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Pour une hégémonie émancipatrice

Vers les crises stratégiques du 21e siècle

par Alain Mathia

lundi 8 janvier 2007

Dans son numéro 181 de novembre 2006, la revue Critique communiste a publié un deuxième dossier sur les questions stratégiques, qui prolonge les débats du n° 179 dont les textes ont déjà été mis en ligne sur le site d’ESSF. Le texte qui suit fait partie de ce dossier.
Il s’agit dans cet article de saisir quelques traits majeurs de la période politique que nous traversons pour tracer les pistes d’une orientation conséquente vers le dégagement d’un nouvel horizon libérateur pour les salariés et les classes populaires, ouvrant ainsi la voie aux nouvelles crises stratégiques contemporaines.

novembre 2006

Une période marquée par de fortes contradictions

La période que nous traversons est caractérisée par deux ordres de détermination qui sont de portées différentes.

Une offensive internationale d’ampleur dictée par les impératifs du capital financier a lieu depuis le début des années 80. Elle vise à remettre en cause l’ensemble des acquis sociaux conquis par le mouvement ouvrier et à réordonner en profondeur les rapports entre les classes. Cette remise en cause concerne également les rapports entre les impérialismes dominants et les peuples et régions dominés, à la fois sur le terrain économique, diplomatique et militaire, notamment par un état de guerre permanent. Cette mondialisation capitaliste et guerrière provoque en retour des résistances importantes sur le plan idéologique et social dans une série de pays. Elle est également à l’origine de l’émergence du mouvement altermondialiste et d’un fort mouvement anti-guerre. Sur le plan politique, cette offensive entraîne des ré-ordonnancement au sein des forces de gauche sur la question du libéralisme au sein des forces de gauche.

Mais ces éléments conjoncturels doivent être replacés dans une temporalité de plus longue durée. Il faut constater que les résistances sociales répétées au libéralisme et son large discrédit idéologique, ne donnent pas lieu à des affrontements sociaux d’ampleur qui impriment en profondeur les rapports entre les classes. La situation semble ainsi marquée par une certaine déconnexion : les rapports politico-idéologiques (rejet et discrédit profond du libéralisme) s’exprimant sur le plan électoral (21 avril, 29 mai ...) ont du mal à se traduire pleinement sur le terrain social. Le 29 mai remet en cause un projet central des bourgeoisies européennes dans le cadre d’un referendum et l’immense mobilisation sociale contre le CPE et la précarité ne débouche que sur le retrait d’une simple mesure. Il ne s’agit pas de sous-estimer la portée que cette victoire pourrait avoir ultérieurement, mais à première vue il semble bien que la montagne a accouché d’une souris. Alors que les conditions étaient objectivement relativement favorables pour un développement en grève générale, cela n’a pas eu lieu. Ecartons tout de suite les procès peu utiles contre les directions syndicales qui n’ont pas appelé à la grève générale (en 1936 et en 1968 elles ne l’avaient pas fait).. Il ne s’agit en rien de les dédouaner de leur part de responsabilités, mais de comprendre les raisons de fond qui sont ailleurs.
On peut dire que cette déconnexion renvoie à des problèmes de conscience, certes. Mais cela revient au fond à répondre par ce qu’il faut précisément expliquer : qu’est-ce qui entrave le développement d’une conscience anticapitaliste large alors que l’élément moteur des luttes de classes est présent, et que des différenciations ont lieu à une échelle de masse avec le social-libéralisme ?

Plusieurs pistes d’explication se combinant doivent être avancées :

La première est que l’offensive capitaliste libérale a infligé de sérieuses défaites au mouvement social et ouvrier. Dans le cadre d’un rapport de force très dégradé, il ne parvient au mieux qu’ à ralentir l’offensive, emporter des victoires partielles, voire bloquer certaines mesures les plus emblématiques, mais sans parvenir jusqu’ici, à infliger de recul social majeur aux classes dirigeantes en embrayant sur une contre-offensive.

