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	<title>La Gauche</title>
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		<title>La Gauche</title>
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		<title>L'apport de Rosa Luxemburg</title>
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		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>


		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire et th&#233;orie</dc:subject>

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&lt;p&gt;Cet entretien a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; par David Muhlmann pour son livre consacr&#233; &#224; Rosa Luxemburg : &#171; R&#233;concilier marxisme et d&#233;mocratie &#187; paru aux &#233;ditions du Seuil (collection &#171; non conforme &#187;) en mai 2010. &lt;br class='autobr' /&gt; D. MUHLMANN : Daniel, vous &#234;tes l'un des penseurs et organisateurs les plus influents de l'extr&#234;me gauche fran&#231;aise et du mouvement trotskyste mondial, &#224; la direction de la Ligue communiste r&#233;volutionnaire (Section fran&#231;aise de la Quatri&#232;me Internationale) puis du Nouveau Parti (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.lagauche.ca/local/cache-vignettes/L140xH150/arton3026-2b1b3.png?1629928024' class='spip_logo spip_logo_right' width='140' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Cet entretien a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; par David Muhlmann pour son livre consacr&#233; &#224; Rosa Luxemburg : &#171; R&#233;concilier marxisme et d&#233;mocratie &#187; paru aux &#233;ditions du Seuil (collection &#171; non conforme &#187;) en mai 2010.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. MUHLMANN&lt;/strong&gt; : Daniel, vous &#234;tes l'un des penseurs et organisateurs les plus influents de l'extr&#234;me gauche fran&#231;aise et du mouvement trotskyste mondial, &#224; la direction de la Ligue communiste r&#233;volutionnaire (Section fran&#231;aise de la Quatri&#232;me Internationale) puis du Nouveau Parti anticapitaliste. Le premier point que je souhaitais aborder avec vous est celui de votre rapport g&#233;n&#233;ral, intellectuel et militant, &#224; Rosa Luxemburg. Son nom constitue-t-il pour vous un point de r&#233;f&#233;rence dans l'histoire du socialisme international, au m&#234;me titre qu'un L&#233;nine ou Trotsky ? Tient-elle une place particuli&#232;re dans votre propre trajectoire politique ? Je me souviens d'un de vos articles sur Rosa Luxemburg et la question du Parti et de l'organisation, publi&#233; dans une livraison de la revue Partisans intitul&#233;e &#171; Rosa Luxemburg vivante &#187;, en 1969&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir sur ESSF : A propos de la question de l'organisation : L&#233;nine et Rosa (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ... Aujourd'hui, que retenez-vous comme &#233;tant son h&#233;ritage, tant sur le plan de la th&#233;orie marxiste que sur celui de la pratique r&#233;volutionnaire &#224; construire ? Je pense en particulier &#224; l'exigence de &#171; spontan&#233;it&#233; &#187; ouvri&#232;re - m&#234;me si je n'aime pas ce terme - qu'elle a pos&#233;e comme probl&#232;me critique pour toute avant-garde ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. BENSA&#207;D&lt;/strong&gt; : Avant tout, nous pouvons nous f&#233;liciter qu'il y ait une actualit&#233; ou une r&#233;-actualit&#233; de Rosa Luxemburg - pas du point de vue d'une satisfaction pieuse, mais parce qu'elle r&#233;v&#232;le un moment politique : ce n'est pas un hasard si cela tombe maintenant. Cela dit, pour moi, et je dirais m&#234;me pour nous - m&#234;me si le &#171; nous &#187; est un peu vague et englobe une dimension g&#233;n&#233;rationnelle et militante &#224; travers ceux qui sont entr&#233;s en dissidence dans la jeunesse du Parti communiste des ann&#233;es soixante -, elle a toujours fait partie du patrimoine. C'est-&#224;-dire que, lorsque l'on &#233;tait en qu&#234;te de nourritures th&#233;oriques &#224; l'&#233;poque, Rosa n'&#233;tait certes pas au premier rang du communisme orthodoxe que l'on nous transmettait, mais elle n'&#233;tait pas non plus &#171; en enfer &#187;, &#224; la diff&#233;rence de Trotsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc il y avait toujours une &#171; possibilit&#233; d'acc&#232;s &#187; &#224; Rosa Luxemburg. Par ailleurs, notre courant politique a &#233;t&#233; en partie influenc&#233; par sa pens&#233;e. Notre &#233;tiquette &#233;tait trotskyste, par d&#233;fi et par diff&#233;renciation d'avec d'autres courants, mais je pense &#224; un trotskyste comme Ernest Mandel qui &#233;tait un grand admirateur de Rosa Luxemburg, parfois peut-&#234;tre plus que de Trotsky. Il en &#233;tait m&#234;me proche presque biographiquement : dans sa petite maison &#224; Bruxelles, il avait la collection reli&#233;e de la Neue Zeit, qui lui avait &#233;t&#233; transmise par son p&#232;re. C'&#233;tait donc pratiquement de l'Histoire imm&#233;diate, et la m&#233;moire du spartakisme qui s'est transmise ainsi. De plus - et ce n'est pas pour s'envoyer des fleurs, mais afin de mieux comprendre l'histoire -, si l'on consid&#232;re ce que l'on a essay&#233; de faire dans les &#233;coles de formation de la Ligue [Ligue communiste r&#233;volutionnaire], nous avons toujours eu davantage le souci non de transmettre l'orthodoxie marxiste, mais de restituer les controverses de l'Histoire du mouvement ouvrier. On donnait &#224; lire du Kautsky, du Bernstein ... Il s'agissait de reconstituer la sc&#232;ne d'un d&#233;bat, dans lequel Rosa Luxemburg a jou&#233; un tout premier r&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle occupe donc une place &#233;minente, mais pas mythique pour autant, pas plus que Trotsky d'ailleurs. Il y a des livres de Trotsky qui sont &#233;pouvantables, Terrorisme et Communisme notamment (Trotsky, 1920) : on peut comprendre le contexte de la guerre civile russe, mais de l&#224; &#224; th&#233;oriser l'&#233;tat d'exception au-del&#224; de l'exception, justement, c'est autre chose. Sur Rosa, il y a une facilit&#233; et un anachronisme &#224; relire ses textes critiques sur L&#233;nine et le Parti &#224; travers le prisme du ph&#233;nom&#232;ne bureaucratique et stalinien, survenu ult&#233;rieurement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est vrai, au-del&#224; du contexte russe, que Rosa s'est montr&#233;e particuli&#232;rement sensible au probl&#232;me de la mont&#233;e de la bureaucratie dans les appareils de direction du mouvement ouvrier, &#224; son &#233;poque. Elle &#233;tait confront&#233;e en Allemagne au laboratoire du ph&#233;nom&#232;ne bureaucratique - et ce n'est pas un hasard si le livre de RobertMichels sur les partis politiques est paru &#224; la m&#234;me &#233;poque (Michels, 1914). C'est l&#224; le premier ph&#233;nom&#232;ne de parti de masse adoss&#233; &#224; des syndicats de masse, qui b&#233;n&#233;ficie d'une p&#233;riode relative de l&#233;galit&#233;, et qui donne naissance &#224; un gros appareil, ce qui n'&#233;tait pas le cas du Parti bolchevik clandestin, que l'on mythifie a posteriori mais qui a toujours &#233;t&#233; un gigantesque bordel, m&#234;me parfois un tout petit bordel, compte tenu de la pr&#233;carit&#233; des conditions de lutte. Elle a donc incontestablement cette sensibilit&#233;-l&#224;. Vous avez h&#233;sit&#233; sur le mot de &#171; spontan&#233;it&#233; &#187;. Il y a deux choses. Pour moi, le d&#233;bat sur la gr&#232;ve de masse en 1905-1906 est fondateur, parce qu'&#233;videmment c'est faire la part de l'&#233;v&#233;nement, ce qui revient &#224; poser - m&#234;me si cela n'est pas explicite, mais on peut travailler autour - l'id&#233;e d'une autre temporalit&#233; politique : ce n'est pas l'accumulation graduelle des conqu&#234;tes &#233;lectorales des positions qui fait l'Histoire i il reste la part de l'impr&#233;vu, de l'impromptu. On peut appeler cela &#171; spontan&#233;it&#233; &#187; ou pas, mais il y a en tout cas l'&#233;v&#233;nement, un &#233;v&#233;nement qui constitue une irruption d'en bas, incontestablement, avec les formes d'organisation g&#233;n&#233;rale qui sont les siennes. Ensuite, il y a le fait que l'exp&#233;rience de 1905 permet &#224; Rosa Luxemburg d'&#234;tre tout de m&#234;me l'une des premi&#232;res &#8211; peut &#234;tre m&#234;me la premi&#232;re, bien avant L&#233;nine, et peut-&#234;tre justement parce que l'Allemagne &#233;tait le laboratoire privil&#233;gi&#233; pour cela &#8211; &#224; percevoir dans le d&#233;bat avec Bernstein que la polarisation de classe n'est pas lin&#233;aire, que les classes moyennes se reconstituent, que les crises et l'effondrement ne sont pas m&#233;caniques. Bref, d'avancer une vision de l'histoire qui n&#233;cessite un certain volontarisme r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est en ce sens la premi&#232;re &#224; expliciter en quoi la &#171; spontan&#233;it&#233; &#187; doit signifier de nouvelles orientations de strat&#233;gie politique, radicales, car dirig&#233;es essentiellement contre la bureaucratie dans le mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or je crois que cette force est devenue une faiblesse, d'une certaine mani&#232;re. L'une des trag&#233;dies pour la R&#233;volution allemande de 1918, dont elle fut l'une des premi&#232;res victimes, &#233;tait le caract&#232;re tardif, et finalement assez bricoleur, de la s&#233;paration avec les deux ailes majoritaires de la social-d&#233;mocratie. Si l'on fait l'&#233;quivalent avec la Russie, il faut bien reconna&#238;tre que la conception qu'a eue L&#233;nine du Parti lui a permis de faire le tournant dit des &#171; Th&#232;ses d'avril &#187; (L&#233;nine, 1917), et de se heurter sans concession &#224; la majorit&#233; des t&#234;tes du Parti. Je comprends bien la difficult&#233; en Allemagne pour Rosa et Liebknecht &#224; envisager et &#224; assumer la rupture avec les organisations de masse, ce n'&#233;tait certainement pas simple, mais on peut imaginer quelles batailles auraient pu alors &#234;tre men&#233;es dans la social-d&#233;mocratie ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Rosa et Liebknecht craignaient avant tout de constituer une &#171; secte communiste &#187;. Il fallait &#171; coller &#187; aux masses. Je me souviens que Rosa Luxemburg disait quelque chose comme : &#171; il vaut mieux se battre dans un parti ouvrier qui a tort, que d'avoir raison entre nous &#187; ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; J'entends bien. Mais je tends aussi &#224; penser que L&#233;nine - qui est devenu aujourd'hui le vilain de l'Histoire et que l'on ne relit donc plus - est &#224; mon avis celui qui a r&#233;volutionn&#233;, d'une certaine mani&#232;re, la conception de la politique, qui a inaugur&#233; une pens&#233;e strat&#233;gique en politique. Elle n'existe pas vraiment chez Marx, et tous ces cadres de la social-d&#233;mocratie allemande que fr&#233;quentait Rosa Luxemburg &#233;taient finalement assez proches &#171; culturellement &#187; de Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Ils pariaient sur la &#171; maturation &#187; r&#233;volutionnaire, la &#171; progression &#187; du socialisme ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Oui, la maturation sociologique : il y a une classe qui va se concentrer, se d&#233;velopper, et ce d&#233;veloppement a pour cons&#233;quence un lien organique entre la conscience politique et l'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Marx, le parti n'appara&#238;t que de mani&#232;re intermittente, c'est un outil conjoncturel, alors que L&#233;nine en fait un v&#233;ritable op&#233;rateur strat&#233;gique, qui organise les retraites, les avanc&#233;es, qui prend l'initiative. Il y a l&#224; une conception diff&#233;rente. C'est pour cela que l'on peut voir toute la pertinence de la critique de Rosa sur le p&#233;ril bureaucratique naissant et, en m&#234;me temps, le fait que cette confiance dans le &#171; m&#251;rissement &#187; d'un processus quasi naturel, en fin de compte, pose aussi probl&#232;me ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Ce dilemme entre le fait de &#171; coller &#187; aux masses - au risque de l'inertie - et la rupture l&#233;niniste - au risque du sectarisme partisan - a-t-il sa pertinence aujourd'hui, ou ne s'agit-il que d'une question historique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Cela m'int&#233;resse au pr&#233;sent, avec des conditions fort diff&#233;rentes. Apr&#232;s un si&#232;cle d'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, nous sommes bien plac&#233;s pour savoir que les formes de regroupements, sociaux ou politiques, sont beaucoup plus fluctuantes, compliqu&#233;es, divis&#233;es. &#192; l'&#233;poque de Rosa, il y avait quand m&#234;me quelque part chez les socialistes un postulat d'homog&#233;n&#233;it&#233; -l'unicit&#233; de la classe ouvri&#232;re -, qui a &#233;t&#233; largement d&#233;menti. C'est l'un des paradoxes du capitalisme ; &#224; la fois l&#224; tendance &#224; l'organisation, mais en m&#234;me temps un march&#233; du travail qui g&#233;n&#232;re la concurrence, donc des divisions, des diff&#233;renciations permanentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est aujourd'hui acquis, de m&#234;me la complexit&#233; des soci&#233;t&#233;s actuelles, qui sont plus composites&#034;plus diff&#233;renci&#233;es, avec leurs ph&#233;nom&#232;nes d'individualisation qui ont leurs aspects contradictoires -la culture plus d&#233;mocratique, d'un certain c&#244;t&#233;, et &#233;ventuellement le basculement vers l'individualisme, au sens p&#233;joratif. C'est &#224; partir de l&#224; qu'il faut penser les probl&#232;mes li&#233;s &#224; la forme &#171; parti &#187;, les questions du comment organiser aujourd'hui du collectif, de la solidarit&#233;, de la coordination, etc. Mais le probl&#232;me est qu'aujourd'hui, &#224; gauche, la discussion sur la forme sert quelque peu d'&#233;cran aux discussions sur le contenu ... Et surtout, on a tendance &#224; croire que le ph&#233;nom&#232;ne bureaucratique est une s&#233;cr&#233;tion de la forme partisane en tant que telle, alors qu'il s'agit d'un ph&#233;nom&#232;ne sociologique majeur, qui se manifeste dans le plus grand nombre des organisations sociales, dans l'appareil d'&#201;tat, les syndicats, les ONG ... C'est bien l&#224; un probl&#232;me majeur qui d&#233;borde celui du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Pour la gauche communiste et r&#233;volutionnaire, le fait de rester dans une organisation de masse bureaucratis&#233;e ou la quitter pour la refonder sur des principes plus purs a &#233;t&#233; un probl&#232;me constant. .. L&#224;-dessus, je pense que Rosa a incarn&#233; une position tr&#232;s juste et remarquable : elle fut critique du l&#233;ninisme, sans aucun doute, en rupture avec la social-d&#233;mocratie majoritaire, et en m&#234;me temps elle n'a jamais vers&#233; dans le gauchisme facile qui consistait &#224; rejeter par principe la forme parti, comme le faisaient les Linksradikale de son &#233;poque, les R&#252;hle ou Gorter ... Quand on oppose Rosa &#224; L&#233;nine sur la question de l'organisation ouvri&#232;re, on oublie trop souvent que Rosa Luxemburg a tout de m&#234;me fond&#233; le Parti communiste d'Allemagne !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Je suis d'accord. C'est un d&#233;bat qui nous a hant&#233;s, qui m'a personnellement hant&#233;. J'&#233;tais personnellement trop jeune pour &#234;tre enti&#232;rement conscient des enjeux, mais nous avons &#233;t&#233; formellement exclus du Parti communiste, ou des &#201;tudiants communistes, en 1965-1966, je crois en r&#233;alit&#233; que c'&#233;tait &#224; moiti&#233; une exclusion et un d&#233;part volontaire, d'une certaine mani&#232;re. Mais, par insouciance ou inconscience juv&#233;nile, nous ne nous sommes pas pos&#233; la question. C'&#233;tait absolument insens&#233; de partir &#224; deux cents ou trois cents du &#171; grand Parti des fusiliers &#187; ; aujourd'hui cela ne repr&#233;sente plus grand-chose, mais &#224; l'&#233;poque ... J'en &#233;tais malade quand nous sommes partis, je venais d'un milieu communiste, post-guerre d'Espagne, r&#233;sistant MOI [Francs-tireurs et partisans-Main-d'&#339;uvre immigr&#233;e]. On nous a sorti le chapelet de tous ceux qui avaient quitt&#233; le parti pour finir dans les poubelles de l'Histoire et ainsi de suite. Nous &#233;tions jeunes, nous n'avons donc pas eu &#224; nous poser de probl&#232;me mais si nous l'avions fait, nous aurions toujours trouv&#233; des raisons de rester. Nos alter ego camarades italiens, qui &#233;taient d'un parti plus tol&#233;rant et plus poreux aux autres courants, n'ont pas eu &#224; partir, et ils y sont rest&#233;s enlis&#233;s ... Quel est le moment pour sortir ? Qu'y perd-on et qu'y gagne-t- on ? Quel en est le risque ? Ces questions sont actuelles, je n'imagine pas, par exemple, que M&#233;lenchon ne s'est pas longuement interrog&#233; quand il a quitt&#233; le PS pour fonder le Front de gauche. Et je crois que le risque de la scission, personne n'y &#233;chappe, c'est d'ailleurs l&#224; que le souci de Rosa est l&#233;gitime : on a observ&#233; des pathologies minoritaires, qui peuvent rendre fou. Certains le sont devenus : il y en a, et de tr&#232;s brillants, comme Bordiga ou Posadas &#8211; qui a fini par construire des abris anti-atomiques ... Nous avons l&#224; affaire &#224; des cas extr&#234;mes, mais dont l'histoire de la Quatri&#232;me Internationale n'est pas exempte : quand Pablo a r&#233;dig&#233; des lettres ouvertes au prol&#233;tariat mondial, au pr&#233;sident Mao, &#224; Tito, et ainsi de suite ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Il y a une logique parano&#239;aque aussi...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Il y a une logique parano&#239;aque, &#233;videmment. On a l'impression d'avoir raison, de ne pas &#234;tre reconnus, de ne pas &#234;tre entendus, de parler aux masses par-dessus la r&#233;alit&#233; ... Tout cela guette bien entendu. Et ce n'est pas r&#233;solu aujourd'hui. C'est toutefois moins douloureux &#224; pr&#233;sent, parce que nous ne sommes finalement pratiquement plus confront&#233;s, en Europe, &#224; des partis de masse, de gauche, qui soient des organisateurs collectifs. On pourrait dire qu'il y a aujourd'hui un espace politique plus ouvert, il y a de la vie ailleurs, nous ne sommes pas condamn&#233;s &#224; devenir dingues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut &#234;tre victime de d&#233;lires ou de bouff&#233;es, mais le fait d'&#234;tre en dehors de ces grands partis, ou de ce qu'il en reste, ne coupe pas les ponts avec la r&#233;alit&#233; ! [Rires]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Ne pensez-vous pas que ces probl&#232;mes classiques d'articulation entre l'organisation militante et les luttes &#233;mergentes trouvent aujourd'hui une nouvelle actualit&#233; li&#233;e &#224; la crise ? Regardons les &#233;v&#233;nements sociaux r&#233;cents en France : gr&#232;ves spontan&#233;es, dynamique de d&#233;bordement des appareils syndicaux, auto-organisation des luttes, passage &#224; l'acte et violence directe (s&#233;questrations, destructions de mat&#233;riel, etc.). Comment se positionner face &#224; ces ph&#233;nom&#232;nes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Oui. Mais justement, vous &#233;tiez r&#233;ticent par rapport au terme de &#171; spontan&#233;it&#233; &#187;. Or on peut penser, auquel cas on reste &#224; un certain niveau de g&#233;n&#233;ralit&#233;, qu'il y a toujours des ph&#233;nom&#232;nes &#233;mergents, de mobilisation et d'organisation, qui sont irr&#233;ductibles &#224; ce qui est d&#233;cid&#233;, planifi&#233; et organis&#233; par des appareils. Cela se d&#233;roule aujourd'hui dans une situation particuli&#232;re - en France notamment, dans la m&#234;me mesure probablement en Italie et en Espagne, mais de mani&#232;re quelque peu diff&#233;rente en Europe du Nord. En m&#234;me temps, cela est compliqu&#233;, car il est par cons&#233;quent possible de sous-estimer l'influence r&#233;elle des syndicats, qui reste tout de m&#234;me mesurable par les &#233;lections professionnelles, ou par le fait que, dans toutes les luttes - m&#234;me spontan&#233;es, &#233;videmment -, lorsqu'il s'agit de prendre la parole, d'organiser, on retrouve souvent les repr&#233;sentants syndicaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l'on pourrait en tirer, mais cela rel&#232;ve plus de la strat&#233;gie, c'est que, m&#234;me avec un mouvement syndical fort, la lutte se d&#233;veloppe dans les secteurs qui ne sont pas forc&#233;ment les plus organis&#233;s. Ceux-ci peuvent souvent se montrer les plus audacieux, justement parce qu'ils ne calculent pas. Quand une lutte prend une dimension r&#233;elle, on doit encourager son invention de formes propres qui sont irr&#233;ductibles aux formes existantes. On l'a vu avec les coordinations d'infirmi&#232;res. Il y a une r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, mais pas de recette type, au sens d'une forme type du mouvement : tout mouvement de masse cr&#233;e finalement ses propres organes sp&#233;cifiques &#8211; parfois de mani&#232;re conflictuelle avec certains appareils. Prenez le mouvement social en Guadeloupe, r&#233;cemment : il a &#233;t&#233; dit que le mouvement &#233;tait tr&#232;s fort et unitaire, mais on oublie souvent de dire que 80% des syndicats en Guadeloupe sont des syndicats locaux ind&#233;pendants des appareils de la m&#233;tropole. Ils ont leur propre logique, et c'est ce qui a fait leur efficacit&#233; ; ils n'ont pas &#233;t&#233; index&#233;s sur le rythme des journ&#233;es d'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Mais cela veut dire que, d'un point de vue strat&#233;gique, comme vous dites, il faut &#234;tre sensible &#224; cela, et encourager ces formes &#233;mergentes d'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Cela est syst&#233;matique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Il y a beaucoup de militants qui, dans une vieille tradition l&#233;niniste, cherchent plut&#244;t &#224; encadrer, &#224; r&#233;gimenter... Ce que vous dites rel&#232;ve d'un point de vue qui ne va pas de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; C'est pour moi un point de vue quasi principiel. Aujourd'hui, il semble assez banal d'insister sur la l&#233;gitimit&#233; pour les militants syndicaux d'avoir des propositions, une organisation syndicale et ainsi de suite, mais finalement la d&#233;mocratie d'assembl&#233;e doit primer sur la d&#233;mocratie syndicale. Cet apprentissage dans les luttes est important, tant il pr&#233;figure l'id&#233;e que l'on peut se faire, m&#234;me &#224; titre d'&#233;bauche, de ce que serait le fonctionnement d'organes de pouvoir d&#233;mocratiques, dans l'entreprise et ailleurs. Qui dit d&#233;mocratie d'assembl&#233;e dit naturellement respect des principes de pluralisme et de d&#233;bat, et je pense &#224; ce propos que L&#233;nine contribue &#224; penser ces exigences d&#233;mocratiques -lui qui est aujourd'hui si facilement rang&#233; sous l'&#233;tiquette du despotisme ou de la tyrannie. Car, d&#232;s lors que l'on dit, avec L&#233;nine, que le Parti n'est pas la classe, que les deux ne se confondent pas parce qu'il existe un terrain politique sp&#233;cifique, alors s'ouvre pr&#233;cis&#233;ment le champ de la politique : il peut y avoir la place pour plusieurs partis. Je ne dis pas qu'il va jusque l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il fait un petit pas dans cette direction : d&#232;s lors qu'il n'y a plus confusion entre parti et classe, pourquoi n'y aurait-il pas plusieurs partis, interpr&#233;tant, se r&#233;f&#233;rant, ou essayant de d&#233;fendre les int&#233;r&#234;ts d'une m&#234;me classe ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela se traduit chez L&#233;nine au moins par un point, c'est sa position qui est de loin, &#224; mon avis, la plus sage, dans le d&#233;bat sur les syndicats en 1921 : contre Trotsky et la militarisation des syndicats, de mani&#232;re assez pragmatique - je ne dis pas qu'il le th&#233;orise, ce serait absurde - il comprend bien que l'ind&#233;pendance des syndicats, si l'on veut savoir ce qui se passe dans les consciences, est un &#233;l&#233;ment qui fait vivre l'espace public, m&#234;me s'il n'aurait pas appel&#233; cela ainsi. Je crois qu'il y a une lecture de L&#233;nine qui est beaucoup plus compliqu&#233;e que ce que l'on en dit habituellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; O&#249; en est-on aujourd'hui, dans la gauche r&#233;volutionnaire, sur ces questions du rapport entre socialisme et d&#233;mocratie ? Quels sont les points de vue et les objectifs sur un d&#233;passement de la d&#233;mocratie &#171; bourgeoise &#187;, parlementaire et repr&#233;sentative ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Socialisme et d&#233;mocratie sont indissociables, &#233;videmment, d&#233;j&#224; parce que nous avons fait l'exp&#233;rience de l'irrationalit&#233; d'une gestion bureaucratique dans les anciens pays staliniens. Voil&#224; qui nous ram&#232;ne &#224; Rosa et &#224; sa fameuse critique dans La R&#233;volution russe. Tout son discours sur la vitalit&#233; d&#233;mocratique, la soci&#233;t&#233; qui doit &#234;tre irrigu&#233;e par le d&#233;bat, par la controverse, par la presse, par la contradiction, voil&#224; une le&#231;on fondatrice et fondamentale pour nous. Le point de d&#233;part r&#233;side dans la question &#171; &#234;tre r&#233;volutionnaire aujourd'hui &#187;. Malheureusement, l'imagerie dominante &#8211; et on le constate y compris chez les nouveaux militants - consid&#232;re la r&#233;volution comme synonyme de violence. Mais, que l'on utilise le mot ou pas, nous pensons qu'&#234;tre r&#233;volutionnaires, vouloir changer la soci&#233;t&#233; aujourd'hui, passe par une logique o&#249; la soci&#233;t&#233; ne sera plus pilot&#233;e par le march&#233; et la concurrence anarchique de quelques uns. Par quoi doit-elle &#234;tre pilot&#233;e ? Forc&#233;ment par une volont&#233; politique d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Vous n'&#233;voquez pas la phase postr&#233;volutionnaire de dictature du prol&#233;tariat...