sont cachées et d’une certaine manière, déguisées » (3).

Lorsque j’ai montré de telles citations à un électeur, ce dernier m’a immédiatement demandé si De Gucht était en faveur du « non »… Cela semble en effet raisonnable pour qui n’est pas complètement cynique.

Ces deux citations — et quelques autres provenant des politiciens de haut rang — pouvaient être lues dans une brochure de 32 pages que le CAEUC a distribué à dix mille exemplaires au cours de la campagne. Ils se trouvaient aussi sur le web. Maintes fois les militants du « non » ont popularisé ces citations tout en expliquant les principales dispositions cachées du Traité, en particulier celles qui concernent la privatisation des services publics. Car, autre spécificité, les rédacteurs du Traité de Lisbonne ont eu recours à la « novlangue » orwelienne, et les services publics y apparaissent sous le seul nom de « services d’intérêt économique général ».

Lorsque les défenseurs du « oui » prétendaient défendre la traditionnelle politique de neutralité militaire irlandaise, les militants du CAEUC n’avaient aucun mal à présenter au public les dispositions du Traité qui exigent l’accroissement des dépenses militaires, dispositions qui contrastent avec l’absence de quelques mesures que se soit en ce qui concerne l’accroissement des dépenses publiques en faveur des services de santé… De cette manière une perplexité croissante envahissait ceux qui menaient la campagne en faveur du Traité de Lisbonne.

Le parti Fianna Fáil dispose d’une forte base populaire et se dit fier de son enracinement. Son nouveau premier ministre, Brian Cowen, n’est pas fou. Il a donc d’emblée admis qu’il « n’a pas lu les 440 pages de ce labyrinthe », ni « son ensemble confus de protocoles et d’amendements aux amendements », et a parlé « d’un langage délibérément confus ». De ce fait les militants du « non » pouvaient se permettre de sympathiser avec le dilemme du chef d’État, sachant qu’en fin de comptes, en tentant de préserver sa légitimité « populaire », il leur facilite la tâche. Et un sondage publié le 6 juin indiquait clairement que « la raison la plus citée parmi ceux qui s’apprêtent à voter “non” au référendum, avec 30 % de réponses, est celle de ne pas savoir ce que ce Traité représente » (4).

Les organisations en faveur du « oui », tel Fianna Fáil, employaient des slogans imprécis, du genre « Oui à l’Europe » ou « C’est bon pour l’Irlande » sans discuter le contenu du Traité. Ils le présentaient seulement comme une simplification administrative, réduisant le nombre de Commissaires, accordant des pouvoirs supplémentaires au Parlement européen, permettant à la machine d’être plus efficace avec ses 27 États, mais ils étaient incapables — et pour cause — de dire en quoi ces modifications réduisaient le caractère absolutiste et non démocratique de cette « machine ».

Une campagne orientée

Une semaine avant que les électeurs irlandais soient appelés aux urnes, pour la première fois les sondages d’opinion du 6 juin annonçaient clairement une victoire possible du « non ». Selon ces sondages, 35 % de la population irlandaise avait l’intention de rejeter le Traité, 30 % s’apprêtaient à le ratifier et 35 % autres étaient indécis. En écartant les indécis — ou les abstentionnistes potentiels — on obtenait 54 % en faveur du « non » contre 46 % en faveur du « oui » — une prédiction qui s’est avérée être mortellement précise.

Les partisans du « oui » ont tout fait pour tenter d’inverser le résultat prévu au cours de la dernière semaine de la campagne, mais — comme cela apparaît maintenant clairement — l’oie était déjà cuite.

