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Venezuela : L’offensive politico-médiatique continue

Par Romain MIGUS

dimanche 11 décembre 2005

Comme le rappelle le journaliste Michel Collon, « chacune des guerres US des cinquante dernières années a été précédée de gros média-mensonges discrètement démentis par la suite ou non » (1). Ces média-mensonges s’organisent autour de quatre thèmes : « 1°Personnifier l’ennemi. 2° Faire reposer l’origine de la guerre sur le pays victime. 3°Faire croire que les motivations de la guerre sont humanitaires. 4° Propager des récits d’atrocités. » (2)

Cette stratégie macabre est à l’oeuvre au Venezuela depuis l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez. Depuis 1998, cette propagande de guerre s’est déjà réalisée en tout points.

« Personnifier l’ennemi » fut plutôt aisé. Le charisme du président vénézuélien, son aisance communicationnel et son style atypique ont eu vite fait d’accaparer l’attention des medias de masse qui réduirent au silence le travail révolutionnaire de millions de vénézuéliens réunis en Comité de quartiers pour faire progresser la démocratie participative dans leur pays. Le président fut tour à tour traité de fou, de populiste, de dictateur tropical. Bref l’ennemi, c’est lui.

Les différends membres de l’administration US se sont acharnés à prêter au Venezuela et a M. Hugo Chavez des intentions belliqueuses qui mettraient en péril non seulement les pays voisins mais aussi et surtout la superpuissance militaire étatsunienne Cette stratégie n’est pas neuve pour les services de communication étasuniens. Pour ne citer que quelques exemples, le petit État pauvre du Nicaragua sandiniste fut déjà une menace en son temps tout comme la quatrième armée du monde, celle qui fut mise en déroute en moins de 100 jours en Mésopotamie. Cuba ou l’Iran continue de représenter un « danger » pour les États-Unis, voire pour le « monde libre ».

Le gouvernement Bush n’a eu de cesse de faire passer le Venezuela comme la nouvelle poudrière mondiale afin de le légitimer comme un champ de bataille potentiel. Ainsi, Roger Noriega, sous-secrétaire d’Etat pour l’Amérique latine, affirmait le 02 mars 2002 devant le Sous-Comité pour l’ hémisphère occidental du Comité des Relations extérieures du Sénat : « Le Venezuela demeure une cause de grave préoccupation pour nos alliés en Amérique Latine ». Sa préoccupation fut relayée par Condoleeza Rice, secrétaire d’Etat, lors d’un récent voyage en Amérique Latine. Le 24 mars de 2004, James Hill, l’ancien commandant général du Southern Command, présentait un rapport devant la commission aux Forces Armés du Congrès américain dans lequel il prévoyait d’inclure dans les menaces traditionnelles contre la Nation, maniées par les États-Unis en Amérique latine (Narcotrafic, terrorisme), le notion de « populisme radical ». Pas besoin d’être un expert pour savoir qui est visé, il suffit de regarder les médias de masse.

Sans aucune preuve, ils accusèrent Chavez de financer et d’armer la guérilla colombienne et d’héberger des terroristes d Al Quaida. Le journal US News and World Report dont le propriétaire et chef de la rédaction Mortimer Zuckermann est un invité régulier du « groupe de Bilderberg » (3) avait annoncé à ces lecteurs que le "terrorisme était aux portes des Etats-Unis ? (4). Le coupable ? Chavez dont le pays est un refuge pour Al Quaida. Dans les colonnes du journal péruvien, La Republica, Mario Vargas Llosa quant à lui avait accusé Chavez de financer et d’appuyer les ethno-caceristes péruviens.(5) Ces mensonges bien que dépourvus de preuves ont pour but de créer dans l’opinion publique un laisser-faire en cas d’intervention militaire. Qui descendrait dans les rues de Vienne ou d’Oslo, de Katmandou ou de Bakou pour défendre un « régime » lié au réseau terroriste d’Al Quaida ou à des preneurs d’otages dont d’ailleurs on ne connaît guère les causes de leurs actes.

