La Gauche

Accueil > International > Amérique latine > Venezuela > Un gouvernement comme un autre ?

Un gouvernement comme un autre ?

par Gregory Wilpert

lundi 3 octobre 2005

30 septembre 2005

Introduction

Le Venezuela est un pays complexe qui confond souvent l’observateur non averti. En conséquence, chacun tend à simplifier exagérément la situation, en particulier les médias, que l’on veuille soutenir le gouvernement actuel ou s’y opposer. Il est trop facile de taxer le gouvernement de Chávez de n’être qu’un exemple de plus de caudillisme latino-américain, notamment à cause du passé militaire du président. Et, dans la foulée d’une telle affirmation, on pourrait ajouter, vu son discours et son amitié avec Fidel Castro, qu’il entraîne son pays sur la voie du « castro-communisme » autoritaire (voire totalitaire). Par ailleurs, les observateurs de gauche (s’ils ne sont pas encore vendus à l’argumentaire de l’opposition, comme c’est le cas de certains) tombent trop facilement dans l’autre travers simpliste et affirment que Chávez représente les misérables, les parias de la Terre, une solide victoire des pauvres dans leur lutte perpétuelle contre les riches de ce monde. Les deux points de vue doivent être qualifiés, toutefois, si l’on veut tirer au clair ce qui se passe réellement aujourd’hui au Venezuela.

Dans les pages qui suivent, je tente de donner un sens à certaines évolutions récentes, notamment les causes de l’ascension de Chávez au pouvoir, ce qu’il a réalisé, les raisons de la férocité de l’opposition et pourquoi Chávez a pu se maintenir au pouvoir, en particulier à la lumière du référendum révocatoire [1] qu’il a gagné.

Mon point de vue sur le mouvement de Chávez, connu au Venezuela sous le nom de Projet bolivarien (du nom de Simon Bolívar, héros andin de l’indépendance), est qu’il existe au sein du gouvernement de Chávez un élan fortement progressiste, de redistribution et de démocratie participative. C’est d’ailleurs la raison fondamentale de son récent succès au référendum. Cependant, le style émotif du leadership de Chávez et son culte de la personnalité, ainsi que la résistance externe, menacent de faire dérailler le projet. Pour que le gouvernement de M. Chávez réussisse à mettre en œuvre sa vision démocratique participative de la justice sociale, il devra trouver le moyen de surmonter ces écueils.

Le Venezuela, en bref

S’il n’était qu’une seule chose à savoir sur le Venezuela, ce serait que la production de pétrole y est l’industrie principale. Ce fait à lui seul pourrait expliquer bon nombre de tendances, comportements, patrons sociaux et préférences culturelles dans ce pays. Le pétrole au Venezuela a été découvert assez tôt dans la transition du monde industrialisé vers un système fondé sur l’énergie pétrolière. C’était au début du 20e siècle, bien avant que l’on en trouve au Moyen-Orient. C’est ainsi que le Venezuela devint rapidement le principal pays exportateur de pétrole dans le monde pendant la première moitié du 20e siècle. Toutefois, ce n’est qu’à la moitié des années 70, alors que l’importance du pays en tant qu’exportateur de pétrole avait déjà décliné, que le pétrole a commencé à avoir un impact notable sur les structures sociales et la psyché collective du pays.

Entre 1974 et 1976, l’industrie pétrolière vénézuélienne, jusque-là contrôlée par quelques transnationales, telles Exxon, Mobil, Shell et Chevron, fut peu à peu nationalisée. De plus, facteur important, le choc pétrolier provoqué par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) dans les années 70 quadrupla les prix en très peu de temps. Ce qui entraîna une hausse proportionnelle des revenus de l’État vénézuélien en deux ans à peine. C’est cette affluence de revenus qui allait finir par mettre le pays sans dessus dessous.

On peut retrouver les effets sur le pays de la prééminence relativement soudaine du pétrole dans deux dimensions : l’économique et la culturelle. En termes économiques, la prééminence du pétrole a avant tout causé l’apparition d’un problème appelé « la maladie hollandaise » [2]. Un pays attrape cette maladie économique lorsqu’un produit de base entraîne une hausse de revenus dans un seul secteur de l’économie, sans que cette hausse ne soit correspondue par des revenus plus élevés dans d’autres secteurs. En fait, la hausse de revenus ne fait qu’accroître rapidement la demande de produits importés, puisque la production nationale ne peut satisfaire cette demande suffisamment vite. Cela augmente également la demande de services, que le marché national doit fournir, car les services ne peuvent être importés aussi facilement que les marchandises. Autrement dit, les revenus pétroliers ont entraîné une croissance anormale des services et d’autres produits non commercialisables, tout en décourageant la production nationale de biens commercialisables, tels que les produits industriels et agricoles. Une demande accrue de biens importés et de services nationaux entraîne à son tour une hausse des prix, et ne peut susciter une croissance de la production nationale, car le flux de devises entrant dans l’économie entraîne une inflation généralisée des salaires et des prix.

Les symptômes de la maladie hollandaise dans l’économie vénézuélienne sont d’autant plus reconnaissables que la hausse de la production pétrolière et des revenus pétroliers a été suivie d’une baisse correspondante de la production agricole et de l’industrialisation. Dans les années 1920, la production agricole représentait environ un tiers du PIB du Venezuela. Dans les années 50, elle était tombée à un dixième du PIB. Aujourd’hui, elle n’en représente plus que 6%.

Outre le problème typique de la maladie hollandaise, la hausse soudaine des revenus pétroliers dans les années 70 a suscité de sérieux problèmes dans les politiques fiscales du gouvernement. Ainsi, les nouveaux revenus ont créé l’illusion que les recettes pétrolières pourraient servir à industrialiser le pays par de vastes projets d’infrastructure, à « semer le pétrole », comme avait l’habitude de dire M. Carlos Andrés Pérez, président à l’époque du boom pétrolier. Or, ces recettes pétrolières multipliées par quatre n’ont fait qu’augmenter rapidement les dépenses gouvernementales, qui ont fini par dépasser les montants des nouvelles recettes. Et lorsque les revenus pétroliers ont commencé à baisser, il n’a pas été aussi facile de réduire les dépenses publiques. Sur environ deux décennies (de 1982 à 1998), les prix du brut ont commencé à baisser, de $ 15,93 le baril (en dollars de 1973) en 1982 à $ 3,19 le baril en 1998 [3]. La conséquence en a été que, peu à peu, le gouvernement s’est de plus en plus endetté.

Plusieurs facteurs se sont ainsi combinés au Venezuela dans le courant des vingt dernières années environ, à savoir :

1. Une baisse des revenus pétroliers par habitant (47% de 1963 à 1997)
2. Une population qui a doublé (de 12 millions d’habitants en 1975 à 24 millions en 2000)
3. La « maladie hollandaise » (déclin des secteurs industriel et agricole)
4. Une hausse de l’endettement public (de 9% du PNB en 1970 à 53% en 1994).

Ces quatre facteurs se sont conjugués pour produire des conséquences diverses qui sont très importantes pour comprendre le Venezuela actuel.

Premièrement, baisse des revenus pétroliers par habitant et doublement de la population signifient une redistribution moindre de la richesse minérale du pays. Pendant la présidence de Chávez, le revenu pétrolier moyen par habitant n’a été que de 26% ce qu’il fut à l’époque dorée de la présidence de Carlos Andrés Pérez (1974-1978) [4]. Donc, même si le revenu pétrolier par habitant est resté relativement stable entre 1984 et 1998, la pauvreté a fortement augmenté, passant de 18% de la population en 1980 à plus de 65% en 1996 [5], la progression la plus forte de tous les pays latino-américains pour cette période de 16 ans. Une telle hausse de la pauvreté combinée à la stagnation des revenus par habitant signifie que l’inégalité a énormément augmenté au Venezuela entre 1984 et 1998 [6].

Deuxièmement, le déclin de la production agricole, résultat de la « maladie hollandaise », et la richesse pétrolière perçue ont entraîné un exode rural massif. Les nouveaux habitants des villes ont bien entendu formé le groupe principal des pauvres du pays, vivant dans des barrios de taudis fabriqués sur des terres occupées. Tout qui visite le Venezuela ne peut qu’être impressionné par les collines qui se succèdent, pleines de ces barrios, le long de l’autoroute entre l’aéroport et la capitale.

Troisièmement, la combinaison de la pauvreté croissante et du fort endettement (quoique plus bas que dans d’autres pays latino-américains) a entraîné une succession de crises politiques, avec comme apogée les émeutes et les massacres de 1989 [7], les deux coups d’État manqués de 1992 et l’élection d’un président populiste [8] de gauche en 1998.

Ce ne sont là que certaines des conséquences économiques les plus importantes d’un pays dont l’économie se fonde exclusivement sur le pétrole, avec un système redistribuant la richesse de manière inéquitable et dysfonctionnelle. Toutefois, les recettes pétrolières ont également eu des conséquences sur la culture politique et économique du Venezuela, dont la plus importante est la perception généralisée auprès des Vénézuéliens d’avoir un État « magique » ou omnipotent. En outre, la distribution de la richesse pétrolière dépendant exclusivement de l’État, elle a contribué à nourrir un système rentier, clientéliste et corrompu.