Le résultat final est remarquable, car le ban et l’arrière-ban des élites dominantes se sont mobilisés en faveur du « oui ». Au sein du Parlement de Dublin (Dáil Éireann) 160 députés ont appelé à voter en faveur du « oui », contre six seulement qui se sont prononcés pour le « non ». Un seul parti représenté au Parlement — le Sinn Féin — avait fait campagne pour le « non ». Les partis de la coalition gouvernementale (Fianna Fáil, le Parti Vert et la Coalition des démocrates pour le progrès) ont été rejoints dans le camp du « oui » par les principaux partis de l’opposition : Fine Gael (droite) et le Labour Party (Parti travailliste, une organisation social-démocrate qui à l’instar du New Labour britannique a adopté le tournant néolibéral de Tony Blair).

Sentant venir le danger, toutes ces organisations, qui nous ont habitué à ne se préoccuper que de leurs propres intérêts et à tirer partie de chaque affaiblissement des concurrents, ont rassemblé leurs forces au cours de la dernière semaine précédant le scrutin. « L’Alliance pour l’Europe », animée par l’ancien dirigeant du Parti travailliste, le député Ruairí Quinn, disposait à elle seule d’un budget de 50 000 euros pour cette campagne. Pour la première fois l’organisation patronale IBEC (Confédération irlandaise des employeurs et hommes d’affaires) s’est directement engagée dans la campagne référendaire en faveur du « oui », avec ses propres affiches et son matériel de publicité.

Par contraste, la principale campagne de gauche — la Campagne contre la Constitution européenne (CAEUC), une coalition de quatorze organisations et de militants indépendants (www.sayno.ie) disposait seulement d’un budget inférieur à 10 000 euros.

A la fin de la campagne, après des mois d’hésitations, l’exécutif de la principale centrale syndicale irlandaise ICTU a appelé à voter « oui ». Mais pour la première fois depuis des années, cette décision a mis à jour des divergences internes : la motion a été adoptée par 14 voix contre 5 et 8 abstentions. Seulement quelques mois plus tôt le « oui » aurait passé sans faire des vagues.

La seconde grande centrale syndicales, UNITE, a appelé à voter « non », de même que le Syndicat des électriciens. La Campagne contre la Constitution européenne avait son siège dans les locaux de UNITE. Deux autres grands syndicats, qui sont fortement présents dans le secteur privé, SIPTU et MANDATE, n’ont pas donné de consignes de vote.

L’orientation néolibérale de l’Union européenne au cours des dernières années à fini par alerter les organisations syndicales. Les récentes décisions de la Cour de justice européenne — les cas Laval et Viking — qui permettent aux employeurs d’embaucher la force du travail au niveau du salaire minimum et détruisent ainsi les conventions collectives négociées au niveau des États, sont conformes aux dispositions du Traité de Lisbonne.

Au cours des derniers jours de la campagne, Cowen et ses alliés ont accusé le camp du « non » de ne pas vouloir discuter le contenu du Traité et de propager des fausses informations, tout en lançant la menace que l’Irlande souffrirait si le « non » l’emportait. C’était une changement fondamental d’une campagne qui, des mois durant, s’était limitée aux éloges du « Tigre celtique irlandais » et des « succès » liés à l’adhésion de l’Irlande à l’UE.

Les partisans du Traité dans les médias — tout particulièrement ceux qui avaient un passé de gauche ou qui soutiennent actuellement le Parti travailliste — ont pour leur part mis en valeur les opposants au Traité liés à l’extrême-droite, tout en tentant de marginaliser le « non » de gauche. Un exemple notoire fut l’histoire, inventée de toute pièce par l’Irish Times, selon laquelle le fasciste français Jean-Marie Le Pen comptait venir en Irlande pour faire campagne en faveur du « non ». Les journalistes de ce quotidien favorables au Traité de Lisbonne ne pourraient trouver quiconque prêt à inviter Le Pen en Irlande et plusieurs animateurs centraux de la campagne du « non » ont indiqué qu’ils seraient dans la rue pour s’opposer à une telle visite. Mais cela n’a pas suffi pour empêcher les médias dominants d’illustrer le camp du « non » au lendemain du référendum par des images de la « Youth Defence », une organisation marginale d’activistes anti-avortement.

