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Lutte syndicale au Wisconsin

Un nouveau mouvement des travailleurs états-uniens est né

mercredi 2 mars 2011, par Dan La Botz

Des milliers de travailleurs ont manifesté dans la capitale du Wisconsin, Madison les 15 et 16 février pour protester contre le projet du gouverneur Scott Walker de supprimer les droits du syndicat des travailleurs de l’État. Walker a intelligemment essayé de diviser les travailleurs publics en excluant la police et les pompiers de cette loi antisyndicale et les médias ont œuvré à diviser les travailleurs du secteur privé et du secteur public. Pourtant, les pompiers et des travailleurs du privé se sont également retrouvé au siège de l’État pour rejoindre ceux du secteur public dans ce qui constitue l’une des plus grandes manifestations aux États-Unis depuis des décennies.

Beaucoup de manifestants, inspirés par les rebellions contre les gouvernements autoritaires qui balayent le Moyen-Orient et le monde arabe, brandissaient des panneaux clamant « Négocions comme ils le font en Égypte ». Bien que la situation au Wisconsin soit difficilement comparable à celle du monde arabe, nous assistons à un début de mouvement des travailleurs états-uniens qui pourrait nous prendre par surprise parce qu’il est très différent de ce à quoi beaucoup s’attendaient.

Ce n’est pas ce à quoi nous nous attendions

Beaucoup d’entre nous, moi y compris, nous attendions depuis des années à ce qu’un mouvement ouvrier de masse surgisse des luttes dans les industries, de la lutte pour une démocratie syndicale et du processus de lutte de la classe ouvrière face au patronat. Bien que cette perspective soit encore très plausible, c’est autre chose qui se passe.

Ce nouveau mouvement des travailleurs ne vient pas de la classe ouvrière industrielle (mais il s’y étendra bientôt), il ne s’est pas focalisé sur les problèmes des ouvriers dans les usines (mais il n’y a pas de doute que cela arrivera bientôt), il n’est pas motivé en priorité par la volonté de construire des syndicats démocratiques (mais il devra lutter pour la démocratie syndicale pour mettre en avant ses propres leaders). Et il n’est pas resté confiné à la lutte de classes économique comme tant de mouvements ouvriers états-uniens du passé (mais cela aussi va s’accélérer). C’est, dès le départ, intrinsèquement, un mouvement politique des travailleurs.

Ce nouveau mouvement qui apparaît ne se focalise pas sur les questions habituelles des négociations collectives — conditions de travail, salaires et avantages extra-légaux (pensions, assurance santé) — mais sur des questions politiques et programmatiques habituellement du ressort des partis : le droit en lui-même des travailleurs de négocier collectivement ; les priorités du budget de l’État et le système fiscal qui finance ce budget.

Ce nouveau mouvement des travailleurs — étant donné qu’il a commencé dans le secteur public — ne sera pas tellement un processus de lutte des classes mais plutôt de savoir comment cette lutte des classes peut se retrouver dans un programme politique. Cela aura des implications formidables sur les relations traditionnelles entre le mouvement organisé des travailleurs et le Parti démocrate, en particulier parce que les Démocrates, de Barack Obama à des gouverneurs d’État comme Cuomo, veulent aussi s’en prendre aux salaires, aux conditions de travail et aux droits des travailleurs du public.

Ce n’est pas la classe ouvrière de grand-papa

Dans ce pays, cela fait des décennies que nous pensions que la classe ouvrière était composée des travailleurs du chemin de fer, des mines et des usines dont les mains calleuses ont produit la richesse matérielle de la nation ces 200 dernières années, c’est-à-dire depuis que les premières usines ont été ouvertes dans le Nord-Ouest dans les années 1790. Cependant, le nombre d’ouvriers de l’industrie a diminué en pourcentage de la population depuis les années 1920 et ce à un rythme qui s’est accéléré depuis les années 50. Depuis les années 80, la proportion de travailleurs industriels parmi la classe salariée a énormément diminué.

Jadis, les travailleurs qualifiés, presque tous blancs, étaient des immigrants venant de pays de l’ouest et du nord de l’Europe, tandis que les travailleurs non-qualifiés étaient des immigrants venant des pays du sud et de l’est de l’Europe, les blancs de la région des Appalaches et les Afro-Américains des plantations du sud. Bien que la plupart de ces travailleurs industriels étaient des hommes, des millions de femmes travaillaient aussi dans le textile, l’habillement et d’autres secteurs.

Ces travailleurs ont créé les Chevaliers du travail en 1869, la Fédération américaine du travail (AFL) en 1886, les Travailleurs industriels du Monde en 1905 (IWW) et finalement dans les années 30, lors de la grande montée de combativité ouvrière, ils ont gagné le droit légal de s’organiser avec le Wagner Act (la Loi nationale sur les rapports syndicaux — ndt) de 1935 et ont construit le Congrès des syndicats industriels (CIO).