La perception qu’ont les Vénézuéliens d’avoir un État magique est une observation formulée par l’anthropologue Fernando Coronil [9]. Ainsi, le recours aux dépenses publiques, héritage essentiellement de l’école « dépendantiste » de la théorie économique des années 60 et 70, a centré les investissements sur de vastes projets d’infrastructure. Selon Coronil, le résultat de ces politiques a été que :

« ... l’État vénézuélien étonne plus de par les merveilles de son pouvoir que de par le pouvoir de la raison, car la raison elle-même est mise au service du spectacle impressionnant de pouvoir. En fabriquant d’époustouflants projets de développement qui engendrent des phantasmes collectifs de progrès, l’État captive aussi bien son public que ses acteurs. Tel un ‘sorcier magnanime’, l’État tient ses sujets en leur induisant une condition ou un état de réceptivité à ses illusions-un État magique. » [10]

La seconde conséquence culturelle, qui liée à la première, est la combinaison relativement commune (dans les sociétés pétrolières du tiers-monde) d’un système rentier, du clientélisme et de la corruption. Autrement dit, comme presque toute la richesse du Venezuela provient de l’industrie pétrolière, une industrie d’extraction capable de générer d’immenses bénéfices, la meilleure source de richesse pour ceux ne participant pas à cette industrie a été de s’attacher à cette industrie ou, à défaut, à son propriétaire, c’est-à-dire l’État. Bien entendu, si le système rentier consiste à extraire la rente de l’État ou de l’industrie pétrolière, son versant direct est le clientélisme, par lequel les acteurs de l’État « extraient » la loyauté de ceux qui recherchent la rente pétrolière. Dans la pratique, cela a donné un système dans lequel deux partis politiques (Action démocratique et Copei) contrôlaient toute la bureaucratie gouvernementale et gagnaient régulièrement les élections grâce à leurs réseaux clientélistes et aussi par l’exclusion de tout autre parti des revenus pétroliers.

Ce système général limitant l’arène politique aux deux partis dominants a été cimenté par un pacte formel dit « de Punto Fijo ». Dans ce pacte, les deux partis principaux s’accordaient à se partager le butin pétrolier et à exclure activement tout autre acteur, en particulier venant de la gauche, comme les socialistes et les communistes. Avec le temps, le système a dégénéré, du point de vue des citoyens, en un modèle de plus en plus corrompu, entraînant la paupérisation de la population en général. C’est ce qui a permis à Chávez de finalement rompre le pacte.

Les niveaux croissants d’inégalité, les crises économiques périodiques et les niveaux de plus en plus évidents de production ont fini par donner naissance à un système politique plus instable que jamais. Les émeutes anti-FMI (Fonds monétaire international) et les massacres qui ont suivi, en 1989, où la police et l’armée ont tué entrer 300 et 1 000 personnes, puis les deux tentatives de coups d’État de 1992, l’élection en 1993 d’un ex-président inscrit par un nouveau parti, et finalement l’élection en 1998 de Hugo Chávez, ex-putschiste et outsider politique, tous ces éléments sont symptomatiques de la crise politique au Venezuela. Mais si ces événements des années 1990 étaient des symptômes de la même crise, l’élection de Chávez représente l’apogée de cette crise, ainsi qu’un tournant important.

Les évolutions récentes

Le mandat de six ans du président Chávez peut être divisé en trois phases. La première phase commence par son avènement au pouvoir en 1999 et s’étend jusqu’à l’approbation d’une nouvelle Constitution et l’élection de tous les postes publics dans le cadre de cette nouvelle Constitution en 2000. J’appelle cette phase la consolidation du pouvoir de Chávez. La deuxième phase est marquée par l’intensification du conflit entre Chávez et l’opposition, allant de la mi-2001 à la défaite de l’opposition lors du référendum révocatoire de la mi-2004. Enfin, la troisième phase commence par la ratification de Chávez et se prolongera certainement jusqu’à la prochaine élection présidentielle, à la fin 2006, où Chávez peut postuler pour un nouveau mandat de six ans.

Phase 1 : 1999-2000 - Consolidation du pouvoir

Grâce à sa victoire électorale écrasante (avec 56% des voix [11]), soutenue au départ par une vaste proportion de la classe politique et de la classe moyenne, M. Chávez a reçu le mandat de convoquer une assemblée constituante et d’introduire de profonds changements dans le système politique du Venezuela. Chávez se mit immédiatement au travail, organisant un référendum sur la nécessité d’une assemblée constituante. Les électeurs approuvèrent aisément le projet. Un vote fut donc organisé ensuite pour élire les membres de ladite assemblée. De nouveau, Chávez remporta ces élections haut la main, avec une majorité de 95% des membres de la constituante. À la suite d’un processus relativement accéléré de discussion, la nouvelle Constitution fut proposée aux électeurs en décembre 1999 et approuvée par 72% d’entre eux. Dans le cadre de ce nouveau texte fondamental, tous les postes d’élection publique furent renouvelés lors d’élections générales en 2000. Aux élections législatives, la coalition chaviste remporta deux tiers des sièges. Aux élections régionales, les partisans de Chávez gagnaient également la majorité des postes de gouverneurs et de maires. Finalement, Chávez était lui-même réélu par 59% des voix, cette fois-ci pour un mandat de six ans.

À l’époque, la coalition chaviste ne comprenait pas uniquement le propre parti de Chávez, le Mouvement pour la Ve République (MVR), mais aussi le Mouvement vers le socialisme (MAS), Patrie pour tous (PPT), le Parti communiste du Venezuela (PCV), Drapeau rouge (BR) et quelques autres partis plus petits. À la fin 2000, Chávez était donc à l’apogée de son pouvoir, avec pour lui une nouvelle Constitution, une majorité à l’Assemblée législative et ses propres partisans nommés aux postes de Procureur général ou membres de la Cour suprême.

En 2000, le pays se relevait aussi d’une récession, en grande partie grâce aux efforts de Chávez pour ramener la discipline des quotas de production au sein de l’OPEP et convaincre les producteurs non membres de l’OPEP de restreindre leur propre production. Dès lors, les prix du pétrole commencèrent à monter à nouveau, ce qui eut un effet positif immédiat sur l’économie vénézuélienne. Rien ne semblait pouvoir arrêter Chávez.

Phase 2 : 2001-2004 - Intensification du conflit (coup d’État, lockout pétrolier et référendum)

Cependant, les principaux aspects du programme de Chávez -redistribuer la richesse du pays, inclure la population marginalisée et mettre en place une économie alternative au néolibéralisme- devaient encore être appliqués. Si, dans un sens, l’outil principal de la mise en œuvre de ce programme reste la Constitution, ses détails devaient encore être précisés. Un des premiers points à l’agenda législatif fut donc de passer une loi « de pouvoirs spéciaux » permettant au président d’émettre des décrets dans différents domaines préétablis. Ce genre de loi avait déjà été utilisé par des présidents antérieurs, comme par exemple Carlos Andrés Pérez.

Les « pouvoirs spéciaux » devaient prendre fin en novembre 2001. Juste avant, le président Chávez présenta et signa 49 décrets-lois. Ces décrets lui permettaient de restructurer l’industrie pétrolière, d’obliger les banques à consacrer une portion de leurs fonds à des micro-crédits et à l’agriculture, de repousser les grandes sociétés de pêche plus loin en mer, pour permettre ainsi aux petit pêcheurs de travailler, et de menacer les grands propriétaires terriens d’une réforme agraire, entre autres choses.

Le tollé contre ces décrets-lois fut immédiat. Les premiers à crier au scandale furent les membres de Fedecámaras, la fédération patronale la plus importante du pays, qui regroupe la plupart des grandes entreprises. Leur plainte principale était que les décrets-lois étaient anti-entreprise, allaient à l’encontre des droits à la propriété privée et avaient été approuvés sans consultation, ni de Fedecámaras, ni de toute autre personne en-dehors des milieux gouvernementaux. Le syndicat principal du pays, la Confédération de travailleurs du Venezuela (CTV), se joignit rapidement aux protestations. Ironiquement, son principal argument contre les décrets était qu’ils mettaient en danger la communauté patronale du pays et, partant, les travailleurs vénézuéliens. Mais la raison la plus probable de ce soutien de la CTV à la fédération patronale est que la CTV venait juste de livrer bataille avec le gouvernement pour le contrôle de l’organisation. Un mois auparavant, en effet, le gouvernement de Chávez avait obligé les dirigeants de la CTV à se soumettre à un vote de la base, vote que la vieille garde syndicale avait gagné malgré les accusations de fraude par le gouvernement, lequel ne reconnaît toujours par ces dirigeants aujourd’hui.

Conséquence de cette véhémente opposition de la CTV et de Fedecámaras au gouvernement : les deux organisations convoquèrent une « grève générale » pour le 10 décembre 2001. La grève ne fut qu’un succès modéré, mais les médias et le lockout patronal d’un jour dans le secteur privé donnèrent à la « grève » un effet très visible.

Mais les 49 décrets-lois ne furent pas les seuls à jeter de l’huile sur le feu du conflit vénézuélien. Un autre facteur crucial a été le ralentissement économique soudain, à la suite des attaques terroristes du 11 septembre aux États-Unis. Ces attentats déclenchèrent une récession mondiale et, partant, une baisse des prix du pétrole. Ce double impact (baisse des prix du pétrole et ralentissement économique) obligea le gouvernement à ajuster son budget et à réduire les dépenses d’au moins 10% dans tous les secteurs. Les effets furent immédiatement visibles, avec un chômage reprenant son ascension après une baisse constante en 2000 et 2001.