La deuxième renvoie aux bouleversements que la mondialisation capitaliste opère dans les rapports de production et de domination politique à l’échelle internationale, et partant, dans les formes de la lutte des classes et le cadre de l’action politique émancipatrice et révolutionnaire.
La mondialisation a très largement dépassé la sphère financière, pour réorganiser de manière pratique et immédiate les rapports d’exploitation, les conditions de création de la valeur et de l’accumulation. Sur le plan politique, l’exercice de la domination, le contenu et les rythmes des contre-réformes libérales sont de plus en plus décidés à des échelons supra-nationaux même si les Etats continuent à avoir de fortes prérogatives. La mise en oeuvre pratique de l’offensive, la gestion de ses conséquences sociales, de même que des affrontements sociaux qu’elle provoque restent en effet dévolues aux Etats. Mais il est incontestable par exemple qu’en Europe, les institutions européennes jouent un rôle considérable dans l’organisation de l’offensive néo-conservatrice à l’échelle du continent, de même que l’OMC a un rôle de premier plan dans la coordination internationale de cette offensive. Exploitation et domination s’articulent en fait à plusieurs niveaux : national, régional et mondial. Le mouvement social et ouvrier a été totalement déboussolé et a été incapable d’opposer une ligne de défense coordonnée à cette échelle, paralysé par sa culture nationale. Même si le creuset du mouvement altermondialiste commence à permettre de le combler, il reste que le mouvement social et ouvrier est encore largement distancé.

Cela pose rapidement une question qui interpelle directement toute stratégie émancipatrice et révolutionnaire : Dans un tel enchevêtrement d’ échelons déterritorialisés, la crise révolutionnaire, en tant que crise nationale des rapports de domination et d’exploitation, est-elle encore possible ? Si l’avenir de la révolution d’Octobre se jouait en Europe déjà en 1917, on mesure ce qu’il en est aujourd’hui. Des développements immédiats de grande ampleur devront avoir lieu dans une série de pays avoisinants pour permettre toute consolidation et approfondissement, sans qu’il soit possible d’en prévoir les formes.

Mais l’explication essentielle se situe dans l’absence de tout projet politique d’émancipation depuis la fin des années 80. Ce vide marque en profondeur les luttes de classes cantonnées à des résistances, condamnées à une répétition inlassable de parties déjà jouées. Le débat stratégique sur les moyens de parvenir à une société émancipée ne peut avoir de sens à une échelle significative tant que cet horizon émancipateur est bouché.

La fin du siècle court et le nouveau capitalisme mondialisé ont tourné la page d’une période révolue. La révolution d’Octobre éclate dans une histoire jalonnée par 1830, l’A.I.T, 1848, la Commune de Paris, la Seconde Internationale et ses immenses partis ouvriers. Elle s’inscrit dans une époque où, si des bouleversements profonds et des ruptures ont lieu (notamment l’écrasement de la Commune et la dissolution de la Première Internationale), tout se passe dans une certaine continuité historique, sans rupture de haute portée telle que celle opérée par 1989. La chute du mur emporte avec elle le champ politique de l’émancipation, que la transformation de la social-démocratie en social-libéralisme achève.

Pour franchir un nouveau cap et embrayer sur une contre-offensive, les résistances ont besoin de se dégager de l’emprise « naturalisée » de la logique capitaliste et de la concurrence généralisée. En l’absence de projet crédible de transformation sociale émancipatrice qui dénoue cette emprise, l’horizon stratégique des résistances reste nécessairement bornée par le système. Tout en étant un moteur irremplaçable, elles sont incapables d’une transcroissance par elle-même en alternative politique. A moins de vouloir se complaire dans une posture romantique dominée par l’ombre de la défaite, notre tâche centrale est donc de reconstruire cet espace politique émancipateur.

