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Syndicats

Un mouvement en difficulté et une perspective de changement

jeudi 20 janvier 2011, par David Camfield

Les syndicats dans l’État canadien sont en difficulté. Il n’y a aucun signe que les syndicats soient capables de construire un mouvement de masse pour s’opposer aux gouvernements canadien ou provinciaux qui font payer aux gens ordinaires les frais de la crise économique mondiale. En automne 2010 des millions de travailleurs des secteurs privé et public en France ainsi que des étudiants sont sortis dans la rue, ont débrayé et ont bloqué des routes et l’entrée à des raffineries de pétrole.

L’enjeu central de ce mouvement populaire, qui a duré plusieurs semaines, était l’attaque du gouvernement du président Nicolas Sarkozy contre le système public de pensions de retraite. En même temps, c’était aussi une protestation contre les politiques injustes d’un gouvernement dirigé par le « président des riches. »

Pendant des semaines, les directions des diverses centrales syndicales sont restées unies en appui des protestations de masse. De nombreux militants de la base et les élus syndicaux les plus militants ont tenté d’étendre et d’intensifier l’action directe. Les manifestations et les grèves n’ont pas réussi à arrêter l’attaque contre les retraites. Mais le résultat n’était pas non plus une défaite, parce que le mouvement a beaucoup nui au gouvernement, tout en renforçant le mouvement ouvrier.

Le contraste avec le mouvement ouvrier au Canada et le Québec est frappant. Les syndicats ici sont en difficulté. Il n’y a aucun signe que les syndicats soient capables de construire un mouvement de masse pour s’opposer aux gouvernements qui font payer aux gens ordinaires les frais de la crise économique mondiale.

Il est vrai que le nombre de travailleurs syndiqués ne diminue pas et que la baisse du taux de syndicalisation a été lente ces dernières années. La situation n’est pas aussi grave qu’aux États-Unis, où le nombre de syndiqués et la densité syndicale sont en baisse depuis des années. Au Canada, les institutions syndicales sont restées généralement stables, même si certains syndicats ont perdu un nombre important de membres et donc du revenu. (Par exemple, entre 2005 et 2009, les mises à pieds ont fait perdre aux TCA 40,000 de leurs 265,000 membres.) Cette stabilité relative a contribué à aveugler certains secteurs du mouvement quant à la situation réelle.

Des signes de dégradation

Mais le nombre de membres et la densité ne se traduisent pas nécessairement en dynamisme et en puissance. Plus inquiétants que la lente érosion du taux de syndicalisation sont les signes qui les travailleurs ont de plus en plus de difficulté à se servir des syndicats comme organisations pour la promotion de leurs intérêts collectifs. (J’écris qu’ils ont « plus de difficulté » parce qu’ils ont dû affronter des difficultés importantes sur ce front depuis les années 1940, quand les luttes ouvrières ont gagné de nouveaux droits pour les syndicats, mais accompagnés de nouvelles restrictions sur l’activité syndicale.)

"Le mouvement est de plus en plus replié sur lui-même, de sorte que l’action se réduit à du lobbying, » dit un initié du monde syndical. La bureaucratie syndicale (les élus et les fonctionnaires) est souvent préoccupée de la défense des syndicats comme institutions. Un fonctionnaire du Syndicat des employés d’hôpital s’est exprimé de la manière suivante : « Il me semble qu’il y a vraiment un manque de solidarité et de tout intérêt à représenter les travailleurs et la classe ouvrière par opposition à la lutte pour la survie de l’organisation. Ainsi, je vois souvent que la priorité est la survie du syndicat comme organisation au lieu du renforcement des droits des travailleurs. »

Cela a de nombreuses répercussions négatives. Ainsi, les syndicats font encore moins d’attention à ce que vivent la plupart non-syndiqués salariés. Environ 20 % des hommes et 32 % des femmes, classifiés comme employés par Statistiques Canada, n’ont pas d’emplois permanents et à temps plein. Mais ces chiffres sous-estiment le problème parce que certains des classifiés comme « autonomes » sont en réalité des travailleurs. Certains dirigeants syndicaux expriment du bout des lèvres une inquiétude au sujet des travailleurs précaires, mais l’action suit rarement. Seulement 23% des travailleurs à temps partiel sont syndiqués, comparativement à 31 % des salariés à temps plein.

Les travailleurs de couleur sont nettement sous-représentés dans les syndiqués, cela à un moment où la part des salariés qui subissent le racisme est plus grande que jamais. Cela a élargi l’écart entre les parties syndiquées et non syndiquées de la classe ouvrière. Il en va de même pour le déclin à 16% de la densité syndicale du secteur privé qui emploie la plupart des travailleurs. La prédominance de travailleurs plus âgés dans les syndicats a également élargi la distance entre de nombreux travailleurs et leurs syndicats.

Face à un patronat de plus en plus coriace, la plupart des dirigeants syndicaux ont fini par accepter les concessions comme inévitables, au lieu des les voir comme répugnantes et à résister tant que possible. Cela a un impact important. Comme l’a dit Bruce Allen, vice-président de la section locale 199 des TCA, « les travailleurs n’ont pas créé les syndicats pour reculer », mais « pour défendre leur dignité, leurs gains et pour avancer quand c’est possible. » L’attrait des syndicats baisse lorsqu’ils font des concessions sans résistance.