La seule tache à cette stratégie c’est que le Venezuela est un des Etats les plus démocratique au monde, l’un des plus social aussi. Au lieu d’envoyer des bombes sur Washington, le gouvernement bolivarien, cinquième producteur de pétrole, via les raffineries de sa compagnie CITGO (6) offre aux Américains les plus pauvres de Chicago, de New York ou du Massachusetts de l’essence à prix préférentiels. Au lieu de crever les yeux de ses voisins, baïonnette au canon, le Venezuela, au sein de l’accord dit de Compromis de Sandino (7) a invité tous les pauvres du continent (États-Unis inclus) à profiter de soins ophtalmologiques gratuits. Les ambassades vénézuéliennes ont vu arriver dans leurs officines des milliers de nécessiteux que leurs gouvernements respectifs laissaient dans leur cécité. Alors que le Venezuela aurait pu profiter de sa supériorité militaire pour envahir les petites îles caribéennes comme Sainte Lucie ou Saint Vincent et Les Grenadines, il les a intégré ainsi que 11 autres îles des Caraïbes dans l’accord pétrolier PETROCARIBE. 98000 barils par jour, vendu à un tarif solidaire, partent des ports vénézuéliens à destination de ces petits États pauvres. Au niveau continental, le Venezuela a impulsé PETROSUR, une alliance énergétique créée par le gouvernement bolivarien et ses homologues brésiliens, argentins et uruguayens.

Face à la diplomatie vénézuélienne et à son souci d’intégration de l’Amérique Latine, les appels des membres de l’administration US et des médias qui la considèrent comme une source fiable d’information, n’a pas eu l’impact qu’elle désirait pour faire accepter le Venezuela comme un voisin belliqueux et menaçant.

Les ennemis du gouvernement bolivarien ont donc recentré leur propagande sur « des raisons humanitaires ». Pour légitimer une action militaire internationale, l’opposition vénézuélienne et leurs alliés à Washington ont eu recours à plusieurs procédés médiatiques. La manipulation orchestrée durant le coup d’État d avril 2002, en est un exemple. Les événements du pont Llaguno ont même contribué au quatrième point de la propagande de guerre : « propager des récits d’atrocités ». (8) De même, fin février 2004, les secteurs les plus radicaux de l’opposition ont organisé les fameuses guarimbas. Avec la complicité des polices municipales, des groupes minoritaires ont construit des barrages routiers et organisé des manifestations violentes dans les quartiers de Caracas acquis à l’ opposition. Le but était d’implorer une intervention internationale profitant du climat médiatique généré par le récent coup d’Etat en Haïti qui destitua Jean Bertrand Aristide. Jamais l’expression « tempête dans un verre d eau » n’a pris autant de sens. Mais lorsque tous les médias du monde regarde le verre d’eau, la stabilité de la table sur laquelle il repose paraît complètement anodine. De même, la prolifération médiatique des accusations sur la loi de Responsabilité Sociale à la Radio et à la Télévision relevait du même objectif : faire passer le Venezuela pour une dictature où la liberté de la presse n’est pas respecté. A la lecture de cette loi (9), on se rend compte qu il n’y a pas de mots assez forts pour qualifier les mesures tyranniques du CSA Français ou du FCC étasunien.

Mais malgré cela, Chavez et son gouvernement persiste ! Ils restent trop démocratiques. Les auteurs du coup d’État marchent librement dans Caracas, aucun journaliste n’a été emprisonné, ni aucun média fermé. Les conspirateurs relèvent régulièrement la tête, libre de se livrer à leur entreprise de destruction de la révolution bolivarienne.

Ce qui vient de se passer lors des élections législatives, pour le parlement andin et pour le parlement latino-américain est le dernier procédé pour donner l’illusion d’un Venezuela dictatorial.