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; C'est incompr&#233;hensible aujourd'hui cette id&#233;e de dictature du prol&#233;tariat. Je ne l'utilise plus, et nous l'avons &#233;vacu&#233;e ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Au niveau de la terminologie ou sur le fond ? Comment &#234;tre r&#233;volutionnaire sans penser la n&#233;cessit&#233; d'un &#233;tat d'exception, d'un moment historique de r&#233;pression des repr&#233;sentants minoritaires de l'ancien monde ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; C'est au niveau de la terminologie que cela s'est jou&#233;, il y a environ cinq, six ans dans la Ligue. Nous avons enlev&#233; ce terme, qui &#233;tait dans les statuts, &#224; la majorit&#233; des deux tiers. &#192; mon avis, il fallait le faire, car les gens sentent bien que la &#171; dictature &#187; aujourd'hui, apr&#232;s Franco ou Pinochet, est devenue un mot impronon&#231;able, ce qui n'&#233;tait pas le cas au XI Xe si&#232;cle, o&#249; le terme p&#233;joratif &#233;tait &#171; tyrannie &#187;. Mais on a enlev&#233; l'expression sans mener le d&#233;bat qui aurait d&#251; avoir lieu en aval, car c'&#233;tait quand m&#234;me une r&#233;ponse &#224; un probl&#232;me, qui &#233;tait justement de donner un nom &#224; ce pouvoir d'exception, qui hante les r&#233;volutions depuis la R&#233;volution fran&#231;aise ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Quelle est votre r&#233;ponse &#224; ce probl&#232;me ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Ce que je d&#233;fends - et je ne dis pas que tout le monde est d'accord avec cela au NPA [Nouveau Parti anticapitaliste] -, c'est qu'il faut une hypoth&#232;se strat&#233;gique qui consiste &#224; reconna&#238;tre l'existence &#224; venir d'une &#233;preuve de force, d'une discontinuit&#233; dans l'ordre du droit, et d'une double l&#233;gitimit&#233; ou dualit&#233; de pouvoir entre les institutions existantes - m&#234;me si certaines sont r&#233;formables - et le pouvoir &#233;mergent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne ne sait comment changer la soci&#233;t&#233; au XXIe si&#232;cle, il ne faut pas se raconter de salades. Disons que deux logiques s'affrontent : une logique de solidarit&#233;, d'appropriation sociale, de biens communs, et une logique de comp&#233;tition, de concurrence marchande, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qui peut l'emporter ? On peut dire que si les choses continuent sur la m&#234;me voie, on va &#224; la catastrophe sociale et &#233;cologique. Le march&#233; ne peut pas g&#233;rer la temporalit&#233; de l'&#233;cologie et le renouvellement naturel. Mais cela ne veut pas dire que l'autre voie est une garantie absolue et que l'on r&#233;soudra tous les probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc si l'on pr&#233;sente ces deux logiques, en avan&#231;ant que l'on ne passe pas de l'une &#224; l'autre sans conflit, qu'est-ce qui l'emporter ? Personne ne le sait. Mais si nous n'avons pas cela comme horizon, il n'y a pas plus de crit&#232;res ni de boussole, y compris pour &#233;valuer les compromis positifs qui sont compatibles avec le but que l'on recherche et ceux qui, au contraire, lui tournent le dos. Ce serait faire de la politique et de la tactique au jour le jour, si l'on n'a pas une telle hypoth&#232;se strat&#233;gique .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; &#202;tre r&#233;volutionnaire, ce serait en quelque sorte avec le &#171; sens du conflit &#187;, des tensions existantes, et la conscience du basculement &#224; venir. .. Vous parlez d'un &#171; but que l'on recherche &#187;. Comment en parleriez-vous ? Quel serait ce &#171; contenu &#187; du socialisme, pour parler comme Castoriadis ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; G&#233;rard Debreu, l'un des derniers prix Nobel fran&#231;ais d'&#233;conomie, avait avanc&#233; que le march&#233; constituait le seul &#171; ordinateur &#187; capable de traiter l'ensemble des donn&#233;es de nos soci&#233;t&#233;s complexes. Existerait- il un autre &#171; ordinateur &#187; qui puisse &#234;tre comp&#233;titif par rapport &#224; cela ? C'est l&#224; le pari d&#233;mocratique, celui du pluralisme, le va-etvient de l'information, la circulation des donn&#233;es entre le &#171; local &#187; et le &#171; central &#187;. Et curieusement, L&#233;nine &#233;tait conscient de cela : dans les textes de 1917, on trouve l'id&#233;e que la planification est forc&#233;ment d&#233;mocratique, que cela ne peut pas fonctionner autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s, quel type de d&#233;mocratie ? C'est un d&#233;bat. Je ne partage pas la vision conseilliste radicale, par exemple. J'imagine, en gros, une d&#233;mocratie qui serait une esp&#232;ce de pyramide de conseils, d'entreprises, de lieux de travail, de quartiers : une sorte de citoyennet&#233; territorialis&#233;e. Mais ce qui est s&#251;r, c'est que le d&#233;bat entre d&#233;mocratie directe et repr&#233;sentative est un trompe-l'oeil, car une forme de d&#233;l&#233;gation et de repr&#233;sentation sera toujours &#224; l'&#339;uvre, m&#234;me dans ce que l'on appelle d&#233;mocratie directe. Par contre, les modes de repr&#233;sentation et de contr&#244;le peuvent varier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;, d&#233;j&#224; dans la Commune de Paris, il y avait d&#233;bat. Une chose est d'insister sur le recours syst&#233;matique au contr&#244;le des d&#233;l&#233;gu&#233;s, jusqu'&#224; la r&#233;vocabilit&#233; ; autre chose est ce que le conseillisme radical veut : le mandat imp&#233;ratif. Cela &#233;quivaut &#224; une d&#233;mocratie corporative, o&#249; la d&#233;lib&#233;ration n'a pas d'enjeu : on vient exprimer sa position, et l'on repart avec. La d&#233;lib&#233;ration ne peut pas faire bouger les choses. Or si l'on veut d&#233;gager un int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral, il faut &#233;videmment une &#171; mobilit&#233; &#187; des positions, quitte &#224; obliger les d&#233;l&#233;gu&#233;s &#224; rendre compte de la raison d'un changement d'avis, &#233;ventuellement de remettre le mandat en jeu par des m&#233;canismes de type p&#233;tition r&#233;vocatoire, ou autres ; la reddition de comptes est tr&#232;s diff&#233;rente, pour moi, du mandat imp&#233;ratif. Dans le cadre d'une gr&#232;ve, le mandat imp&#233;ratif peut &#233;ventuellement se concevoir, mais d&#232;s qu'il s'agit d'&#233;laborer un projet &#224; l'&#233;chelle r&#233;gionale ou nationale, d'arbitrer dans des int&#233;r&#234;ts qui ne sont forc&#233;ment pas homog&#232;nes, cette possibilit&#233; de d&#233;lib&#233;ration devient n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; bizarrement l'id&#233;e, t&#226;tonnante aujourd'hui, et plus du tout l&#233;niniste, qui tourne autour de la d&#233;mocratie mixte. C'est une id&#233;e qui &#233;tait d&#233;j&#224; propos&#233;e &#224; l'&#233;poque par les austro-marxistes, qui avan&#231;aient la possibilit&#233; de deux assembl&#233;es, en mettant l'accent sur la dominance de l'une d'elles : soit les soviets, soit une forme parlementaire. On peut imaginer une forme d'&#233;quilibre durable du pouvoir, du moins une forme territoriale, de toute fa&#231;on au suffrage universel. Eux avaient d&#233;j&#224; propos&#233; un principe de pond&#233;ration de vote, pour surrepr&#233;senter l'ouvrier par rapport &#224; la masse paysanne. Aujourd'hui, dans les soci&#233;t&#233;s modernes, ce probl&#232;me ne se poserait m&#234;me pas, &#233;videmment. Il y a donc une citoyennet&#233; et un suffrage universels, je crois que l'on n'&#233;chappe pas &#224; la repr&#233;sentation territoriale, mais qu'il peut y avoir une forme de contrepouvoir, au lieu des formes s&#233;natoriales notabili&#232;res actuelles, et qui serait une sorte de &#171; Chambre sociale &#187;. Comme cela a exist&#233; au Nicaragua, m&#234;me si ce n'&#233;tait pas un mod&#232;le, le pays &#233;tant tellement petit. Ce que les sandinistes appelaient le &#171; Conseil d'&#201;tat &#187; ressemblait &#224; quelque chose de cet ordre - il &#233;tait d'ailleurs interclassiste et incorporait le patronat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Il s'agit d'inventer les modes d'articulation possibles entre deux types de d&#233;mocratie, si je comprends bien. En vous &#233;coutant, j'ai envie de vous interroger plus sp&#233;cifiquement sur le jeune NPA, qui prend le relais de la Ligue communiste r&#233;volutionnaire. Manifestement, la r&#233;flexion sur la d&#233;mocratie y est vivace et, de l'ext&#233;rieur, on a m&#234;me l'impression que son mode de construction a &#233;t&#233; structur&#233; par cette exigence : il semble avoir &#233;merg&#233; &#224; partir de &#171; comit&#233;s de base &#187;, de leur f&#233;d&#233;ration et de la repr&#233;sentation des divers courants et sensibilit&#233;s exprim&#233;es. 1'&#171; anticapitalisme &#187; d'aujourd'hui serait-il nourri, dans ses m&#233;thodes et ses objectifs, par une vigilance d&#233;mocratique nouvelle, apr&#232;s l'&#233;chec de l'exp&#233;rience sovi&#233;tique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Oui, c'est clair. Sans remonter &#224; la pr&#233;histoire, c'est tout de m&#234;me utile de rappeler que le noyau qui a fait la Ligue - et qui aujourd'hui pass&#233; la main, car la transition g&#233;n&#233;rationnelle s'est faite au NPA- s'est constitu&#233; historiquement &#224; travers une bataille dans le Parti communiste, qui &#233;tait l'un des partis les plus rigides avec les PC grec et portugais. Cela a fait que nous avons eu une esp&#232;ce d'hypersensibilit&#233; d&#233;mocratique. Et nous avons eu des statuts qui rendaient toute exclusion pratiquement impossible, o&#249; la structure de base &#233;tait presque souveraine. D'o&#249; parfois de r&#233;els probl&#232;mes ! C'&#233;taient des proc&#233;dures infernales, le degr&#233; de garantie du droit de chacun &#233;tait paralysant. Il y a toujours eu cette culture du droit de tendance, de l'expression des minorit&#233;s, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; pr&#233;sent, dans la nouvelle g&#233;n&#233;ration des jeunes, ce sens de la d&#233;mocratie et de la libert&#233; est d'embl&#233;e accentu&#233; par la culture ambiante, la m&#233;fiance a priori pour tous les appareils quels qu'ils soient, l'image de l'URSS et ainsi de suite. Vous voyez, Olivier [Besancenot], par exemple, est repr&#233;sentatif de cela ; il est m&#234;me conseilliste - c'est l'une des discussions que j'ai avec lui, j'y pensais tout &#224; l'heure. Il se situe plus exactement entre le syndicalisme r&#233;volutionnaire et le conseillisme. Il est anti-institutionnel : participer aux &#233;lections, oui, mais finalement ne pas avoir d'&#233;lus, tant mieux. &#171; On y met le petit doigt, on y passe le bras. &#187; Je force un peu le trait, mais c'est bien de cette sensibilit&#233;-l&#224; qu'il s'agit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, il n'est pas du tout d'accord avec moi sur le mandat imp&#233;ratif. Selon lui, ce n'est pas seulement le droit de r&#233;vocation qu'il s'agit d'&#233;tablir, mais &#171; on contr&#244;le tout d'en bas &#187;. Cela a &#233;t&#233; le choix fait dans le processus de construction du NPA, peut-&#234;tre aussi pour des raisons d'opportunit&#233; : il fallait donner des garanties qu'il s'agissait d'une vraie d&#233;marche, qu'il ne s'agissait pas d'une autoreproduction de la Ligue, que l'on faisait place, effectivement, &#224; d'autres, quitte &#224; les surrepr&#233;senter et &#224; se mettre soi-m&#234;me en retrait. J'avoue avoir &#233;t&#233; assez estomaqu&#233; par le congr&#232;s, parce que, au travers de ce processus, nous sommes parvenus &#224; des textes pour chaque comit&#233;, et &#224; des tonnes d'amendements, des r&#233;unions marathon &#233;reintantes. Cela a march&#233; au final, mais je vois un danger pour l'avenir. L'&#233;miettement peut aussi servir &#224; noyer le poisson et &#234;tre force d'inertie. Au-del&#224; m&#234;me du souci ou de l'attachement l&#233;gitime et n&#233;cessaire &#224; la d&#233;mocratie, il y a des formes de basisme et de localisme qui peuvent susciter des effets pervers contraires &#224; l'intention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis moi-m&#234;me dans l'un des comit&#233;s du vingti&#232;me arrondissement, et nous avons tout de m&#234;me mis deux mois &#224; savoir si une coordination des quatre comit&#233;s &#233;tait possible sur le vingti&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le NPA a pris son mandat en janvier et, sur toutes les manifestations, notamment sur les Antilles, nous n'avions pas un drapeau, pas une banderole, parce qu'il fallait un processus pour d&#233;cider du logo - d'ailleurs mauvais - du sigle, etc. Tout cela constitue aussi un &#233;l&#233;ment de lenteur qui pr&#233;sente ses vertus et sa contrepartie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le plus pervers, c'est qu'in&#233;vitablement, pour le moment, cela a donn&#233; naissance &#224; une structure f&#233;d&#233;rative, ce qui est tr&#232;s positif pour la suite, mais extr&#234;mement hypertrophi&#233;e, parce qu'il y avait l'id&#233;e de repr&#233;senter g&#233;ographiquement toute la r&#233;alit&#233; du NPA, de tenir compte des trajectoires - Ligue ou non-Ligue -, de la parit&#233; homme-femme, de ne l&#233;ser aucune des sensibilit&#233;s constitutives, qu'elles viennent de la Ligue ou d'ailleurs. Nous avons abouti &#224; un corps hypertrophi&#233; de repr&#233;sentation qui compte cent soixante, cent soixante-dix personnes. Il y a l&#224; quasiment une question de technique de la d&#233;mocratie : tant de personnes qui se r&#233;unissent un jour et demi tous les trois mois ne d&#233;cident rien : elles &#233;changent des informations et font le point. La cons&#233;quence, c'est une m&#233;canique de d&#233;l&#233;gation &#224; des interm&#233;diaires, au nombre de trente ou trente-cinq, parmi lesquels des provinciaux - ce ne sont donc pas toujours les m&#234;mes qui peuvent venir. En somme, plus on force sur la d&#233;mocratie &#224; la base, plus on renforce le m&#233;canisme de d&#233;l&#233;gation, et comme la politique elle aussi a ses interpellations, son rythme propre, le risque est celui de la personnalisation, avec Olivier [Besancenot] qui intervient sur presque tout...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; C'est paradoxal ..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Oui. Ce sont des probl&#232;mes positifs et int&#233;ressants, li&#233;s &#224; une volont&#233; d&#233;mocratique. Quand un M&#233;lenchon sort du PS, le lendemain il a le logo, son parti, sa structure, etc. Pourquoi pas, d'ailleurs ? Quant &#224; nous, nous essayons d'&#234;tre coh&#233;rents avec une certaine conception de l'auto-organisation, et des formes d&#233;mocratiques internes, qui ont aussi leurs vertus. Il y a quand m&#234;me quelque chose de logique dans cette notion de pluralisme que nous posons comme &#233;tant principielle.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;BENSA&#207;D Daniel, MUHLMANN David&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir sur ESSF : A propos de la question de l'organisation : L&#233;nine et Rosa Luxemburg&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>L'Etat, la d&#233;mocratie, et la r&#233;volution : retour sur L&#233;nine et 1917</title>
		<link>https://www.lagauche.ca/L-Etat-la-democratie-et-la-revolution-retour-sur-Lenine-et-1917</link>
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		<dc:date>2009-10-27T16:03:13Z</dc:date>
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		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>



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&lt;p&gt;Tir&#233; d'Europe Solidaire Sans Fronti&#232;res 1er ao&#251;t 2007 &lt;br class='autobr' /&gt;
Cet &#171; article-pr&#233;face &#187; a &#233;t&#233; &#233;crit pour l'anniversaire de la r&#233;volution russe et de la publication par L&#233;nine de L'Etat et la r&#233;volution. &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;dig&#233; dans la clandestinit&#233; et dans l'urgence en ao&#251;t 1917, au lendemain des journ&#233;es de juillet, L'Etat et la R&#233;volution est un texte pr&#233;-insurrectionnel. Pour en saisir la port&#233;e pol&#233;mique, et pour en comprendre certaines outrances ou formules unilat&#233;rales, il faut rappeler qu'il constitue un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Tir&#233; d'Europe Solidaire Sans Fronti&#232;res&lt;br class='autobr' /&gt;
1er ao&#251;t 2007&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;Cet &#171; article-pr&#233;face &#187; a &#233;t&#233; &#233;crit pour l'anniversaire de la r&#233;volution russe et de la publication par L&#233;nine de L'Etat et la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;dig&#233; dans la clandestinit&#233; et dans l'urgence en ao&#251;t 1917, au lendemain des journ&#233;es de juillet, L'Etat et la R&#233;volution est un texte pr&#233;-insurrectionnel. Pour en saisir la port&#233;e pol&#233;mique, et pour en comprendre certaines outrances ou formules unilat&#233;rales, il faut rappeler qu'il constitue un geste de rupture envers l'orthodoxie de la Deuxi&#232;me Internationale. L'intervention d'Anton Pannekoek en 1912 dans la Neue Zeit avait fait scandale. Contrairement &#224; Bernstein et Kautsky pour qui la r&#233;volution signifiait seulement un &#171; d&#233;placement de forces &#187; au sein de l'appareil d'Etat, il avait exhum&#233; les textes de Marx sur Le 18 Brumaire, La guerre civile en France, La Critique du programme de Gotha, pour rappeler aux ma&#238;tres penseurs amn&#233;siques de la social-d&#233;mocratie allemande qu'il ne suffisait pas de s'emparer d'un pouvoir d'Etat forg&#233; par la bourgeoisie &#224; son usage, mais qu'il fallait le briser. Telle &#233;tait la fonction de la dictature du prol&#233;tariat, dont Marx faisait, dans sa fameuse lettre de 1852 &#224; Weydemeyer, l'une de ses contributions majeures &#224; la th&#233;orie r&#233;volutionnaire de son temps. L'article de Pannekoek fut accueilli comme une rechute dans un anarchisme primaire. Grand admirateur des Chemins du pouvoir de Kautsky, L&#233;nine lui-m&#234;me n'a gu&#232;re pris position dans la pol&#233;mique et il a plut&#244;t continu&#233; &#224; accepter la lecture s&#233;lective de Marx par ses h&#233;ritiers officiels. Il fallut donc l'&#233;preuve de la guerre et la r&#233;v&#233;lation de &#171; la faillite de la II&#176; Internationale &#187; pour qu'il reconsid&#232;re la question et relise sous la pression de Boukharine l'&#339;uvre de Marx avec des yeux dessill&#233;s. L'Etat et la R&#233;volution est le produit de cette lecture dans la chaleur et l'urgence de l'&#233;v&#233;nement r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour L&#233;nine comme pour Engels, l'Etat n'est donc ni un pouvoir impos&#233; &#224; la soci&#233;t&#233; de l'ext&#233;rieur, ni, selon la formule de Hegel, &#171; l'image de la r&#233;alit&#233; dans la raison &#187;, mais &#171; le produit de la soci&#233;t&#233; &#224; un stade d&#233;termin&#233; de son d&#233;veloppement &#187;. Il exprime le fait que &#171; les contradictions de classes sont inconciliables &#187;. La cons&#233;quence pratique en est que &#171; l'affranchissement de la classe opprim&#233;e est impossible, non seulement sans une r&#233;volution violente, mais aussi sans la suppression de l'appareil du pouvoir d'Etat cr&#233;&#233; par la classe dominante &#187;. Pour Marx en effet, l'exp&#233;rience de la Commune de Paris a prouv&#233; que &#171; l'Etat repr&#233;sentatif moderne &#187; est d'abord un instrument d'exploitation du travail par le capital. A l'oppos&#233; des utopies petites bourgeoises d'un Etat en l&#233;vitation au-dessus des classes, l'Etat est donc l'organisation de la violence de classe. Cette conclusion &#233;claire les pages c&#233;l&#232;bres du 18 Brumaire, o&#249; Marx constate que toutes les r&#233;volutions politiques n'ont fait jusqu'alors que perfectionner la machine d'Etat au lieu &#171; de la briser, de la d&#233;molir &#187;, et non de se contenter &#171; d'en prendre possession &#187;. C'est pr&#233;cis&#233;ment ce qu'a accompli la Commune. La &#171; d&#233;mocratie bourgeoise &#187; devient alors &#171; prol&#233;tarienne &#187; et &#171; se transforme en quelque chose qui n'est plus &#224; proprement parler un Etat &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx exige donc bel et bien la destruction de l'Etat existant comme &#171; excroissance parasitaire &#187; de la soci&#233;t&#233;. Ces phrases, &#233;crites il y a plus d'un demi-si&#232;cle, s'indigne L&#233;nine, ont &#233;t&#233; si profond&#233;ment enfouies par la social-d&#233;mocratie allemande, qu'il a fallu pour les exhumer de &#171; v&#233;ritables fouilles &#187;. Certes, les anarchistes ont &#171; &#233;lud&#233; les formes politiques &#187; du pouvoir r&#233;volutionnaire, mais les