La montée des travailleurs du public

La période d’après-guerre a vu l’expansion du secteur public quand des millions de travailleurs ont trouvé du travail, non seulement dans l’enseignement obligatoire, la construction des routes, des égouts et du réseau de distribution d’eau mais aussi comme travailleurs sociaux, comme infirmiers ou dans l’enseignement supérieur. Une autre montée de la combativité ouvrière dans les années 60 et 70 a mené à l’établissement et à la croissance de syndicats du secteur public ; la Fédération américaine des enseignants (AFT), l’Association nationale de l’éducation (NEA), la Fédération américaine des employés des États, des comtés est des municipalités (AFSCME) et la Fédération américaine des employés du gouvernement (AFGE). On retrouvait parmi ces travailleurs publics une diversité ethnique bien plus grande que dans les syndicats du secteur privé, avec des blancs, des Afro-Américains, des latinos, des hommes et beaucoup de femmes.

Les travailleurs du public on gagné, dans les années 60 et 70, le droit à la reconnaissance des syndicats, aux négociations collectives et à la grève grâce à des centaines de grèves, petites ou grandes, au cours de ces deux décennies. La une des journaux montrait souvent la photo de quelque professeur, travailleur social, infirmière, secrétaire, employé des parcs emmené en prison pour avoir fait grève avec le syndicat. La plus célèbre de ces grèves est sans-doute celle des travailleurs Afro-Américain de la locale 1733 de l’AFSCME de Memphis au Tennessee. C’est à cette occasion que, présent pour soutenir les travailleurs dans leur grève, Martin Luther King, le leader du mouvement pour les droits civiques, a été assassiné.

Les syndicats à un tournant

Nous nous trouvons aujourd’hui à un tournant du mouvement des travailleurs. Les employeurs états-uniens, les partis politiques et le gouvernement à tous les niveaux ont décidé qu’il était temps de s’attaquer au dernier rempart du syndicalisme états-unien : les syndicats du secteur public. Selon le dernier comptage du Bureau des statistiques du travail, seuls 11,9 % des travailleurs états-uniens sont syndiqués et seulement 6,9 % dans le privé. Dans le secteur public cependant, 36,2 % des travailleurs sont syndiqués et ce chiffre est encore plus élevé chez les enseignants. L’élite politique et économique états-unienne cherche la solution définitive au problème du Travail.

Les employés du public, maintenant en première ligne du mouvement des travailleurs, contre-attaquent d’un bout à l’autre du pays et nulle part ailleurs de manière aussi effective qu’à Madison dans le Wisconsin. De la même manière que la Révolution arabe s’est rapidement étendue de la Tunisie à l’Égypte, nous pouvons nous attendre à ce que ce mouvement s’étende d’un État à l’autre pour résister contre les gouverneurs républicains ou démocrates et contre les autorités locales qui veulent dépouiller les travailleurs de leurs droits.

À quel type de mouvement des travailleurs pouvons-nous nous attendre ?

Que nous apprend l’histoire à propos des mouvements de travailleurs ? Premièrement, nous savons que quand les masses laborieuses se mettent en mouvement, comme elles ont commencé à le faire, la conscience politique grandit et change rapidement. Les travailleurs, qui aujourd’hui se battent seulement pour sauver leurs droits syndicaux, vont, si ils résistent à la tentative de la droite de les détruire, se battre non seulement pour étendre leurs droits, mais aussi pour améliorer leurs conditions de travail et leur niveau de vie. Plus important encore, ils vont se battre pour étendre leur pouvoir. Nous en sommes seulement au commencement.

Deuxièmement, quand les travailleurs découvrent la stratégie et les tactiques de leur mouvement, cela se répend rapidement à d’autres groupes de travailleurs dans la société. Quand les travailleurs du caoutchouc d’Akron en Ohio ont découvert la grève avec occupation des postes de travail en 1936, ce procédé ne s’est pas seulement répandu dans l’industrie automobile, menant aux grandes grèves de 1937 et 1938, mais aussi dans des secteurs auxquels on ne s’attendait pas, comme chez les vendeuses des grands magasins. Durant les années 50 et 60, les militants des droits civiques afro-américains ont redécouvert le pouvoir de l’occupation, le transformant en sit-in dans les lieux de restauration, aux arrêts de bus et dans d’autres endroits, publics ou privés, dans le Sud.