Depuis la déroute du référendum, l’opposition conservatrice vénézuélienne a accumulé les défaites électorales. Le 31 octobre 2004, au cours d’élections régionales, les partisans du gouvernement bolivarien ont fêté la victoire de 20 gouverneurs sur 22 régions et 270 maires sur 337 municipalités. Un an après vinrent les élections législatives, et un autre cataclysme prévu pour les partis traditionnels qui se sont partagés le pouvoir durant 40 ans.

Face à cette banqueroute annoncée, les partis d’opposition vénézueliens décidèrent de boycotter le processus électoral. La même stratégie fut utilisée lors des élections législatives de 1984 au Nicaragua. Il s’agit d’une véritable tentative torpillage de la démocratie vénézuélienne. La conséquence de ce boycott est de dénoncer par la suite un pouvoir sans représentation de l’ opposition, donc « anti-démocratique » et par glissement sémantique, totalitaire. Pour légitimer cette stratégie certains partis d’opposition émirent des conditions pour participer au choix souverain du Peuple.

1) L’abandon du système d’empreintes digitales lors du vote sur les machines électroniques ;

2) Une transparence des élections.

3) L’abandon des morochas

4) Une recomposition du Conseil National’Électoral (CNE), organe qui supervise les élections.

Lors du vote sur les machines électroniques, la prise d’empreinte digitale est une sécurité pour que le votant n’exprime son suffrage qu’une fois. Cette condition n’a aucunement gêné l’opposition lors du référendum révocatoire du 15 août 2004, ni lors des élections régionales et municipales d’octobre 2004. Soudainement, l’argument utilisé pour leur suppression fut que la prise d’empreinte digitale mettait en péril le secret du vote. Après un débat entre le CNE et ces partis, le pouvoir électoral, le 29 novembre 2005, décida d’acquiescer à la demande de l’opposition. Les observateurs de l’Union Européenne reconnaîtront après l’élection que les capteurs d’empreintes ne violent en rien le secret du vote.

En ce qui concerne la transparence des élections, le système vénézuélien fut soumis, lors du référendum révocatoire, au contrôle de multiples observateurs internationaux, dont le Centre Carter et l’Organisation des États Américains (OEA). Ces organisations, peu suspectes d être des chavistes radicaux, décrétèrent la transparence de l’élection. Pour éviter d’autres accusations de fraude ; le gouvernement accepta pour ces dernières élections la présence de centaines d’observateurs mandatés par l’Union Européenne et l’OEA. Tout comme les capteurs d’empreintes digitales, la revendication des partis d opposition fut exaucée.

Le système électoral vénézuélien fonctionne à la proportionnelle d’une part, au vote nominal d’autre part. Une partie des éligibles se présentent sur une liste et selon le score que fera leur liste dans leur secteur, ils enverront un nombre d’élus proportionnel, pour pourvoir 40% de l’Assemblée. Les 60% restants seront élus nominalement. Ce système complexe est censé favorisé les petites organisations dont les candidats sont connus dans leur quartier, leur secteur pour leur action politique mais qui ne bénéficient pas forcément de la structure d’un parti. Les candidats nominaux favorables au gouvernement se sont regroupés au sein de l’Union de Vainqueurs Électoral (UVE) et se sont jumelés (d’ ou le nom de morochas = jumelages) au Mouvement pour la Ve République (MVR), parti du Président. Du coup, les candidats des partis pro-gouvernement se retrouvent élus nominalement sans être décomptés du vote proportionel. Ce système qui, en soi, favorise les candidatures individuelles et les compétences du candidats, se traduit dans la pratique par une augmentation des députés des partis chavistes. Ils n’en demeurent pas moins d’une part que le candidat d’un groupuscule politique s il est reconnu localement conserve une chance non négligeable d’être élu. D’autre part le système à la proportionnelle fonctionne toujours permettant à des partis de toute tendance d’envoyer des députés aux assemblées. Cela n’a pas empêché les partis opposés au gouvernement de hurler à la création d’une machinerie électorale qui favorise les candidats chavistes. Le 27 octobre 2005, le Tribunal Suprême de Justice auquel avait été déposé une plainte a tranché et déclaré les morochas tout à fait légales.