opportunistes de la Deuxi&#232;me Internationales ont quant &#224; eux &#171; accept&#233; les formes bourgeoises de l'Etat d&#233;mocratique parlementaire &#187;. La forme transitoire de la disparition de l'Etat sera, contrairement aux illusions libertaires, &#171; le prol&#233;tariat organis&#233; en classe dominante &#187;. Marx n'a pas cherch&#233; &#224; inventer cette forme. Il s'est content&#233; d'observer le cours r&#233;el de la lutte des classes pour d&#233;couvrir dans la Commune &#171; la forme enfin trouv&#233;e &#187;. Dans la p&#233;riode de transition inaugur&#233;e par une r&#233;volution, &#171; un appareil militaire et bureaucratique sp&#233;cial &#187; devient superflus, mais il faut encore mesurer l'&#233;change et la distribution. C'est seulement quand on pourra distribuer les logements gratis que &#171; l'extinction totale de l'Etat &#187; adviendra &#224; l'ordre du jour. En attendant, la dictature du prol&#233;tariat reste &#171; une forme d'Etat &#187; d&#233;termin&#233;e. Quand Marx pol&#233;mique contre les th&#232;ses anarchistes, ce n'est donc pas, insiste L&#233;nine, pour leur reprocher l'id&#233;e d'une disparition de l'Etat, mais leur refus d'utiliser si n&#233;cessaire la violence coercitive organis&#233;e, &#171; c'est-&#224;-dire un Etat &#187;, mais un Etat qui n'est plus, comme le disait d&#233;j&#224; Engels de la Commune, &#171; un Etat au sens propre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour L&#233;nine comme pour Marx et Engels, la question de l'Etat, est donc indissociable de celle de la dictature du prol&#233;tariat, comme organisation de la force et de la violence, &#171; aussi bien pour r&#233;primer la r&#233;sistance des exploiteurs que pour diriger la grande masse de a population &#187;. Si cette &#171; dictature &#187; a un caract&#232;re de classe, elle ne se con&#231;oit cependant pas comme une dictature corporative [1]. Il s'agit de prendre le pouvoir pour &#171; conduire le peuple entier au socialisme &#187;. La formule &#233;voque le concept d'h&#233;g&#233;monie, qui avait cours dans la social-d&#233;mocratie russe pour d&#233;finir le rapport entre prol&#233;tariat et paysannerie dans l'alliance ouvri&#232;re et paysanne, bien avant que Gramsci ne lui donne sa port&#233;e strat&#233;gique nouvelle, Il s'agit bien d&#233;j&#224; de former un bloc historique, sans oublier que &#171; par le r&#244;le qu'il joue dans la grande production, le prol&#233;tariat est seul capable d'&#234;tre le guide de toutes les classes laborieuses exploit&#233;es mais incapables d'une lutte ind&#233;pendante pour leur affranchissement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour L&#233;nine, qui cite la lettre &#224; Weydemeyer, la dictature du prol&#233;tariat est la &#171; pierre de touche &#187; qui permet &#171; d'&#233;prouver la compr&#233;hension et la reconnaissance du marxisme &#187; : alors qu'elle repr&#233;sente &#171; un &#233;largissement sans pr&#233;c&#233;dent de la d&#233;mocratie &#187;, elle ne peut se limiter &#224; ce simple &#233;largissement, car elle doit aussi briser par la force la r&#233;sistance des oppresseurs. La d&#233;mocratie, qui reste une forme de l'Etat, est donc appel&#233;e &#224; dispara&#238;tre au m&#234;me titre que l'Etat et avec lui. Nous sommes, en d&#233;duit L&#233;nine, pour une R&#233;publique d&#233;mocratique en tant que &#171; meilleure forme de l'Etat pour le prol&#233;tariat en r&#233;gime capitaliste &#187;, mais aucun Etat ne peut &#234;tre d&#233;clar&#233;, comme le pr&#233;tendent les sociaux-d&#233;mocrates allemands, &#171; libre et populaire &#187; : la R&#233;publique d&#233;mocratique est &#171; le chemin le plus court conduisant &#224; la dictature du prol&#233;tariat &#187;, dont les formes transitoires peuvent varier &#224; l'infini, mais dont &#171; l'essence &#187; reste la m&#234;me. Dans une soci&#233;t&#233; capitaliste, la d&#233;mocratie reste une d&#233;mocratie pour les riches, alors que la dictature du prol&#233;tariat doit instaurer une d&#233;mocratie pour le peuple. Dans la transition de l'une &#224; l'autre, &#171; la r&#233;partition des objets de consommation suppose n&#233;cessairement un Etat bourgeois &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Etat subsiste donc, dans un premier temps, mais &#171; comme Etat bourgeois sans bourgeoisie &#187;. Cette formule paradoxale servira &#224; nouveau &#224; L&#233;nine pour penser de mani&#232;re in&#233;dite le type d'Etat issu de la r&#233;volution russe. Mais un Etat bourgeois sans bourgeoisie n'est pas pour autant un Etat prol&#233;tarien. L'Etat bourgeois sans bourgeoisie va ainsi devenir le terreau sur lequel s'&#233;panouissent les dangers professionnels du pouvoir et &#224; l'abri duquel se d&#233;veloppe une nouvelle forme d'excroissance bureaucratique parasitaire de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans L'Etat et la R&#233;volution, L&#233;nine rompt radicalement avec &#171; le cr&#233;tinisme parlementaire &#187; du marxisme orthodoxe. Il en conserve cependant l'id&#233;ologie gestionnaire. Ainsi imagine-t-il encore que la soci&#233;t&#233; socialiste &#171; ne sera plus qu'un bureau, un seul atelier, avec une &#233;galit&#233; de travail et &#233;galit&#233; de salaire &#187;. De telles formules rappellent certaines pages o&#249; Engels sugg&#232;re que le d&#233;p&#233;rissement de l'Etat signifiera aussi un d&#233;p&#233;rissement de la politique au profit d'une simple &#171; administration des choses &#187;, dont l'id&#233;e est emprunt&#233;e aux saint-simoniens ; autrement dit, &#224; une simple technologie de gestion du social, o&#249; l'abondance postul&#233;e dispenserait d'&#233;tablir des priorit&#233;s, de d&#233;battre de choix, de faire vivre la politique comme espace de pluralit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la social-d&#233;mocratie allemande, la poste &#233;tait &#171; le mod&#232;le d'entreprise socialiste &#187; par excellence. &#171; Rien n'est plus juste &#187;, rench&#233;rit L&#233;nine, car &#171; le m&#233;canisme de gestion sociale y est tout pr&#234;t &#187;, ou encore &#171; admirablement outill&#233; &#187;. Un tel enthousiasme, que l'on retrouvera plus tard dans son &#233;loge du taylorisme, indique que, pour lui, la destruction de la machine bureaucratique d'Etat n'interf&#232;re gu&#232;re avec la division du travail, avec son organisation disciplinaire bureaucratique, comme s'il suffisait en somme de &#171; prendre possession &#187; en l'&#233;tat de l'appareil de production, sans avoir &#224; le changer, L&#233;nine persiste dans son utopie gestionnaire en imaginant que, lorsque l'Etat et l'autorit&#233; politique dispara&#238;tront, &#171; les fonctions publiques perdront leur caract&#232;re politique et se transformeront en simples fonctions administratives &#187;. Il s'agit bien ici, non seulement du d&#233;p&#233;rissement de l'Etat, mais bel et bien du d&#233;p&#233;rissement de la politique, soluble dans l'administration des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme c'est souvent le cas, une telle utopie, len apparence ibertaire, se retourne en utopie autoritaire. Le r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; qui ne serait &#171; tout enti&#232;re qu'un seul bureau et un seul atelier &#187;, ne rel&#232;verait en effet que d'une bonne organisation de son fonctionnement. De m&#234;me, un &#171; Etat prol&#233;tarien &#187;, con&#231;u comme un &#171; cartel du peuple entier &#187;, peut ais&#233;ment conduire &#224; la confusion totalitaire de la classe, du parti, et de l'Etat, et &#224; l'id&#233;e que, dans ce cartel du peuple entier, les travailleurs n'auraient plus &#224; faire gr&#232;ve, puisque ce serait faire gr&#232;ve contre eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il appara&#238;t donc clair qu'en voulant tordre le cou au l&#233;galisme institutionnel de la II&#176; Internationale dans une situation r&#233;volutionnaire, L&#233;nine tord aussi le b&#226;ton de la critique dans l'autre sens. Il rompt avec les illusions parlementaires. Mais il s'interdit du m&#234;me coup de penser les formes politiques de l'Etat de transition. C'est ce point aveugle que Rosa Luxemburg va mettre en &#233;vidence. A la diff&#233;rence des critiques vulgaires de la r&#233;volution russe, elle &#233;tablit d&#232;s un article de 1906 dans la Rote Fahne, une distinction radicale entre blanquisme et bolchevisme : &#171; Si aujourd'hui les camarades bolcheviks parlent de dictature du prol&#233;tariat, ils ne lui ont jamais donn&#233; l'ancienne signification blanquiste, et ne sont jamais tomb&#233;s non plus dans l'erreur de la Narodna&#239;a Volia qui r&#234;vait de prendre le pouvoir pour soi. Ils ont affirm&#233; au contraire que l'actuelle r&#233;volution peut trouver son terme quand le prol&#233;tariat, toute la classe r&#233;volutionnaire se sera empar&#233;e de la machine d'Etat &#187;. Pour elle, la dictature du prol&#233;tariat ne peut donc &#234;tre celle d'un parti minoritaire se substituant &#224; la classe. Et si elle assume pleinement la notion de dictature du prol&#233;tariat au sens large &#8212; &#171; aucune r&#233;volution ne s'est achev&#233;e autrement que par la dictature d'une classe &#187; &#8212; elle met aussi en garde les sociaux-d&#233;mocrates russes : &#171; Apparemment, aucun social-d&#233;mocrate ne se laisse aller &#224; l'illusion que le prol&#233;tariat puisse se maintenir au pouvoir. S'il pouvait s'y maintenir, alors il entra&#238;nerait la domination de ses id&#233;es de classe. Ses forces n'y suffisent pas &#224; l'heure actuelle, car le prol&#233;tariat, au sens le plus strict de ce mot, constitue pr&#233;cis&#233;ment dans l'empire russe, la minorit&#233; de la soci&#233;t&#233;. Or, la r&#233;alisation du socialisme par une minorit&#233; est inconditionnellement exclue, puisque l'id&#233;e du socialisme exclut justement la domination d'une minorit&#233; &#187;. Apr&#232;s la chute du tsarisme, le pouvoir reviendra donc &#224; &#171; la partie la plus r&#233;volutionnaire de la soci&#233;t&#233;, le prol&#233;tariat &#187;, qui &#171; s'emparera de tous les postes et restera sur ses gardes aussi longtemps que le pouvoir ne sera pas dans les mains l&#233;galement appel&#233;es &#224; le d&#233;tenir, dans le nouveau gouvernement que la Constituante est seule &#224; pouvoir d&#233;terminer en tant qu'organe l&#233;gislatif &#233;lu de la population &#187;. Elle pr&#233;voit que dans une telle assembl&#233;e les sociaux-d&#233;mocrates ne seront pas majoritaires, mais &#171; les d&#233;mocrates paysans et petits bourgeois &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article de 1906 pr&#233;figure et annonce la fameuse brochure de 1918 sur la R&#233;volution russe. Dans un article de 1918, intitul&#233; &#171; Assembl&#233;e nationale ou gouvernement des conseils &#187;, elle condamne &#224; nouveau le cr&#233;tinisme parlementaire qui a conduit la majorit&#233; socialiste &#224; la politique d'union sacr&#233;e dans la guerre : &#171; R&#233;aliser le socialisme par la voie parlementaire, par simple d&#233;cision majoritaire, que voil&#224; un projet idyllique &#187;. Elle ne renonce pas pour autant &#224; ce qu'elle &#233;crivait d&#232;s 1904 sur la n&#233;cessit&#233; de combiner l'action hors et dans les institutions, &#171; la n&#233;cessit&#233; aussi bien de renforcer l'action extra-parlementaire du prol&#233;tariat, que d'organiser avec pr&#233;cision l'action parlementaire de nos d&#233;put&#233;s &#187;. Dans sa brochure de 1918 sur la R&#233;volution russe, contrairement aux socialistes orthodoxes de la social-d&#233;mocratie allemande, elle salue la r&#233;volution et les bolcheviks qui ont &#171; os&#233; &#187; ouvrir la voie au prol&#233;tariat international en prenant le pouvoir. Elle souligne les responsabilit&#233;s qui en r&#233;sultent pour les r&#233;volutionnaires europ&#233;ens, &#224; commencer par les Allemands : &#171; En Russie, le probl&#232;me ne pouvait &#234;tre que pos&#233;. Il ne pouvait &#234;tre r&#233;solu en Russie. En ce sens, l'avenir appartient partout au bolchevisme &#187;. L'avenir de la r&#233;volution russe se joue donc, dans une large mesure, dans l'ar&#232;ne europ&#233;enne et mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'en demeure pas moins que les bolcheviks russes ont aussi leur part de responsabilit&#233;. Dans une premi&#232;re partie de sa brochure, Rosa critique leurs mesures concernant la r&#233;forme agraire et la question nationale. En cr&#233;ant, non pas une propri&#233;t&#233; sociale, mais une nouvelle forme de la prorpri&#233;t&#233; priv&#233;e agraire, la parcellisation des grands domaines &#171; accro&#238;t les in&#233;galit&#233;s sociales dans les campagnes &#187; et g&#233;n&#232;re massivement une nouvelle petite-bourgeoisie agraire dont les int&#233;r&#234;ts entreront in&#233;vitablement en contradiction avec ceux du prol&#233;tariat. De m&#234;me, l'application g&#233;n&#233;ralis&#233;e du droit &#224; l'autod&#233;termination pour les nationalit&#233;s de l'empire tsariste n'aboutit qu'&#224; &#171; l'autod&#233;termination &#187; des classes dirigeantes de ces nationalit&#233;s opprim&#233;es, car &#171; le s&#233;paratisme &#187; est &#171; un pi&#232;ge purement bourgeois &#187;. L&#233;nine et ses amis ont &#171; gonfl&#233; artificiellement l'aff&#232;terie de quelques professeurs d'universit&#233; et de quelques &#233;tudiants pour en faire un facteur politique &#187;. En mati&#232;re de politique agraire et de politique des nationalit&#233;s, les bolcheviks auraient p&#233;ch&#233; par exc&#232;s d'illusion d&#233;mocratique, alors qu'inversement ils ont sous-estim&#233; l'enjeu d&#233;mocratique de la question institutionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le fameux d&#233;bat sur la dissolution de l'Assembl&#233;e Constituante, constamment revendiqu&#233;e par les bolcheviks entre f&#233;vrier et octobre 17, et dissoute par eux aussit&#244;t qu'&#233;lue, au nom de la l&#233;gitimit&#233; sup&#233;rieure des soviets. Rosa n'est pas sourde aux arguments selon lesquels il fallait &#171; casser cette constituante surann&#233;e &#187;, donc &#171; mort n&#233;e &#187;, qui retardait sur la dynamique r&#233;volutionnaire, tant par ses modalit&#233;s &#233;lectives que par l'image d&#233;form&#233;e qu'elle donnait du pays. Mais alors, &#171; il fallait prescrire sans tarder de nouvelles &#233;lections pour une nouvelle Constituante &#187; ! Or L&#233;nine et Trotski (dans sa brochure de 1923 sur Les le&#231;ons d'Octobre) excluent par principe toute forme de &#171; d&#233;mocratie mixte &#187; pr&#244;n&#233;e par les austro-marxistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trotski reproche &#224; Zinoviev et Kamenev de s'&#234;tre oppos&#233;s &#224; l'insurrection d'Octobre au nom d'une &#171; combinaison d'institutions &#233;tatiques &#187;, conciliant Assembl&#233;e constituante et soviets. Ceux qui, dans le parti, f&#233;tichisent la Constituante, sont les m&#234;mes &#224; ses yeux qui avaient h&#233;sit&#233; par l&#233;galisme devant la d&#233;cision de l'insurrection. La d&#233;finition par L&#233;nine de l'insurrection comme un art implique, souligne-t-il, que sa pr&#233;paration et son initiative en reviennent au parti, et que la ratification l&#233;gale de la conqu&#234;te du pouvoir par le congr&#232;s des soviets n'intervient qu'a posteriori. Si, en octobre, l'insurrection fut &#171; canalis&#233;e dans la voie sovi&#233;tiste et reli&#233;e au 2e congr&#232;s des soviets &#187;, il ne s'agissait pas selon lui d'une question de principe, mais &#171; d'une question purement technique, quoique d'une grande importance pratique &#187;. Ce t&#233;lescopage de la d&#233;cision militaire et de l'institution d&#233;mocratique est propice &#224; la confusion des r&#244;les, entre le parti et l'Etat, mais aussi entre l'&#233;tat d'exception r&#233;volutionnaire et la r&#232;gle d&#233;mocratique. Cette confusion est port&#233;e &#224; son comble dans Terrorisme et communisme, brochure r&#233;dig&#233;e elle aussi dans l'urgence de la guerre civile qui est la forme paroxystique de l'&#233;tat d'exception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'elle vit en Allemagne et a l'exp&#233;rience d'une vie parlementaire d&#233;j&#224; consolid&#233;e, l'approche de Rosa Luxemburg est fort diff&#233;rente. Comme nous l'avons vu, elle accepte les arguments avanc&#233;s par les bolcheviks pour dissoudre la Constituante, mais elle s'inqui&#232;te explicitement de cette confusion entre l'exception et la r&#232;gle : &#171; Le danger commence l&#224; o&#249;, faisant de n&#233;cessit&#233; vertu, ils [les dirigeants bolcheviks] cherchent &#224; fixer dans tous les points de la th&#233;orie, une tactique qui leur a &#233;t&#233; impos&#233;e par des conditions fatales et &#224; la proposer au prol&#233;tariat international comme mod&#232;le de la tactique socialiste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est en jeu, au-del&#224; de l'affaire de la Constituante, c'est la vitalit&#233; et l'efficacit&#233; de la d&#233;mocratie socialiste elle-m&#234;me. Rosa souligne l'importance de l'opinion publique, qui ne saurait se r&#233;duire &#224; un leurre ou &#224; un th&#233;&#226;tre d'ombres. Toute l'exp&#233;rience historique &#171; nous montre au contraire que l'opinion publique irrigue constamment les institutions repr&#233;sentatives, les p&#233;n&#232;tre, les dirige. Comment expliquer sinon les cabrioles archi-r&#233;jouissantes que, dans tout Parlement bourgeois, les repr&#233;sentants du peuple nous donnent parfois &#224; voir, lorsque, anim&#233;s soudain d'un esprit nouveau, ils font entendre des accents parfaitement inattendus ? Comment expliquer que, de temps &#224; autre, des momies archi-dess&#233;ch&#233;es prennent des airs de jeunesse, que les petits Scheidemann de tous poils trouvent tout &#224; coup dans leur c&#339;ur des accents r&#233;volutionnaires lorsque la col&#232;re gronde dans les usines, dans les ateliers et dans les rues ? Cette action constamment vivace de l'opinion et de la maturit&#233; politique des masses devrait donc, juste en p&#233;riode de r&#233;volution, d&#233;clarer forfait devant le sch&#233;ma rigide des enseignes de partis et des listes &#233;lectorales ? Tout au contraire ! C'est justement la r&#233;volution qui, par son effervescence ardente, cr&#233;e cette atmosph&#232;re politique vibrante, r&#233;ceptive, qui permet aux vagues de l'opinion publique, au pouls de la vie populaire d'agir instantan&#233;ment, miraculeusement sur les institutions repr&#233;sentatives. &#187; Au lieu de comprimer ce &#171; pouls de la vie populaire &#187;, les r&#233;volutionnaires doivent le laisser battre, car il constitue un puissant correctif au lourd m&#233;canisme des institutions d&#233;mocratiques : &#171; Et si le pouls de la vie politique de la masse bat plus vite et plus fort, son influence se fait alors plus imm&#233;diate et plus pr&#233;cise, malgr&#233; les clich&#233;s rigides des partis, les listes &#233;lectorales p&#233;rim&#233;es, etc. Certes, toute institution d&#233;mocratique, comme toute institution humaine, a ses limites et ses lacunes. Mais le rem&#232;de qu'ont trouv&#233; L&#233;nine et Trotski &#8212; supprimer carr&#233;ment la d&#233;mocratie &#8212; est pire que le mal qu'il est cens&#233; gu&#233;rir : il obstrue la source vivante d'o&#249; auraient pu jaillir les correctifs aux imperfections cong&#233;nitales des institutions sociales, la vie politique active, &#233;nergique, sans entraves de la grande majorit&#233; des masses populaires. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette erreur aura son prix. Dans son Staline posthume, Trotski reconna&#238;t &#224; quel point la guerre civile a &#233;t&#233; une &#233;cole de brutalit&#233; autoritaire et de commandement bureaucratique (dont Volochinov et le groupe de Tsarytsine sont l'&#233;clatante illustration). Staline n'aura aucun mal &#224; recycler &#224; son service ces m&#233;thodes de commandement. Mais en 1921, alors que la guerre civile est pratiquement gagn&#233;e et que l'&#233;tat d'exception devrait prendre fin pour que s'&#233;panouisse, autant que possible dans les conditions mat&#233;rielles d'un pays d&#233;vast&#233; par la guerre, la vie d&#233;mocratique, Trotski envisage au contraire &#171; la militarisation des syndicats &#187; pour mener la bataille de la production. Contrairement &#224; la mauvaise r&#233;putation qui lui est faite, L&#233;nine se montre bien plus sensible dans ce d&#233;bat &#224; l'ind&#233;pendance des syndicats vis-&#224;-vis de l'Etat. Il n'en demeure pas moins que le tournant vers la Nouvelle politique &#233;conomique n'est pas associ&#233; &#224; un cours nouveau d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les avertissements de Rosa prennent alors r&#233;trospectivement tout leur sens. Elle redoutait en 1918, c'est que des mesures d'exception temporairement justifiables ne deviennent la r&#232;gle, au nom d'une conception purement instrumentale de l'Etat en tant qu'appareil de domination d'une classe sur une autre. La r&#233;volution consisterait alors seulement &#224; le faire changer de mains : &#171; L&#233;nine dit que l'Etat bourgeois est un instrument d'oppression de la classe ouvri&#232;re, l'Etat socialiste un instrument d'oppression de la bourgeoisie, qu'il n'est en quelque sorte qu'un Etat capitaliste invers&#233;. Cette conception simpliste omet l'essentiel : pour que la classe bourgeoise puisse exercer sa domination, point n'est besoin d'enseigner et d'&#233;duquer politiquement l'ensemble de la masse populaire, du moins pas au-del&#224; de certaines limites &#233;troitement trac&#233;es. Pour la dictature prol&#233;tarienne, c'est l&#224; l'&#233;l&#233;ment vital, le souffle sans lequel elle ne saurait exister. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, la soci&#233;t&#233; nouvelle doit s'inventer sans mode d'emploi, dans l'exp&#233;rience pratique de millions d'hommes et de femmes. Le programme du parti n'offre &#224; ce propos que &#171; de grands panneaux indiquant la direction &#187;, et encore ces indications n'ont-elles qu'un caract&#232;re indicatif, de balisage et de mise en garde, plut&#244;t qu'un caract&#232;re prescriptif. Le socialisme ne saurait &#234;tre octroy&#233; d'en haut. Certes, &#171; il pr&#233;suppose une s&#233;rie de mesures coercitives contre la propri&#233;t&#233;,etc. &#187;, mais, si &#171; l'on peut d&#233;cr&#233;ter l'aspect n&#233;gatif, la destruction &#187;, il n'en est pas de m&#234;me de &#171; l'aspect positif, la construction : terre neuve, mille probl&#232;mes. &#187; Pour r&#233;soudre ces probl&#232;mes, la libert&#233; la plus large, l'activit&#233; la plus large, de la plus large part de la population est n&#233;cessaire. Or, la libert&#233;, &#171; c'est toujours au moins la libert&#233; de celui que pense autrement &#187;. Ce n'est pas elle, mais la terreur qui d&#233;moralise : &#171; Sans &#233;lections g&#233;n&#233;rales, sans une libert&#233; de presse et de r&#233;union illimit&#233;e, sans une lutte d'opinion libre, la vie s'&#233;tiole dans toutes les institutions publiques, v&#233;g&#232;te, et la bureaucratie demeure le seul &#233;l&#233;ment actif. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au demeurant, L&#233;nine lui-m&#234;me, avait entrevu, et dans L'Etat et la R&#233;volution pr&#233;cis&#233;ment, la fonctionnalit&#233; sociale de la d&#233;mocratie politique. A certains marxistes, pour lesquels le droit d'autod&#233;termination des nations opprim&#233;es &#233;tait irr&#233;alisable sous le capitalisme et deviendrait superflu sous le socialisme, il r&#233;pondait d'avance : &#171; Ce raisonnement, soi-disant spirituel mais en fait erron&#233;, pourrait s'appliquer &#224; toute institution d&#233;mocratique, car un d&#233;mocratisme rigoureusement cons&#233;quent est irr&#233;alisable en r&#233;gime capitaliste, et en r&#233;gime socialiste, tout d&#233;mocratie finira par s'&#233;teindre [&#8230;] D&#233;velopper la d&#233;mocratie jusqu'au bout, rechercher les formes de ce d&#233;veloppement, les mettre &#224; l'&#233;preuve de la pratique, et elle est pourtant l'une des t&#226;ches essentielles de la lutte pour la r&#233;volution sociale. Pris &#224; part, aucun d&#233;mocratisme, quel qu'il soit, ne donnera le socialisme : mais dans la vie, le d&#233;mocratisme ne sera jamais pris &#224; part. Il sera pris dans l'ensemble. Il exercera aussi une influence sur l'&#233;conomie dont il stimulera la transformation. &#187; [2]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout au long du 20&#176; si&#232;cle, bien de l'eau a coul&#233; sous les ponts des r&#233;volutions. Au fil des exp&#233;riences sociales et des recherches anthropologiques, les approches th&#233;oriques de l'Etat se sont enrichies et approfondies, de Gramsci &#224; Foucault, en passant par Poulantzas, Lefebvre, Alvater, Hirsch, et bien d'autres. Foucault &#224; notamment contribu&#233; &#224; d&#233;mystifier un f&#233;tichisme du pouvoir en s'attelant &#224; la g&#233;n&#233;alogie des rapports de pouvoirs, jusqu'&#224; &#233;mettre l'hypoth&#232;se selon laquelle l'Etat ne serait rien d'autre qu'une &#171; mani&#232;re de gouverner &#187; ou &#171; un autre type de gouvernementalit&#233; &#187;. A partir du 16&#176; si&#232;cle, la soci&#233;t&#233; civile aurait ainsi mis en place &#171; quelque chose d'obs&#233;dant qui s'appelle l'Etat &#187; en tant que f&#233;tiche sp&#233;cifique de la modernit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un foucaldisme vulgaire en d&#233;duit aujourd'hui que cette figure historique de l'Etat serait d&#233;sormais soluble dans les r&#233;seaux de pouvoir de la soci&#233;t&#233; liquide, de sorte qu'il ne serait plus n&#233;cessaire de prendre le pouvoir pour changer le monde. Pourtant, pour Foucault, il ne s'agissait ni d'installer &#171; l'institution totalisatrice de l'Etat &#187; en position de surplomb, ni de la nier. Si sa th&#233;orie des rapports de pouvoir, comme celle des champs de Bourdieu, permet de saisir une pluralit&#233; de dominations et de contradictions, il n'en demeure pas moins que tous les pouvoirs ne jouent pas dans la reproduction sociale des rapports capitalistes de production. Il y a, dans les r&#233;seaux et les rapports de pouvoirs, de n&#339;uds plus important que d'autres. La rh&#233;toriques lib&#233;rales de l'Etat minimal ou du repli de l'Etat n'en font ressortir qu'avec plus de relief le noyau dur de ses fonctions r&#233;pressives et son r&#244;le &#233;minent dans la mise en place des dispositifs du biopouvoir. Les illusions du discours sur &#171; l'Etat impartial &#187; tenu par S&#233;gol&#232;ne Royal pendant sa campagne pr&#233;sidentielle n'en apparaissent que plus d&#233;risoires. Si le tissu des rapports de pouvoir est &#224; d&#233;faire, et s'il s'agit l&#224; d'un processus de longue haleine, la machinerie du pouvoir d'Etat reste &#224; briser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;BENSA&#207;D Daniel&lt;br class='autobr' /&gt;
