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Une lutte triple de portée mondiale

vendredi 9 octobre 2009, par Guillermo Almeyra


Tiré nprecor N° 553-554,
2009-09-10


En retournant à Tegucigalpa le président Manuel Zelaya a, d’un seul coup, élevé le niveau d’un conflit à trois hauteurs :

► un affrontement entre la majorité du peuple hondurien et l’oligarchie putschiste ;

► un conflit entre la majorité des gouvernements latino-américains, menés par le Brésil d’une part, et de l’autre le Département d’État et le Pentagone (qui couvrent les putschistes) ;

► ainsi que la tension entre ce gouvernement parallèle de l’establishment états-unien (formé par ces deux institutions et soutenu par toute l’extrême droite, tant du Parti démocrate que du Parti républicain) et le président Barack Obama.

Il est évident que Zelaya n’aurait pas pu traverser la frontière sans la protection des gouvernements des pays voisins du Honduras et sans la connivence ou la cécité volontaire d’éléments des forces de sécurité honduriennes. Il est aussi évident que le Brésil a assuré son consentement préalable à l’entrée de Zelaya dans son ambassade à Tegucigalpa et que le gouvernement Lula a donné des instructions à ses ambassadeurs à l’Organisation des États Américains (OEA) et dans la capitale hondurienne. Le silence perturbé de Hillary Clinton témoigne aussi du fait que le Département d’État ne s’attendait pas à cette mesure qui l’oblige à se prononcer dans l’OEA face aux putschistes, alors que l’extrême droite états-unienne répond avec fureur à travers le Washington Post, qui publie « à la une » la prise de position de Micheletti, le chef des putschistes honduriens, appuyant ainsi ouvertement les dictateurs acculés. Tout le panorama de la région a été secoué et mis en mouvement par cette décision du président légitime du Honduras.

D’abord la dictature de Micheletti et de la CIA devra maintenant faire face à une recrudescence des protestations et mobilisations populaires, qui répudient et défient le couvre-feu des gorilles et pourraient même élever le niveau de l’affrontement jusqu’à des manifestations insurrectionnelles isolées. Il est prévisible que les institutions vont être divisées. La hiérarchie catholique, qui soutient Micheletti et le coup d’État des gorilles, fait déjà face aux prêtres, jouissant d’un fort soutien populaire, qui exigent la démocratie et le retour de Zalaya. Au sein de l’appareil policier des secteurs qui ne sont pas disposés à suivre le Haut Commandement militaire dans leur aventure putschiste ont fait leur apparition. La même chose arrive parmi les soldats, tandis qu’au sein des deux forces, comme le démontre le caractère sauvage de la répression, des secteurs sont disposés à écraser dans le sang et par le feu la protestation semi-insurrectionnelle du peuple hondurien et seule les arrêtent pour le moment la crainte de l’isolement international et celle de voir Obama tordre le cou de leurs grands protecteurs états-uniens, qui se sont un peu trop découverts.

Si, sous la pression populaire, un secteur significatif de la police et de l’armée rejetait l’escalade de la répression et, pour éviter la guerre civile, acceptait l’idée d’un gouvernement de transition conservateur et limitant totalement l’intervention présidentielle de Zelaya jusqu’à la prochain élection présidentielle, le Haut Commandement et le gouvernement des gorilles finiraient en prison ou en exil. Une partie importante de la bourgeoisie commerciale hondurienne, avec l’appui de l’OEA et même, éventuellement, du Département d’État (obligé de changer de politique en sacrifiant ses gorilles), pourrait soutenir une telle issue pour éviter la guerre civile et pour mettre fin à l’isolement et aux blocus internationaux qui affectent durement leur économie. Zelaya lui-même, avec l’appui de la majorité conservatrice de l’OEA, pourrait accepter une telle solution, car lui aussi craint l’insurrection populaire qui mettrait en danger, au moins, les terres des propriétaires fonciers (dont il fait partie) et, surtout, parce qu’il a conscience que même en étant président sans marge de manœuvre au sein d’un gouvernement provisoire, il en serait la première figure et apparaîtrait ainsi comme le triomphateur, renforçant sa popularité et pouvant faire face à toute autre perspective immédiate.