Entre-temps, l’escalade verbale entre Chávez et ses opposants atteignait de nouveaux sommets. La récession économique, les 49 décrets-lois et le discours acerbe de Chávez contre « l’opposition rachitique » et « l’oligarchie rance », tout cela a donné à l’opposition une occasion assez facile de faire baisser la popularité de Chávez, avec aussi l’aide substantielle des médias privés. Les sondages d’opinion -qui peuvent montrer certaines tendances, mais ne sont pas nécessairement fiables car il est peu probable qu’ils soient menés dans les quartiers pauvres- indiquaient que la popularité de Chávez était tombée de 60-70% à 30-40% entre juin 2001 et janvier 2002.

Tels furent les détonateurs permettant à l’opposition de croire qu’elle pouvait vaincre Chávez avant la fin de son mandat présidentiel. Trois tentatives concrètes ont eu lieu entre janvier 2002 et août 2004. La première tentative fut le putsch d’avril 2002 [12], apparemment suscité par la résistance des hauts cadres de l’industrie pétrolière aux efforts de Chávez de prendre le contrôle de l’industrie pétrolière publique. Mais dans ce putsch, un facteur crucial fut le mécontentement d’un secteur des forces armées qui, pour toute une série de raisons (tenant aussi bien de l’idéologie que de l’opportunisme), pensait qu’il pouvait et devait renverser Chávez. L’échec du putsch est emblématique de tous les échecs de l’opposition à démettre Chávez de la présidence. En effet, l’opposition a systématiquement sous-estimé la popularité du président, préférant croire en l’affirmation constante des médias selon laquelle le pouvoir de Chávez ne pend qu’à un fil.

Après une période de calme incertain, l’opposition pensa à nouveau qu’elle pouvait se défaire de Chávez. Cette fois en organisant une fermeture indéterminée de l’importante industrie pétrolière, en décembre 2002. Même si l’opposition a qualifié ce mouvement de « grève générale », il s’agissait en fait d’une combinaison de lockout patronal, grève des employés administratifs et sabotage généralisé de l’industrie pétrolière. Par ailleurs, ce sont principalement les établissements de franchises étasuniennes de fast-food et les centres commerciaux les plus huppés qui fermèrent leurs portes pendant deux mois. Le reste du pays a continué de fonctionner plus ou moins normalement pendant tout ce temps, sauf pour les pénuries de produits alimentaires et d’essence dans tout le pays, notamment parce que nombre de centres de distribution étaient fermés. Mais à la fin, la grève fut vaincue, une fois encore parce que l’opposition avait sous-estimé le soutien populaire de Chávez. Ainsi, alors que plus de la moitié du personnel de la société pétrolière finit par être licenciée pour avoir abandonné son poste, le gouvernement réussit ni plus ni moins qu’à relancer les activités de la société, grâce à des travailleurs retraités, des sous-traitants étrangers et les forces armées. Selon les chiffres du gouvernement, l’industrie fonctionne à nouveau normalement (depuis septembre 2004), produisant plus de 3,1 millions de barils par jour. De son côté, toutefois, l’opposition continue de clamer que la production ne dépasse pas les 2,6 millions de barils par jour depuis la fin de la grève.

La troisième, et probablement dernière tentative de renverser Chávez pendant son mandat actuel fut le référendum révocatoire d’août 2004. Après ses défaites dans deux tentatives illégales, l’opposition fut forcée de suivre la seule voie démocratique et constitutionnelle pour se débarrasser de Chávez. Après le lockout pétrolier, le 2 février 2003, l’opposition avait commencé à organiser une grande variété de référendums contre Chávez. Ces tentatives, toutefois, furent rejetées par la Cour suprême ou abandonnées par l’opposition elle-même, surtout à cause de la manière erronée de formuler les pétitions de référendums, ou à cause du caractère intemporel de la collecte des signatures [13]. L’accord selon lequel la crise politique du Venezuela devait être résolue en suivant une voie strictement constitutionnelle fut formalisé dans un document signé entre l’opposition et gouvernement, sous les auspices de l’Organisation des États américains et le Centre Carter en mai 2003.

Bien des discussions politiques suivirent, notamment parce qu’aucun Conseil national électoral (CNE) ou de loi régissant les référendums révocatoires n’était en place lorsque le président Chávez arriva à la moitié de son mandat le 19 août 2003. Finalement, une fois que le CNE fut installé et la réglementation des référendums révocatoires adoptée, les forces de l’opposition et du gouvernement organisèrent leurs collectes de signature : l’opposition pour un référendum contre le président Chávez et des législateurs chavistes, et les partisans de Chávez contre les députés d’opposition. Les collectes eurent lieu à la fin novembre et au début décembre 2003. Les deux camps chantèrent victoire. Cependant, après un long processus de vérification des signatures et plusieurs recours auprès de la Cour suprême, le CNE décréta que près d’un million de signatures, sur les 3,1 millions présentées par l’opposition, devaient être certifiées par les signataires. La raison en était que les données personnelles sur les feuilles de 10 signatures semblaient être rédigées par la même main, ce qui laissait supposer qu’une seule personne avait signé pour dix.

Finalement, après que les signataires aient certifié leurs signatures, un nombre suffisant de signatures fut validé pour convoquer le référendum révocatoire contre le président Chávez. Quelque 2,5 millions d’entre elles furent ainsi validées, à peine plus que les 2,4 millions requises (20% de l’électorat). Les pétitions pour les référendums révocatoires à l’encontre des députés ne connurent pas le même succès, toutefois. Seuls neuf législateurs d’opposition auraient à se soumettre à de tels référendums, sur les 36 pétitions présentées. Et aucune pétition à l’encontre des députés chavistes n’eut de succès non plus.

Phase 3 : 2004-2006 ? - Victoire au référendum et approfondissement du processus

Enfin, le 15 août, le référendum contre le président Chávez eut bel et bien lieu. Près d’un an après que l’opposition ait lancé sa campagne pour le référendum et à peine quatre jours avant le délai imposé par la constitution (le 19 août) pour que le vice-président assume le reste du mandat présidentiel si celui-ci était révoqué. La campagne menant au référendum fut marquée par un grand contraste : une inactivité presque totale du côté opposition, face à une campagne omniprésente de la part de Chávez et ses partisans. Les sondages montraient que Chávez gagnait sans relâche sur l’opposition. Une semaine avant le référendum, la plupart des sondages publiés (beaucoup de sondages commandés par l’opposition ne le furent pas car leurs résultats étaient trop embarrassants) indiquait que Chávez l’emporterait par une marge de 11% à 25%. Toutefois, les deux camps réussirent à mobiliser des masses impressionnantes de partisans lors de leurs meetings finaux, rassemblant chacun des centaines de milliers de manifestants.

Le jour du référendum, les deux camps firent tout pour que chacun aille voter. Conséquence : dès trois heures du matin, les électeurs commençaient à faire la queue aux portes des centres électoraux censés ouvrir à six heures. Cependant, en raison principalement de problèmes techniques et logistiques, nombreux sont ceux qui n’ouvrirent pas avant dix heures du matin. Partout dans le pays, que ce soit dans les barrios pauvres ou dans les quartiers chics et de la classe moyenne, les queues se firent interminables, exigeant jusqu’à dix heures d’attente. L’horaire a dû être prolongé à plusieurs reprises et certains centres électoraux ne purent fermer avant trois heures du matin le lendemain, le CNE ayant décrété qu’ils devaient rester ouverts tant que des électeurs attendaient. Mais l’un dans l’autre, malgré l’attente, le référendum s’est déroulé sans anicroche.

Le seul bémol de la journée fut la menace de l’opposition de publier ses sondages à la sortie des urnes avant la fin de la journée électorale. Si elle ne mit pas directement et officiellement sa menace à exécution, elle fit courir des rumeurs et eut recours à la firme étasunienne de sondages « Penn, Shoen & Berland ». Cette firme viola la loi vénézuélienne en publiant divers communiqués aux États-Unis, selon lesquels l’opposition gagnerait le référendum avec 59% des voix. Plus tard, ces communiqués constitueraient l’une des principales « preuves » de l’opposition pour démontrer la fraude électorale.

Le 16 août, peu après quatre heures du matin, le président du CNE, Francisco Carrasquero, annonçait les premiers résultats préliminaires, donnant Chávez gagnant à 58% contre 42% [14]. Immédiatement après cette annonce, les dirigeants de l’opposition tenaient une conférence de presse dans laquelle ils dénonçaient sans ambages qu’une fraude avait été perpétrée, ne donnant d’autre preuve à leur accusation que leur seule conviction.

Ce jour-là, le pays entier attendit, anxieux, la réaction des observateurs internationaux face à ces résultats officiels. Soutiendraient-ils la décision du CNE ou se rangeraient-ils aux côtés de l’opposition ? Dans l’après-midi du 16 août, finalement, le couperet tombait : les observateurs internationaux étaient d’accord avec le CNE ; Chávez avait gagné le référendum. Comme il fallait s’y attendre, les chavistes célébrèrent l’événement par des caravanes de voitures et des rassemblements dans les barrios, tandis que les opposants se montraient ulcérés. Ils ne pouvaient croire que leurs sondages à la sortie des urnes, ainsi que leur conviction que Chávez était impopulaire, étaient aussi erronés.