Notes&lt;br class='autobr' /&gt;
[1] Rappelons que chez Rousseau et au long du 19&#176; si&#232;cle, le terme de dictature &#233;voque une v&#233;n&#233;rable institution romaine, celle d'un pouvoir d'exception mandat&#233; et limit&#233; dans le temps, oppos&#233;e aux notions de despotisme ou de tyrannie qui d&#233;signent au contraire un pouvoir absolu et arbitraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] L&#233;nine, L'Etat et la R&#233;volution, in &#338;uvres, tome 25, &#233;ditions de Moscou, p. 489.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Keynes, et apr&#232;s ? </title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>



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&lt;p&gt;Publi&#233; sur Contretemps (http://contretemps.eu.) Keynes, et apr&#232;s ? ___________________________ &lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s avoir, deux d&#233;cennies durant, entonn&#233; l'hymne de l'&#233;cole lib&#233;rale de Chicago et de ses social killers, les gazettes c&#233;l&#232;brent aujourd'hui le retour de Keynes. D'une crise &#224; l'autre, certains de ses constats d&#233;sabus&#233;s demeurent en effet d'une troublante actualit&#233; : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Le capitalisme international, aujourd'hui en d&#233;cadence, aux mains duquel nous nous sommes trouv&#233;s apr&#232;s la guerre, n'est (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.lagauche.ca/-Strategie-" rel="directory"&gt;Strat&#233;gie&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Publi&#233; sur Contretemps (&lt;a href=&#034;http://contretemps.eu&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://contretemps.eu&lt;/a&gt;.)&lt;br class='autobr' /&gt;
Keynes, et apr&#232;s ?&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir, deux d&#233;cennies durant, entonn&#233; l'hymne de l'&#233;cole lib&#233;rale de Chicago et de ses social killers, les gazettes c&#233;l&#232;brent aujourd'hui le retour de Keynes. D'une crise &#224; l'autre, certains de ses constats d&#233;sabus&#233;s demeurent en effet d'une troublante actualit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le capitalisme international, aujourd'hui en d&#233;cadence, aux mains duquel nous nous sommes trouv&#233;s apr&#232;s la guerre, n'est pas une r&#233;ussite. Il est d&#233;nu&#233; d'intelligence, de beaut&#233;, de justice, de vertu, et il ne tient pas ses promesses. En bref, il nous d&#233;pla&#238;t et nous commen&#231;ons &#224; le m&#233;priser. Mais quand nous nous demandons par quoi le remplacer, nous sommes extr&#234;mement perplexes[1] [1]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le vieux monde se meurt.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faut dire que, dans l'Angleterre d&#233;clinante de l'entre-deux guerres, cette pi&#232;tre opinion du capitalisme est assez partag&#233;e. En 1926 , l'ann&#233;e m&#234;me des grandes gr&#232;ves o&#249; Trotski, dans O&#249; va l'Angleterre ?, analysait le transfert outre-atlantique du leadersheap imp&#233;rialiste, G.K. Chersterton, en bon catholique social nostalgique de la petite propri&#233;t&#233; agraire et commerciale, diagnostiquait : &#171; Le syst&#232;me &#233;conomique actuel, que nous l'appelions capitalisme ou autrement, est d&#233;j&#224; devenu un danger en passe de devenir mortel. &#187; Il ajoutait, bien avant l'&#226;ge d'or des traders et des subprimes : &#171; Ce qui cloche, dans le monde financier, c'est qu'il est beaucoup trop imaginatif ; il se nourrit de choses fictives[2] [2]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette perplexit&#233; est aujourd'hui accrue par la faillite des soci&#233;t&#233;s bureaucratiquement planifi&#233;es et des &#233;conomies &#233;tatis&#233;es. Le capitalisme international est pourtant toujours aussi d&#233;pourvu d'intelligence et de beaut&#233;, et certainement encore plus m&#233;prisable. Aujourd'hui comme hier, le dogme lib&#233;ral et &#171; la philosophie politique forg&#233;e aux 17e et 18e pour renverser les rois et les pr&#233;lats &#187;, s'est transform&#233; en &#171; un lait pour b&#233;b&#233;s qui avait envahi les pouponni&#232;res &#187;[3] [3]. La question, &#171; par quoi le remplacer ? &#187; appara&#238;t d'autant plus urgente - et angoissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les forces politiques, comme la social-d&#233;mocratie, qui ont pr&#233;tendu, depuis la seconde guerre mondiale, le cultiver et l'embellir semblent, elles aussi, &#224; bout de souffle. Ce qu'&#233;crivait jadis Keynes &#224; propos du lib&#233;ralisme historique s'applique aujourd'hui, mot pour mot, &#224; ces socialistes de march&#233; : &#171; Les enjeux politiques qui mobilisaient les partis au 19e si&#232;cle [rempla&#231;ons par 20e si&#232;cle] sont aussi morts que le mouton servi la semaine derni&#232;re, alors que surgissent les questions de l'avenir, celles-ci n'ont pas encore trouv&#233; place dans les programmes des partis dont elles chevauchent les vieux programmes [&#8230;] Les raisons positives d'&#234;tre lib&#233;ral [rempla&#231;ons par : &#171; social-d&#233;mocrate &#187;] sont bien minces aujourd'hui. Ce n'est souvent rien de plus que le hasard des temp&#233;raments ou des souvenirs historiques, et non une divergence politique ou un id&#233;al propre qui s&#233;pare aujourd'hui un jeune conservateur progressiste du lib&#233;ral [du socialiste] moyen. Les vieux cris de guerre ont &#233;t&#233; mis en sourdine ou r&#233;duits au silence[4] [4]. &#187; La preuve par Kouchner, Besson, Jouyet, Rocard, en attendant la suite.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La mesure mis&#233;rable d'un monde mis&#233;rable&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;duisant la valeur marchande de toute richesse, de tout produit, de tout service, au temps de travail socialement n&#233;cessaire &#224; sa production, la loi du march&#233; vise &#224; mesurer l'incommensurable, &#224; quantifier l'inquantifiable, &#224; attribuer &#224; toute chose une valeur mon&#233;taire. En tant qu'&#233;quivalent g&#233;n&#233;ral, l'argent a ainsi le pouvoir magique de tout m&#233;tamorphoser. Agent d'une universelle traduction, il &#171; confond et &#233;change toute chose, il est le monde &#224; l'envers, la conversion et la confusion de toutes les qualit&#233;s g&#233;n&#233;rales et humaines &#187;[5] [5].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Question d'actualit&#233; : &#224; quoi correspond le salaire d'un enseignant-chercheur universitaire ? Transform&#233; en vendeur de prestations marchandes, il est d&#233;sormais cens&#233; vendre des connaissances dont les proc&#233;dures d'&#233;valuation (comme la bibliom&#233;trie quantitative) devraient mesurer la valeur marchande. Il ne vend cependant pas un produit (un savoir-marchandise), mais re&#231;oit pour le temps de travail socialement n&#233;cessaire &#224; la production et &#224; la reproduction de sa force de travail (temps de formation inclus) une r&#233;mun&#233;ration financ&#233;e, jusqu'&#224; nouvel ordre, par la p&#233;r&#233;quation fiscale. S'agit-il seulement du temps pass&#233; dans son laboratoire ou du temps pass&#233; devant l'&#233;cran de son ordinateur (chronom&#232;trable par une horloge int&#233;gr&#233;e) ? Arr&#234;te-t-il de penser quand il lit dans le m&#233;tro ou fait son jogging ? &#171; Entre l'argent et le savoir, point de commune mesure &#187; (Aristote) : question d'autant plus &#233;pineuse que la production des connaissances est aujourd'hui hautement socialis&#233;e, difficilement individualisable, et comporte une grosse quantit&#233; de travail mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise actuelle est bien une crise historique - &#233;conomique, sociale, &#233;cologique - de la loi de la valeur. La mesure de toute chose par le temps de travail abstrait est devenue, comme le pr&#233;voyait Marx dans ses Manuscrits de 1857 , une mesure &#171; mis&#233;rable &#187; des rapports sociaux. &#171; On ne peut g&#233;rer ce qu'on ne sait mesurer &#187;, r&#233;p&#232;te pourtant M. Pavan Sukhdev, ancien directeur de la Deutsche Bank de Bombay, &#224; qui la Commission de l'Union europ&#233;enne a command&#233; un rapport pour &#171; procurer une boussole aux dirigeants de ce monde &#187; en &#171; attribuant tr&#232;s vite une valeur &#233;conomique aux services rendus par la nature &#187;[6] [6] ! Mesurer toute richesse mat&#233;rielle, sociale, culturelle, au seul &#233;talon du temps de travail socialement n&#233;cessaire &#224; sa production devient cependant de plus en plus probl&#233;matique du fait de la socialisation accrue du travail et d'une incorporation massive de travail intellectuel &#224; ce travail socialis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le temps long de l'&#233;cologie n'est pas le temps court des cours de Bourse ! Attribuer &#171; une valeur &#233;conomique &#187; (mon&#233;taire) aux services de la nature se heurte &#224; l'&#233;pineux probl&#232;me de d&#233;terminer un d&#233;nominateur commun aux ressources naturelles, aux services aux personnes, aux biens mat&#233;riels, &#224; la qualit&#233; de l'air, de l'eau potable, etc. Il y faudrait un autre &#233;talon que le temps de travail, et un autre instrument de mesure que le march&#233;, capable d'&#233;valuer la qualit&#233; et les contreparties &#224; long terme des gains imm&#233;diats. Seule une d&#233;mocratie sociale pourrait accorder les moyens aux besoins, prendre en compte la temporalit&#233; longue et lente des cycles naturels, et poser les termes de choix sociaux int&#233;grant leur dimension &#233;cologique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sorties de crise ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La crise actuelle n'est donc pas une crise cyclique comme le syst&#232;me en conna&#238;t, peu ou prou, tous les dix ou douze ans. C'est une crise historique de la loi de la valeur. Le capitalisme y manifeste non seulement son injustice, mais aussi son c&#244;t&#233; triplement destructeur : de la soci&#233;t&#233;, de la nature, et par cons&#233;quent de l'humain en tant qu'&#234;tre naturel socialis&#233;. C'est aussi, n'en d&#233;plaise aux proph&#232;tes de la sortie de crise gr&#226;ce aux prodiges d'un New Deal vert, une crise des solutions imagin&#233;es pour surmonter les crises pass&#233;es. On oublie souvent que les potions keyn&#233;siennes ont pu contribuer &#224; des rebonds temporaires, mais qu'apr&#232;s une courte embellie en 1934-35, l'&#233;conomie a connu une rechute brutale en 1937-38. Il a fallu rien de moins qu'une guerre mondiale pour cr&#233;er les conditions de la croissance durable des &#171; trente glorieuses &#187;. On oublie aussi les conditions dans lesquelles &#233;taient cens&#233;es s'appliquer les mesures de relance pr&#233;conis&#233;es : une collaboration de classe assum&#233;e par des syndicats relativement puissants dans le cadre l&#233;gal de l'Etat nation ; et l'existence de r&#233;serves d'accumulation du capital gr&#226;ce &#224; la domination colonial des m&#233;tropoles imp&#233;rialistes. Ces conditions ont bien chang&#233;[7] [7].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'efficacit&#233; de ses recommandations, Keynes souhaitait logiquement &#171; r&#233;duire au maximum l'interd&#233;pendance entre les nations &#187; au lieu de la &#171; porter &#224; son maximum &#187;. Il estimait &#171; qu'accro&#238;tre l'autosuffisance nationale et l'isolement &#233;conomique [lui] faciliterait la t&#226;che &#187;[8] [8]. Depuis, la d&#233;r&#233;gulation financi&#232;re et l'ouverture des march&#233;s ont pouss&#233; au contraire cette interd&#233;pendance dans le cadre de la mondialisation, de sorte qu'aujourd'hui l'Etat-nation est affaibli et les rapports contractuels malmen&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons qu'ignorant superbement la contrainte &#233;cologique des seuils et des limites, Keynes pensait pouvoir parier sur l'abondance et le progr&#232;s illimit&#233;. Il estimait en 1928 que &#171; le probl&#232;me &#233;conomique pourrait &#234;tre r&#233;solu ou en voie de r&#233;solution d'ici cent ans &#187; (soit, aujourd'hui, d'ici vingt ans). Il &#233;tait convaincu que l'humanit&#233; atteignait le point ou, &#171; d&#233;gag&#233;e de l'emprise des pr&#233;occupations &#233;conomiques &#187;, elle allait pouvoir se consacrer pleinement &#224; donner un contenu &#224; sa libert&#233;. Avec des accents proph&#233;tiques &#233;voquant certains textes de Marx, il annon&#231;ait que &#171; l'usure et la pr&#233;voyance &#187; devraient certes rester nos dieux &#171; pour un petit moment encore &#187;, mais qu'elles nous guidaient in&#233;luctablement &#171; hors du tunnel de la n&#233;cessit&#233; vers la lumi&#232;re du jour &#187;[9] [9].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il temp&#233;rait toutefois cette vision enthousiaste d'un avenir lumineux en attribuant une hypoth&#232;se plus sombre &#224; des esprits chagrins : &#171; Quelques cyniques concluront que seule guerre peut mettre fin &#224; une crise majeure. Jusqu'&#224; pr&#233;sent en effet, il n'y a que la guerre que les gouvernements ont jug&#233;e respectable de financer &#224; grande &#233;chelle par l'emprunt[10] [10]. &#187; Ces cyniques h&#233;las ont fini par avoir raison. A fortiori aujourd'hui, s'il faut se garder de l'illusion de la r&#233;p&#233;tition, on peut pr&#233;voir que la sortie de crise s'il s'agit bien d'une crise historique du logiciel capitaliste ne rel&#232;ve pas principalement de potions &#233;conomiques savantes mais supposerait la redistribution plan&#233;taire des rapports de forces entre classes &#224; l'&#233;preuve d'&#233;v&#233;nements politiques majeurs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le communisme aux Etats-Unis ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En 1935 , pendant que Keynes gamberge, dans la Th&#233;orie g&#233;n&#233;rale[11] [11], sur les moyens de sauver le capitalisme du naufrage, l'exil&#233; L&#233;on Trotski se livre &#224; un &#233;tonnant exercice de politique fiction sur ce que pourrait &#234;tre le communisme aux Etats-Unis[12] [12]. Il imagine que &#171; le co&#251;t d'une r&#233;volution &#187; y serait &#171; insignifiant &#187; rapport&#233; &#224; la richesse nationale et &#224; la population par rapport &#224; ce qu'il en avait co&#251;t&#233; &#224; la Russie. Il envisage une transformation progressive, par persuasion plut&#244;t que par contrainte, des rapports sociaux : &#171; Bien entendu, les soviets am&#233;ricains institueraient leurs propres entreprises agricoles g&#233;antes, en guise d'&#233;coles de collectivisation volontaire. Vos agriculteurs pourraient facilement calculer s'il est de leur int&#233;r&#234;t de demeurer des anneaux isol&#233;s, ou de se joindre &#224; la cha&#238;ne publique. &#187; La m&#234;me m&#233;thode serait employ&#233;e pour amener le petit commerce et la petite industrie &#224; entrer dans l'organisation nationale de l'industrie. Gr&#226;ce au contr&#244;le des mati&#232;res premi&#232;res, du cr&#233;dit et des commandes, ces industries &#171; pourraient &#234;tre maintenues solvables jusqu'&#224; leur int&#233;gration graduelle et sans contrainte dans le syst&#232;me &#233;conomique socialis&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cusant l'id&#233;e selon laquelle l'industrialisation acc&#233;l&#233;r&#233;e de l'Union sovi&#233;tique constituerait un mod&#232;le, Trotski affirme qu'il ne peut en &#234;tre question aux Etats-Unis. Ils seraient capables d'&#233;lever consid&#233;rablement le niveau de consommation populaire d&#232;s le d&#233;but de leur renouveau &#233;conomique : &#171; Vous y &#234;tes pr&#233;par&#233;s comme nul autre pays. Nulle part ailleurs, l'&#233;tude du march&#233; int&#233;rieur n'a atteint un niveau aussi &#233;lev&#233; qu'aux Etats-Unis. Cette &#233;tude a &#233;t&#233; faite par vos banques, vos trusts, vos hommes d'affaires individuels, vos n&#233;gociants, vos repr&#233;sentants de commerce et vos agriculteurs. Votre gouvernement abolira simplement tous les secrets commerciaux, fera la synth&#232;se de toutes les d&#233;couvertes faites pour le profit priv&#233;, les transformera en un syst&#232;me scientifique de planification &#233;conomique. Votre gouvernement trouvera &#224; cette fin un appui dans l'existence de larges couches de consommateurs &#233;duqu&#233;s, capables d'esprit critique. Par la combinaison des industries-cl&#233;s nationalis&#233;es, des entreprises priv&#233;es, et de la coop&#233;ration d&#233;mocratique des consommateurs, vous d&#233;velopperez rapidement un syst&#232;me d'une extr&#234;me souplesse pour la satisfaction des besoins de votre population. Ce syst&#232;me ne sera r&#233;gi ni par la bureaucratie, ni par la police, mais par le dur paiement au comptant. Votre tout-puissant dollar jouera un r&#244;le essentiel dans le fonctionnement de votre syst&#232;me sovi&#233;tique. C'est une grande erreur de confondre &#034;&#233;conomie planifi&#233;e&#034; et &#034;monnaie dirig&#233;e&#034;. Votre monnaie doit agir comme un r&#233;gulateur qui mesurera le succ&#232;s ou l'&#233;chec de votre planification. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un tel propos reste incontestablement marqu&#233; par un irr&#233;ductible enthousiasme productiviste et par les illusions du progr&#232;s. Il n'en est pas moins remarquable qu'il souligne que le socialisme, dans un pays d&#233;velopp&#233;, pourrait tr&#232;s bien s'accommoder d'une combinaison de formes diverses de propri&#233;t&#233; et r&#233;duire consid&#233;rablement la dimension de l'appareil administratif et bureaucratique. Loin des robinsonnades sur la suppression par d&#233;cret de toute mesure mon&#233;taire, il insiste sur le r&#244;le essentiel de la monnaie comme r&#233;gulateur pour une longue p&#233;riode de transition : &#171; C'est seulement lorsque le socialisme r&#233;ussira a remplacer l'argent par le contr&#244;le administratif que l'on pourra abandonner une monnaie or stable. L'argent ne consistera plus alors qu'en des morceaux de papier ordinaire, comme des billets de tramway ou de th&#233;&#226;tre. Avec le d&#233;veloppement du socialisme, ces morceaux de papier dispara&#238;tront &#224; leur tour ; et le contr&#244;le de la consommation individuelle &#8212;qu'il soit mon&#233;taire ou administratif&#8212; cessera d'&#234;tre n&#233;cessaire, lorsqu'il y aura abondance de tout pour tous ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet ultime recours &#224; l'hypoth&#232;se (ou au joker) de l'abondance (que partagent alors Trotski et Keynes dans leur insouciance &#233;cologique) renvoie l'abolition de toute mesure mon&#233;taire de la richesse &#233;chang&#233;e &#224; un avenir ind&#233;termin&#233;. Trotski s'empresse de pr&#233;ciser que &#171; ce temps n'est pas encore venu, bien que l'Am&#233;rique doive certainement l'atteindre avant tout autre pays ; jusque-l&#224;, le seul moyen de parvenir &#224; ce stade de d&#233;veloppement est de conserver un r&#233;gulateur et un &#233;talon efficaces pour le fonctionnement de votre syst&#232;me &#187;. En fait, pr&#233;cise-t-il, &#171; pendant les quelques premi&#232;res ann&#233;es de son existence, une &#233;conomie planifi&#233;e, encore plus que le capitalisme &#224; l'ancienne mode, a besoin d'une monnaie saine &#187;. Faisant pr&#233;cis&#233;ment allusion &#224; Keynes, il rejette aussi l'id&#233;e que la manipulation mon&#233;taire puisse &#234;tre la solution miracle aux contradictions et &#224; la crise du capitalisme : &#171; Le professeur qui pr&#233;tend r&#233;gir tout le syst&#232;me &#233;conomique en agissant sur l'unit&#233; mon&#233;taire est comme un homme qui veut lever de terre les deux pieds &#224; la fois. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce bref article, Trotski r&#233;p&#232;te &#224; plusieurs reprises que &#171; l'Am&#233;rique n'aura pas &#224; imiter nos m&#233;thodes bureaucratique &#187;. En Russie, &#171; la disette d'objets de premi&#232;re n&#233;cessit&#233; a engendr&#233; une lutte acharn&#233;e pour la possession d'un morceau de pain ou d'une aune d'&#233;toffe suppl&#233;mentaire &#187;. La bureaucratie &#171; &#233;mergea de cette lutte comme un conciliateur, une toute-puissante cour d'arbitrage &#187;. Les Etats-Unis pourraient au contraire fournir ais&#233;ment au peuple &#171; tout ce qui est n&#233;cessaire &#224; la vie &#187;, d'autant que &#171; vos besoins, vos go&#251;ts et vos habitudes ne souffriraient jamais que le revenu national soit r&#233;parti par votre bureaucratie &#187;. Lorsque la soci&#233;t&#233; serait organis&#233;e de mani&#232;re &#224; produire pour la satisfaction des besoins et non pour le profit priv&#233;, &#171; la population tout enti&#232;re se distribuerait ainsi en de nouvelles formations qui lutteront entre elles et emp&#234;cheront une bureaucratie outrecuidante de leur imposer sa domination &#187;. Ce pluralisme serait une garantie contre &#171; la croissance du bureaucratisme &#187; gr&#226;ce &#224; &#171; une pratique de la d&#233;mocratie, de la forme la plus souple de gouvernement qui ait jamais exist&#233; &#187;. Cette organisation ne peut certes &#171; faire des miracles &#187;, mais elle doit permettre de r&#233;sister au &#171; monopole politique d'un seul parti qui en Russie s'est lui-m&#234;me transform&#233; en bureaucratie et a engendr&#233; la bureaucratisation des soviets &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la planification bureaucratique et les oukases de collectivisation dict&#233; de haut en bas, Trotski oppose donc la vitalit&#233; du d&#233;bat contradictoire dans un espace public o&#249; s'exercent les libert&#233;s d&#233;mocratiques d'organisation, de r&#233;union, d'expression. Il retrouve ainsi les accents de Rosa Luxemburg, d&#233;fendant dans sa fameuse critique de La R&#233;volution russe, l'ardente effervescence r&#233;volutionnaire qui &#171; cr&#233;e cette atmosph&#232;re politique vibrante, r&#233;ceptive, qui permet aux vagues de l'opinion publique, au pouls de la vie populaire d'agir instantan&#233;ment sur les institutions repr&#233;sentatives[13] [13] &#187;. Trotski est m&#234;me plus pr&#233;cis &#171; Un plan de d&#233;veloppement &#233;conomique d'un an, de cinq ans ou de dix ans ; un projet pour l'&#233;ducation nationale ; la construction d'un nouveau r&#233;seau de transports ; la transformation de l'agriculture, un programme pour l'am&#233;lioration de l'&#233;quipement technique et culturel de l'Am&#233;rique latine ; un programme pour les communications stratosph&#233;riques ; l'eug&#233;nique&#8230; Voil&#224; autant de sujets pour les controverses, pour de vigoureuses luttes &#233;lectorales, et des d&#233;bats passionn&#233;s dans la presse et dans les r&#233;unions publiques. &#187; Car l'Am&#233;rique socialiste &#171; n'imiterait pas le monopole de la presse tel que l'exercent les chefs de la bureaucratie de l'U.R.S.S &#187;. La nationalisation des imprimeries, fabriques de papier et moyens de distribution signifierait simplement &#171; qu'il ne serait plus permis au capital de d&#233;cider quelles publications doivent para&#238;tre, si elles doivent &#234;tre progressives ou r&#233;actionnaires, &#034;s&#232;ches&#034; ou &#034;humides&#034;, puritaines ou pornographiques. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette vision comporte certes bien des illusions, du fait notamment de son insouciance &#233;cologique, quant aux perspectives d'un socialisme d'abondance dans un pays d&#233;velopp&#233;. Elle n'en fournit pas moins des indications int&#233;ressantes &#224; la lumi&#232;re de la premi&#232;re exp&#233;rience de r&#233;volution sociale et de contre-r&#233;volution bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Capitalisme utopique&#8230;,&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En 1926 d&#233;j&#224;, Chesterton affirmait que, &#171; pour sauver la propri&#233;t&#233; &#187;, il faudrait &#171; la distribuer presque aussi rigoureusement et compl&#232;tement que le fit la R&#233;volution fran&#231;aise &#187;. Son &#171; distributisme &#187; qui d&#233;fend le r&#233;tablissement de la petite propri&#233;t&#233; contre le monopole et la r&#233;surrection des guildes contre les trusts, illustre tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment ce &#171; socialisme petit-bourgeois, &#224; la fois r&#233;actionnaire et utopique &#187; (&#171; Pour la manufacture, le r&#233;gime corporatif, pour l'agriculture le r&#233;gime patriarcal, voil&#224; le dernier mot &#187;) &#233;voqu&#233; par Le Manifeste communiste. En 1935 , confront&#233;s &#224; la grande crise, John Maynard Keynes cherche encore le meilleur moyen de sauver scientifiquement le capitalisme, tandis que l'exil&#233; L&#233;on Trotski essaie d'imaginer un socialisme d&#233;mocratique au-del&#224; du capitalisme. Face &#224; la grande crise des ann&#233;es 30, tous deux, m&#234;me s'ils ne lui pr&#234;tent pas les m&#234;mes traits, ont en commun une confiance dans le progr&#232;s et dans son horizon d'abondance, et une foi partag&#233;e dans la science de l'&#233;conomie et du social. Le premier s'efforce &#8211;d&#233;j&#224;- de refonder le capitalisme en le r&#233;gulant et le moralisant, mais il annonce lucidement qu'en cas d'&#233;chec il n'y aurait plus d'autre issue que la guerre civile et la guerre tout court. Le second voit dans son d&#233;passement communiste la seule issue &#224; la d&#233;composition de la soci&#233;t&#233; bourgeoise, mais, de r&#233;volution trahie en r&#233;volution manqu&#233;e, il pressent de plus en plus clairement la catastrophe annonc&#233;e, jusqu'&#224; envisager explicitement l'&#233;ventualit&#233; du jud&#233;ocide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la Th&#233;orie g&#233;n&#233;rale, le Keynes consid&#232;re &#8211; d&#233;j&#224; &#8211; qu'il est urgent de moraliser le capitalisme : &#171; Tant qu'il pla&#238;t aux millionnaires de construire de vastes demeures pour se loger pendant leur vie et des pyramides pour abriter leurs d&#233;pouilles apr&#232;s leur mort, ou que, regrettant leur p&#233;ch&#233;s, ils &#233;difient des cath&#233;drales et dotent des monast&#232;res ou des missions &#233;trang&#232;res, l'&#233;poque &#224; laquelle l'abondance du capital s'oppose &#224; l'abondance de la production peut &#234;tre recul&#233;e. &#187; Mais &#171; il n'est pas raisonnable d'une communaut&#233; sens&#233;e accepte de rester tributaire de tels exp&#233;dients &#187;[14] [14].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour lui, &#171; la disparition du rentier ou du capitaliste sans profession &#187; parasitaire aurait l'avantage de &#171; n'exiger aucune r&#233;volution &#187;[15] [15]. Il faudrait pour cela &#171; progresser dans les deux directions &#224; la fois &#187; : stimuler l'investissement, et appliquer en m&#234;me temps &#171; toutes sortes de mesures propres &#224; accro&#238;tre la propension &#224; consommer &#187;. Car &#171; rien n'emp&#234;che d'accro&#238;tre l'investissement et, dans un m&#234;me temps, de porter la consommation non seulement au niveau qui dans l'&#233;tat actuel de la propension &#224; consommer correspond au flux accru de l'investissement mais &#224; un niveau plus &#233;lev&#233; encore &#187;[16] [16]. Il faudrait, pour y parvenir, &#171; attribuer &#224; des organes centraux certains pouvoirs de direction aujourd'hui confi&#233;s pour la plupart &#224; l'initiative priv&#233;e &#187;, tout en respectant &#171; un large domaine de l'activit&#233; &#233;conomique &#187;. Certes, &#171; l'&#233;largissement des fonctions de l'Etat, n&#233;cessaire &#224; l'ajustement r&#233;ciproque de la propension &#224; consommer et de l'incitation &#224; investir, semblerait &#224; un publiciste du XIXe si&#232;cle, ou &#224; un financier am&#233;ricain contemporain, une horrible infraction aux principes individualistes &#187;. Ce serait pourtant &#171; le seul moyen d'&#233;viter une compl&#232;te destruction des institutions &#233;conomiques actuelles &#187;[17] [17].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ceux qui s'en remettent aux verdicts provisoires du douteux tribunal de l'histoire, Keynes semble avoir eu gain de cause. C'est pourtant au prix d'une guerre mondiale, gr&#226;ce &#224; une croissance exceptionnelle due en partie &#224; la reconstruction et &#224; de nouveaux rapports de forces (sociaux et g&#233;opolitiques) que les &#171; compromis &#187; ou &#171; pactes &#187; sociaux des Trente glorieuses sont devenus possibles[18] [18]. Ils ont cependant fini par &#233;roder les taux de profit et la contre-r&#233;forme lib&#233;rale initi&#233;e &#224; la fin des ann&#233;es 1970 n'avait d'autre but que de restaurer la rentabilit&#233; du capital et de lib&#233;rer son accumulation des contraintes keyn&#233;siennes. R&#233;tablir ces contraintes, ce serait donc revenir &#224; la case d&#233;part et retrouver les contradictions auxquelles les politiques lib&#233;rales du dernier quart de si&#232;cle ont cherch&#233; &#224; &#233;chapper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Supposer r&#233;alisable l'harmonie entre l'incitation de la propension &#224; consommer (et les moyens de la satisfaire) et l'incitation &#224; investir, tout en garantissant un taux de profit ou une efficacit&#233; marginale du capital attractifs, c'est imaginer un monde aussi improbable qu'un arc-en-ciel incolore. C'est, &#224; proprement parler, le discours id&#233;ologique du capitalisme utopique. Keynes semble vouloir croire que le capital sp&#233;culatif financier est une tumeur &#224; &#233;radiquer sur le corps sain du capital productif : &#171; Ainsi, certaines cat&#233;gories d'investissement sont-elles gouvern&#233;es moins par les pr&#233;visions v&#233;ritables des entrepreneurs de profession que par la pr&#233;vision moyenne des personnes qui op&#232;rent &#224; la Bourse, telle qu'elle est exprim&#233;e par le cours des actions. &#187; C'est, s'indigne-t-il, &#171; comme si un fermier, apr&#232;s avoir tapot&#233; son barom&#232;tre au repas du matin, pouvait d&#233;cider entre dix et onze heures de retirer son capital de l'exploitation agricole, puis envisager plus tard dans la semaine de l'y investir de nouveau &#187;[19] [19]. En effet, &#171; la plupart des sp&#233;culateurs professionnels se soucient beaucoup moins de faire &#224; long terme des pr&#233;visions serr&#233;es du rendement escompt&#233; d'un investissement au cours de son existence enti&#232;re que de deviner peu de temps avant le grand public les changements futurs de la base conventionnelle d'&#233;valuation &#187;. Ces &#171; fluctuations au jour le jour &#187; exercent sur le march&#233; &#171; une influence tout &#224; fait exag&#233;r&#233;e et m&#234;me absurde &#187;[20] [20].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette absurdit&#233; n'est pourtant pas un d&#233;r&#232;glement du capitalisme r&#233;ellement existant, mais son essence m&#234;me : l'autonomisation de la sph&#232;re financi&#232;re et le f&#233;tichisme de &#171; l'argent qui fait de l'argent &#187; par parth&#233;nogen&#232;se ne sont pas des excroissances pathologiques, mais des ph&#233;nom&#232;nes inh&#233;rents &#224; la logique intime de l'accumulation du capital. De m&#234;me, &#171; le principe h&#233;r&#233;ditaire &#187; du capitalisme patrimonial, dans lequel Keynes croit discerner &#171; les germes de la d&#233;cadence &#187;, n'est autre que la forme juridique n&#233;cessaire de l'accumulation et de la transmission priv&#233;es du capital[21] [21]. &#171; L'abolition de l'h&#233;ritage &#187; (des grands moyens de production, de communication et d'&#233;change), troisi&#232;me des dix points programmatiques du Manifeste communiste, est indissociable d'un bouleversement radical des rapports de propri&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#8230; socialisme utopique&#8230;,&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Poser la question de savoir s'il y a une vie au-del&#224; du capitalisme et &#224; quoi ressemblerait un mod&#232;le alternatif de soci&#233;t&#233;, c'est en revanche risquer de s'engager sur la pente de sp&#233;culations utopiques, abstraction faite des incertitudes de la lutte des classes et des rapports de forces politiques. Soucieux de trouver les alternatives les plus concr&#232;tes possibles &#224; la logique du march&#233;, Thomas Coutrot propose &#171; l'affirmation par la soci&#233;t&#233; civile de contre-pouvoirs faisant pression sur l'Etat et le Capital, et la construction directe de forces &#233;conomiques alternatives, autrement dit le contr&#244;le citoyen sur l'&#233;conomie solidaire &#187;[22] [22]. L'&#171; encerclement du pouvoir du capital dans une guerre de position o&#249; l'&#233;conomie solidaire et le contr&#244;le citoyen combinent leurs conqu&#234;tes pour se constituer progressivement en alternative &#224; l'h&#233;g&#233;monie capitaliste sur le champ &#233;conomique &#187;. &#171; Se dessine &#8211; si l'on met entre parenth&#232;se la question des droits de propri&#233;t&#233; &#8211; un mod&#232;le non capitaliste d'organisation &#233;conomique, le mod&#232;le d'autogestion non salariale avec socialisation des march&#233;s &#187;[23] [23].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; mod&#232;le &#187;, &#233;tabli au prix d'une &#233;trange &#171; mise entre parenth&#232;se &#187; des droits de propri&#233;t&#233;, et fond&#233; sur le pari d'un &#171; encerclement &#187; progressif du pouvoir capitaliste permettant d'affirmer une alternative sur le champ politique, rejoint la tradition des socialismes utopiques. Dans la mesure o&#249; il met aussi entre parenth&#232;ses la question politique et celle du pouvoir (suppos&#233; neutralis&#233; par encerclement), il mise sur la sup&#233;riorit&#233; de la raison envers les d&#233;raisons marchandes. Dans la lutte des classes r&#233;ellement existante, il ne s'agit pas d'un concours de rationalit&#233;. On ne passe pas &#171; progressivement &#187;, par transition pacifique d'un droit (le droit de propri&#233;t&#233;) &#224; un autre (le droit &#224; l'existence). Entre deux droits qui s'affrontent, rappelle sobrement Marx, &#171; c'est la force qui tranche &#187;. C'est pourquoi le d&#233;passement des &#171; socialismes utopiques &#187; ne r&#233;side pas, comme a pu le laisser croire une pi&#232;tre traduction, dans &#171; un socialisme scientifique &#187;, mais dans une strat&#233;gie r&#233;volutionnaire capable d'articuler la fin et les moyens, le but et le mouvement, l'histoire et l'&#233;v&#233;nement. Il ne s'agit donc pas de faire bouillir les marmites de l'avenir, mais de travailler dans les mis&#232;res du pr&#233;sent pour explorer les pistes des mondes possibles au-del&#224; du capital. La lutte politique concr&#232;te d&#233;termine les voies et impose parfois des r&#233;ponses impr&#233;vues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour esquisser les contours d'un autre monde n&#233;cessaire, qu'il s'agit pr&#233;cis&#233;ment de rendre possible, nous disposons seulement d'indications qui ne sont pas des inventions doctrinaires, mais des enseignements tir&#233;s de l'exp&#233;rience pass&#233;e des mouvements sociaux et des &#233;v&#233;nements r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;
&#8230; Et alternative r&#233;volutionnaire.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un autre monde est-il possible ? Dire que la sant&#233;, les savoirs, le vivant ne sont pas &#224; vendre, ou que l'universit&#233; et l'h&#244;pital ne sont pas des entreprises, c'est poser la question du d&#233;passement/d&#233;p&#233;rissement des rapports et des cat&#233;gories marchands : &#171; Il faut prendre en tenailles la logique salariale marchande, de l'int&#233;rieur par la transformation du travail, de l'ext&#233;rieur par l'extension d'un revenu garanti servi en nature sous forme de l'extension de la gratuit&#233; &#187; coh&#233;rente avec la r&#233;duction drastique du temps de travail : la r&#233;cup&#233;ration du temps pour soi librement affect&#233; est la mani&#232;re la plus efficace de restreindre la sph&#232;re marchande au strict minimum &#187;[24] [24]. La d&#233;marchandisation des rapports sociaux ne se r&#233;duit pas &#224; une opposition entre le payant et le gratuit. Immerg&#233;e dans une &#233;conomie de march&#233; concurrentielle, une gratuit&#233; en trompe l'&#339;il (financ&#233;e par de la publicit&#233;) peut aussi servir de machine de guerre contre une production payante de qualit&#233;. C'est ce qu'illustre la multiplication des journaux gratuits au d&#233;triment d'un travail d'information et d'enqu&#234;te qui co&#251;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut imaginer des domaines d'&#233;change direct &#8211; non mon&#233;taire - de biens d'usage ou de services personnalis&#233;s. Mais ce &#171; paradigme du don &#187; ne saurait &#234;tre g&#233;n&#233;ralis&#233;, sauf &#224; concevoir un retour &#224; une &#233;conomie autarcique de troc. Or, toute soci&#233;t&#233; d'&#233;change &#233;largi et de division sociale complexe du travail requiert une comptabilit&#233; et un mode de redistribution des richesses produites. La question de la d&#233;marchandisation est par cons&#233;quent indissociable des formes d'appropriation et des rapports de propri&#233;t&#233;. C'est la privatisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e du monde &#8211; c'est-&#224;-dire, non seulement des produits et des services, mais des savoirs, du vivant, de l'espace, de la violence &#8211; qui fait de toute chose, y compris de la force humaine de travail, une marchandise vendable. On assiste ainsi, &#224; grande &#233;chelle, &#224; un ph&#233;nom&#232;ne comparable &#224; ce qui s'est produit au d&#233;but du 19e si&#232;cle avec une offensive en r&#232;gle contre les droits coutumiers des pauvres : privatisation et marchandisation de biens communs et destruction m&#233;thodique des solidarit&#233;s traditionnelles (familiales et villageoises hier, des syst&#232;mes de protection sociale aujourd'hui)[25] [25].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les controverses sur la propri&#233;t&#233; intellectuelle en disent long &#224; cet &#233;gard : &#171; La moindre id&#233;e susceptible de g&#233;n&#233;rer une activit&#233; est mise &#224; prix, comme dans le monde d spectacle o&#249; il n'y a pas une intuition, pas un projet ne soient aussit&#244;t couverts par un copyright. Course en vue de l'appropriation, en vue des profits. On ne partage pas : on capture, on s'approprie,, on trafique. Le temps viendra peut-&#234;tre o&#249; il sera impossible d'avancer un &#233;nonc&#233; quelconque sans d&#233;couvrir qu'il a &#233;t&#233; d&#251;ment prot&#233;g&#233; et soumis &#224; droit de propri&#233;t&#233;[26] [26]. &#187; Avec l'adoption en 1994 de l'accord Trips (Trade Related Aspects of Intellectual Property Rights) dans le cadre des accords de l'Uruguay Round (dont est issue l'Organisation mondiale du commerce), les gouvernements des grands pays industrialis&#233;s ont ainsi r&#233;ussi &#224; imposer le respect mondial des brevets. Auparavant, non seulement leur validit&#233; n'&#233;tait pas mondialement reconnue, mais cinquante pays excluaient carr&#233;ment le brevetage d'une substance et ne reconnaissaient que les brevets sur les proc&#233;d&#233;s de fabrication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis les ann&#233;es 1970 , on assiste ainsi &#224; une absolutisation des droits de pleine propri&#233;t&#233;, &#224; une formidable appropriation priv&#233;e par les multinationales de la connaissance et des productions intellectuelles et artistiques en g&#233;n&#233;ral. L'information devenant une nouvelle forme de capital, le nombre de brevets d&#233;pos&#233;s chaque ann&#233;e a explos&#233; (156 000 en 2007 ). A eux seuls, Monsanto, Bayer et BASF ont d&#233;pos&#233; 532 brevets sur les g&#234;nes de r&#233;sistance &#224; la s&#233;cheresse. Des soci&#233;t&#233;s surnomm&#233;es &#171; trolls &#187; ach&#232;tent des portefeuilles de brevets afin d'attaquer en justice pour contrefa&#231;on des producteurs dont l'activit&#233; utilise un ensemble de connaissances inextricablement combin&#233;es. Nouvelle forme d'enclosure contre le libre acc&#232;s au savoir, cette course au brevetage g&#233;n&#232;re ainsi une v&#233;ritable &#171; bulle de brevets &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle autorise le brevetage de vari&#233;t&#233;s de plantes cultiv&#233;es ou d'animaux d'&#233;levage, puis de substances d'un &#234;tre vivant, brouillant du m&#234;me coup la distinction entre invention et d&#233;couverte, et ouvrant la voie au pillage n&#233;o-imp&#233;rialiste par appropriation de savoirs zoologiques ou botaniques traditionnels. Le probl&#232;me, ce n'est pas tant que le brevetage de s&#233;quences d'ADN constituerait une atteinte &#224; la tr&#232;s divine Cr&#233;ation, c'est que l'&#233;lucidation d'un ph&#233;nom&#232;ne naturel puisse faire d&#233;sormais l'objet d'un droit de propri&#233;t&#233;. La description d'une s&#233;quence g&#233;nique est un savoir et non un faire. Or, brevets et droits d'auteur avaient initialement pour contrepartie une obligation de divulgation publique du savoir concern&#233;. Cette r&#232;gle a &#233;t&#233; contourn&#233;e bien des fois (au nom notamment du secret militaire). Mais Lavoisier n'a pas brevet&#233; l'oxyg&#232;ne, ni Einstein, la th&#233;orie de la relativit&#233;, ni Watson et Crick, la double h&#233;lice d'ADN. Depuis le 17e si&#232;cle, l'enti&#232;re divulgation favorisait les r&#233;volutions scientifiques et techniques ; d&#233;sormais, la part des r&#233;sultats mis dans le domaine public diminue, tandis qu'augmente la part confisqu&#233;e par brevet pour &#234;tre vendue ou rapporter une rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2008 , Microsoft annon&#231;ait la mise en libre acc&#232;s sur Internet de donn&#233;es concernant ses logiciels phares et autoris&#233; leur utilisation gratuite pour des d&#233;veloppements non commerciaux. Il ne s'agissait pas, pr&#233;cisait aussit&#244;t dans un entretien &#224; M&#233;diapart son directeur des affaires juridiques, Marc Moss&#233;, d'une remise en cause de la propri&#233;t&#233; intellectuelle, mais seulement d'une &#171; d&#233;monstration que la propri&#233;t&#233; intellectuelle peut &#234;tre dynamique &#187;. Face &#224; la concurrence des logiciels libres, les logiciels marchands comme Microsoft &#233;taient forc&#233;s de s'adapter partiellement &#224; cette logique de gratuit&#233;, dont le fondement est la contradiction croissante entre l'appropriation privative des biens communs et la socialisation du travail intellectuel qui commence avec la pratique du langage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accaparement privatif des terres fut jadis d&#233;fendu au nom de la productivit&#233; agraire dont l'augmentation &#233;tait cens&#233;e &#233;radiquer disettes et famines. Aujourd'hui, la nouvelle vague d'enclosures prend pr&#233;texte &#224; son tour de la course &#224; l'innovation et de l'urgence alimentaire mondiale. Mais, alors que l'usage de la terre est &#171; mutuellement exclusif &#187; (ce que l'un s'approprie, l'autre ne peut en user), celui des connaissances et des savoirs est sans rival : le bien ne s'&#233;teint pas dans l'usage qui en est fait, qu'il s'agisse d'une s&#233;quence g&#233;nique ou d'une image digitalis&#233;e. Du moine copiste au courrier &#233;lectronique, en passant par l'impression ou la photocopie, le co&#251;t de reproduction n'a ainsi cess&#233; de baisser. C'est pourquoi, pour justifier l'appropriation privative, on invoque aujourd'hui