Le déséquilibre des informations présent dans toute la campagne a encore servi lors de l’enterrement du Traité. Dans les débats télévisés et tout au long des pages des principaux quotidiens ceux qui ont perdu le référendum occupaient le terrain, discutant entre eux sur ce qui a été « raté » et sur comment « nous » allons pouvoir continuer, s’interrogeant comment le peuple a-t-il pu se tromper ainsi et réfléchissant comment « l’Europe » devait « préparer sa revanche ». Tous ces discours considéraient comme acquis qu’il faut trouver la voie pour que le résultat irlandais rejoigne « la détermination des 26 autres pays » d’adopter le Traité de Lisbonne, en omettant simplement que le seul résultat d’un vote populaire rendait ce Traité légalement et moralement mort, comme les référendums en France et aux Pays-Bas ont enterré le précédent Traité Constitutionnel.

Une coalition gouvernementale affaiblie

Le rejet majoritaire du Traité de Lisbonne constitue un retour à la réalité. La lune de miel du nouveau premier ministre Brian Cowen (Fianna Fáil) est terminée. La coalition gouvernementale est précaire (Fianna Fáil) et vulnérable (Parti Vert). L’ancien chef de Fianna Fáil, Ahern est de nouveau devant le Tribunal Mahon — une affaire comique et tordue comme peut l’être une tromperie intelligente qui en suit d’autres mises à jour par les enquêteurs légaux démêlant les arrangements financiers intentionnellement complexes. Par exemple, une semaine avant le référendum, l’ex-Premier ministre, interrogé en tant que témoin, fut incapable de répondre au rapport des avocats-conseils du Tribunal concernant « 86 versements sur les comptes bancaires de M. Ahern entre 1993 et 1995… pour lesquels il est impossible “à 99,99 %” de déterminer la source » (5). Un total d’au moins 62 000 à 79 000 livres sterling versées en espèces seulement au cours de ces deux années. L’ancien Premier ministre a pour sa part expliqué sans rire qu’il ne disposait pas de compte en banque entre 1987 et 1993 et gardait ses économies dans un coffre. Pris en tenailles entre l’échec référendaire et le procès pour corruption de son principal dirigeant, le parti Fianna Fáil se trouve en danger.

L’autre partenaire de la coalition gouvernementale, le Parti Vert, est lui aussi vulnérable. Une conférence extraordinaire des délégués du Parti Vert s’est prononcée en faveur du Traité de Lisbonne, mais le vote ayant été acquis par une majorité n’atteignant pas les deux tiers, le parti n’a pas pu faire publiquement campagne en faveur de l’un ou de l’autre camp. Les sommets ont été pris de panique. Le ministre Éamonn Ryan à mis en garde contre le « chaos » en cas de rejet du Traité. Un des six députés Verts, Ciarán Cuffe, s’est amèrement plaint que le débat était envahi par des « activistes anti-avortement et des trotskistes » ! Ciarán Cuffe et ses collègues connaissent pourtant parfaitement les militants du « non de gauche » qui ont mené la campagne contre le Traité de Lisbonne, car avant d’intégrer le gouvernement du Fianna Fáil en mai 2007, le Parti Vert était une des composantes de la Campagne contre la Constitution européenne (CAEUC.)

Au cours d’un débat public sur les problèmes du développement et le traité de Lisbonne le sénateur vert Deirdre de Búrca, représentant la campagne pour le « oui », ancien membre de la CAEUC, a déclaré que si son parti n’était pas au gouvernement il aurait mené la campagne contre le Traité de Lisbonne ! Voulant s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une erreur, l’auteur de cet article a demandé au sénateur de confirmer ce qu’il venait de dire et Deirdre l’a répété — mes oreilles entendaient bien ce soir-là ! Cet échange avait eu lieu le mercredi 7 mai (6). De Búrca argumentait aussi en faveur du « oui » au nom de la nécessité de lutter contre le changement climatique, mais un militant en faveur du « non » lui a rappelé que le Traité ne contient que six mots pouvant avoir un rapport avec ce sujet… Quelques semaines plus tard, le leader du Parti Vert et ministre dans le gouvernement actuel, John Gromley, a déclaré que même s’il était dans l’opposition, il recommanderait de voter en faveur du Traité de Lisbonne, mais le mal était fait. Le Parti Vert voudra sans doute rester au gouvernement après les prochaines élections législatives (qui sont programmées pour juin 2012 au plus tard), mais le parti de Gromley aura beaucoup de chances s’il arrive à survivre à cette échéance.