Dans un discours de victoire conciliateur, Chávez déclara que les Vénézuéliens qui avaient voté « oui » (pour sa révocation) « ne devaient se sentir nullement défaits ». Et d’ajouter : « Il est faux que nous avons un projet de pays qui les exclut ». Il demanda à l’opposition « de nous rejoindre dans l’unité nationale, l’union de tous les Vénézuéliens, pour faire de la Cinquième République une réalité, pour faire de ce projet consacré dans la Constitution bolivarienne une réalité ». Il annonça alors le lancement d’une nouvelle phase dans son gouvernement : « À partir d’aujourd’hui et jusqu’en décembre 2006, c’est une nouvelle étape de la révolution bolivarienne qui commence, qui donnera continuité aux missions sociales, à la lutte contre l’injustice, l’exclusion et la pauvreté. Je vous invite tous, y compris l’opposition, à vous unir pour faire du Venezuela un pays de justice, un État de droit doté de justice sociale ».

Si beaucoup de dirigeants de l’opposition continuent de clamer qu’ils ont été victimes de fraude électorale, pour le reste du pays, y compris d’importants secteurs opposants tels que les chambres de commerce et les mass médias privés, la vie continue. Sans aucun début de preuve de fraude électorale, et avec à peine leurs sondages douteux en main, les dirigeants d’opposition qui continuent de crier à la fraude risquent de paraître incohérents. Des fractures se firent rapidement sentir au sein de la coalition opposante, la Coordination démocratique (CD). Seuls les petits partis n’ayant rien grand-chose à perdre en boycottant toute élection future, comme Alianza Bravo Pueblo (« L’Alliance du bon peuple ») ou La Causa R (« La Cause radicale ») ont opté pour la ligne dure et crient encore à la fraude. Mais ceux qui risquaient de perdre du terrain aux élections régionales (pour élire les gouverneurs d’état, les maires et les conseils municipaux) tentèrent de trouver un équilibre entre les accusations de fraude et la volonté de participer aux élections du 31 octobre.

Acción Democrática -le parti ayant gouverné le pays le plus longtemps et qui reste aujourd’hui le plus important parti d’opposition- ne paraissait même pas s’intéresser au référendum, probablement parce qu’il voudrait nommer en son sein tout successeur potentiel de Chávez, mais n’a actuellement personne pour prendre ce rôle. Dès lors, les membres de AD préfèreraient certainement voir Chávez terminer son mandat, de sorte à disposer de suffisamment de temps pour trouver un candidat pouvant s’opposer à Chávez en 2006. D’ailleurs, pendant la campagne bâclée du référendum, AD n’a pour ainsi dire rien fait pour promouvoir le « oui ».

Pourquoi cette victoire de Chávez ?

Outre les divisions internes dans le camp opposant et son incapacité à monter une campagne cohérente contre Chávez, les résultats reflètent aussi certains facteurs propres à Chávez et à ses partisans. Tout d’abord, s’il y a bien quelque chose en quoi Chávez excelle, c’est bien de faire campagne. D’innombrables meetings ont été organisés dans tout le pays, avec Chávez comme orateur principal à chaque occasion. Et chaque fois que Chávez apparaît en public, les foules sont énormes. L’un des derniers meetings de la campagne, sur le plus grand boulevard de Caracas, a rassemblé de 300 000 à 500 000 chavistes.

Lorsqu’il s’agissait de décider si la campagne serait en faveur d’un « oui » ou d’un « non », Chávez et ses partisans ont dit préférer que l’opposition maintienne sa campagne pour le « oui », qu’elle menait depuis longtemps, tandis qu’ils feraient campagne pour un « non » (c’est-à-dire « la NON révocation du président », au lieu de « OUI, le président reste »). Ce choix fut d’une certaine manière un trait de génie. On pense généralement qu’une campagne pour un « oui » est plus facile, car les gens sont par nature plus enclins à être positifs ou agréables. Voter pour un « oui » donnerait donc un léger avantage psychologique. Cependant, avec leur campagne pour un « non », les forces chavistes se retrouvaient dans une position où ils pouvaient dire clairement contre quoi ils votaient, ce qui est toujours bien plus facile que de dire en faveur de quoi on vote. La campagne pour le « non » reposait donc sur des slogans tels que « NON au passé », « NON à la privatisation de PDVSA ! » (la société pétrolière publique), « NON à leur retour ! » (de l’ancienne élite), « NON au démantèlement des missions ! », etc. Tous ces slogans reflètent des revendications très claires.

En face, l’opposition avait beaucoup plus de difficultés avec sa campagne pour le « oui », car elle devait dire à quoi elle disait oui -pas facile pour une opposition très fragmentée. La campagne était basée sur des termes évoquant vaguement de bons sentiments, comme « OUI » à la paix, à l’unité, au travail, à la sécurité -ce que tout le monde veut, bien entendu, y compris les chavistes, et qui n’est donc pas particulièrement distinctif. La seule grosse activité de campagne organisée par l’opposition fut une manifestation suivie d’un meeting sur la principale autoroute de la capitale et qui, à l’instar du meeting chaviste, a rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes.

Mais les points forts et les points faibles relatifs de la campagne pour le référendum n’ont pas tant d’importance que les changements qui ont eu lieu au Venezuela ces quelques dernières années. Ainsi, s’il y a bel et bien eu de sérieux problèmes, dont une chute énorme du PIB de près de 20% en deux ans, les Vénézuéliens ayant voté pour Chávez tendaient à blâmer l’opposition de cette récession. De plus, si les pauvres ont bien vu leurs revenus se réduire pendant ces deux années, de nombreux indicateurs suggèrent que leur situation s’améliorait.

Tout d’abord, de nombreux habitants des barrios affirment que leur sentiment d’espoir et leurs chances d’être pris en compte par le gouvernement ont considérablement augmenté. Cet espoir, dans une large mesure, est né du programme de réforme urbaine de la propriété des terres, qui donne aux gens la sensation d’avoir une certaine sécurité financière et la reconnaissance des investissements qu’ils ont effectués dans leur communauté et leur habitation. Près de la moitié de la population vénézuélienne (24 millions) a pu bénéficier d’un tel programme. D’autres sources d’espoirs n’ont pu se mettre en place que l’an dernier, avec l’introduction de nombreux programme sociaux novateurs, appelés « missions », qui fournissent aux pauvres des soins de santé communautaires, des services d’alphabétisation et d’éducation des adultes, des supermarchés subventionnés, des formations professionnelles et des bourses d’études supérieures.

Les signes que ces programmes ont un impact certain se trouvent dans les sondages, qui leur donnent un soutien de plus de 60% de la population (principalement les pauvres). Mais il y a aussi de nombreux indicateurs du niveau de vie, comme la mortalité infantile (qui est tombée de 18,8 ‰ en 1998 à 17,2 ‰ en 2002) ou l’espérance de vie (passée de 72,8 ans à 73,7 ans dans la même période) [15]. Si l’on tient compte du fait que l’année 2002 a été marquée par la pire crise qu’ait connue la présidence de Chávez, on peut s’attendre à ce que ces indicateurs s’améliorent encore davantage pour 2004.

Un autre indicateur très intéressant est celui du « Latinbarometer » [16], étude annuelle menée avec l’appui de la Banque interaméricaine de développement, la Banque mondiale et plusieurs gouvernements latino-américains. Selon cette étude, le soutien à la démocratie soit a diminué, soit est resté le même dans presque tous les pays d’Amérique latine. Le seul pays où il y a eu une augmentation significative du soutien de la population à la démocratie est le Venezuela, qui occupe ainsi la deuxième place dans la région, avec un soutien de 74%. Un soutien qui, pendant la présidence de Chávez uniquement, a augmenté de 14%, c’est-à-dire près de quatre fois plus qu’au Honduras, deuxième pays ayant connu la plus forte augmentation (4%) du soutien de la population à la démocratie pendant la même période.

Certes, une telle augmentation peut être attribuée à toute une série de facteurs et ne reflète pas nécessairement le degré de contentement des Vénézuéliens vis-à-vis de leur démocratie. Toutefois, les analystes de Latinbarometer font le commentaire suivant : « La preuve de la transformation de la culture politique vénézuélienne que le gouvernement de M. Chávez a suscitée réside dans le fait que le Venezuela est le pays d’Amérique latine où il y a le moins de gens qui pensent que le pays est gouverné pour une minorité et où le plus de gens estiment que le pays est gouverné pour le bien du peuple ». Ainsi, 51% de la population vénézuélienne pense que le pays est gouverné pour servir les intérêts des plus puissants. Mais au Pérou, cette proportion atteint 85%.

Par ailleurs, en matière de satisfaction vis-à-vis de la démocratie, le Venezuela n’arrive qu’après l’Uruguay et le Costa Rica, 42% des Vénézuéliens s’estimant satisfaits de leur démocratie, contre 45% d’Uruguayens et 48% de Costaricains. De plus, le Venezuela a connu la plus forte augmentation de satisfaction envers la démocratie pendant la présidence de Chávez, passant de 35% à 42% en cinq ans.