Reconstruire le mouvement ouvrier, retisser le fil rompu d’une mémoire et d’une conscience propre, suppose des affrontements sociaux majeurs. Mais pour que ces affrontements offensifs aient lieu, il est nécessaire de faite sauter la chape de plomb asphyxiante du social-libéralisme, par le dégagement d’un large champ où le mouvement ouvrier trouve à se déployer et à s’inscrire dans la durée. Quelles que soient ses qualités, à l’évidence, une organisation de 3000 militants n’est pas en capacité d’en créer les conditions.

La combinaison de la dégradation des rapports sociaux, de la paralysie d’un vieux mouvement ouvrier empêtré dans les frontières nationales et du vide de toute perspective d’émancipation brosse un tableau qui peut sembler sombre. Les résistances sociales non-démenties à partir du milieu des années 90 permettent de le nuancer. Mais c’est du côté du mouvement altermondialiste que parviennent des lueurs d’espoir changeant la physionomie du tableau.

Lueurs d’espoir.

Les conditions d’émergence de l’altermondialisme et ses caractéristiques font de ce mouvement le seul creuset contemporain apte à reformuler une alternative globale à la mondialisation du capital. En premier lieu, le caractère immédiatement mondial du nouveau capitalisme combiné avec le développement exponentiel des moyens de communication fait naître en contrepoint une conscience immédiatement mondiale à une échelle inédite. La déclaration du contre-sommet de Gênes : « Ils sont 8, nous sommes des milliards » exprime bien cela. C’est un basculement d’envergure qui écarte un écueil mortel. Plus d’une fois, le mouvement ouvrier s’est laissé piégé mortellement par le nationalisme. Certes, ces impasses ont été facilitées par la trahison de 14 de la social-démocratie puis par le stalinisme. Mais cela a bien rencontré un écho dans les rangs populaires des pays impérialistes. En contrepoint radical, l’immense manifestation mondiale contre la guerre d’Irak, le 15 février 2003, démontre spectaculairement que le mouvement altermondialiste n’a pas de patrie.

De même, les contre-sommets et forums sociaux, véritables bouillons de culture géants, sont l’occasion d’expériences inédites à cette échelle de débats, d’expérimentations simultanées de nouveaux rapports humains et de mobilisations dans lesquels l’auto-organisation tient une place de choix. Lieu par excellence de contestation de l’ordre dominant ; le mouvement altermondialiste est un espace privilégié de déroulement d’une guerre de position, pour reprendre une terminologie gramscienne, comme stratégie de construction d’une hégémonie de ceux d’en bas, préparant les affrontements futurs.

L’extension de ce mouvement à de nouveaux continents, son enracinement populaire et sa capacité à faire se rencontrer et débattre des syndicats, partis, ONG et associations les plus divers de toutes nationalités sont des atouts décisifs. Toute chose égale par ailleurs, des points de ressemblance sont à noter avec la Première Internationale qui rassemblait déjà des organisations et courants divers : syndicats, partis et courants - point de départ du mouvement ouvrier organisé, de ses différents courants et ses diverses branches.

Dans le sillage de ce mouvement, émergent des balbutiements d’alternatives régionales. En Europe, la visibilité et l’importance symbolique des conflits sociaux et politiques à l’échelle européenne démontrent à l’envie leur importance politique croissante. La grève des dockers européens en février 2006, témoigne que la construction européenne dans le cadre de la mondialisation élargit le cadre des luttes de classes immédiates à une échelle régionale. De même, le retentissement des Non français et hollandais a joué à n’en pas douter un rôle non-négligeable pour favoriser la constitution du WASG en Allemagne. Dans le même registre, le FSE de Grèce a joué un véritable rôle de passeur à de multiples niveaux. Il a ainsi été simultanément une caisse de résonance de la portée du Non à la Constitution et un lieu de passage de témoin entre la formidable mobilisation contre le CPE en France à sa réplique grecque dans les universités. Tout cela témoigne d’une certaine synchronisation régionale des mouvements sociaux et des recherches d’alternatives qui appelle de nouveaux développements continentaux. L’analyse vaut aussi pour d’autres régions du monde, peut-être plus encore pour l’Amérique Latine.