Un problème connexe est que les dirigeants syndicaux, soucieux à faire accepter les concessions par leurs membres, sont tentés à miner la démocratie syndicale pour que les travailleurs entérinent la « bonne » décision. La démocratie syndicale a, par conséquent, souffert ces dernières années.

Autre signe inquiétant est la tendance des syndicats à appuyer n’importe quelle force politique qui semble représenter un « moindre mal ». Il en résulte souvent un appui acritique aux partis (comme les Libéraux, le NPD dans certaines provinces, le PQ et le BQ au Québec) et à des candidats (comme l’ancien maire de Toronto David Miller) qui jouissent de l’appui du patronat. L’action politique des syndicats cherche rarement à renforcer la classe ouvrière comme force indépendante pour la transformation de la société. Cette norme minimale de soutien au « moindre mal » a sa contrepartie dans la faible confiance des travailleurs en la capacité des syndicats de négocier des gains. Les deux phénomènes montrent jusqu’à quel point les expectations des travailleurs ont été réduites par trois décennies d’offensive patronale et gouvernementale.

À mesure où la bureaucratie syndicale s’est repliée, sur elle-même, les divisions entre elle et les militants des mouvements de justice sociale se sont approfondis. C’était évident lors de la mobilisation contre le sommet du G-20 à Toronto en juin 2010, notamment quand Ken Georgetti, président de CTC, s’est empressé à condamner les attaques contre la propriété de la part de certains manifestants, tandis que le CTC a tempéré sa critique de l’arrestation de quelques 1100 personnes et n’a pas contesté les efforts de l’État de criminaliser la dissidence.

Prises dans leur ensemble, ces tendances font preuve d’un processus de dégradation des syndicats comme organisations du mouvement ouvrier. Ce processus est inégal, mais quand même réel.

Cela est important pour deux simples raisons. D’abord, les travailleurs salariés et « autonomes » font face aujourd’hui par à patronat et à des gouvernements qui sont plus décidés que jamais à renforcer les profits et le pouvoir des entreprises. Tout ce que les travailleurs ont présentement pour se défendre contre cette menace ce sont les syndicats et de beaucoup plus petites organisations communautaires. Deuxièmement, ce sont les seules organisations existantes qui offrent aux travailleurs une possibilité quelconque de changer la société dans le sens de leurs besoins et de leurs intérêts.

Quel type de changement ?

Comment, alors, le mouvement ouvrier doit-il changer ? Ceux qui aimeraient que nos organisations ouvrières mobilisent comme ont fait ceux de la France en automne 2010 doivent viser des changements du genre suivant :

Plus de démocratie. Si les membres ne contrôlent pas leurs propres syndicats et leurs autres organisations, celles-ci vont tomber sous l’influence d’autrui – des fonctionnaires syndicaux, ou pire encore, des patrons. La puissance des organisations ouvrières, ont fait valoir Mike Parker et Martha Gruelle, "réside dans la participation des membres, et cela prend la démocratie pour que les membres désirent s’engager." Dans une organisation démocratique les travailleurs acquièrent de nouvelles compétences et renforcent leur la confiance en eux-mêmes. Cela les encourage à se servir de leur pouvoir collectif. Une culture organisationnelle qui incite les membres à s’exprimer, à poser des questions difficiles et à débattre de manière respectueuse est essentielle pour le mouvement. Les erreurs sont inévitables, mais dans une organisation démocratique les membres peuvent apprendre de leurs erreurs et apporter des modifications. Le titre du livre de Gruelle et Parker sur le renouveau des syndicats fait mouche : la démocratie est le pouvoir .

Plus de militants. Pour que le mouvement se renforce, il faut impliquer plus de monde. Fernando Gapasin, qui milite dans les mouvements populaires aux États-Unis depuis de nombreuses années, soutient qu’il y a deux clés à la mobilisation : les gens doivent être convaincus de la nécessité de changer les choses ; et ils doivent croire que leur action contribuera au résultat souhaité. Des militants efficaces sont des organisateurs qui peuvent apprendre à organiser des autres. Ils « comprennent que la mobilisation se fait une personne à la fois. Il s’agit d’organiser les gens pour qu’ils organisent d’autres. »

De meilleurs militants. Le plus souvent la formation syndicale est consacrée au traitement des griefs, aux cas d’arbitrage, à la négociation. Mais les activistes, qu’ils militent dans les syndicats ou dans d’autres organisations populaires, ont besoin de plus que cela. Les militants de la base doivent être capables de penser et d’agir de manière indépendante. Ce dont les militants ont besoin pour mobiliser démocratiquement les gens ne peut s’apprendre en très grande partie que par l’expérience concrète, par essais et erreurs. Les leçons apprises dans les luttes doivent être partagées.