Qu’est-ce qui a suscité cette plus grande satisfaction des Vénézuéliens envers leur démocratie et leur soutien accru à ce système politique ? La réponse à cette question a plus que certainement à voir avec les politiques du gouvernement de Chávez de promouvoir la « démocratie participative », qui ont permis à nombre de citoyens, mais surtout les pauvres, de se sentir plus que jamais auparavant inclus dans la démocratie. Autrement dit, et contrairement aux affirmations de l’opposition, le gouvernement de Chávez a en réalité multiplié les possibilités de participer à la démocratie, par la nouvelle Constitution de 1999. Par exemple, en plus d’une grande variété de référendums, la société civile se voit attribuer un rôle important dans la nomination de juges et de divers fonctionnaires publics. Les assemblées locales de citoyens jouissent d’un statut constitutionnel et peuvent donc obliger les fonctionnaires locaux à rendre des comptes. Les conseils locaux de planification jouent aussi un rôle important dans la gouvernance locale, sur la base du modèle que l’on retrouve à Porto Alegre, Brésil. Ces mesures, et d’autres, donnent au Vénézuélien ordinaire un sens accru de participation dans son gouvernement.

Dans le cas du référendum, ce plus grand sens de participation signifie que les pauvres sont allés voter en beaucoup plus grand nombre que jamais. Et les électeurs d’opposition pensaient eux aussi qu’il y avait beaucoup en jeu, nombreux étant ceux qui étaient convaincus que Chávez menait le pays vers le « castro-communisme ». La conséquence en fut une participation massive le jour du référendum. Statistiquement parlant, cette participation de 70% de l’électorat n’a peut-être pas atteint des records historiques, en termes de pourcentage des électeurs inscrits et allant voter. Toutefois, il faut garder à l’esprit que le pourcentage d’électeurs inscrits au registre électoral a bel et bien atteint un record historique, avec 53% de la population totale du pays (ou environ 87% de la population en âge de voter). Comparée à la dernière élection présidentielle (où 6,3 millions de Vénézuéliens ont voté), la participation en chiffres a donc augmenté de 55%, avec 9,8 millions d’électeurs ayant voté. Et ce, en quatre ans à peine.

En conséquence, les longues files d’électeurs en ce dimanche 15 août faisaient déborder la capacité des centres électoraux, provoquant des attentes de plus de dix heures. Les statistiques quant à la participation des électeurs par groupe démographique ne sont pas encore disponibles. Toutefois, il est presque certain que c’est dans les barrios, les quartiers pauvres du pays, qu’aura eu lieu la plus forte hausse de participation électorale. Historiquement, comme dans presque toutes les démocraties de la planète, la participation électorale est étroitement liée aux niveaux d’instruction et de revenus. Ainsi, les membres des classes plus aisées et plus instruites votent beaucoup plus que les groupes les plus pauvres. Toutefois, les pauvres du Venezuela savaient que cette fois, l’enjeu était de taille et beaucoup d’entre eux ont dit aller voter pour la première fois dans leur vie. Autrement dit, ils n’avaient même pas voté lorsque Chávez fut élu pour la première fois en 1998, ou réélu en 2000 [17].

Politique révolutionnaire ?

Comme Chávez avait une énorme popularité parmi les classes moyennes lors de sa première élection en 1998, puis à sa réélection en 2000, et que la plupart de son électorat, pendant ces années-là, provenait des classes moyennes, on peut affirmer que Chávez a été élu principalement par les classes moyennes. À partir de 2004, cependant, ce soutien change totalement de groupe social et provient des pauvres. Son mandat présidentiel, le 15 août, est donc réaffirmé par les pauvres, qui constituent une majorité écrasante de la population du pays (entre 65% et 76%, selon les études), et non plus par les classes moyennes.

Mais que voient donc les Vénézuéliens pauvres en Chávez ? Qu’a-t-il fait pour se gagner leur soutien si enthousiaste ? Et qu’est-ce donc réellement que ce projet bolivarien ? Sur le plan idéologique et, dans une moindre mesure, dans la pratique, la Révolution bolivarienne tourne autour de quatre axes essentiels : elle est redistributive, anti-néolibérale, participative et inclusive.

Premièrement, elle est redistributive : le gouvernement est devenu un instrument de redistribution de la richesse pétrolière du pays parmi les pauvres, principalement sous la forme d’un large éventail de programme sociaux, mentionnés plus haut, et de réformes de la terre rurale et urbaine.

Deuxièmement, le projet bolivarien est anti-néolibéral. Cela signifie que les politiques économiques s’opposent aux dogmes du libre-échange, de la privatisation, de l’austérité des dépenses publiques et de la déréglementation, dogmes qui tous tendent à favoriser les grosses entreprises au détriment des citoyens ordinaires. Les politiques économiques du gouvernement de Chávez se centrent sur le « développement endogène », c’est-à-dire un développement qui vise à diversifier l’économie nationale, notamment par un soutien aux petites entreprises et aux coopératives. De plus, dans ce concept de développement endogène, l’accent est placé sur l’éducation des pauvres. Autre aspect de cet anti-néolibéralisme : l’intégration politique et économique de l’Amérique latine [18], afin que le Sud soit mieux préparé pour confronter le Nord sur les terrains économique et politique. La poursuite de l’intégration latino-américaine est également marquée par une forte opposition à la politique extérieure étasunienne, et ces deux éléments sont d’ailleurs une source continuelle d’exaspération pour l’administration Bush [19].

Troisièmement, le projet bolivarien insiste sur la démocratie participative, en plus de la démocratie représentative traditionnelle. L’élément participatif du projet bolivarien prend de multiples formes, depuis la clause constitutionnelle sur les référendums jusqu’aux différents mécanismes de participation citoyenne dans la nomination de fonctionnaires publics tels que les juges, en passant par une plus grande démocratie locale, ou encore les conseils locaux de planification, où les citoyens ordinaires sont parties prenantes de la gouvernance locale et de sa supervision.

Quatrièmement, le projet de Chávez favorise l’inclusion de ceux qui, traditionnellement, ont toujours été exclus, comme les pauvres, les indigènes, les Vénézuéliens de descendance africaine, et les femmes. Les mesures d’inclusion de ces groupes comprennent les programmes de redistribution déjà cités, combinés à des modalités de discrimination positive. Cela permet aux pauvres, aux femmes et aux indigènes du Venezuela de bénéficier d’un traitement préférentiel dans le cadre des programmes de micro-crédit, de logement ou d’éducation.

Enfin, et ceci tient plus de la nécessité que de l’idéologie, le mouvement chaviste a pris conscience que ces différentes orientations idéologiques peuvent être mieux mises en œuvre si l’État est libre de corruption et d’inefficacité. De fait, si la lutte contre la corruption constituait l’un des principaux objectifs du gouvernement de Chávez à son accession au pouvoir, cet aspect n’a que récemment fait l’objet d’un regain d’attention.

Défis et obstacles

La mise en œuvre du projet bolivarien, cependant, est loin d’être parfaite. Cela est dû, dans une grande mesure, à de sérieux obstacles internes et externes que doit affronter le projet au quotidien. Parmi les obstacles internes figurent les tendances au culte de la personnalité et une culture groupale. Et au nombre des obstacles externes, on retrouve les intérêts du capital national et international, ainsi que les ambitions impériales du gouvernement des États-unis.

Obstacles internes : I. Le culte de la personnalité

Le projet bolivarien et en général la gauche vénézuélienne ne seraient nulle part à l’heure actuelle sans la figure de Hugo Chávez. C’est presque exclusivement grâce à lui que la gauche fragmentée du Venezuela a pu s’unir en un seul mouvement, derrière un seul leader. La raison pour laquelle Chávez y est parvenu tient directement, et plus que toute autre chose, de sa personnalité charismatique et vigoureuse. Les gens disent qu’en sa présence, Chávez leur inspire des sentiments forts de confiance et de rapport personnel avec lui. Leader de grandes mobilisations, Chávez est capable, pendant ses discours, d’électriser et de fasciner son public pendant des heures. Tout le monde n’est bien entendu pas impacté par sa personnalité, mais il est juste d’affirmer que ses partisans le sont dans leur grande majorité. Aucune autre figure politique dans le passé récent du Venezuela n’a pu communiquer avec les Vénézuéliens à un niveau émotionnel aussi intense que Chávez.

À ce leadership de Chávez, il existe toutefois deux risques. Tout d’abord, tout comme il suscite le dévouement de ses partisans, il s’aliène aussi une grande partie de la société vénézuélienne. Si les pauvres du Venezuela s’identifient avec son franc parler populaire, les Vénézuéliens des classes moyennes et aisées estiment que cette manière de s’exprimer n’est pas digne d’un président. Dès lors, autant Chávez inspire un amour passionné chez de nombreux partisans, autant il inspire de la haine chez nombre de ses opposants. Cette haine ressentie par beaucoup d’opposants est un obstacle externe qui, cependant, influe essentiellement sur le climat politique du Venezuela mais n’est probablement pas aussi important que d’autres obstacles.