Si le mouvement altermondialiste peine encore à coordonner efficacement les différents réseaux et agendas de lutte, il s’agit surtout d’une crise de croissance surmontable comme en a témoigné le succès du FSE d’Athènes . Pour toutes ces raisons, le mouvement altermondialiste est un espace stratégique de reformulation d’un projet émancipateur global.

Ruptures et recomposition à gauche

Prise en ciseau entre l’offensive de la mondialisation capitaliste d’un côté, les résistances confirmées et le discrédit du libéralisme de l’autre, la gauche réformiste voit des craquements et des reclassements s’opérer en son sein. Le Parti Socialiste se situe désormais sans ambiguïté à l’intérieur du libéralisme. Les forces et les courants qui n’ont pas renoncé à changer l’ordre social, sont poussés à rompre avec le social-libéralisme pour maintenir leurs objectifs de manière crédible. Mais ces pas restent fragiles et partiels en raison d’intérêts d’appareils. La question des rapports avec la direction du PS devient donc une interrogation majeure, en premier lieu pour le PCF.

L’orientation de ce parti vise à marier ses positions institutionnelles une volonté sincère de rompre avec le libéralisme. Ses intérêts d’appareils jouent à n’en pas douter, un rôle important dans la détermination de sa politique. Mais croire que cela dicte la politique du PCF relève d’une vision assez sommaire. C’est d’abord oublier que le PCF est un parti ouvrier, travaillé en profondeur par les fractures des classes populaires, les luttes de classes et le mouvement altermondialiste. Mais c’est également une mosaïque de réalités locales et de courants forts divers. Entre sa volonté de rompre avec le libéralisme et ses liens avec le PS, il est soumis à de fortes contradictions, encore aiguisées par la logique intrinsèque du 29 mai : c’est sa quadrature du cercle.
D’autant plus qu’à sa gauche a émergé un pôle anticapitaliste, dont la LCR est désormais la figure emblématique. Le tremblement de terre vécu par le PCF lors des résultats électoraux de 2002 et la force d’attraction de la gauche anticapitaliste sur son électorat constitue un autre terme important de son équation. Cette position nouvellement acquise par la LCR lui ouvre la possibilité de contester au PCF son leadership à gauche du PS et de contrebalancer une orientation inconséquente, à condition de savoir faire preuve de souplesse tactique, comme la ligue a su le démontrer dans un passé récent. La place qu’a su prendre la LCR et son porte-parole pendant la campagne du 29 mai en témoigne. Et pourtant, il s’agissait bien d’un referendum, démentant l’idée que les révolutionnaires seraient les éternels perdants des parties électorales.
S’il serait dangereux de sous-estimer les problèmes existants dans le processus des candidatures unitaires, ce n’est pas ce danger là qui menace la LCR, mais bien au contraire celui de mésestimer ses potentialités. Une dynamique de rupture large et organisée avec le social-libéralisme est en cours. Celle-ci a lieu dans un contexte de résistances sociales confirmées, de discrédit béant du libéralisme, et de l’émergence de l’altermondialisme. Il faut discuter des rythmes de cet élan, n’écarter aucun problème, apprécier ses forces et faiblesses, notamment au regard des rapports avec la social-démocratie libéralisée. Mais la possibilité existe de faire un pas en avant décisif vers la construction d’une perspective émancipatrice à la gauche du PS. Pour affermir et faire grandir cette dynamique et favoriser des différenciations positives en son sein, plusieurs niveaux de rapports de force doivent être distingués : d’abord la nécessité d’ouvrir un espace politique large en rupture avec le libéralisme sous toutes ses formes. et ensuite dans ce cadre, la construction d’un rapport de force pour consolider ce socle quant à la question des rapports avec le PS, sur les problèmes de contenus et du lien avec les mobilisations sociales. Mais en ayant à l’esprit deux choses. En premier lieu, que c’est uniquement si nous nous situons sans ambiguïtés dans cette perspective que ces batailles politiques à l’intérieur de ce front pourront porter leurs fruits, et que des compromis sont donc inévitables. Et en second lieu, qu’il est illusoire de penser que toutes les questions pourraient être résolues d’emblée ; leur solution sera le produit combiné du test des évènements au regard des positions des uns et des autres.