Il reste à voir quelle serait la réaction populaire devant la chute des gorilles putschistes et leur remplacement par des chimpanzés qui lieraient les mains du président Zelaya. Un secteur pourrait accepter une telle situation, mais un autre, important, chercherait à poursuivre la lutte en s’appuyant sur ce qui apparaîtrait comme un succès. L’actuelle répression, très dure, pourrait l’encourager sur cette voie.

L’appui que le gouvernement brésilien et l’OEA fournissent à Zelaya a pour objectif de mettre à la tête du gouvernement du Honduras un président légitime et d’éviter ainsi la guerre civile. Mais en appuyant le président légitime, membre de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA), le Brésil répond aussi à l’installation des bases militaires états-uniennes en Colombie qui menacent d’abord le gouvernement Chávez et le pétrole vénézuélien, vital pour Washington, mais aussi les richesses brésiliennes (pétrole et eau). Il ne faut pas oublier que le Brésil, qui met aussi en cause l’existence de la IVe Flotte des Etats-Unis, se réarme avec la technologie avancée française et non états-unienne.

Le Département d’État a ouvert par ailleurs un front très actif en Amérique centrale, vital pour affirmer tant le Plan Mérida (1) que le Plan Colombie (2), et ne peut apparaître aux yeux du monde — et encore moins face à la Russie, à laquelle elle vient de sacrifier son bouclier spatial — comme appuyant ouvertement une dictature militaire dirigée, par exemple, contre le Venezuela (qui a un pacte avec la Russie et s’est réarmé avec des armes russes).

Finalement, Obama n’est pas actuellement en situation d’imposer des dictatures en Amérique centrale. Il voit s’aggraver la situation en Afghanistan — où le Haut commandement lui demande des renforts pour éviter aux États-Unis une répétition de l’embourbement irakien. Il n’est pas prêt non plus à légitimer l’extrême droite états-unienne et ses ennemis au sein du Pentagone et du Département d’État où quelques gorilles le traitent quotidiennement de « nègre ignorant ».

Tout dépend donc de ce qui va se passer au sein des forces armées et des classes dominantes honduriennes et des réactions des États-Unis (c’est-à-dire de la manière dont va se dérouler la lutte interne au sein de l’establishment de ce pays). La vague croissante de mobilisations populaires au Honduras peut accélérer le processus et précipiter des grands changements.■

Ciudad de Mexico, le 21 septembre 2009

► Guillermo Almeyra, militant de la gauche argentine politique et syndicale, exilé, vit aujourd’hui au Mexique, où il est éditorialiste au quotidien La Jornada et enseignant à l’Université nationale autonome.

Notes

1. Les États-Unis ont obtenu du Mexique un engagement de l’armée mexicaine dans la lutte contre les cartels de drogue à la suite des rencontres entre les présidents des deux pays, en 1999 et en 2007, dans le ranch appartenant au magnat mexicain Roberto Hernández Ramírez, près de Mérida. L’armée mexicaine s’est livrée à des violations bestiales des droits de l’homme au cours de ce que le gouvernement a qualifié de « guerre ». En 2007 le gouvernement Bush a lancé l’Initiative Mérida, une aide de 1,3 milliard de dollars sur trois ans pour les pays de l’Amérique centrale et des Caraïbes visant à les équiper dans cette lutte. En mai 2009 le Congrès des Etats-Unis a doublé le financement de ce plan.

2. L’essentiel de ce plan, dont le but officiel était la lutte contre le narcotrafic, a consisté à renforcer l’armée colombienne et asseoir les positions états-uniennes en Colombie afin de mettre fin aux pourparlers de paix avec la guérilla colombienne des FARC. La fumigation aérienne massive des cultures de coca a entraîné des déplacements de la population et la destruction massive des cultures légales.