La dernière pression de l’opposition pour sa participation aux législatives de ces derniers jours concernait la composition du CNE, qu’elle considère comme acquis au gouvernement. Elle demandait donc une recomposition de l’organe électoral. Or comme le stipule la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela dans son article 296 « les membres du Conseil National Electoral seront désignés par l’Assemblée Nationale par le vote d’au moins deux tiers de ses membres » (10) On assiste ici à une impossibilité tautologique qui nous éclaircit sur le véritable dessein de l’intention de boycott. Refuser de se présenter aux élections législatives, c’est repousser toute possibilité constitutionnelle de changer la composition du CNE. C’est présenter une conséquence possible du résultat électoral comme la cause première de la participation à cette élection. Cette inconséquence logique ne mériterait pas une seconde d’attention, si elle ne faisait parti de toute une stratégie déstabilisatrice et putchiste mis en oeuvre au Nicaragua par l’Administration étasunienne et réactivée au Venezuela.

La plupart des médias internationaux n’a répercuté les revendications de l’opposition sans aucun soucis d’explication et de contextualisation. Pour le lecteur ou l’auditeur qui ne connaît en rien le fonctionnement démocratique des institutions vénézuéliennes, cela a pour conséquence d’une part de légitimer le choix des partis d’opposition de boycotter l’élection, d’autre part de jeter l’opprobre sur le gouvernement bolivarien.

Le 29 novembre 2005, Accion Democratica, COPEI (l’hydre bicéphale qui s’est partagé le pouvoir pendant 40 ans) ainsi que Proyecto Venezuela ont déclaré officiellement leur intention de ne pas participer aux élections du 04 décembre. Ils furent rejoint le 01 décembre par le parti Primero Justicia et l’organisation politique Nuevo Tiempo, du gouverneur d’opposition de la région du Zulia, faisant taire un suspens entretenu par eux-mêmes, et dont les médias commerciaux vénézuéliens se régalaient. Partis d’opposition au gouvernement, non engagés dans cette conspiration, les sociaux-démocrates de la Causa R et du Mouvement vers le Socialisme (MAS) maintenaient leur candidature.

La veille de l’élection, le village médiatique mondial fit état d’une élection sans suspens. « Chavez contre Chavez ». Mais est-ce si sûr ? Le CNE indiquait dans l’après midi du 03 octobre que sur 5 516 candidats inscrits seuls 556 avaient renoncé à leur candidature, soit 10,8% des candidats. De même, sur 446 organisations politiques en lice pour les élections (organisation locales, régionales, partis nationaux), seules 6 avaient décidé de se retirer. L’élection du 04 décembre pour l’Assemblée Nationale, pour le Parlement Andin et le Parlement Latino-américain a donc été l’enjeu d’une véritable confrontation multi-organisationelle. Ce simple éclairage suffit à balayer les accusations de régime dictatorial ou de système politique à Parti unique. La stratégie des partis qui ont décidé de boycotter l’élection était de miser sur une forte abstention. abstention qui selon eux était un indicateur du rejet du système électoral vénézuelien. Ils appelèrent donc leurs électeurs à ne pas aller voter. « L’organisation non gouvernementale » Sumate (11) appelait quant à elle ses sympathisants à passer leur dimanche à prier pour « la transparence et la Vérité »(sic).

Les résultats des élections du 4 décembre indiquent un raz de marée des partis soutenant le gouvernement ainsi qu’une forte abstention. Immédiatement, les partis qui boycottèrent le processus électoral s attribuèrent les 74.7% de vénézueliens qui ne se sont pas déplacés aux urnes. Henry Ramos Allup du parti Accion Democratica attribuait l’abstention à un « vote de défiance contre le système électoral », tandis que Julio Borges, du parti Primero Justicia et candidat déclaré aux élections présidentielles de 2006 (sic) déclarait que les « vénézueliens s’étaient exprimés massivement par le silence ». Or s’il est vrai que le taux d abstention demeure très élevé, il convient de s’interroger sur son sens socio-politique.