Ces éléments militent pour la construction d’une nouvelle force politique large, antilibérale et anticapitaliste, dont le profil devra affirmer une perspective d’émancipation des travailleurs et du plus grand nombre, dans le creuset du mouvement altermondialiste. Des courants divers la composeront, parmi lesquels une tendance structurée non-sectaire, affirmant ouvertement la nécessité de ruptures stratégiques aura toute sa place. Dans ce cadre qui vise à redonner corps à un horizon libérateur, la question d’un gouvernement apte à ouvrir une telle perspective se pose nécessairement.

La question gouvernementale

Plusieurs raisons plaident pour que la question d’un gouvernement apte à répondre aux besoins sociaux soit prise en compte dans toute ses dimensions, à la fois agitatoire , et en terme de perspective concrète dans une dynamique d’affrontement avec les possédants et de développement d’organes auto-organisés. Elle est un élément nécessaire d’une stratégie pour la période, permettant de jouer sur les rapports de force entre les classes dans une perspective de reconstruction d’une alternative émancipatrice.

Ainsi, pour écarter l’écueil toujours possible d’une fuite en avant du mouvement altermondialiste, impuissante à changer le cours des choses, ce problème prend toute son acuité. Les gouvernements continuant d’être les acteurs concrets de la mise en œuvre de l’offensive capitaliste libérale, la question gouvernementale se pose objectivement pour changer pratiquement le cours des choses.

De manière plus générale, elle découle de la conscience contradictoire des travailleurs et de la très grande majorité de la société qui sont « subjugués » par les institutions capitalistes. Les travailleurs et l’immense majorité pensent spontanément que seul un gouvernement est en mesure de répondre aux besoins sociaux, et transformer éventuellement la société. Sauf dans des courtes périodes de crises révolutionnaires, la conscience de l’immense majorité est réformiste. Répondre concrètement à cette question est donc nécessaire pour s’adresser à toute la population de manière intelligible. Il ne s’agit pas d’avancer cette perspective comme une fin en soi, mais comme une « médiation démocratique de masse » apte à ouvrir la voie vers des affrontements stratégiques et à sortir de l’emprise des institutions dominantes.
Enfin, dans une situation politique dominée à la fois par un rapport de force dégradé entre les classes, un bouleversement des rapports d’exploitation et de domination paralysant le vieux mouvement ouvrier et l’absence de toute perspective émancipatrice, la question gouvernementale devient une question majeure. Elle prend naturellement sa place dans une stratégie qui vise à reconstruire un horizon libérateur en même temps qu’à favoriser des nouvelles confrontations sociales d’ampleur.
Malgré toutes les différences avec la situation contemporaine, les élections du front populaire et la grève générale de mai-juin 36, qu’il faut distinguer de la politique du Front Populaire lui-même, constitue un exemple intéressant. Parmi les éléments positifs qu’il faut retenir de cette expérience, c’est précisément les conditions dans lesquels cette grève éclate. Après une période de remontées des luttes qui restent défensives, les élections ont lieu début mai et le gouvernement de L.Blum est institué début juin. La vague gréviste démarre immédiatement quelques jours après la victoire électorale, ce qui démontre une chose assez étonnante. Alors que le programme du Front Populaire est bien en deçà d’un programme minimal et que le Parti Radical fait partie de la coalition, la victoire électorale joue un véritable rôle de détonateur social. Les travailleurs en mai-juin 36 ne se mettent pas en grève contre la politique d’un gouvernement qui ne gouverne pas encore, mais au contraire pour l’appuyer et le pousser sans attendre, persuadés, à tort, que ce gouvernement est de leur côté. Malgré le programme très limité et la présence des radicaux, la victoire électorale du Front Populaire rétablit spectaculairement une « confiance de classe ».