la stimulation de la recherche plut&#244;t que l'usage du produit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En freinant la diffusion de l'innovation et son enrichissement, la privatisation contredit les pr&#233;tentions du discours lib&#233;ral sur les bienfaits concurrentiels. Le principe du logiciel libre enregistre au contraire &#224; sa mani&#232;re le caract&#232;re fortement coop&#233;ratif du travail social qui s'y trouve cristallis&#233;. Le monopole du propri&#233;taire est contest&#233; non plus, comme pour les lib&#233;raux, au nom de la vertu innovante de la concurrence, mais comme entrave &#224; la libre coop&#233;ration. L'ambivalence du terme anglais free appliqu&#233; au logiciel fait ainsi rimer gratuit&#233; et libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme &#224; l'&#233;poque des enclosures, les expropriateurs d'aujourd'hui pr&#233;tendent prot&#233;ger les ressources naturelles et favoriser l'innovation. La riposte que faisait en 1525 la Charte des paysans allemands insurg&#233;s reste donc d'actualit&#233; : &#171; Nos seigneurs se sont appropri&#233;s les bois, et si l'homme pauvre a besoin de quelque chose, il faut qu'il l'ach&#232;te pour un prix double. Notre avis est que tous les bois doivent revenir &#224; la propri&#233;t&#233; de la commune enti&#232;re, et qu'il doit &#234;tre &#224; peu pr&#232;s libre &#224; quiconque de la commune d'y prendre du bois sans le payer. Il doit seulement en instruire une commission &#233;lue &#224; cette fin par la commune. Par l&#224; sera emp&#234;ch&#233;e l'exploitation[27] [27]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sept hypoth&#232;ses strat&#233;giques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La condition premi&#232;re de l'&#233;mancipation sociale, qui d&#233;termine aussi bien une transformation de la notion de travail que les conditions d'une pratique concr&#232;te de la d&#233;mocratie, c'est la d&#233;marchandisation de la force de travail. Elle implique le partage du temps de travail et la garantie du droit &#224; l'emploi pour tous et toutes, en commen&#231;ant une r&#233;duction drastique du temps de travail. En 1919 , la guerre &#224; peine termin&#233;e, L&#233;nine recommandait aux communistes allemands l'adoption d'une journ&#233;e de six heures. Keynes poussa l'audace jusqu'&#224; envisager, pour une soci&#233;t&#233; capable de dompter son hybris, &#171; des postes de trois heures par jour ou de quinze heures par semaine &#187;, car &#171; trois heures par jour suffiront amplement &#224; satisfaire le vieil Adam chez la plupart d'entre nous &#187;[28] [28]. Dans la Th&#233;orie g&#233;n&#233;rale, il reconnait certes &#171; qu'&#224; l'heure actuelle, la grande majorit&#233; des individus pr&#233;f&#232;rent l'augmentation de leur revenu &#224; l'augmentation de leur loisir &#187;, et qu'on ne peut obliger ceux qui pr&#233;f&#232;rent un suppl&#233;ment de revenu &#224; jouir d'un suppl&#233;ment de loisir &#187;. Mais, aujourd'hui comme hier, la question (que Keynes ne pose pas) est de savoir pourquoi tant d'individus peuvent pr&#233;f&#233;rer travailler plus pour gagner plus dans un travail ali&#233;n&#233;, que se serrer la ceinture dans un temps r&#233;put&#233; libre mais tout aussi ali&#233;n&#233; et vide. L'exp&#233;rience des 35 heures avec flexibilit&#233; et compensation salariale apporterait d'&#233;difiants &#233;l&#233;ments de r&#233;ponse. Le partage du temps de travail garantissant droit &#224; l'emploi et, &#224; d&#233;faut, &#224; un revenu d&#233;cent garanti, signifierait l'extension du salaire socialis&#233; au-del&#224; des syst&#232;mes actuels de protection sociale, et, par cons&#233;quent le d&#233;p&#233;rissement du travail forc&#233; et salariat exploit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le multiplicateur de Keynes, cens&#233; assurer une dynamique tendant au plein emploi, associe l'incitation &#224; investir &#224; l'incitation de la &#171; propension &#224; consommer &#187;. Mais consommer quoi, et comment ? Plus d'un si&#232;cle auparavant, Marx avait perc&#233; &#224; jour la logique intrins&#232;que de la soci&#233;t&#233; de consommation : &#171; Tout homme s'applique &#224; cr&#233;er pour l'autre un besoin nouveau pour le contraindre &#224; un nouveau sacrifice, le placer dans une nouvelle d&#233;pendance et le pousser &#224; un nouveau mode de jouissance. Avec la masse des objets augmente l'empire des &#234;tres &#233;trangers auquel l'homme est soumis et tout produit nouveau renforce encore la tromperie r&#233;ciproque et le pillage mutuel. La quantit&#233; de l'argent devient de plus en plus l'unique et puissante propri&#233;t&#233; de l'homme ; de m&#234;me qu'il r&#233;duit tout &#234;tre &#224; son abstraction, il se r&#233;duit lui-m&#234;me, dans son propre mouvement, &#224; un &#234;tre quantitatif. L'absence de mesure et la d&#233;mesure deviennent sa v&#233;ritable mesure[29] [29]. &#187; La r&#233;ponse &#224; cette d&#233;mesure consiste &#224; retrouver une mesure humaine opposant la satisfaction raisonn&#233;e des besoins sociaux &#224; la course illimit&#233;e &#224; la jouissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est probablement &#224; quoi songent certains courants qui se revendiquent de la d&#233;croissance. Mais s'il existe, comme le constatait Henri Lefebvre, une &#171; croissance sans d&#233;veloppement &#187;, il doit pouvoir exister un d&#233;veloppement choisi des forces productives et de la richesse sociale, qualitativement diff&#233;rent de la croissance productiviste index&#233;e sur l'insouciance &#233;cologique de la course au profit maximal imm&#233;diat. C'est pourquoi Jean-Marie Harribey pr&#233;f&#232;re parler de d&#233;c&#233;l&#233;ration que de d&#233;croissance[30] [30]. Il s'agit en effet de changer radicalement par la discussion d&#233;mocratique les crit&#232;res du d&#233;veloppement social, et non d'imposer par une &#233;cologie ou une expertise autoritaires l'asc&#233;tisme et la frugalit&#233; pour tous. L'important, c'est que l'id&#233;e m&#234;me d'un d&#233;veloppement &#171; durable &#187;, soucieux des conditions naturelles de reproduction de l'esp&#232;ce que nous sommes, exige (quelles que soient les interpr&#233;tations probl&#233;matiques auxquelles peut pr&#234;ter la notion de durabilit&#233;) une temporalit&#233; longue, incompatible avec les arbitrages instantan&#233;s &#224; courte vue des march&#233;s. La gestion des ressources non renouvelables (en particulier les choix en mati&#232;re de production et de consommation d'&#233;nergie), ainsi que les modifications climatiques, les cons&#233;quences de la pollution des oc&#233;ans, du stockage des d&#233;chets nucl&#233;aires, de la d&#233;forestation, appellent des d&#233;cisions et des choix de planification &#224; long terme dont la port&#233;e d&#233;passe de loin la dur&#233;e d'un mandat &#233;lectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Keynes soutenait la n&#233;cessit&#233; de renforcer l'intervention publique pour contenir les exc&#232;s et les d&#233;bordements mortif&#232;res du laisser-faire. Mais il perp&#233;tuait une stricte division entre le politique et l'&#233;conomique, entre l'Etat et le march&#233; : &#171; Hors la n&#233;cessit&#233; d'une direction centrale pour maintenir la correspondance entre la propension &#224; consommer et l'incitation &#224; investir, il n'y a pas plus de raison aujourd'hui qu'auparavant de socialiser la vie &#233;conomique. &#187; Pour subordonner (et non pas supprimer) le march&#233; aux besoins sociaux et aux imp&#233;ratifs &#233;cologiques, il est au contraire n&#233;cessaire de &#171; r&#233;-encastrer &#187; l'&#233;conomie dans l'ensemble complexe des rapports sociaux, autrement dit de rendre l'&#233;conomie v&#233;ritablement politique. C'est le sens d'une planification autogestionnaire et d&#233;mocratique : non une technique rationnelle de gestion, mais une autre conception des rapports sociaux qui oppose la solidarit&#233; sociale au calcul &#233;go&#239;ste, le bien commun, le service public, et l'appropriation sociale &#224; la privatisation du monde et &#224; la concurrence impitoyable de tous contre tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une assez large socialisation de l'investissement s'av&#232;rera, reconnaissait Keynes, le seul moyen d'assurer approximativement le plein emploi, ce qui ne veut pas dire qu'il faille exclure les compromis et les formules de toutes sortes permettant &#224; l'Etat de coop&#233;rer avec l'initiative priv&#233;e[31] [31]. &#187; A l'heure des scandales financiers et du renflouement sans contre partie des banques par les pouvoirs publics, le propos para&#238;t presque subversif. Il est pourtant de bon sens. Un service public de cr&#233;dit et d'assurance serait le moyen de piloter l'investissement, d'organiser la reconversion progressive de branches industrielles sinistr&#233;es et &#233;cologiquement probl&#233;matiques comme l'automobile, d'engager une grande transition &#233;nerg&#233;tique, et, plus g&#233;n&#233;ralement, de soumettre l'&#233;conomie au priorit&#233;s sociales d&#233;mocratiquement d&#233;termin&#233;es. La socialisation de l'investissement par le biais d'un monopole bancaire public est l'une des conditions n&#233;cessaires (et non suffisantes) d'un d&#233;veloppement durable planifi&#233; fond&#233; sur une pluralit&#233; des formes de propri&#233;t&#233; sociale (services publics, biens communs, secteur coop&#233;ratif d'&#233;conomie solidaire) qui n'impliquerait pas la suppression du march&#233;, mais sa subordination &#224; la d&#233;mocratie politique et sociale. Dans cette perspective la monnaie, ainsi que Trotski l'envisageait dans son article sur les Etats-Unis, continuerait &#224; jouer un r&#244;le comptable car, sauf &#224; postuler l'abondance, les prix demeureraient irrempla&#231;ables pour &#233;valuer la fraction de travail social cristallis&#233;e dans les biens et les services. Mais le pilotage politique de l'&#233;conomie ne reposerait pas seulement sur la propri&#233;t&#233; sociale des grands moyens de production, de communication, et d'&#233;change. Il requiert aussi le contr&#244;le public de l'outil mon&#233;taire par la Banque centrale et une politique fiscale fortement redistributive[32] [32].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans L'Etat et la R&#233;volution, L&#233;nine affirmait que la d&#233;mocratie politique, et la non la simple gestion administrative et bureaucratique, pouvait seule se montrer sup&#233;rieure aux calculs &#224; court terme des march&#233;s pour utiliser et r&#233;partir au mieux les richesses selon une d&#233;termination collective des besoins sociaux et de leur hi&#233;rarchie. A certains marxistes, pour lesquels le droit &#224; l'autod&#233;termination des nations opprim&#233;es &#233;tait irr&#233;alisable sous le capitalisme et deviendrait superflu sous le socialisme, il r&#233;pliquait d'avance : &#171; Ce raisonnement, soi-disant spirituel mais en fait erron&#233;, pourrait s'appliquer &#224; toute institution d&#233;mocratique, car un d&#233;mocratisme rigoureusement cons&#233;quent est irr&#233;alisable en r&#233;gime capitaliste, et en r&#233;gime socialiste, tout d&#233;mocratie finira par s'&#233;teindre [&#8230;] D&#233;velopper la d&#233;mocratie jusqu'au bout, rechercher les formes de ce d&#233;veloppement, les mettre &#224; l'&#233;preuve de la pratique, et elle est pourtant l'une des t&#226;ches essentielles de la lutte pour la r&#233;volution sociale. Pris &#224; part, aucun d&#233;mocratisme, quel qu'il soit, ne donnera le socialisme : mais dans la vie, le d&#233;mocratisme ne sera jamais pris &#224; part. Il sera pris dans l'ensemble. Il exercera aussi une influence sur l'&#233;conomie dont il stimulera la transformation[33] [33]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soci&#233;t&#233; nouvelle doit en effet s'inventer sans mode d'emploi, dans l'exp&#233;rience pratique de millions d'hommes et de femmes. Un programme de parti n'offre &#224; ce propos, disait Rosa Luxemburg, que &#171; de grands panneaux indiquant la direction &#187;, et encore ces indications n'ont-elles qu'un caract&#232;re indicatif, de balisage et de mise en garde, plut&#244;t qu'un caract&#232;re prescriptif. Le socialisme ne saurait &#234;tre octroy&#233; d'en haut. Certes, &#171; il pr&#233;suppose une s&#233;rie de mesures coercitives contre la propri&#233;t&#233;, etc. &#187;, mais si &#171; l'on peut d&#233;cr&#233;ter l'aspect n&#233;gatif, la destruction &#187;, il n'en est pas de m&#234;me de &#171; l'aspect positif, la construction : terre neuve, mille probl&#232;mes. &#187; Pour r&#233;soudre ces probl&#232;mes, la libert&#233; la plus large, l'activit&#233; la plus large de la population est n&#233;cessaire. Or, la libert&#233;, &#171; c'est toujours au moins la libert&#233; de celui que pense autrement &#187;. Ce n'est pas elle, mais la terreur qui d&#233;moralise : &#171; Sans &#233;lections g&#233;n&#233;rales, sans une libert&#233; de presse et de r&#233;union illimit&#233;e, sans une lutte d'opinion libre, la vie s'&#233;tiole dans toutes les institutions publiques, v&#233;g&#232;te, et la bureaucratie demeure le seul &#233;l&#233;ment actif. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces avertissements de Rosa Luxemburg prennent ainsi r&#233;trospectivement tout leur sens. D&#232;s 1918 , elle redoutait que des mesures d'exception, temporairement justifiables, ne deviennent la r&#232;gle, au nom d'une conception purement instrumentale de l'Etat comme appareil de domination d'une classe sur une autre. La r&#233;volution se contenterait alors de le faire changer de mains : &#171; L&#233;nine dit que l'Etat bourgeois est un instrument d'oppression de la classe ouvri&#232;re, l'Etat socialiste un instrument d'oppression de la bourgeoisie, qu'il n'est en quelque sorte qu'un Etat capitaliste invers&#233;. Cette conception simpliste omet l'essentiel : pour que la classe bourgeoise puisse exercer sa domination, point n'est besoin d'enseigner et d'&#233;duquer politiquement l'ensemble de la masse populaire, du moins pas au-del&#224; de certaines limites &#233;troitement trac&#233;es. Pour la dictature prol&#233;tarienne, c'est l&#224; l'&#233;l&#233;ment vital, le souffle sans lequel elle ne saurait exister[34] [34]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il aura fallu les le&#231;ons cinglantes de la contre-r&#233;volution bureaucratique pour que, dans La R&#233;volution trahie, Trotski en tire les conclusions principielles sur la n&#233;cessit&#233; de l'ind&#233;pendance rigoureuse des partis et des syndicats par rapport &#224; l'Etat et du pluralisme politique : &#171; En v&#233;rit&#233;, les classes sont h&#233;t&#233;rog&#232;nes, d&#233;chir&#233;es par des antagonismes int&#233;rieurs, et n'arrivent &#224; leurs fins que par la lutte des tendances, des groupements et des partis. Comme une classe est faite plusieurs fractions, la m&#234;me classe peut former plusieurs partis. De m&#234;me, un parti peut s'appuyer sur des fractions de plusieurs classes. On ne trouvera pas, dans toute l'histoire politique, un seul parti repr&#233;sentant une classe unique si, bien s&#251;r, on ne consent pas &#224; prendre une fiction polici&#232;re pour la r&#233;alit&#233;[35] [35]. &#187; Ces paroles d&#233;cisives reconnaissent et fondent en principe (bien avant Bourdieu) une autonomie du champ politique irr&#233;ductible &#224; un simple reflet des classes sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; la l&#233;gende r&#233;actionnaire qui pr&#233;sente le projet communiste comme la n&#233;gation ou le sacrifice de l'individu &#224; la collectivit&#233; anonyme, ses pionniers l'ont con&#231;u comme &#171; une association o&#249; le libre d&#233;veloppement de chacun est la condition du libre d&#233;veloppement de tous &#187;. Si l'&#233;mancipation collective est inconcevable sans l'&#233;panouissement individuel, elle n'est pas pour autant un plaisir solitaire. Alors que le lib&#233;ralisme pr&#233;tend &#233;panouir l'individu, il encourage en r&#233;alit&#233; le calcul &#233;go&#239;ste dans la concurrence de tous contre tous, autrement dit, un individualisme sans individualit&#233; ni personnalit&#233;, fa&#231;onn&#233; par le conformisme publicitaire. La libert&#233; propos&#233;e &#224; chacun n'est pas celle du citoyen, c'est d'abord celle de consommer avec l'illusion de pouvoir choisir des produits format&#233;s. L'apologie du risque et la culture du m&#233;rite servent d'alibi &#224; des politiques d'individualisation et de d&#233;molition des solidarit&#233;s, par l'individualisation des salaires, du temps de travail, des risques (devant la sant&#233;, la vieillesse ou le ch&#244;mage) ; &#224; l'individualisation des rapports contractuels contre les conventions collectives et la loi commune ; &#224; la d&#233;molition des statuts sous pr&#233;texte de meilleure reconnaissance des trajectoires individuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le Parti socialiste place la question de l'individu parmi les priorit&#233;s de sa r&#233;flexion sur son projet, il ne fait gu&#232;re que courir derri&#232;re la mystification lib&#233;rale. Cens&#233; remplir un vide id&#233;ologique et les individus remplacer les classes sociales, le th&#232;me irrigue de plus en plus la novlangue socialiste et participe d'une &#233;mulation rh&#233;torique avec ses usages sarkozystes : propri&#233;t&#233; individuelle, r&#233;ussite individuelle, s&#233;curit&#233; individuelle, etc. Cette exploitation id&#233;ologique de la question individuelle d&#233;tourne des aspirations pourtant bien l&#233;gitimes dans nos soci&#233;t&#233;s. Le d&#233;veloppement des capacit&#233;s et des possibilit&#233;s de chacun est un crit&#232;re de progr&#232;s plus probant que bien des performances industrielles &#171; &#233;cocidaires &#187;. On n'est pas oblig&#233; pour autant d'opposer les classes et les individus. Reconna&#238;tre une place d&#233;cisive &#224; l'opposition entre capital et travail n'oblige en rien &#224; renoncer aux besoins personnels d'&#233;panouissement, de reconnaissance et de cr&#233;ativit&#233;. Le capitalisme pr&#233;tend les satisfaire, mais il les enferme en r&#233;alit&#233; dans les bornes &#233;triqu&#233;es du conformisme marchand et du conditionnement commercial, accumulant frustrations et d&#233;ceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Valoriser l'individualit&#233; ou le &#171; singulier pluriel &#187;, c'est au contraire renforcer la critique du capitalisme, loin de s'en &#233;loigner. Comment faire, en effet, pour que l'appel &#224; l'initiative et &#224; la responsabilit&#233; individuelles ne c&#232;de pas devant la soumission aux logiques de la domination, si n'est pas mise en &#339;uvre une redistribution des richesses, des pouvoirs et des moyens culturels ? Comment d&#233;mocratiser les possibilit&#233;s d'accomplissement de chacun sans cette distribution, associ&#233;e &#224; des mesures sp&#233;cifiques d'actions positives contre les in&#233;galit&#233;s naturelles ou sociales ? La soci&#233;t&#233; capitaliste suscite des envies, des besoins, des d&#233;sirs qu'elle est incapable d'assouvir. Elle g&#233;n&#232;re des aspirations sociales et culturelles que le r&#232;gne du capital ne peut satisfaire pour la grande majorit&#233;. Pour s'&#233;panouir, l'individu moderne a eu besoin de solidarit&#233;s sociales (code du travail, s&#233;curit&#233; sociale, retraite, statut salarial, services publics). Ce sont ces solidarit&#233;s que les contre-r&#233;formes lib&#233;rales visent pr&#233;cis&#233;ment &#224; d&#233;truire au profit d'une jungle concurrentielle impitoyable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant la brutalit&#233; de la crise et l'explosion du ch&#244;mage, des voix s'&#233;l&#232;vent pour pr&#244;ner des mesures protectionnistes, &#224; commencer par &#171; un protectionnisme europ&#233;en &#187;. Au nom d'une &#171; n&#233;cessaire correspondance des espaces &#233;conomiques et sociaux &#187;, Emmanuel Todd s'en est fait le champion[36] [36]. Le but ne serait pas de repousser les importations, comme Charles Martel repoussa jadis les Arabes &#224; Poitiers, et comme Michel Jobert tenta en 1982 d'y repousser les magn&#233;toscopes japonais, mais de &#171; cr&#233;er les conditions d'une remont&#233;e des salaires &#187; afin que l'offre cr&#233;e &#224; nouveau sur place sa propre demande. L'hypoth&#232;se d'un encha&#238;nement vertueux, selon lequel la relance des revenus suffirait &#224; relancer la demande int&#233;rieure, qui relancerait la production, rel&#232;ve cependant d'une loi des d&#233;bouch&#233;s aussi illusoire que celle de Say et de Ricardo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question n'est pas de principe ou de doctrine. Prot&#233;ger ? Mais prot&#233;ger quoi, contre qui, et comment ? Si l'Europe commen&#231;ait par adopter des crit&#232;res sociaux de convergence en mati&#232;re d'emploi, de revenu, de protection sociale, de droit du travail, par harmoniser la fiscalit&#233;, elle pourrait l&#233;gitimement adopter des mesures de protection, non plus des int&#233;r&#234;ts &#233;go&#239;stes de ses industriels et de ses financiers, mais des droits et des acquis sociaux. Elle pourrait le faire de mani&#232;re s&#233;lective et cibl&#233;e, avec en contrepartie des accords de d&#233;veloppement solidaire avec les pays du Sud en mati&#232;re de migrations, de coop&#233;ration technique, de commerce &#233;quitable. Sans quoi un protectionnisme de riche aurait pour principal effet de se d&#233;charger des d&#233;g&#226;ts de la crise sur les pays les plus pauvres. Imaginer inversement qu'une mesure de protection douani&#232;re suffirait &#224; entra&#238;ner m&#233;caniquement une am&#233;lioration et une homog&#233;n&#233;isation des conditions sociales europ&#233;ennes, comme si elle &#233;tait techniquement neutre dans une lutte des classes exacerb&#233;e par la crise, est une grosse na&#239;vet&#233;. Les travailleurs auraient au contraire les inconv&#233;nients des tracasseries bureaucratiques et frontali&#232;res sans les avantages sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il est, selon Todd, majoritairement souhait&#233; aujourd'hui par les ouvriers et les jeunes, un tel protectionnisme ne tarderait pas, ou bien &#224; basculer dans la &#171; pr&#233;f&#233;rence nationale &#187; (ou europ&#233;enne) la plus &#233;cul&#233;e, &#171; Produisons europ&#233;en ! &#187; devenant &#171; Travaillons europ&#233;en ! &#187;. Tout comme hier le Front national n'eut qu'&#224; ajouter au slogan &#171; Produisons fran&#231;ais ! &#187;&#8230; &#171; avec des Fran&#231;ais &#187; ! Ou bien, il ne r&#233;sisterait pas longtemps &#224; son impopularit&#233; dans l'opinion. On a d&#233;j&#224; vu, en d&#233;pit des tirades officielles contre le protectionnisme, monter en puissance, avec les manifestations en Angleterre et en Irlande contre les travailleurs immigr&#233;s polonais ou autres, la tentation de la &#171; pr&#233;f&#233;rence nationale &#187; : &#171; Achetez am&#233;ricain ! &#187; &#224; New York, ou &#171; Travaillez british &#187; &#224; Londres. De ce protectionnisme chauvin au racisme et &#224; la x&#233;nophobie, il n'y a qu'un pas, d'autant plus ais&#233;ment franchi que ces travailleurs (12 millions de sans-papiers aux Etats-Unis, 8 millions environ dans l'Union europ&#233;enne) ont vocation en temps de crise de servir de &#171; variables d'ajustement &#187;, soit par le biais d'expulsions massives en application de la &#171; pr&#233;f&#233;rence nationale &#187; &#224; l'embauche, soit en faisant pression sur les salaires gr&#226;ce &#224; la tol&#233;rance d'un vaste march&#233; noir du travail[37] [37].