Au Venezuela, l’abstention aux élections à l’Assemblée nationale depuis 1989 a successivement été de 39,8% en 1993, 53,8% en 1995, 46,5% en 1998 et de 44% en 2000. (12) Doit-on en déduire pour autant une adhésion massive au boycott de l’élection et au rejet du système électoral. Rien n est moins sûr. D une part, parce que grâce a l’une des missions sociales du gouvernement bolivarien, la Mission Identidad (13), 2 764 162 citoyens vénézueliens majeurs ont été inscrits sur les registres électoraux. Ces oubliés des gouvernements précédents (19.1% du corps électoral en 2005) ont largement contribué à élargir le nombre d’électeurs. En valeur absolue 3661 501 citoyens vénézueliens se sont déplacés aux urnes le 04 décembre, juste pour une élection législative.

D’autre part, le vote nul ou blanc a quant à lui diminué massivement par rapport à 2000. (136 705 en 2005 contre 2 101 850 (!!) en 2000. L’année 2000 fut l’enjeu de méga-éelections où tous les mandats furent remis en jeu, y compris celui de Chavez ce qui a fort contribué à l’affluence aux bureaux de vote. Pour l’élection au mandat exécutif, seuls 348 648 vote nuls ou blancs furent comptabilisés, c’est-à-dire 6 fois moins que pour l’élection législative qui se déroulait pourtant en même temps. D’un point de vue quantitatif, cela nous informe de la défiance que les vézézuéliens ont pour cette institution. Se serait-ils déplacés si l’élection présidentielle n’avait pas eu lieu simultanément. La différence entre le nombre de nuls ou blanc entre le vote pour la présidence et l’Assemblée Nationale (à savoir 1 753 152 votants, soit 15% du corps électoral) nous laisse penser que non. Pour résumer, l’élection de 2000, 15% du corps électoral s’est déplacé aux urnes, a voté pour l’élection présidentielle mais ont glissé un bulletin blanc ou nul dans l’urne des élections législatives, se désintéressant de cette élection. Si l’on ajoute ce vote de défiance (l’abstention étant égale par ailleurs dans les deux élections) au vote d’abstention, on obtient un résultat brut de 59% d’abstention aux élections législatives de 2000.

De plus, qualitativement, une grande majorité des partisans du Président Chavez attribuent avec raison la lenteur de certaines réformes dans les barrios à la lourdeur de la bureaucratie vénézuelienne, à laquelle ils assimilent les élus. En conséquence, si ces mêmes personnes sont capables de se lever à trois heures du matin et patienter parfois 12 heures pour voter pour leur président, comme cela s’est vu lors du referendum d’août 2004, ils restent moins enclin à produire le même effort pour un autre type d’élections.

L’élection des députes à l’Assemblée nationale de 1995 ne fut pas couplée avec l’élection présidentielle. 3 148 132 citoyens exprimèrent leur suffrage sur un candidat contre 3 524 796 en 2005, soit une augmentation de 376 664 votes en valeur absolue.

A la lumière de ce que nous venons de voir, l’abstention, bien que fort importante, est toutefois à relativiser. Le vote pour les députés à l’Assemblée nationale ne motive guère les foules. La forte abstention à ce type d’élections peut même être considérée comme une variable sociologique. Parler de crise politique majeure au Venezuela ou de « tremblement de terre politique » comme l’a fait Gerardo Blyde du parti Primero Justicia est fortement hors de propos.