La conséquence la plus négative du charisme de Chávez est que ce charisme se prête, comme pour tous les leaders charismatiques, à la création d’un culte de la personnalité. Le parti politique de Chávez et le ministère de la Communication et l’Information remplissent souvent le pays d’affiches avec des slogans tels que « Chávez, c’est le peuple ! » ou « Tout qui est contre Chávez est contre le peuple ». Les publications informatives sur les institutions publiques sont généralement pleines de photographies de Chávez. Et les graffiti pro-Chávez disent « Avec Chávez, tout ! Sans Chávez, rien ! », soulignant que l’opposition peut exiger tout ce qu’elle veut, sauf la démission de Chávez de la présidence. Et ce slogan était souvent entendu pendant le lockout pétrolier de la fin 2002, lorsque l’opposition exigeait justement la démission de Chávez.

Une conséquence plus sérieuse de ce culte de la personnalité est que les partisans tendent à perdre toute capacité de pensée critique et indépendante, acceptant comme parole divine tout ce que dit le leader. En général, ce genre de conformité devient évident lorsque des décisions controversées sont prises. Ainsi, par exemple, une nouvelle loi sur la Cour suprême a récemment été votée, qui contient cependant des clauses douteuses, comme la capacité de la Cour à démettre des juges de leurs fonctions si leur « attitude publique... va à l’encontre de la majesté ou du prestige de la Cour suprême » ou si un de ses membres ou un juge « sape le fonctionnement » du pouvoir judiciaire. Dans ce cas, même les partisans de Chávez devraient reconnaître que ces clauses vont à l’encontre de l’indépendance de la Cour. Or, pratiquement aucun d’entre eux n’a critiqué cette loi.

Chávez tente régulièrement de contrer verbalement cet embryon de culte de sa personnalité, mais ces tentatives portent peu, car elles restent au niveau du discours, au sens où Chávez insiste sur le fait qu’il n’est « qu’une simple feuille dans le vent de l’histoire vénézuélienne », et tente d’autres manifestations d’humilité. Des mesures plus pratiques devraient être prises, comme par exemple limiter l’usage de sa photographie à la littérature officielle de l’État ou interdire des slogans qui personnalisent Chávez avec le peuple vénézuélien en général.

Obstacles internes : II- La culture groupale

Le second obstacle interne est peut-être une conséquence du premier. En effet, Chávez et ses partisans se trouvent actuellement en grand danger de recréer le clientélisme de la « Quatrième » République, celle de la Constitution de 1961-1999 que Chávez veut remplacer. L’attachement et le dévouement à Chávez est propice à un climat où le président ne saurait être remis en question et tout qui le critique est immédiatement suspecté d’être un opposant, voire un ennemi. Mais cette réaction, il convient de la replacer dans le contexte où le projet bolivarien est effectivement entouré d’ennemis qui tentent de le détruire, comme l’ont démontré le coup d’État militaire d’avril 2002 et le lockout pétrolier de décembre 2002. Reste que cette incapacité à faire la différence entre ennemis réels, opposants politiques et simples critiques existe bel et bien dans les rangs chavistes, et donc, tous les opposants politiques sont souvent considérés comme des ennemis.

La pire conséquence, la plus extrême, de cette manière de penser est qu’il faut être chaviste pour bénéficier des programmes gouvernementaux. Tel n’est pas le cas de tous les programmes du gouvernement, mais pour beaucoup de ces programmes, cela est pratiquement devenu une exigence, comme dans l’Université bolivarienne récemment créée, certains programmes de micro-crédits et certaines institutions gouvernementales (à une occasion, le ministre de la Santé a déclaré que les docteurs des hôpitaux publics ayant signé pour la révocation du mandat de Chávez devraient être licenciés -il s’est ensuite rétracté). Si l’on critique de telles pratiques, il faut toutefois garder à l’esprit qu’elles ne sont pas exclusives des partisans de Chávez. Nombreuses sont les institutions du pays qui sont aux mains de l’opposition et où les chavistes ne sont pas les bienvenus. Ce qui indique que ces pratiques font partie de la culture vénézuélienne, comme le montre le passé. Reste que le gouvernement central devrait montrer l’exemple, d’autant plus qu’il a conquis le pouvoir en disant qu’il mettrait fin au système de clientélisme et patronage des partis AD et Copei [20].

Ce genre de pensée groupale tend à se conjuguer à d’autres formes pré-modernes de gouvernance, comme la croyance que la fin justifie les moyens, l’autoritarisme et le militarisme. Ainsi, si l’on interpelle un chaviste en dénonçant des pratiques douteuses (comme la politique selon laquelle seuls les partisans du gouvernement peuvent bénéficier de certains programmes), sa réponse sera souvent que « il était temps qu’ils (ceux de l’ancienne élite) goûtent de leur propre recette », ou encore : « ce n’est qu’ainsi que nous construirons une société meilleure ». Les misions actuellement au cœur des politiques sociales du gouvernement font largement partie de ce type de subversion de ce que Max Weber appelait l’autorité légale-rationnelle. Spécifiquement, le fait que les missions fonctionnent en-dehors des structures étatiques existantes, et donc subvertissent l’exigence constitutionnelle qui veut que la responsabilité des dépenses publiques incombe au législatif, constitue un autre exemple de comment une bonne intention (la réduction de la pauvreté) peut être utilisée pour justifier des moyens douteux (la subversion du pouvoir législatif).

Il est courant dans les rangs de l’opposition d’accuser le gouvernement de Chávez d’autoritarisme -une accusation qui n’a en général aucun fondement, car frisant la simple exagération. De fait, un nombre impressionnant de dirigeants d’opposition affirme que le gouvernement de Chávez est dictatorial (ou encore totalitaire) et que Chávez est en train de mener le pays vers le « castro-communisme ». Cependant, la raison pour laquelle l’opposition peut affirmer cela tient, au moins en partie, de la réalité. Ainsi, la récente nomination des candidats aux élections régionales est illustrative, car ils ont presque tous été nommés sans aucune consultation des groupes chavistes des communautés de ces candidats. D’ailleurs, nombre de chavistes critiques ont récemment affirmé que les candidats devaient être nommés par le parti, dans le cadre d’un processus « d’élection primaire ». Les dirigeants du parti chaviste ont toutefois répondu qu’il n’y avait pas de temps pour cela, exigeant à tout le monde de s’unir derrière les candidats choisis.

Un exemple du style autoritaire de Chávez est sa tendance à donner des ordres sous l’impulsion du moment, souvent dans l’inconscience du caractère inadéquat des ordres ainsi donnés. Par exemple, certains anciens ministres rapportent que Chávez les appelaient au milieu de la nuit pour leur donner de nouvelles directives à suivre. Et dans les milieux gouvernementaux, il est bien connu que si l’on veut quelque chose de l’administration publique, inefficace à l’extrême au Venezuela, il suffit d’obtenir que Chávez donne un ordre direct pour que les fonctionnaires commencent à bouger. Autrement dit, ce n’est pas l’autoritarisme qui caractérise le gouvernement de Chávez, au sens où la science politique le décrirait, mais plutôt un style autoritaire, que Chávez a sans aucun doute hérité de sa formation militaire.

Dire que le gouvernement est militariste est une autre accusation favorite de l’opposition ayant un certain fondement dans la réalité, mais pas dans le sens donné par l’opposition. Certains analystes opposants affirment que, vu le nombre d’officiers au sein du gouvernement, celui-ci est, en son cœur, contrôlé par l’armée vénézuélienne. Il s’agit là d’un autre exemple typique de distorsion de la réalité par l’opposition. Ce qui est vrai, toutefois, c’est qu’un nombre peu ordinaire d’officiers de l’armée occupent de hautes fonctions au sein du gouvernement, qu’ils soient gouverneurs, candidats gouverneurs, ministres, vice-ministres ou directeurs d’entreprises publiques. Sur les 23 candidats aux gouvernements des états, 14 sont des officiers de l’armée. De même, ce sont des officiers qui dirigent près de la moitié de tous les ministères.

La raison de cette grande présence militaire au sein du gouvernement est en partie le fait que Chávez a beaucoup de mal a trouver un personnel civil qualifié soutenant son gouvernement et ayant les capacités de gestion requises pour se charger d’une bureaucratie gouvernementale vaste et compliquée. Il a d’ailleurs connu maints revers avec les civils qu’il avait nommés à la tête de ministères. Une des conséquences négatives de la présence militaire est qu’une grande partie de la bureaucratie de l’État finit par être gérée au style militaire, où chacun est supposé être un bon soldat, maintenir un profil bas, faire ce qu’on lui dit et ne pas prendre trop d’initiatives. Cela peut être bon pour l’efficacité (qui reste néanmoins un gros problème), mais pas pour la créativité et la flexibilité.

Malgré cela, il existe un argument intéressant en faveur de la présence militaire au sein du gouvernement. En effet, Chávez a souvent répété que l’un des objectifs du projet bolivarien est l’alliance civile-militaire. L’idée est que l’armée ne devrait pas être une entité totalement séparée et isolée du reste de la société, mais devrait plutôt être intégrée à elle. Elle pourrait ainsi assumer des responsabilités sociales qui vont plus loin que la défense de la nation. En d’autres termes, Chávez veut redéfinir le sens de la défense nationale pour y inclure des dimensions sociales, comme la sécurité alimentaire et le bien-être du peuple. C’est ainsi que le président a utilisé l’armée pour d’innombrables programmes sociaux, de la construction de routes et de maisons à la distribution de produits alimentaires, en passant par des programmes agricoles. Ainsi, malgré la militarisation des institutions civiles de l’État, on peut affirmer que l’armée vénézuélienne est en train d’être « civilisée » en conséquence de ses nouvelles tâches.