Ajoutons qu’une députée européenne élue sur la liste des Verts, Patricia McKenna, fut une des principales porte-parole du camp du « non ». Lors de la prochaine échéance elle recherchera encore la nomination de ce parti, relançant les débats en son sein, avec d’autant plus de force que le « non » l’a emporté.

La question si le parti de Gromley pourra encore rester en coalition avec Fianna Fáil sera alors ouverte et ce sera un coup de chance pour lui s’il parvient à se maintenir au sein du gouvernement. Mais même si tel est le cas, le destin des Démocrates progressistes (PD) menacera le Parti Vert. Le PD — un parti de la droite néolibérale, disposant d’importants moyens financiers — s’est retrouvé à l’issue des législatives de 2007 avec seulement deux députés, un recul important car il disposait précédemment de huit élus. Son dirigeant, Michael McDowell, n’a pas été réélu et a immédiatement abandonné sa carrière politique. Actuellement le seul ministre de ce parti, Mary Harney, est en charge de la privatisation de la santé et a provoqué des nombreuses manifestations de masse contre sa politique. Ce n’est plus qu’une question de temps pour que le PD soit absorbé par Fianna Fáil, ou par Fine Gael, alors que des fragments pourraient dériver vers le Parti travailliste ou le Parti Vert.

Un espace pour une alternative de gauche

La domination accablante du camp pourtant défait, tant dans le débat national que dans les couloirs des institutions européennes (où les élites de l’UE ne tiennent nullement compte du choix populaire irlandais et font pression sur les élites irlandaises pour que ces dernières « trouvent une solution ») indique que seule la remobilisation des mouvements qui ont imposé le « non de gauche » en France et aux Pays-Bas peut imposer le respect du choix démocratique de la majorité en Irlande. Autrement dit, les « non » populaires français, néerlandais et irlandais doivent être internationalisés.

La discussion au sein du CAEUC comme dans les mouvements des autres pays devrait se concentrer maintenant sur les alternatives au Traité de Lisbonne et au projet de la Constitution européenne, tous deux rejetés par les peuples. Pour notre part, nous avons bien l’intention de leur opposer « l’Europe que nous représentons ».

Cela diffère de la ligne préconisée par Sinn Féin, qui est à la recherche d’un « meilleur accord » qui pourrait être négocié. Les politiciens astucieux tels que Brian Cowan seront en effet heureux d’offrir quelques concessions mineures — par exemple préserver un poste de Commissaire européen pour l’Irlande ou de bricoler quelques veto — si cela permet de préserver la substance néolibérale et absolutiste d’un quelconque nouveau Traité. Ceux qui en doutent au sein du Sinn Féin devraient se souvenir de la trajectoire du Parti vert : dès qu’il est entré dans le gouvernement aux côtés du Fianna Fáil ses anciennes politiques radicales se sont enfuies par la fenêtre. L’opposition bienvenue du Sinn Féin au Traité de Lisbonne, sur une orientation généralement progressiste, se heurte en effet à toute perspective visant à être « disponible pour le gouvernement », une politique qui fut au centre de sa campagne électorale en mai 2007.

La droite qui a appelé à voter « non » peut tenter de présenter une alternative politique lors des élections européennes de juin 2009. Cela rend d’autant plus nécessaire une meilleure coordination du « non de gauche ». La victoire remportée par le « non de gauche », dont l’unité durant la campagne fut réelle, même si elle était loin d’être idéale, remet à l’ordre du jour la question du regroupement de la gauche.