Il n est pas intéressant ici de comparer les résultats de l’abstention lors des élections législatives vénézuelienne avec ceux des élections au Congrès étasunien. Lorsque les élections au Congrès étaient séparées de l’élection présidentielle, comme ce fut le cas dernièrement au Venezuela, le taux d’abstention fut de 63,85% en 1994, 67,9% en 1998 et 65,84% en 2002. Aucun media international n a fait l’écho d’une dérive autoritariste du système malgré l’abstention et un système électoral bipartite ou il y a tout autant de suspens que pour les dernières élections vénézueliennes.

Et pourtant, le fort taux d abstention fit dire a Henry Ramos Allup que cette élection était « légale mais pas légitime » parce qu’« elle ne représentait pas le Peuple vénézuelien » Le porte-parole d’Accion Démocratica a la mémoire courte, lui qui fut élu a l’Assemblée nationale en 2000 à la proportionnelle avec 37 308 voix soit 7,27% des voix du District Fédéral (le centre et l’ouest de la capitale Caracas) (14). Etait-il un représentant du peuple de Caracas dans son intégralité ? Et que dire de son compère Julio Borges qui décida lui aussi de boycotter les élections. Lui aussi fit profusion d’analyses politiques au soir des résultats pour déclarer cette élection illégitime. Il fut élu, en 2000, député sur les listes nominales de la 3e circonscription de l’Etat du Miranda avec 17,87% des voix. (15) Rappelons de même, que lors de l’élection de 1998, au Congrès vénézuélien, Accion Democratica, fut le parti majoritaire dans cette institution avec 1 235 473 soit 11,24% du corps électoral vénézuélien. A titre de comparaison, le MVR remporte à la dernière élections législative 114 des 167 sièges que compte l’assemblée sur un suffrage ou se sont exprímé 3 66 501 citoyens vénézueliens.

Comme on vient de le voir, il n y a ni une défiance massive des vénézueliens envers le système électoral vénézuélien ni un rejet de la politique du gouvernement. Cependant, le taux d’abstention même s il a toujours été très élevé reste préoccupant. Pourquoi, alors que la majorité des Vénézuéliens profitent tous les jours des bienfaits de la Révolution bolivarienne (médecins, école, université, supermarché d Etat, ), ces mêmes bénéficiaires ne sont-ils pas allés voter ?

La forte abstention régulière aux législatives nous laisse percevoir que les Vénézueliens ne comprennent pas bien l’intérêt stratégique de cette chambre. Mais plus largement, un véritable mécontentement de la base s est exprimé lors des élections du 04 décembre. Les députés sont vus comme un rempart à la propagation du véritable pouvoir populaire, où le Peuple organisé en comités de santé, d’éducation, Unité de Bataille Endogène, comités de terre urbains, table technique de l’eau ou de l’énergie, prendra en main sa destinée, et fera progresser la démocratie participative et le « socialisme du XXIe siècle ».

Ce point fait aussi partie de la stratégie de l’opposition de boycotter les urnes, pour délégitimer les institutions représentatives vénézuéliennes, et faire passer la révolution bolivarienne pour un « régime » qui musèle ses opposants comme sa propre base.

L’Assemblée nationale qui a été élue a dans ses mains une opportunité historique extraordinaire. Elle peut, en effet, ouvrir des espaces de pouvoir réels pour intégrer de plus en plus les organisations populaires dans le champ de la décision politique. Si elle ne saisit pas cette chance et se transforme en une simple chambre d’enregistrement, alors la stratégie de l’opposition et de ses alliés de Washington aura porté ses fruits. Face à une radicalisation de la base et aux attaques constantes de l’opposition conspiratrice, le gouvernement et l’exécutif s il ne penche pas en faveur du pouvoir populaire pourrait alors servir les intentions belliqueuses de l’Administration US.