Aujourd’hui, les travailleurs du public du Wisconsin sont à la recherche de stratégies et de tactiques qui peuvent défendre leurs droits, et ils utilisent les rassemblements de masse et les campings dans la capitale. Quand ils découvriront ou redécouvriront les stratégies et les tactiques qui marchent, elles se répandront comme une traînée de poudre à travers le pays vers d’autres travailleurs du publics — pour ensuite atteindre le secteur privé.

Le mouvement est économique et politique

Troisièmement, les véritablement mouvements de travailleurs ignorent la séparation artificielle entre l’économique et le politique, en s’emparant de l’un ou l’autre ou des deux en suivant la logique de la lutte. Les luttes des années 30 des travailleurs de l’industrie pour des hausses de salaire se sont transformées en luttes pour la reconnaissance des syndicats et pour une législation du travail garantissant aux travailleurs le droit de s’organiser.

De manière similaire, dans les années 60, les travailleurs du public se sont battus pour le droit d’organiser des syndicats et de négocier collectivement, ce qui a mené, dans l’autre sens cette fois, à des revendications pour des hausses salariales. Ce qui est maintenant principalement une lutte politique dans le Wisconsin, c’est-à-dire une lutte pour le droit au syndicat, aux négociations collectives et au droit de grève va inévitablement devenir une lutte pour de meilleurs conditions de travail, des plus hauts salaires et des assurances santé et pension.

Quatrièmement, quand un vrai mouvement des travailleurs naît, c’est-à-dire pas simplement un mouvement de milliers ou même de dizaines de milliers de travailleurs, mais de millions, il devient nécessairement transformatif. Les dirigeants syndicaux qui hésitent, qui louvoient ou qui courbent l’échine se verront vite défier par de nouveaux et jeunes dirigeants qui pousseront les premiers à se battre ou à s’écarter. Un tel mouvement va changer les syndicats — souvent en changeant d’abord la direction et parfois en changeant ses structures elles-mêmes. Tel a été le cas lors de la montée du mouvement des ouvriers de l’industrie dans les années 30 qui ont cassé la vieille AFL pour créer le nouveau CIO.

Une alternative politique

Cinquièmement et dernièrement, un nouveau mouvement de masse de millions de travailleurs va mettre au défi la vieille relation entre les syndicats et le Parti démocrate. Les syndicats vont d’abord se battre pour forcer le Parti démocrate à abandonner ses projets d’austérité dans les budgets publics, de fiscalité et de politique du travail et, n’y parvenant pas, cherchera et trouvera une autre voie. Les syndicats pourraient commencer à tenter de faire pression sur les Démocrates en présentant des candidats syndicalistes aux primaires du Parti démocrate, mais ils pourraient même y compris tenter de prendre le pouvoir dans le parti. Mais il reste encore à voir si ce nouveau mouvement des travailleurs aura le pouvoir de mettre en avant une alternative politique.

Cependant, le Wisconsin est célèbre pour sa longue histoire de groupes politiques à la gauche du Parti démocrate qui ont de temps en temps montré une influence considérable : le Parti socialiste a été au pouvoir à Milwaukee dans les années 60, le Farmer-Labor Party (Parti « Fermier-ouvrier ») a été une fois au pouvoir dans l’État, le Progressive Dane a prospéré il y a quelques décennies et le Parti Vert a, dans le Wisconsin, plus d’une douzaine d’élus.

Aucun d’eux n’a été et n’est ce dont le mouvement des travailleurs a besoin comme prolongement politique effectif, mais la présence de telles expériences politiques est significative d’une attitude plus ouverte à l’expérimentation dans cet État. Dans leur histoire, les travailleurs états-uniens n’ont jamais réussi à créer un parti ouvrier avec une quelconque influence de masse, à l’exception du Parti socialiste du début du XXe siècle.

Aujourd’hui, avec les Démocrates qui réduisent les taxes des riches, qui coupent dans les budgets publics et qui licencient des employés du secteur public, nous pourrions nous retrouver dans le type de confrontation qui puisse déboucher sur une alternative politique. Il est certain que la lutte, politique et contre le gouvernement, se retrouve dans ce mouvement comme on la retrouve rarement si directement dans le secteur privé. La tâche est maintenant de construire la lutte pour défendre les services publics, les syndicats des employés publics et leurs droits et cela mène en droite ligne à la confrontation politique.

Dan La Botz est membre de Solidarity, organisation liée à la IVe Internationale aux États-Unis. Il a travaillé successivement comme sidérurgiste, chauffeur de camion, puis enseignant d’histoire et d’études latino-américaines. En tant que candidat pour le Sénat dans l’État d’Ohio en 2010, il a obtenu 25.368 voix (0,68 %), arrivant en cinquième position sur les 6 candidats.


Publié le 17 février sur www.solidarity-us.org, traduction française de Martin Laurent