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces hypoth&#232;ses sont &#233;videmment incompatibles avec les logiques concurrentielles et les contraintes institutionnelles du march&#233; mondial. Leur mise en pratique implique donc d'en assumer la remise en cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; la brutalit&#233; de la crise et au d&#233;sarroi de r&#233;formistes sans r&#233;formes, certaines mesures contenues dans la vieille trousse keyn&#233;sienne peuvent para&#238;tre &#224; certains d'une audace quasi r&#233;volutionnaire. A tel point que d'aucun entrevoient la possibilit&#233; d'une alliance strat&#233;gique entre r&#233;formateurs keyn&#233;siens et communistes r&#233;volutionnaires. C'est perdre de vue l'essentiel. Quand les survivants d'une gauche r&#233;formatrice envisagent une alternative keyn&#233;sienne europ&#233;enne au lib&#233;ralisme, il est possible de faire un bout de chemin ensemble s'ils sont vraiment pr&#234;ts &#224; lutter pour sortir des trait&#233;s europ&#233;ens en vigueur, pour &#233;tablir des normes sociales europ&#233;ennes en mati&#232;re de salaire, d'emploi, de protection sociale, de droit du travail, pour promouvoir une harmonisation fiscale fortement redistributive, ou pour socialiser les moyens de production et d'&#233;change n&#233;cessaires &#224; la construction de services publics europ&#233;ens en mati&#232;re d'&#233;nergie, de transport, de t&#233;l&#233;communications. Mais cela impliquerait une politique &#224; 180% oppos&#233;e &#224; ce qu'ont fait depuis un quart de si&#232;cle tous les gouvernements de gauche en Europe auxquels ils ont pour la plupart activement particip&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A supposer qu'il se trouve des r&#233;formistes suffisamment d&#233;termin&#233;s pour emprunter cette voie, nous pourrions donc combattre c&#244;te &#224; c&#244;te pour des objectifs communs, et il se pourrait que ce mobilisations enclenchent une dynamique sociale allant au-del&#224; des objectifs initiaux. Mais cela ne signifierait nullement une harmonieuse synth&#232;se entre keyn&#233;sianisme et marxisme. Comme projet politique d'ensemble, et non comme somme de mesures partielles, le programme de Keynes, hautement proclam&#233;, est de sauver le capital de ses propre d&#233;mons. Celui de Marx est de le renverser.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;[1] [38] J.M. Keynes, &#171; L'autosuffisance nationale &#187;, 1932 , in La pauvret&#233; dans l'abondance, Paris, Tel Gallimard, 2007 , p. 203.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] [39] G.K. Chesterton, Outline of Sanity ( 1926 ). Traduction fran&#231;aise : Playdoyer pour une propri&#233;t&#233; anticapitaliste, Paris Edition de l'Homme nouveau, 2009 , pp. 34 et 212.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] [40] J.M. Keynes, &#171; La fin du laisser-faire &#187;, ibid., p. 69.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] [41] J.M. Keynes, &#171; Suis-je un lib&#233;ral ? &#187;, ibid., p.18-20&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] [42] Marx, Manuscrits de 1844 , Paris, Editions sociales, 1962 , p. 123.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] [43] Lib&#233;ration, 5 janvier 2009 .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] [44] Toni Negri soutient qu' &#171; il est devenu aujourd'hui impossible de resservir Keynes. Le New Deal keyn&#233;sien impliquait une configuration institutionnelle impliquant trois conditions : un Etat-nation capable de d&#233;velopper des politiques &#233;conomiques nationales ind&#233;pendantes ; la possibilit&#233; de mesurer les salaires et les profits dans le cadre d'un rapport de redistribution d&#233;mocratiquement accept&#233; ; des relations industrielles permettant une dialectique entre les int&#233;r&#234;ts de l'entreprise et ceux de la classe travailleuse dans cadre l&#233;gal &#187;. Toni Negri, &#171; No New Deal is possible &#187;, Radical Philosophy n&#176;155, mai-juin 2009 .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] [45] J.M. Keynes, &#171; L'autosuffisance nationale &#187;, in La pauvret&#233; dans l'abondance, op.cit, p 200&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] [46] J.M. Keynes, &#171; Perspectives &#233;conomiques pour nous petits-enfants &#187;, ibid., p.112 et 117.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] [47] J.M. Keynes, op. cit., p 184&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] [48]J.M. Keynes, Th&#233;orie g&#233;n&#233;rale de l'emploi, de l'int&#233;r&#234;t et de la monnaie, Paris, Payot, 1969&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] [49] L. Trotski, Le communisme aux Etats Unis, 25 mars 1935 , in &#338;uvres, Paris, EDI, tome&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] [50] Rosa Luxemburg, La r&#233;volution russe, &#338;uvres tome 2, Paris, Maspero, 1971 .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] [51] Th&#233;orie g&#233;n&#233;rale, op.cit, p 236.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] [52] Ibid., p. 391&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] [53] Ibid., p. 338&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] [54] Ibid., p. 394.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] [55] Ou, pour Keynes, &#171; l'efficacit&#233; marginale du capital &#187; dont il fait le d&#233;terminant essentiel des crises cycliques. Voir Th&#233;orie g&#233;n&#233;rale, op. cit., pp. 326 et 398.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] [56] Th&#233;orie g&#233;n&#233;rale, op. cit., p. 166&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20] [57] Ibid., p. 171, 172.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21] [58] J.M. Keynes, &#171; Suis-je un lib&#233;ral ? &#187;, op.cit., p. 21.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[22] [59] Y-a-t-il une vie apr&#232;s le capitalisme ? (sous la direction de Stathis Kouvelakis, Paris, Le temps des cerises, p. 89.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[23] [60] Ibid., p. 99&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[24] [61] Michel Husson, &#171; L'hypoth&#232;se socialiste &#187;, in Y-a-t-il une vie apr&#232;s le capitalisme ?, op. cit., p.49. Voir aussi Viv(r)re la gratuit&#233;. Une issue au capitalisme vert, sous la direction de Paul Ari&#232;s, Villeurbanne, &#233;ditions Golias, 2009 .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[25] [62] Voir Daniel Bensa&#239;d, Les D&#233;poss&#233;d&#233;s. Karl Marx, les voleurs de bois et le droit des pauvres, Paris, La Fabrique, 2006 .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[26] [63]Marcel H&#233;naff, &#171; Comment interpr&#233;ter le don &#187;, in Esprit, f&#233;vrier 2002 .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[27] [64] Cit&#233; par K. Kautsky, La question agraire, Paris, 1900 , p. 25.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[28] [65] JM. Keynes, La pauvret&#233; dans l'abondance, op. cit., p. 114.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[29] [66] Marx, Manuscrits de 1844 , op. cit., p. 100.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[30] [67] Jean-Marie Harribey, &#171; Sept propositions pour une &#233;conomie &#233;conome &#187;, in Y-a-t-il une vie&#8230;, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[31] [68] Th&#233;orie g&#233;n&#233;rale, op. cit., p. 391&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[32] [69] &#171; Lorsque la politique fiscale est d&#233;lib&#233;r&#233;ment utilis&#233;e comme un moyen d'obtenir une r&#233;partition plus &#233;gale des revenus, elle contribue le plus &#224; accro&#238;tre la propension &#224; consommer &#187; (Keynes, Th&#233;orie g&#233;n&#233;rale, op. cit., p. 111).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[33] [70] L&#233;nine, L'Etat et la R&#233;volution, &#338;uvres, tome 25, &#233;ditions de Moscou, p. 489.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[34] [71] Ibid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[35] [72] L. Trotski, La r&#233;volution trahie, Paris, Minuit, 1963 , p. 177&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[36] [73] Emmanuel Todd, Apr&#232;s la d&#233;mocratie, Paris, Gallimard, 2008 .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[37] [74] Plaidant pour un protectionnisme non autarcique (dans Le Monde diplomatique de mars 2009 ), Jacques Sapir le d&#233;finit comme une condition n&#233;cessaire pour relancer la demande par la revalorisation salariale. Il prend toutefois la pr&#233;caution de pr&#233;ciser que ce protectionnisme s&#233;lectif ne viserait pas tous les pays &#224; bas salaire, mais seulement &#171; ceux dont la productivit&#233; converge avec nos niveaux et qui ne mettent pas en place des politiques sociales et &#233;cologiques &#233;galement convergentes &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Marx, Les crises du capitalisme</title>
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		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>



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&lt;p&gt;Vous pouvez t&#233;l&#233;charger ici la premi&#232;re partie de la pr&#233;face de Daniel Bensa&#239;d au texte de Marx sur les crises que publient les &#233;ditions Demopolis.&lt;/p&gt;


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		<title>Prendre parti &#8211; Nouveau si&#232;cle, nouvelle gauche</title>
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&lt;p&gt;tir&#233; du site Europe Solidaire Sans Fronti&#232;res BENSA&#207;D Daniel 1er janvier 2009 &lt;br class='autobr' /&gt; Penser historiquement pour agir politiquement &lt;br class='autobr' /&gt;
La crise actuelle, la crise du pr&#233;sent, n'est pas une crise de plus, s'ajoutant &#224; celles des march&#233;s asiatiques ou de la bulle Internet. C'est une crise historique de la loi de la valeur. Ainsi que Marx l'annon&#231;ait dans les Manuscrits de 1857-1858, &#171; le vol du travail d'autrui sur lequelle repose toute la richesse actuelle &#187; est bel et bien devenu une mesure (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;p&gt;tir&#233; du site Europe Solidaire Sans Fronti&#232;res&lt;br class='autobr' /&gt;
BENSA&#207;D Daniel&lt;br class='autobr' /&gt;
1er janvier 2009&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Penser historiquement pour agir politiquement&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La crise actuelle, la crise du pr&#233;sent, n'est pas une crise de plus, s'ajoutant &#224; celles des march&#233;s asiatiques ou de la bulle Internet. C'est une crise historique de la loi de la valeur. Ainsi que Marx l'annon&#231;ait dans les Manuscrits de 1857-1858, &#171; le vol du travail d'autrui sur lequelle repose toute la richesse actuelle &#187; est bel et bien devenu une mesure &#171; mis&#233;rable &#187; des rapports sociaux [1]. Une &#171; folie &#187;, mais une folie &#171; qui d&#233;termine la vie des peuples &#187;. Contrairement &#224; la formule rituelle selon laquelle la crise financi&#232;re se propagerait &#224; &#171; l'&#233;conomie r&#233;elle &#187; (comme si la finance &#233;tait irr&#233;elle !), l'explosion de la &#171; bulle &#187; elle r&#233;v&#232;le en r&#233;alit&#233; une crise de surproduction d&#233;sormais manifeste dans les industries du b&#226;timent et de automobile qui sont deux secteurs d&#233;cisifs de la croissance. Surproduction, non pas, bien s&#251;r, par rapport aux besoins sociaux insatisfaits, mais par rapport &#224; une &#171; demande solvable &#187; comprim&#233;e depuis un quart de si&#232;cle par les contre-r&#233;formes lib&#233;rales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'hypertrophie de la sph&#232;re financi&#232;re gorg&#233;e de cr&#233;dit n'a &#233;t&#233; qu'un moyen de compenser cet &#233;tranglement des d&#233;bouch&#233;s. Le prodige selon lequel l'argent pourrait faire de l'argent par parth&#233;nogen&#232;se est la forme supr&#234;me du f&#233;tichisme marchand : &#171; La division du profit en profit d'entreprise et en int&#233;r&#234;t ach&#232;ve de donner &#224; la plus-value une forme autonome scl&#233;ros&#233;e par rapport &#224; son essence. Une partie du profit se d&#233;tache compl&#232;tement du rapport capitaliste en tant que tel, et semble d&#233;couler, non pas de l'exploitation du travail salari&#233;, mais du travail du capitaliste lui-m&#234;me. Par opposition, l'int&#233;r&#234;t para&#238;t alors &#234;tre ind&#233;pendant du travail salari&#233; de l'ouvrier et du travail du capitaliste, et avoir dans le capital sa source propre, autonome. Si, primitivement, le capital faisait figure, &#224; la surface de la circulation, de f&#233;tiche capitaliste de valeur cr&#233;atrice de valeur, il r&#233;appara&#238;t ici sous forme de capital d'int&#233;r&#234;t, sa forme la plus ali&#233;n&#233;e et la plus caract&#233;ristique. &#187; [2]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de la crise de confiance invoqu&#233;e par la vulgate journalistique, c'est la croyance dans la toute puissance du March&#233; qui est mortellement atteinte. Quand on cesse de croire &#224; l'incroyable une crise de l&#233;gitimit&#233;, id&#233;ologique et morale, s'ajoute &#224; la crise &#233;conomique et sociale. L'ordre politique en est &#233;branl&#233; : &#171; Un &#233;tat politique o&#249; des individus ont des millions de revenus, tandis que d'autres meurent de faim, peut-il subsister quand la religion n'est plus l&#224;, avec ses esp&#233;rances hors de ce monde, pour expliquer le sacrifice ? &#187;, demandait Chateaubriand &#224; la veille des r&#233;volutions de 1848. Et il r&#233;pondait proph&#233;tiquement : &#171; La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a &#233;t&#233; cach&#233;e, mais aussit&#244;t que cette disproportion a &#233;t&#233; g&#233;n&#233;ralement aper&#231;ue, le coup mortel a &#233;t&#233; port&#233;. Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques, essayez de persuader le pauvre, lorsqu'il saura lire, il ne vous croira plus, essayez de le persuader qu'il soit se soumettre &#224; toues les privations tandis que son voisin poss&#232;de mille fois le superflu. Pour derni&#232;re ressource, il vous faudra le tuer. &#187; A la douloureuse lumi&#232;re de la crise, des millions d'opprim&#233;s sont en train d'apprendre &#224; lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Convertie au culte de la &#171; concurrence libre et non fauss&#233;e &#187;, la gauche social-lib&#233;rale est en quelque sorte une victime collat&#233;rale de cette crise syst&#233;mique. Interrog&#233; il y a dix ans sur l'opportunit&#233; d'une taxe contre la sp&#233;culation, Tony Blair r&#233;pondit : &#171; Je dirais que c'est la mauvaise chose &#224; faire, parce qu'il faut que les gens puissent faire circuler leur argent tr&#232;s, tr&#232;s vite&#8230; &#187;. Si vite, qu'il a tourn&#233; la t&#234;te &#224; plus d'un. La longue mue du Parti socialiste fran&#231;ais s'est ainsi conclue, en juin 2008, par l'adoption quasi unanime mais &#224; contretemps d'une nouvelle D&#233;claration de principes prenant cong&#233; de la lutte des classes pour mieux c&#233;l&#233;brer sans complexes les vertus du march&#233; libre. Bertrand Delano&#235; a d&#233;j&#224; pay&#233; assez cher cette &#171; audace &#187; (ou cette t&#233;m&#233;rit&#233;) tardive !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les m&#233;dias n'ont g&#233;n&#233;ralement voulu voir dans la sinistre farce du Congr&#232;s socialiste de Reims et dans les p&#233;rip&#233;ties comptables de l'&#233;lection de la Premi&#232;re secr&#233;taire, qu'une guerre des chefs et des cheftaines. Il s'agit en r&#233;alit&#233; de l'explosion spectaculaire d'une contradiction qui vient de loin. En trois mandats gouvernementaux, le Parti socialiste s'est employ&#233; avec z&#232;le &#224; casser le moule de l'Etat providence dans lequel il s'&#233;tait coul&#233; et par lequel il avait prosp&#233;r&#233;. Il en est r&#233;sult&#233; un affaiblissement croissant de ses liens avec les mouvements et l'&#233;lectorat populaires, et, inversement, un renforcement, au niveau de ses &#233;lites dirigeantes, des liens avec les milieux d'affaires [3].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas par accident si la social-d&#233;mocratie europ&#233;enne dans son ensemble traverse une crise existentielle ; pas par hasard si les partis qui en sont issus ont perdu treize des derniers grands scrutins europ&#233;ens. Dans le livre co-&#233;crit avec Alain Touraine, S&#233;gol&#232;ne Royal le dit tout net : &#171; Les identit&#233;s politiques ne sont plus fig&#233;es. Elles se reconstruisent &#224; chaque &#233;lection, en fonction des contextes sociaux et m&#233;diatiques, des enjeux, des candidats. &#187; [4]. Voici donc venu le temps des programmes flexibles et des alliances variables : &#171; l'identit&#233; de la gauche ne va plus de soi &#187; et &#171; ce livre en t&#233;moigne &#187;. C'est le moins qu'on puisse dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Alain Bergougnoux, co-auteur de la ren&#233;gate D&#233;claration de principes, la survie de la social-d&#233;mocratie est organiquement li&#233;e &#224; l'avenir de la construction europ&#233;enne : &#171; Qui ne voit que l'affaiblissement de la social-d&#233;mocratie depuis dix ans en Europe correspond &#224; la crise de la construction politique europ&#233;enne, que la crise du projet europ&#233;en entra&#238;ne la crise de son projet tout court. &#187; [5]. Le probl&#232;me, c'est que ce projet europ&#233;en en crise, celui de l'Acte unique, du trait&#233; de Maastricht, du Trait&#233; de Lisbonne, tous soutenus et ratifi&#233;s par les partis sociaux-d&#233;mocrates europ&#233;ens, c'est pr&#233;cis&#233;ment leur projet. Le cercle vicieux est parfaitement boucl&#233;. Les deux crise se nourrissent et s'entretiennent mutuellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le communiqu&#233; du G 20 r&#233;uni en novembre &#224; Washington attribue la responsabilit&#233; de la crise &#224; la recherche de &#171; rendements plus &#233;lev&#233;s sans appr&#233;ciation ad&#233;quate des risques &#187;. Il accuse &#171; les responsables politiques, les r&#233;gulateurs et les superviseurs n'ont pas appr&#233;ci&#233; les risques de mani&#232;re ad&#233;quate, ni pris en compte les modifications syst&#233;miques des actions de r&#233;gulation domestique &#187;. C'est admettre, en termes contourn&#233;s, que la concurrence libre et non fauss&#233;e et la d&#233;r&#233;gulation des grandes places financi&#232;res ont abouti au chaos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pel&#233;, le galeux, le coupable de tous les maux, c'est l'ultra-lib&#233;ralisme. Hier fi&#232;rement revendiqu&#233;, le lib&#233;ralisme lui-m&#234;me a presque disparu du vocabulaire dominant, comme si le mot &#233;tait soudain devenu synonyme de capitalisme d&#233;voy&#233; ou mafieux, voire carr&#233;ment pornographique. L'heure serait donc, de Sarkozy &#224; Obama, &#224; la &#171; r&#233;invention &#187;, ou &#224; la &#171; refondation &#187;, du capitalisme. Bergougnoux et les socialistes unanimement align&#233;e derri&#232;re leur D&#233;claration de principes en sont d'accord : &#171; Il ne s'agit pas de dire qu'il faut changer de syst&#232;me, mais d'encadrer le march&#233;, de l'encastrer&#8230;, de r&#233;former le capitalisme non d'en pr&#244;ner la disparition. &#187; Les temps sont donc &#224; l'union sacr&#233;e autour d'une mission &#233;vang&#233;lique : moraliser le capitalisme ! Comme si ce dernier n'&#233;tait pas, par nature, amoral, ou immoral. Les affaires sont les affaires ! Et la morale n'a rien &#224; y faire. Lorsque nous quittons la surface bruyante du march&#233; pour descendre dans les caves et les souterrains infernaux de la production, o&#249; s'op&#232;re la myst&#233;rieuse extraction de plus-value, on vient buter, disait Marx, sur un interdit cat&#233;gorique : &#171; No admittance, except on business &#187; [6]. Pri&#232;re de laisser sa morale &#224; la porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les sauveteurs du Titanic capitaliste, la t&#226;che s'annonce rude. Un nouveau New Deal &#224; l'initiative d'Obama et du G 20, comme le sugg&#232;rent aussi bien le r&#233;cent Nobel d'&#233;conomie Paul Krugman, que l'id&#233;ologue lib&#233;ral Nicolas Baverez, ou encore le conseiller &#233;conomique de Beno&#238;t Hamon&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Monde, 10 octobre et 14 novembre 2008.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? Le retour &#224; l'Etat social, comme le r&#233;clame Oskar Lafontaine ? C'est oublier un peu vite que la d&#233;r&#233;glementation lib&#233;rale ne fut pas un caprice de Thatcher ou Reagan, bient&#244;t suivis de Clinton, Blair, Fabius, Rocard, ou Schr&#246;der. C'&#233;tait une r&#233;ponse &#224; la baisse des taux de profit, &#233;rod&#233;s par les conqu&#234;tes sociales de la p&#233;riode de croissance d'apr&#232;s-guerre. Revenir &#224; la case d&#233;part, si tant est que ce soit possible dans le contexte d'une &#233;conomie mondialis&#233;e, ce serait retrouver &#224; terme les m&#234;mes probl&#232;mes et les m&#234;mes contradictions. Comment concilier la r&#233;gulation du capitalisme et la d&#233;r&#233;gulation du march&#233; du travail ? C'est leur probl&#232;me. &#171; R&#233;guler n'est pas r&#233;gler &#187;, ironise Jean-Marie Harribey.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous traversons une crise hors norme qui n&#233;cessite d'abandonner les sch&#233;mas id&#233;ologiques &#187;, pontifie le lib&#233;ral Nicolas Baverez. Il s'agit donc de parer au plus press&#233; au chevet d'un capitalisme malade : &#171; les v&#233;ritables clivages se dessineront ensuite, quand il faudra d&#233;finir la sortie de crise et savoir vers quel capitalisme il faut tendre &#187; [7]. En attendant, pr&#233;parons-nous &#224; des transferts et des conversions, des m&#233;langes et des alliances, d'autant plus &#233;bouriffants que, comme le dit Mme Royal, les identit&#233;s ne sont plus fig&#233;es ni les fronti&#232;res gel&#233;es. Les d&#233;bauchages de Sarkozy n'&#233;taient peut-&#234;tre qu'un hors d'&#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le monde est au bord du gouffre par la faute d'un syst&#232;me irresponsable &#187;, annon&#231;ait Fran&#231;ois Fillon le 3 octobre aux parlementaires de l'UMP. Et Nicolas Sarkozy dressait, dans son discours de Toulon, un r&#233;quisitoire implacable contre le &#171; on &#187; sans visage d'o&#249; viendrait tout le mal : &#171; Pendant plusieurs d&#233;cennies, on a cr&#233;&#233; les conditions dans lesquelles l'industrie se trouvait soumise &#224; la logique de la rentabilit&#233; financi&#232;re &#224; court terme. &#187; Les dirigeants socialistes, incriminent, eux aussi, ce m&#234;me &#171; on &#187; : &#171; On a cru que le march&#233; suffisait &#224; r&#233;guler l'activit&#233; financi&#232;re &#187;, s'indigne Dominique Strauss-Kahn, ex-champion des stock-options, en s'exemptant &#224; bon compte de cette cr&#233;dulit&#233; anonyme [8]. Et Pierre Moscovici de d&#233;plorer &#171; la vague &#233;norme de lib&#233;ration &#233;conomique et financi&#232;re initi&#233;e par les droites anglo-saxonnes &#187;, comme si les gauches europ&#233;ennes de gouvernement ne leur avaient pas gaillardement embo&#238;t&#233; le pas [9].