Mais il y a aussi beaucoup de choses qui ne s’apprennent pas seulement par l’expérience personnelle (ou qui s’apprennent avec beaucoup de difficulté), y compris les rouages du système capitaliste, les desseins des employeurs et des gouvernements, les diverses formes d’oppression et l’histoire du mouvement. Tout cela demande une formation différente de ce qu’offrent la plupart de programmes de formation syndicale.

Du leadership qui émane de la base et qui reflète la classe ouvrière. La couche militante dans les lieux de travail et dans les communautés devrait être aussi variée en termes de genre, d’identité ethnoraciale, de sexualité et de profession que la classe ouvrière elle-même.

Plus d’action. Les méthodes militantes sont actives et offensives, comme les grèves tenaces, les occupations et les autres formes d’action directe. Le militantisme ne veut pas dire la violence - contrairement à ce que nous disent les médias propatronaux. Il s’agit de l’emploi de moyens qui permettent d’atteindre les buts. Le radicalisme, par contre, porte sur les fins.

Plus radicalisme. Sam Gindin a dit : "L’adversaire s’est rendu compte que … les choix sont polarisés : pour défendre leurs privilèges, ils ont conclu qu’il faut être plus radical. Nous devons apprendre la même leçon radicale, mais, évidemment, de notre propre perspective." Être radical ne signifie pas recourir à la violence ou tomber dans l’irrationnel. Il s’agit d’identifier les causes profondes des problèmes et d’oeuvrer pour des changements fondamentaux dans l’organisation de la société.

Plus d’indépendance. Il faut que les travailleurs comprennent que leurs intérêts et ceux de la classe dominante sont fondamentalement antagoniques. Il s’ensuit que les organisations ouvrières doivent essayer d’être aussi indépendantes que possible des patrons, du système juridique et des partis politiques existants.

Un engagement envers la mobilisation et l’organisation de l’ensemble de la classe ouvrière. Comme l’a dit Winnie Ng, « nous ne pouvons pas permettre que la division artificielle entre syndiqués et non-syndiqués nous empêche de concevoir et de reconstruire une communauté où personne ne se défendrait seul : [il faut] un mouvement d’espoir, de justice et de solidarité ". On ne peut pas se concentrer étroitement sur son propre syndicat, sur les travailleurs syndiqués, sur les salariés à faible revenu, ou sur toute section particulière de la classe ouvrière. Cette classe est large, diverse et fragmentée. Le but devrait être la création d’un mouvement de tous les travailleurs et pour tous les travailleurs. Cela ne peut se faire par les seuls syndicats. Il est essentiel que les syndicats soutiennent et collaborent avec les organisations communautaires, y compris les centres de travailleurs dont la priorité est les salariés au bas de l’échelle.

Une solidarité plus profonde et plus englobante. Puisque la classe ouvrière est divisée de nombreuses manières, la solidarité doit être activement construite. La vieille devise syndicale « un mal fait à un est un mal fait à tous » doit cesser d’être de la simple rhétorique. Certaines des divisions proviennent principalement de la façon dont l’emploi est structuré. Un exemple est la division entre secteurs public et privé. D’autres divisions sont liées au racisme, au sexisme et aux autres formes d’oppression. Les travailleurs qui appartiennent à des groupes de la société qui sont privilégiés ont une responsabilité particulière à tendre la main de la solidarité aux autres. Par exemple, les travailleurs blancs ne souffrent pas de racisme. Pour construire l’unité entre les travailleurs blancs et ceux qui sont directement touchés par le racisme, les premiers doivent se former au sujet du racisme et le combattre. Pour construire la solidarité, il faut aussi que les syndiqués soutiennent les luttes pour la justice sociale des gens qui ne sont pas organisés consciemment en tant que travailleurs (même si la plupart d’entre eux font probablement partie de la classe ouvrière). De tels exemples sont les campagnes pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, pour finir avec la violence faite aux femmes, pour gagner le statut de résident permanent pour les immigrants sans statut. La solidarité doit aussi s’étendre aux luttes contre l’oppression par des gens qui ne font pas partie de la classe ouvrière - par exemple, les autochtones qui défendent leurs terres ancestrales contre l’empiétement par les entreprises. Enfin, la solidarité doit aussi être internationale.
L’ensemble de ces changements signifie plus que le renouveau du mouvement ouvrier. Il s’agit de réinventer le mouvement ouvrier.

Peu de gens, même sur la gauche, endossent présentement un tel objectif. Mais ceux d’entre nous qui le font doivent se mettre à discuter sérieusement de l’état du mouvement et de comment contribuer, même par des gestes modestes, à sa réinvention. Il est crucial que nos efforts partent de la façon dont les travailleurs s’organisent et résistent aujourd’hui, et non pas de la vision d’un autre de mouvement, tel qu’esquissé ci-dessus. De petits pas pris par des radicaux qui travaillent ensemble avec des autres qui veulent lutter de manière plus efficace ont plus de potentiel que des initiatives radicales isolées.

Cet article est basé sur le livre de l’auteur de Canadian Labour in Crisis : Reinventing the Workers Movement, à paraitre en 2011.


(traduit par David Mandel)