Ces élections représentent donc un nouveau tournant dans le processus révolutionnaire vénézuelien. Le pays doit faire face, une nouvelle fois, à la propagande de guerre telle que nous l’avons exposée au début de cet article, et qui vise à faire passer le Venezuela pour une dictature. La matrice d’opinion selon laquelle le gouvernement détient la totalité de l’assemblée par seulement 25% de l’électorat conjuguée au fait que les députés peuvent modifier la Constitution pour permettre au Président de se présenter une troisième fois consécutive en 2012 a été largement relayés par les médias internationaux. Sur ce point, l’article 230 de la Constitution stipule que « Le Président ou la Présidente de la République peut être réélu(e), d’une façon continue, une seule fois, pour une période additionnelle. ». Si Chavez est réélu en 2006, son mandat se terminera obligatoirement en 2012. Cependant, l’article 343 alinéa 5 spécifie qu’une réforme constitutionnelle est possible au long d’un processus que devra ratifier au minimum 66% des députés. Ce qui ouvre une possibilité aux députés de modifier l’article 230. Rien n indique ni personne ne stipule que se sera la stratégie adoptée aux élections de 2012. Mais les media de masse, en véritable Nostradamus nous ont, ces derniers jours, prédit l’avenir politique du Venezuela.C’était l’effet recherché par le boycott. Donner l’image d’un régime totalitaire pour préparer l’opinion à tout type d’ingérence et toute forme d’intervention « humanitaire »

Caracas, le 07/12/2005


NOTES : (1) Michel Collon, Monopoly. L’OTAN à la conquête du monde, Bruxelles, EPO, 2000.
(2) Ibid
(3) Créé en 1954 avec l’aide de la CIA pour lutter contre la menace communiste, le groupe dit de Bilderberg réuni des chefs d’entreprise, des intellectuels, des politiciens, des journalistes, des patrons de presse et des militaires. Il constitue avec le Forum de Davos et la commission trilatérale l’ anti-chambre des mesures économiques mis en place par la suite par le FMI, le G8 ou l’OMC.
(4) Linda Robinson, Terror close to home, US News and World Report, 06/10/2003.
(5) La Republica, 21/01/2005.
(6) Filiale de l’entreprise de pétrole national PDVSA, CITGO détient 8 raffineries et 14 000 pompes à essence sur le territoire étatsunien.
(7) Le 21 août 2005, Cuba et le Venezuela ont annoncé l’extension de la mission Milagro (offrant des soins ophtalmologiques gratuits aux Vénézuéliens) à tout le continent. Annoncé lors de l’émission dominicale Alo Presidente en direct de la ville de Sandino à Cuba, cet accord pris le nom de Compromis de Sandino.
(8) Un montage médiatique accusant le président Chavez de massacrer des manifestants « pacifiques » fut la pierre angulaire des journées d’avril 2002. Tout comme le « massacre » de Racak dans la région yougoslave du Kosovo, cette manipulation avait pour but de légitimer le coup d’État aux yeux de l’opinion mondiale. Voir l’excellent documentaire disponible en espagnol et en anglais de Angel Palacios, Clave de un Masacre. Disponible sur http://www.venezuelaenvideos.com/ pt01v01.htm
(9) Disponible en espagnol sur http://www.leyresorte.gob.ve/index.asp
(10) Constitution disponible en français sur le site du Cercle Bolivarien de Paris. http:// cbparis.free.fr/
(11) L’organisation Sumate est financée par le Congrès etatsunien via la National Endowment for Democracy. Voir le propre site de la NED http://www.ned.org . D’autre part, la présidente de cette organisation fut reçue le 31 mai 2005 comme un chef d’État dans le bureau oval du président américain. Súmate joue le rôle politique qu a pu jouer Outpor en Yougoslavie ou son jumeau géorgien Kmara.
(12) www.cne.gov.ve/estadisticas/e009.pdf. Comme tous les résultats électoraux qui suivent.
(13) http://cbparis.free.fr/spip/article.php3?id_article=12
(14) http://www.asambleanacional.gov.ve/ns2/dipdet.asp?codd=158
(15) http://www.cne.gov.ve/estadisticas/eann13.pdf