Les principaux concernés par un tel regroupement sont : Le Parti socialiste (7), dont le représentant le plus connu, Joe Higgins, a réalisé un énorme travail durant la campagne référendaire, coopérant très efficacement avec le CAEUC, ce qui ne l’empêchait nullement de promouvoir son parti ; La Coalition le peuple avant le profit, dont la principale composante est le Parti socialiste des travailleurs (8) ; Le Groupe d’action communautaire et ouvrière (CWAG), dont le principal porte-parole est le conseiller municipal socialiste indépendant Joan Collins ; Le syndicat UNITE (9) ; et divers autres militants. Au cours de la campagne référendaire les militants du CAEUC ont travaillé avec les animateurs de la Campagne pour la défense de la Santé, parvenant à persuader ses principaux dirigeants de voter contre le Traité de Lisbonne.

Les élections locales auront lieu en même temps que les élections européennes et tous les secteurs de la « vraie gauche » devront mener la campagne dans les deux élections, car il est impossible d’être visible en se limitant à l’une d’elle. De ce fait les syndicats et les organisations qui (au moins) s’opposent à l’attaque néolibérale contre les services publics, sont en faveur de l’égalité et donc veulent mettre fin à l’interdiction constitutionnelle de l’avortement (qui date de 1983), refusent de manière inconditionnelle toute coalition gouvernementale avec les partis bourgeois comme Fianna Fáil ou Fine Gael, et n’ont d’autre choix s’ils veulent se faire entendre que d’agir ensemble.

Notes

1. Ian Paisley, pasteur et homme politique ultra-unioniste en Irlande du Nord, dirigeant du Parti unioniste démocrate (DUP) a été connu pour son refus de toute négociation avec les indépendantistes irlandais et pour son comportement provocateur contre les catholiques irlandais. Après la victoire du DUP et du Sinn Féin aux élections de l’Assemblée d’Irlande du nord en 2006, il accepte sous la pression britannique de rencontrer le chef du parti nationaliste, Gerry Adams et négocie le 26 mars 2007 la formation d’un gouvernement d’union avec ses anciens ennemis mortels. Selon les termes de l’accord, le 8 mai 2007, il a été nommé Premier Ministre d’Irlande du Nord, son vice-premier ministre étant le Sinn Féiner Martin McGuinness. Le 4 mars 2008 il a présenté sa démission de son poste de président du DUP ainsi que de celui de Premier ministre d’Irlande du Nord.

2. Flanders Info, 23 juin 2007.

3. Sunday Telegraph du 1 juillet 2007.

4. Irish Times du 6 juin 2008.

5. Irish Times du 6 juin 2008.

6. Sur le site web du CAEUC on peut trouver le matériel diffusé à cette occasion ainsi que le rapport de la réunion écrit par Liz Curry.

7. Le Socialist Party (SP), la plus importante organisation de l’extrême gauche irlandaise, fait partie du Comité pour une Internationale ouvrière (CWI). Son dirigeant le plus connu, Joe Higgins, a été député de 1997 à 2007. Ce parti dispose de plusieurs élus municipaux en Irlande.

8. Le Socialist Workers Party (SWP) d’Irlande est l’organisation sœur du SWP britannique et fait partie de la Tendance socialiste internationale (IST).

9. UNITE — the Union (Unité — le syndicat) est un syndicat britannique et irlandais formé le 1 mai 2007 par la fusion d’AMICUS (important syndicat industriel, regroupant à la fois les « cols blancs » et les « cols bleus » dans la métallurgie, l’électricité etc.) et du Syndicat des travailleurs des transports et généraux (TGWU, Transport and General Workers Union). En Grande-Bretagne il s’agit actuellement du plus important des syndicats et c’est le second en Irlande.