Obstacles externes : I. Les intérêts du capital

Il n’est pas aisé de surmonter des obstacles internes lorsqu’on est simultanément confronté à des obstacles imposés de l’extérieur. Les intérêts capitalistes de la classe dominante du Venezuela comptent parmi les obstacles externes les plus importants. Cette classe dominante est opposée au président Chávez depuis le début, quoique avec certaines exceptions notables. Lorsque Chávez n’était encore qu’un candidat à la présidence, certaines grosses sociétés ont soutenu sa campagne. Tel est le cas que quotidien El Nacional et du magnat de la presse Gustavo Cisneros. Par ailleurs, Luis Miquilena, ancien partisan de Chávez et principal architecte de sa campagne électorale, a pu réunir de grandes quantités d’argent pour la campagne, principalement dans le monde des affaires. Mais tous ces soutiens financiers ont tôt fait de rejoindre les rangs de l’opposition. Apparemment, nombreux étaient ceux qui pensaient que les représentants de grosses sociétés ayant soutenu la candidature présidentielle seraient -comme l’a toujours voulu la tradition au Venezuela- nommés à de hautes fonctions ministérielles. Par exemple, Andrés Mata, rédacteur en chef du quotidien El Nacional, avait clairement espéré être désigné ministre de la Culture. D’autres voulaient contrôler le ministère de la Production et du Commerce et d’autres ministères liés à l’économie. Cependant, une fois élu, Chávez a rompu avec la tradition politique vénézuélienne et ne nomma aucun ministre provenant des milieux économiques.

C’était donc une question de temps avant que ces anciens partisans du monde des affaires se retournent contre le président. Bien sûr, ce n’était pas uniquement cet affront à leur droit traditionnel qui suscita l’ire des chefs d’entreprises vénézuéliens. Ils ont également eu à faire face à une série de programmes qui touchaient directement à leurs privilèges. Trois axes de la politique gouvernementale ont particulièrement fait enrager le secteur économique du Venezuela.

Tout d’abord, à peine élu, Chávez révoque une loi selon laquelle les entreprises vénézuéliennes ne devaient plus payer de juteuses indemnités de licenciement à leurs travailleurs. En effet, pendant très longtemps la loi exigeait des entreprises qu’elles versent des montants généreux pour indemniser leurs travailleurs licenciés. Cette politique avait toutefois été inversée quelques années avant l’arrivée de Chávez au pouvoir.

Ensuite, Chávez décide de faire appliquer le code fiscal. Des décennies durant, les entreprises vénézuéliennes ont évité de payer des impôts et le gouvernement tolérait cette pratique, pensant qu’il valait mieux pour l’économie de regarder ailleurs face à l’évasion fiscale. Dans les années du boom pétrolier, le pays pouvait se permettre une telle évasion fiscale. Mais à mesure que les revenus du pétrole ont régulièrement diminué à partir de 1980, le pays ne pouvait plus se permettre un tel luxe. Cependant, les gouvernements ont pour la plupart été trop timides pour corriger la situation. Lorsque Chávez est arrivé à la présidence, il a immédiatement ordonné la collecte des impôts, l’éventuelle fermeture temporaire des entreprises fraudeuses et, plus récemment, la suspension de l’accès aux devises en cas de refus de paiement des impôts.

Troisièmement, et facteur certainement le plus important, Chávez a décrété les « lois habilitantes » (pouvoirs spéciaux) citées plus haut (réforme agraire, réforme du système bancaire et de l’industrie pétrolière), touchant une grande variété d’intérêts du monde des affaires.

Le principal représentant des grandes entreprises vénézuéliennes est la plus grande chambre du commerce, Fedecámaras. Cette organisation commença alors la lutte contre Chávez et annonça son premier bras de fer pour le 10 décembre 2001, lorsque, de concert avec la centrale syndicale CTV, elle décréta une grève générale. La tactique d’opposition de Fedecámaras, sous la direction de son président Pedro Carmona, mena finalement à la tentative de putsch d’avril 2002 et à la présidence autoproclamée de Carmona, qui ne dura que deux jours. Il semblerait que la résistance de Fedecámaras à Chávez s’émousse lentement avec la récente victoire du président lors du référendum.

Obstacles externes : II. Les vieilles élites

En plus des puissants intérêts économiques que le gouvernement de Chávez a fait lever contre lui, il existe un autre secteur significatif dans l’opposition, à savoir la vieille élite dirigeante, qui d’une certaine manière se chevauche avec les intérêts du capital national. En fait, en plus du monde des affaires, il faut ajouter les partis traditionnels qui ont gouverné le pays (Action démocratique et Copei), la centrale syndicale contrôlée par AD (la CTV), la hiérarchie de l’Église catholique vénézuélienne et les mass médias privés. Tous ces groupes (sauf peut-être les médias privés) avaient auparavant beaucoup à dire dans les gouvernements vénézuéliens, jusqu’à l’arrivée de Chávez au pouvoir. Désormais, ils se consacrent tous à renverser Chávez. Et ces groupes sont allés tellement loin qu’ils ont participé activement à la tentative de coup d’État d’avril 2002.

Obstacles externes : III. Les intérêts impériaux des États-Unis

Contrairement au Chili de 1973, où les grosses sociétés étasuniennes, comme ITT, ont joué un rôle prépondérant dans le renversement du gouvernement Allende, le capital international semble afficher beaucoup moins d’intérêt à influencer la politique vénézuélienne. La raison en est probablement que Chávez n’a touché aucun intérêt du capital international. Le pétrole vénézuélien a été nationalisé il y a des décennies et Chávez n’a pas l’air de vouloir nationaliser quoi que ce soit d’autre. Le seul domaine où, selon certains observateurs, Chávez touche au capital international est celui de la fiscalité de la production pétrolière. Mais cet élément tend à être mal compris. Ainsi, si Chávez a doublé les royalties que les compagnies pétrolières versent à l’État pour l’extraction du pétrole (de 16% à 30%), il a en même temps diminué les impôts sur la production pétrolière. Au bout du compte, les contributions des transnationales pétrolières à l’État vénézuélien sont restés plus ou moins les mêmes, au pire un peu plus élevées. La seule raison à ce changement fiscal (pour lequel les coûts de l’extraction ont été pris en comte) à des royalties fixe (où la contribution est toujours la même), c’est qu’il est beaucoup plus facile pour l’État de collecter les fonds de cette manière et de rendre des comptes.

Trop souvent, les analystes confondent les intérêts du capital transnational avec les intérêts impériaux des États-Unis. Une telle confusion est compréhensible, car les deux types d’intérêts coïncident souvent, comme pendant la présidence de Clinton, qui s’est basée sur l’unification des intérêts impériaux des États-Unis et de ceux du capital transnational [21]. De cette manière, Clinton et Chávez on pu établir un modus vivendi, d’autant plus que Chávez ne s’attaquait à aucun intérêt capitaliste étasunien. Les choses ont changé, toutefois, à l’arrivée de Bush au pouvoir en 2000, avec un gouvernement pour lequel la mise en œuvre de son idéologie conservatrice est plus importante que la poursuite des intérêts capitalistes étasuniens.

Face à une politique extérieure plus impériale de la part de l’administration Bush, Chávez s’y oppose beaucoup plus ouvertement qu’il ne le faisait pendant l’administration Clinton. Aujourd’hui, il manque rarement une occasion de condamner fermement la politique étasunienne en Irak et en Afghanistan, par exemple. Ainsi, après un bombardement notoire en Afghanistan, Chávez a montré des photographies des victimes à la télévision (essentiellement des femmes et des enfants), déclarant : « On ne combat pas le terrorisme par le terrorisme ». Chavez est aussi un opposant récurrent de la politique commerciale des États-Unis, s’opposant fermement à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) et préférant l’intégration économique de l’Amérique latine à tout accord commercial avec les États-Unis. Un autre élément qui préoccupe certainement l’administration Bush est la volonté de Chávez de livrer du pétrole sur le marché chinois. Bush préférerait bien mieux voir un vassal obéissant, comme l’Irak, fournir la Chine en pétrole qu’un pays incontrôlable tel que le Venezuela du président Chávez.

L’ingérence étasunienne ouverte au Venezuela est donc rapidement devenue une préoccupation de l’administration Bush, avec ses constantes accusations infondées selon lesquelles Chávez soutient les guérillas colombiennes, permet aux radicaux islamistes de circuler librement au Venezuela et finance des mouvements d’opposition dans toute l’Amérique latine. Cette ingérence dans les affaires internes du Venezuela a connu son apogée lors du putsch de 2002, quand les États-Unis furent parmi les seuls pays au monde à applaudir le régime putschiste de deux jours. Un mois après le coup d’État, des rapports provenant d’un ancien officier de la NSA affirmaient que la marine de guerre des États-Unis avait placé des vaisseaux au large du Venezuela afin de faire le suivi des mouvements de troupes, avec des instructions envoyées ensuite par radio aux organisateurs du coup d’État sur le territoire vénézuélien [22]. Un officier loyal a Chávez a également rapporté qu’un fonctionnaire de l’ambassade étasunienne l’avait approché quelques semaines avant le putsch, lors d’une réception, le confondant avec un des comploteurs, pour lui dire de contacter dès que possible son ambassade afin de mettre au point des plans non spécifiés.