Pour sacrifier aux fondamentaux, la question gouvernementale est un vieux débat, elle existe dès le début des années 20, dans les discussions de l’Internationale Communiste. Elle fait l’objet d’un long développement dans la résolution sur la tactique de l’IC, adoptée lors de son 4° congrès, en novembre 1922. La notion de gouvernement ouvrier est avancée au sens de gouvernement de partis ouvriers représentant les intérêts de la classe ouvrière, conséquence de la tactique du Front Unique. L’intérêt de la démarche est de déterminer un mot d’ordre transitoire qui cristallise les problèmes d’une période caractérisée par un recul du mouvement ouvrier dans l’objectif d’amorcer un retournement offensif.

Plusieurs hypothèses sont détaillées dans lesquels les communistes doivent, ou ne doivent pas, intervenir. Certaines d’entre elles sont analysées comme des gouvernements de collaboration de classe auquel tout soutien ou participation est à proscrire fermement. D’autres permettent d’envisager un soutien ou une participation à un tel gouvernement, dans certaines circonstances et sous certaines garanties.

La première d’entre elles est l’hypothèse pure d’un gouvernement exclusif du Parti Communiste mais qui n’a que peu d’intérêt dans la situation contemporaine. La deuxième peut nous donner quelques indications utiles pour la période que nous traversons. Il s’agit, dans certaines circonstances et avec des garanties, du soutien ou de la participation des communistes à un gouvernement ouvrier avec des partis non-communistes, donc réformistes, et résultant d’une combinaison parlementaire. Au delà de situations extrêmement différentes, plusieurs choses sont intéressantes à noter :
En premier lieu, que cette question surgit à la fin de la vague révolutionnaire de 1917 à 1923 dans une situation ou « l’offensive du capital qui [a] prit au cours de ces dernières années des proportions gigantesques, [et] oblige les ouvriers de tous les pays à mener des luttes défensives (...) la plupart des [de ces] grèves n’(ont) [ayant] eu jusqu’à présent aucun succès immédiat (...) »

En deuxième lieu, sans que cela soit dit explicitement, on devine qu’un des partenaires dont il est question n’est autre que la social-démocratie, et cela moins de 10 ans après la grande trahison de 1914 ! : « Les communistes sont également disposés, dans certaines circonstances, et sous certaines garanties( mener vraiment la lutte contre la bourgeoisie), à appuyer un gouvernement ouvrier non-communistes » Mais en précisant d’emblée qu’il faudra « expliquer à la classe ouvrière que sa libération ne pourra être assurée que par la dictature du prolétariat » et enfin : « Les (deux autres) types de gouvernement ouvrier auxquels peuvent participer les communistes (un gouvernement communiste pure et une coalition avec des partis non-communistes décrite ci-dessus) ne sont pas encore la dictature du prolétariat ; ils ne constituent pas encore une forme nécessaire vers la dictature, mais ils peuvent constituer un point de départ pour la conquête de cette dictature ». Laissons de côté la notion problématique de dictature du prolétariat. Ce qui nous intéresse est que dans une situation ou le mouvement ouvrier est sur la défensive pour toute une période, la perspective et la réalisation d’un gouvernement ouvrier résultant d’une combinaison parlementaire, sous certaines garanties, est en capacité d’ouvrir une perspective offensive. Si l’histoire n’a pas donnée d’exemple de gouvernement de ce type, la victoire électorale du Front populaire et la grève générale de juin 36 qu’elle déclenche, va dans le sens de cette analyse, bien que le Front populaire lui-même était un gouvernement de collaboration de classe.
Deux ordres de considérations doivent nous guider pour aborder cette question de manière pragmatique dans l’optique de jouer sur les rapports de force et d’ouvrir une nouvelle perspective d’émancipation.
Le premier est la question des alliances qui comporte un discriminant. Un tel gouvernement est impossible avec le PS pour des raisons déjà évoquées. Cela ne fait pas débat au sein de la LCR, il est donc peu utile de développer.

Le deuxième considérant est double. Il faut regarder simultanément le contenu programmatique et la dynamique sociale qu’elle est susceptible de déclencher. Il est par exemple peu productif de discuter d’un programme antilibéral dans une logique visant à lui donner un caractère anti-capitaliste dès lors que ce programme nécessite des affrontements d’ampleur pour être mis en œuvre et qu’il y a un accord précis pour y recourir de manière à briser la résistance des possédants. Il ne s’agit pas de sous-estimer la discussion programmatique sur un certain nombre de points jugés clé, mais d’avoir à l’esprit qu’un programme dont le contenu formel reste antilibéral nécessite pour sa réalisation et dans le cadre du capitalisme libéral actuel, des confrontations majeures dont la dynamique propre est anti-capitaliste.
Deux grands cas de figure peuvent se présenter avec des possibilités intermédiaires multiples.

1- Il n’y a pas de dynamique sociale, peu ou pas de mobilisation, l’hypothèse gouvernementale ne se pose pas, les rapports de force politique ne sont pas à ce niveau.

2- Des résistances importantes et répétées ont lieu, des victoires partielles sont remportées, tout en restant dans un cadre défavorable aux salariés. L’hypothèse peut-être envisagée dès lors que le contenu du programme défendu avec nos partenaires, qui serait nécessairement un programme de compromis, nécessite des mobilisations sociales d’ampleur qui remettent en cause le fonctionnement normal de la société capitaliste et de la propriété privée et qu’il y a accord avec les partenaires de l’alliance sur la nécessité d’y recourir pour vaincre les résistances des classes dirigeantes. Un tel gouvernement pourrait ainsi être susceptible d’enclencher un bond en avant du mouvement social et ouvrier, ouvrant la voie à des affrontements d’ampleur inédite dans la période contemporaine. Notre tâche principale serait alors de favoriser le développement des organes d’ auto-organisation dans le but d’ouvrir la voie à des affrontements stratégiques.

3- D’autres hypothèses sont possibles dans une situation politique similaire, sans que la question gouvernementale ne se pose pour nous, mais qui peuvent populariser l’option décrite plus haut, et influer immédiatement sur les rapports de force sociaux et politiques : il existe un programme de compromis tel que décrit ci-dessus mais certains de nos partenaires éventuels envisagent de gouverner avec le PS, ou de se situer dans le cadre d’une alliance parlementaire avec lui. Mais en même temps, la situation pousse à ce qu’une alliance électorale à la gauche du PS et sur un contenu antilibéral ait lieu, de larges secteurs moteurs des victoires passées, dans le mouvement social, chez des militants politiques, y compris notre frange sympathisante, y sont favorables et peuvent le percevoir comme un début de débouché. Nous sommes face à une situation contradictoire, à la fois pleine d’espoirs et qui comporte de réels dangers. Il nous faut répondre, réellement, à l’un et à l’autre. Dès lors que nous avons l’assurance que le programme défendu ensemble et la campagne elle-même n’aborderait pas cette question, et que nous avons toute latitude pour développer notre interprétation quant à cette question au vu du programme, rien n’oblige à faire de la question gouvernementale, un discriminant pour conclure une telle alliance électorale. Tout en sachant que toute participation à un gouvernement avec le PS de certains partenaires ouvrira pratiquement de nouvelles clarifications, d’autant plus importantes que nous pourrons les favoriser.
Pour conclure, l’effondrement du prétendu « socialisme réel » conjugué au nouveau capitalisme ont clot une période politique. Les nouvelles résistances contemporaine réouvrent un nouveau cycle qu’il nous faut conforter en déployant une stratégie politique cohérente tendue vers l’horizon d’une nouvelle société émancipée
MATHIA Alain


* Paru dans "Critique communiste" n° 181, novembre 2006, dans le dossier "Questions de stratégie [2]".
Mis en ligne le 29 novembre 2006