Alors que l’administration Bush a nié toute ingérence clandestine au Venezuela, l’ingérence ouverte s’est poursuivie pendant toute l’année 2002 et en 2003, principalement par des porte-parole tels que Roger Noriega, Otto Reich ou encore le chef du Commandement Sud de l’armée étasunienne, le général James Hill. Tous ces porte-parole ont fait des accusations diverses contre le gouvernement de Chávez. Plus récemment, depuis le début de 2004, des activistes étasuniens ont révélé des documents qui montrent dans le détail comment les États-Unis, via la Fondation nationale pour la démocratie (NED - National Endowment for Democracy), le programme USAID et la société Development Alternatives financent l’opposition vénézuélienne à concurrence de trois à quatre millions de dollars par an, voire plus [23].

Le pays peut-il surmonter ses obstacles internes et externes ?

Étant donné la grande variété d’obstacles internes et externes, il ne serait pas surprenant de voir Chávez en grande difficulté dans la poursuite de ses objectifs politiques. C’est surtout grâce à l’unité de son mouvement, fondée presque exclusivement sur son leadership, que Chávez a pu poursuivre ses objectifs, malgré les obstacles externes qui se sont érigés contre son gouvernement. De plus, le soutien de l’écrasante majorité dont a joui Chávez pendant les premières années de sa présidence, soutien qui a ensuite été reconfirmé au référendum d’août 2004, lui a donné la légitimité requise pour la mise en œuvre de son programme.

Toutefois, la stratégie utilisée par Chávez et son opposition a été de confrontation constante. Sur le plan discursif, cette confrontation a parfois fait monter le ton très haut, Chávez et ses partisans qualifiant l’opposition de toute une série d’épithètes, et vice-versa. Au niveau de la lutte de pouvoir, le conflit a été marqué par la violence, des mouvements de grève, des sabotages et d’innombrables complots.

Jusqu’à présent, la stratégie de confrontation a permis à Chávez de rester au pouvoir, mais à un coût très élevé. Beaucoup de pertes de vies humaines sont à déplorer, la plupart dans les rangs chavistes pendant le putsch d’avril 2002 (selon des estimations, la police aurait tué jusqu’à 60 personnes dans les journées du putsch). De plus, le PIB a baissé de près de 20% pendant les années 2002-2003, avec une perte d’environ dix milliards de dollars en activité économique, rien que pendant le lockout pétrolier. À cela s’ajoute la hausse du chômage et de la pauvreté. Heureusement pour le sort de Chávez, cependant, ses partisans savent que c’est l’opposition qui a causé ces pertes, pas Chávez.

Il existe un mouvement, financé dans une large mesure par des sources étasuniennes telles que le Centre Carter, qui cherche une voie de non-confrontation sur la scène politique vénézuélienne. Ces efforts s’inspirent de l’expert en négociation et résolution de conflit de l’Université de Harvard, William Ury, pour qui le Venezuela serait au bord de la guerre civile. Ainsi, on retrouverait dans ce pays nombre des signaux d’alarme typiques des guerres civiles, comme la dégradation de l’adversaire, le fait que la population s’arme et le fait que les médias choisissent un camp. Selon Ury, le Venezuela a besoin de renforcer ce qu’il appelle « la troisième partie », c’est-à-dire les gens qui pourraient prendre partie pour l’un ou l’autre camp, et qui sont capables de jeter des ponts, de communiquer et de gagner la confiance des individus des deux camps. De cette manière, l’escalade serait freinée et l’on éviterait le piège de la violence totale.

Avec la récente victoire de Chávez au référendum, cependant, il semble que la légitimité ainsi renouvelée du gouvernement a permis de freiner l’escalade du conflit. Nombre d’opposants intransigeants du gouvernement, notamment dans le monde des affaires et au sein du parti traditionnel AD, en sont maintenant venus à reconnaître qu’ils doivent faire avec cette présidence, du moins jusqu’aux prochaines élections en 2006. De même, Chávez semble reconnaître que son triomphe a coûté très cher et que la réconciliation et la négociation sont de mise, lorsqu’il en appelle au dialogue avec l’opposition « sérieuse », c’est-à-dire celle qui reconnaît le résultat officiel du référendum.

Reste à savoir si un tel dialogue est possible, surtout si Chávez insiste sur sa promesse « d’approfondir » la révolution. Son succès dépendra de sa capacité à surmonter les obstacles internes du culte de sa personnalité et de la culture groupale qui s’est peu à peu mise en place. Vaincre ces obstacles internes sera probablement la condition préalable à la possibilité de relever les défis externes des intérêts capitalistes nationaux et des intérêts impériaux de Washington, car les obstacles internes ne font qu’affaiblir son gouvernement, lui privant des forces nécessaires à vaincre les obstacles extérieurs.

----

NOTES :

[1] Consultez le dossier « Référendum au Venezuela » sur RISAL (ndlr).
[2] Pour une excellente étude en profondeur de ce problème, sur laquelle est fondée notre analyse, voir : Terry Lynn Karl (1997) The Paradox of Plenty, Berkeley : University of California Press.
[3] Bulletin annuel des statistiques de l’OPEP, 2003.
[4] Ministère des Finances : « Les chiffres ne mentent pas ». Le revenu national brut moyen était de 5 845 $ en 1984 et de 6 012 $ en 1998, fluctuant entre ces deux montants pendant ces deux périodes. Source : Banque centrale du Venezuela.
[5] Université catholique Andrés Bello, Institut de recherches économiques et sociales, www.ucab.edu/investigacion/iies/pobreza.htm (en espagnol).
[6] Voir Francisco Rodríguez, “Understanding the Determinants of Venezuelan Inequality” (http://www.bsos.umd.edu/econ/Rodriguez/Venezuela.pdf), pour une explication détaillée de la manière et des raisons de l’augmentation de l’inégalité au Venezuela.
[7] Lire Frédéric Lévêque, Le ’Caracazo’, c’était il y a 15 ans ..., RISAL, 29 février 2004 (ndlr).
[8] Franklin González, Hugo Chávez : castro-communiste, populiste ou néolibéral ?, RISAL, 6 avril 2004 (ndlr).
[9] Fernando Coronil (1997), The Magical State : Nature, Money, and Modernity in Venezuela, University of Chicago Press.
[10] Ibid., p.5
[11] Il s’agit d’un des plus hauts pourcentages pour un président dans l’histoire du Venezuela, et presque le double de celui du président précédent, Rafael Caldera, qui n’a recueilli que 30% lors de son élection en 1993.
[12] Pour plus d’informations sur le putsch, voir : http://www.zmag.org/venezuela_watch.cfm et le dossier « Coup d’Etat au Venezuela » sur RISAL (ndlr).
[13] Le référendum révocatoire ne peut être organisé qu’une fois passée la moitié du mandat. La Cour suprême a donc décrété que la collecte de signatures demandant un référendum effectuée avant la date de la moitié du mandat (comme ce fut le cas le 2 février 2003) est sans valeur.
[14] Le résultat final officiel réduira la marge de victoire du Chávez très légèrement, avec 59% pour le « non » et 41% pour le « oui » -la plupart des votes additionnels du « non » venaient de la campagne et avaient été comptés manuellement ; la proportion y était de 70-30 en faveur de Chávez.
[15] Source : Institut national de statistiques, www.ine.gov.ve (en espagnol).
[16] www.latinobarometro.org.
[17] J’ai constaté ce fait essentiellement par des interviews au hasard réalisées auprès des pauvres qui faisaient la queue pour voter dans un des barrios de Caracas.
[18] Consultez le dossier « Intégration latino-américaine » sur RISAL (ndlr).
[19] Consultez le dossier « Venezuela/Etats-Unis » sur RISAL (ndlr).
[20] AD - Acción Democrática (Action démocratique)- et Copei sont les deux partis qui se sont alternés à la présidence du Venezuela pendant quarante ans.
[21] Voir Harvey, David (2004) The New Imperialism pour une bonne analyse de comment Clinton, en tant que néolibéral, représentait la logique du capital alors que Bush, néo-conservateur, représente la logique du territoire ou de l’empire.
[22] “American Navy ’helped Venezuelan Coup’” in The Guardian, 30 avril 2002 (reproduit sur : http://www.zmag.org/content/LatinAmerica/campbell.cfm) (en anglais).
[23] Voir le site Web www.venezuelafoia.info (en espagnol) pour plus d’information. Selon les documents, la Fondation nationale pour la démocratie (National Endowment for Democracy) a fourni au moins 1 million de dollars par an ; l’USAID 2,3 millions de dollars et Development Alternatives, Inc., agissant en tant que sous-traitant pour l’USAID, a versé un montant supplémentaire non spécifié de jusqu’à 2,5 millions de dollar par an, pendant la présidence de Chávez. Entre autres projets, la campagne de l’opposition en faveur du référendum a bénéficié de financement substantiel de la part de ces institutions.
Source : Socialism and Democracy (www.sdonline.org), #37 (Volume 19, No. 1) / Venezuelanalysis (www.venezuelanalysis.com), juin 2005.

Traduction : Gil Lahout, pour RISAL (www.risal.collectifs.net)