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; les entendre, ils auraient donc tous et toujours d&#233;nonc&#233; la folie syst&#233;mique des march&#233;s. C'est pourtant bien sous le minist&#232;re socialiste des finances de Pierre B&#233;r&#233;govoy qu'a &#233;t&#233; con&#231;ue d&#232;s 1985 la grande d&#233;r&#233;gulation des march&#233;s financiers et boursiers en France. C'est un gouvernement socialiste qui, en 1989, a lib&#233;ralis&#233; les mouvements de capitaux en anticipant sur une d&#233;cision europ&#233;enne. C'est le gouvernement Jospin qui, en privatisant (pour 31 milliards) plus que les gouvernements Balladur et Jupp&#233; r&#233;unis, a fait du capitalisme fran&#231;ais l'un des plus accueillants aux fonds d'investissement sp&#233;culatifs. C'est un ministre socialiste des finances, Dominique Strauss-Kahn qui a propos&#233; une forte d&#233;fiscalisation des fameuses stock-options, et c'est un autre ministre socialiste des finances, Laurent Fabius, qui l'a r&#233;alis&#233;e. C'est un Conseil europ&#233;en &#224; majorit&#233; social-d&#233;mocrate qui a d&#233;cid&#233; en 2002 &#224; Barcelone de lib&#233;raliser le march&#233; de l'&#233;nergie et l'ensemble des services pblics, de repousser de cinq ans l'&#226;ge de la retraite, et de soutenir les fonds de pension. C'est encore la majorit&#233; du Parti socialiste qui a approuv&#233; la sacralisation de la concurrence non fauss&#233;e grav&#233;e dans le projet de Trait&#233; constitutionnel europ&#233;en de 2005. Et c'est elle dont le vote a permis l'adoption du Trait&#233; de Lisbonne confirmant la construction lib&#233;rale de l'Europe [10].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me trou de m&#233;moire, donc, m&#234;me amn&#233;sie, du c&#244;t&#233; de la droite gouvernante comme du c&#244;t&#233; de son opposition respectueuse. Toutes deux semblent s'accorder &#224; pr&#233;senter la crise comme une catastrophe naturelle, sans responsables ni coupables politiques. Mais qui donc, de droite comme de gauche, a gouvern&#233; ? Et qui donc &#233;tait aux commandes de l'&#201;tat, pendant ces d&#233;cennies calamiteuses ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Penser politiquement pour agir historiquement&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Faisons un r&#234;ve &#8211; ou plut&#244;t un cauchemar. Imaginons que la LCR ait choisi, apr&#232;s le score honorable d'Olivier Besancenot &#224; l'&#233;lection pr&#233;sidentielle de 2007, de g&#233;rer frileusement son petit portefeuille &#233;lectoral. Imaginons qu'elle ait choisi d'attendre ce qui pourrait se passer dans la gauche institutionnelle et gouvernante ? Elle serait aujourd'hui ballot&#233;e par la tourmente qui secoue l'ex-Gauche plurielle. Elle en subirait les contrecoups et serait r&#233;duire &#224; sp&#233;culer sur un avenir incertain, au lieu d'avoir pris l'initiative, d'avoir ouvert une voie, de s'&#234;tre mise en mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'aucuns ont fait la fine bouche, trouvant que l'anticapitalisme &#233;tait une r&#233;f&#233;rence trop restrictive par rapport au vaste front antilib&#233;ral, ou une d&#233;finition trop n&#233;gative, de protestation et d'opposition. Sarkozy ne s'y est pourtant pas tromp&#233;, qui dans son discours de Toulon en a fait le (seul) ennemi inassimilable dans l'union sacr&#233;e : &#171; Je veux le dire aux Fran&#231;ais, l'anticapitalisme n'offre aucune solution &#224; la crise actuelle &#187;. Les Fran&#231;ais qui, selon certains sondages, verraient en Olivier Besancenot la personnalit&#233; le mieux identifi&#233;e &#224; la gauche et le meilleur opposant &#224; Sarkozy, n'en sont pas aussi convaincus. Et ils le seront de moins en moins au fur et &#224; mesure que vont se faire sentir les d&#233;g&#226;ts sociaux de la crise et des contre-r&#233;formes sarkozyenne [11].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se revendiquer anticapitalistes &#171; d&#233;complex&#233;s &#187; (puisque, de la droite dure &#224; la gauche reni&#233;e, le terme est &#224; la mode), c'est d&#233;signer clairement l'adversaire. &#199;a ne fait pas encore une alternative, sans doute. Il faudra pour cela f&#233;conder l'anticapitalisme d'un contenu r&#233;volutionnaire : l'&#233;galit&#233;, la solidarit&#233;, la mise en cause des rapports de propri&#233;t&#233;, l'internationalisme. Mais c'est une claire ligne de partage des eaux : alors que tous ou presque s'accordent &#224; vouloir sauver le capitalisme, et m&#234;me &#224; le sauver des capitalistes sans scrupules, nous voulons le renverser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martine Aubry semble avoir d&#233;couvert, en tant que candidate &#224; la t&#234;te du Parti socialiste, que &#171; s'attaquer &#224; ceux qui ont utilis&#233; le syst&#232;me sans s'attaquer au syst&#232;me lui-m&#234;me est inop&#233;rant &#187; [12]. Il est fort douteux qu'elle s'en souvienne encore en tant que Premi&#232;re secr&#233;taire. Car, s'attaquer au syst&#232;me lui-m&#234;me, ce serait s'attaquer au c&#339;ur m&#234;me de sa logique : au pouvoir absolu du march&#233;, &#224; la course effr&#233;n&#233;e au profit, au secret bancaire, &#224; la propri&#233;t&#233; priv&#233;e des grands moyens de production et d'&#233;change, et la concurrence de tous contre tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'attaquer r&#233;ellement au syst&#232;me lui-m&#234;me, ce serait lever le secret bancaire et l'anonymat de certains placements, &#233;tablir une taxation sur les mouvements de capitaux, nationaliser int&#233;gralement les banques et les assurances pour cr&#233;er un p&#244;le financier public, permettant d'orienter l'investissement vers la satisfaction des besoins, de financer des grands travaux de reconstruction et r&#233;novation des services publics, d'impulser la transition &#233;nerg&#233;tique. Le tr&#232;s lib&#233;ral Nicolas Baverez &#8211; encore lui &#8211; d&#233;finit la banque comme un &#171; bien public de la mondialisation &#187; : &#171; Du fait de leurs caract&#233;ristiques, elles ont la nature d'un bien public qui g&#233;n&#232;re des gains de productivit&#233; consid&#233;rables pour l'&#233;conomie en cas de bon fonctionnement, et des destructions majeures en cas de dysfonctionnement &#187;. On s'attendrait &#224; ce que, conform&#233;ment &#224; sa &#171; nature &#187;, ce bien public revienne &#224; une gestion publique sous contr&#244;le public. Mais pour l'&#233;conomiste du juste milieu, l'Etat assure doit au contraire assurer aux banques une &#171; immunit&#233; illimit&#233;e &#187; pour les pertes, et une assurance tous risques pour les profits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'attaquer au c&#339;ur du syst&#232;me, ce serait adopter un bouclier social conter les d&#233;g&#226;ts de la crise. Mais il faudrait pour cela abroger le Trait&#233; de Lisbonne, briser le carcan des crit&#232;res de Maastricht et du pacte de stabilit&#233;, en finir avec l'ind&#233;pendance de la Banque centrale europ&#233;enne, r&#233;orienter radicalement la construction europ&#233;enne en commen&#231;ant par l'harmonisation des droits sociaux et du syst&#232;me fiscal et en ouvrant un r&#233;el processus constituant. S'attaquer &#224; la crise &#233;nerg&#233;tique, climatique, alimentaire, ce serait revoir radicalement le mode de vie et de d&#233;veloppement, sanctuariser les biens publics inali&#233;nables (eau, air&#8230;), &#233;laborer avec les collectivit&#233;s un plan de reconversion &#233;nerg&#233;tique au lieu de le confier &#224; la loi de la concurrence marchande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi s'attendre &#224; ce que la brutalit&#233; de la crise exacerbe la lutte pour le partage des territoires, le contr&#244;le des ressources &#233;nerg&#233;tiques, la s&#233;curisation de leurs voies d'acheminement, autrement dit renforce la logique de guerre et de militarisation, avec pour corollaire l'adoption, sous pr&#233;texte d'anti-terrorisme, de l&#233;gislations d'exception et de criminalisation pr&#233;ventive, dont le Patriot Act est le mod&#232;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour agir historiquement, il faut penser politiquement. Nous sommes qu'au d&#233;but seulement d'un s&#233;isme dont le paysage politique sortira boulevers&#233;. Le capitalisme est rattrap&#233; par une crise que sa fuite en avant dans le cr&#233;dit sp&#233;culatif aura trop longtemps r&#233;ussi &#224; diff&#233;rer. La gauche de gouvernement ralli&#233;e aux charmes d'un lib&#233;ralisme temp&#233;r&#233; subit de plein fouet le contrecoup de cette conversion &#224; contretemps. Les deux ph&#233;nom&#232;nes sont li&#233;s. C'est pourquoi il est urgent de prendre parti. Au double sens du terme : de s'engager dans la lutte contre les d&#233;g&#226;ts sociaux et &#233;cologiques d'un capitalisme pourrissant ; et de s'organiser collectivement pour ce nouveau combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit en effet de briser ce que J&#233;r&#244;me Vidal appelle &#171; l'alternative infernale &#187; &#8211; &#171; nous, ou le d&#233;sastre &#187; &#8211; par laquelle le Parti socialiste, gr&#226;ce au jeu institutionnel de la Ve R&#233;publique dans lequel il s'est coul&#233; et dont le gouvernement Jospin a contribu&#233; &#224; renforcer la logique pr&#233;sidentialiste, prend toute la gauche en otage et cherche &#224; bloquer toute recomposition [13]. Nous sommes d'accord sur l'&#233;nonc&#233; du probl&#232;me, pas sur la solution propos&#233;e. J&#233;r&#244;me Vidal sugg&#232;re &#171; une exp&#233;rience cruciale &#187; consistant &#224; refuser d&#233;sormais de voter pour les candidats socialistes, y compris au deuxi&#232;me tour des &#233;lections, acculant ainsi le Parti socialiste &#224; choisir entre un retour aux sources et une mutation assum&#233;e en parti de centre gauche comme celle accomplie par le Parti d&#233;mocrate italien [14]. Il s'agirait en sorte d'inverser les r&#244;les : l'arroseur arros&#233;, le preneur d'otage devenu otage &#224; son tour par un habile chantage &#233;lectoral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;tendre sortir ainsi de &#171; l'alternative infernale &#187; du moindre mal par la voie &#233;lectorale rel&#232;ve encore, paradoxalement, d'une illusion &#233;lectoraliste. Cela ne change pas grand chose aux rapports de force, d'autant moins qu'il est difficile de donner un sens politique &#224; une abstention indiff&#233;renci&#233;e. Les &#233;lecteurs continueront &#224; c&#233;der aux sir&#232;nes du moindre mal aussi longtemps qu'ils ne seront pas convaincus qu'un autre choix politique existe vraiment. Il n'y a donc pas de raccourci. Les rapports de forces doivent &#234;tre modifi&#233;s &#224; tous les niveaux. Il s'agit de construire, dans la dur&#233;e, un autre rapport de force social et politique, sans quoi un coup de semonce &#233;lectoral sans projet alternatif ne changera rien &#224; l'affaire, et serait per&#231;u comme une politique du pire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est d'ailleurs significatif que la r&#233;f&#233;rence que J&#233;r&#244;me Vidal cite avec &#233;motion et nostalgie soit celle d'un appel &#171; Nous sommes la gauche &#187;, lanc&#233; il y a plus de dix ans dans un tout autre contexte, au lendemain des gr&#234;ves de d&#233;cembre 1995 et &#224; la veille de la victoire de Jospin en 1997. Aujourd'hui encore, il y voirtun mod&#232;le de nouvelle subjectivit&#233; politique, un mouvement porteur d'une &#171; contradiction productive &#187;, la possibilit&#233; entrevue d'un &#171; d&#233;crochage &#187; et d'une &#171; invention critique &#187;. Sa d&#233;sillusion n'en est que plus am&#232;re quand il se souvient que les initiateurs de l'appel d&#233;samorc&#232;rent eux m&#234;me leur projet en appelant &#224; la veille du premier tour &#224; &#171; voter pour la gauche officielle au nom du refus du pire et du choix du moindre mal &#187;. Le probl&#232;me, c'est que le passage sans transition de la radicalit&#233; vell&#233;itaire au lobbyisme r&#233;sign&#233; sur la gauche (&#233;lectoralement) r&#233;ellement existante, s'est r&#233;p&#233;t&#233; &#224; la veille de la pr&#233;sidentielle de 2007 avec l'appel d'intellectuels &#8211; dont des initiateurs de L'autre campagne &#8211; &#224; voter S&#233;gol&#232;ne au 1er tour [15]. Pourquoi ces d&#233;ceptions r&#233;p&#233;t&#233;es qui contribuent &#224; la fabrication de l'impuissance plus qu'elles ne la d&#233;truisent ? C'est que, pour r&#233;sister au sir&#232;nes du moindre mal qui attirent vers le pire, il faut plus qu'un rejet, une somme d'humeurs, il faut des convictions ancr&#233;es sur un projet, une vision historique, une force collective, disons carr&#233;ment un parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi un parti, nous demande-t-on parfois ? Pourquoi pas des r&#233;seaux fluides, des coalitions ponctuelles, des formes intermittentes et affinitaires ? Ce discours est rigoureusement isomorphe &#224; la rh&#233;torique lib&#233;rale des flux (de capitaux, de marchandises) et de la soci&#233;t&#233; liquide. Il n'est pas si nouveau. Simone Weil, du moins, fut cons&#233;quente, qui ne se contenta pas de se r&#233;fugier dans un quant &#224; soi apartidaire, mais revendiqua de &#171; commencer par la suppression des partis politiques &#187; [16]. C'&#233;tait la conclusion logique de son diagnostic, d&#233;celant &#171; une anomalie r&#233;dhibitoire &#187; dans &#171; la structure de tout parti politique &#187; : &#171; Un parti politique est une machine &#224; fabriquer de la passion collective&#8230;, &#224; exercer une pression collective sur la pens&#233;e de chacun &#187;. Tout parti est donc &#171; totalitaire en germe et en aspiration &#187; [17]. On trouve l&#224;, sous son expression la plus radicale et peut-&#234;tre la plus cons&#233;quente, la critique aujourd'hui en vogue, de &#171; la forme parti &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a pour contrepartie, chez Simone Weil, l'&#233;loge de la &#171; non-appartenance &#187; et le &#171; d&#233;sir inconditionn&#233; de v&#233;rit&#233; &#187;. Apr&#232;s l'exp&#233;rience de la guerre civile espagnole et le pacte germano-sovi&#233;tique, et &#171; le grands mensonges d&#233;concertant &#187; du stalinisme, ce d&#233;sir est respectable. Mais il s'adosse &#224; une conception religieuse de la v&#233;rit&#233; et de la justice r&#233;v&#233;l&#233;es : &#171; la v&#233;rit&#233; est une &#187; et &#171; le bien seul est une fin &#187;. Le probl&#232;me demeure de savoir qui &#233;nonce cette v&#233;rit&#233; absolue et qui d&#233;finit ce bien. Le refus, non seulement des partis, mais de la politique m&#234;me en tant qu'art des m&#233;diations, aboutit in&#233;luctablement &#224; une rh&#233;torique de la gr&#226;ce : &#171; La lumi&#232;re int&#233;rieure accorde toujours &#224; quiconque la consulte une r&#233;ponse manifeste &#187;. Mais &#171; comment d&#233;sirer la v&#233;rit&#233; sans rien savoir d'elle ? C'est l&#224; le myst&#232;re des myst&#232;res &#187;. Dont l'&#233;lucidation proc&#232;de d'une boucle rigoureusement tautologique, selon laquelle la v&#233;rit&#233; na&#238;t du d&#233;sir de v&#233;rit&#233; : &#171; La v&#233;rit&#233; ce sont les pens&#233;es qui surgissent dans l'esprit de la cr&#233;ature pensante uniquement, totalement, exclusivement d&#233;sireuse de la v&#233;rit&#233;. C'est en d&#233;sirant la v&#233;rit&#233; &#224; vide et sans tenter d'en deviner d'avance le contenu qu'on re&#231;oit la lumi&#232;re &#187;. R&#233;v&#233;lation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;v&#233;lation individuelle et la fid&#233;lit&#233; &#224; sa &#171; lumi&#232;re int&#233;rieure &#187; conduit in&#233;luctablement au paradoxe ordinaire de l'individualisme autoritaire. &#171; La suppression des partis serait du bien presque pur &#187;, affirme Simone Weil [18]. Mais comment les supprimer et par quoi les remplacer ? Elle n'imagine pas la suppression de toute repr&#233;sentation, mais un syst&#232;me &#233;lectif o&#249; les candidats, au lieu de proposer un programme, &#233;mettraient une opinion personnelle : &#171; je pense telle, telle et telle chose &#224; l'&#233;gard de tel tel, tel grand probl&#232;me &#187;. Les &#233;lus s'associeraient et se dissocieraient selon &#171; le jeu naturel et mouvement des affinit&#233;s &#187;. Pour &#233;viter que ces affinit&#233;s fluides et intermittentes ne se figent en partis, quel que soit le nom dont elles s'affublent, il faudrait interdire que les &#171; lecteurs occasionnels &#187; d'une revue s'organisent en groupes d'amis : &#171; Toutes les fois qu'un milieu tenterait de se cristalliser en donnant un caract&#232;re d&#233;fini &#224; la qualit&#233; de membre, il y aurait r&#233;pression p&#233;nale quand le fait serait &#233;tabli &#187; [19] ! Supprimez la m&#233;diation des partis, dont la pluralit&#233; emp&#234;che que la totalit&#233; se referme, qu'est-ce qu'il reste ? Il reste l'Etat sans parti qui devient le parti unique des sans-partis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces lignes de fuites contribuent &#224; la fabrication de l'impuissance. Au lieu de pr&#233;tendre s'abstraire de la contradiction, de chercher refuge dans un dehors ou un ailleurs imaginaire, la politique consiste &#224; s'y installer, &#224; la travailler de l'int&#233;rieur pour la faire exploser. On peut comprendre la m&#233;fiance envers les logiques partisanes et leur tentation totalitaire. Il est un peu court, n&#233;anmoins, d'imputer &#224; la &#171; forme parti &#187; la responsabilit&#233; ou l'exclusivit&#233; du p&#233;ril bureaucratique. La tendance lourde &#224; la bureaucratisation est inh&#233;rente &#224; la complexit&#233; des soci&#233;t&#233;s modernes. Produit de la division sociale du travail, elle hante toute forme d'organisation &#8211; administration, syndicats, organisations non-gouvernementales &#8211; pas moins et parfois plus que dans les partis. Au lieu de tomber dans un f&#233;tichisme invers&#233; en d&#233;cidant la suppression de la forme parti, devenue une sorte de figure immuable, il s'agit de l'historiciser, de penser sa variation dans le temps et en fonction des changements de rapports sociaux, des techniques d'information et de d&#233;lib&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte sociale et la politique &#8211;le regretter n'y change rien &#8211; est affaire de rapports de forces. Et les rapports de forces ne sont pas intermittents. Ils s'inscrivent et se transforment dans la dur&#233;e. Ils sont cumulatifs. D'autre part, la crise syst&#233;mique du capitalisme exige d'&#234;tre pens&#233;e globalement et appelle des ripostes d'ensemble. L'addition de r&#233;criminations et de griefs cat&#233;goriels ne suffit pas. Enfin, contre la logique de pl&#233;biscite m&#233;diatique permanent qui convient &#224; la pr&#233;sidentialisation institutionnelle, un collectif militant est un espace limit&#233; de contre-pouvoir d&#233;mocratique, capable de garder le contr&#244;le de sa parole au lieu d'en &#234;tre dessaisi par les puissances de l'argent et des m&#233;dias (qui sont souvent les m&#234;mes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que l'on souhaite appeler un tel collectif d&#233;mocratique &#8211; qui s'efforce de penser globalement en synth&#233;tisant les exp&#233;riences multiples de ses militants et d'inscrire son action dans la dur&#233;e autour d'un projet commun &#8211;, organisation, mouvement, front, ou parti, peu importe. Mais pourquoi ne pas appeler un chat un chat, et parti ce qui prend collectivement parti dans le diff&#233;rend ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Prendre parti&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi il faut en finir avec la cat&#233;gorie vague, dont on ne sait plus si elle qualifie un ph&#233;nom&#232;ne sociologique, un mouvement social, un espace &#233;lectoral, de &#171; gauche de gauche &#187;. Descriptivement, et d&#233;sormais &#233;lectoralement, il y a des gauches &#224; la gauche des gauches traditionnelles de gouvernement, socialistes ou communistes. C'est un fait. Mais la &#171; gauche de gauche &#187; est au mieux un espace virtuel, au pire un mythe. Il s'agit en r&#233;alit&#233; d'un champ de forces instables, tiraill&#233; entre le r&#233;alisme &#233;lectoral et la pression des mobilisations sociales qui d&#233;coupent plusieurs projets. Au moins deux. L'un consiste &#224; faire pression sur la social-d&#233;mocratie pour la rappeler &#224; son r&#244;le &#8211; pourtant compromis &#8211;de g&#233;rante loyale de l'Etat social. C'est clairement l'option majoritaire de Die Linke avec pour cons&#233;quence logique une tactique d'alliance illustr&#233;e par la gestion avec la social d&#233;mocratie du Land berlinois. L'autre, c'est de consid&#233;rer qu'apr&#232;s une d&#233;faite historique des esp&#233;rances d'&#233;mancipation, nous sommes seulement au d&#233;but d'une reconstruction sociale et politiques, qu'il s'agit de s'armer de patience, de ne pas c&#233;der aux mirages tactiques du coup par coup, mais d'opposer sur la dur&#233;e &#224; la gauche reni&#233;e une alternative v&#233;ritable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur quoi ? Le monde change, il y a bien des nouveaut&#233;s. Personne ne sait &#224; quoi ressembleront les r&#233;volutions futures, mais l&#224; encore il y a des fils conducteurs. Contre la marchandisation et la privatisation du monde, une logique du service public, du bien commun, de l'appropriation sociale. Contre la concurrence et la discrimination, la solidarit&#233; et l'&#233;galit&#233;. Contre la mesure de toute chose par le temps homog&#232;ne et vide du travail abstrait, travailler moins pour travailler tous et vivre plus, le partage des richesses, des pouvoirs et des savoirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un programme, c'est une boussole, c'est savoir o&#249; l'on veut aller, c'est ne plus naviguer &#224; vue, au coup par coup, d'&#233;lection en &#233;lection. Des compromis sont n&#233;cessaires ; encore faut il des crit&#232;res permettant de discerner les compromis qui rapprochent du but et ceux qui en &#233;loignent. Dans ce processus, des clarifications se sont op&#233;r&#233;es notamment sur la question du rapport &#224; la question du pouvoir et de la participation ou non &#224; des gouvernements avec le centre gauche ou le social-lib&#233;ralisme. Ce sont ces questions qui ont &#233;t&#233; au Br&#233;sil &#224; l'origine de la ruptures du PSOL avec le PT ou, en Italie, de la rupture de Sinistra Critica avec Refondation communise. C'est aussi la raison de nos diff&#233;rences avec la direction de Die Linke qui se prononce pour des alliances parlementaires et gouvernementales avec la social-d&#233;mocratie. Oskar Lafontaine clairement expos&#233; son projet : &#171; Revenir &#224; l'Etat providence des ann&#233;es 60 et 70 &#187;. Die Linke peut &#234;tre un pas en avant pour le mouvement ouvrier allemand, mais dans la situation fran&#231;aise et avec les forces accumul&#233;es par la gauche r&#233;volutionnaire et anticapitaliste, il est possible d'&#233;viter ce d&#233;tour et de construire un nouveau parti large sur une orientation clarifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi maintenant ? C'est qu'un d&#233;clic s'est produit. Un go&#251;t nouveau pour l'engagement politique se dessine. D'une part une g&#233;n&#233;ration nouvelle a m&#251;ri ces quinze derni&#232;res ann&#233;es au fil de ses exp&#233;riences dans dans les luttes sociales et dans le mouvement altermondialiste. D'autre part l'&#233;preuve n&#233;gative des gouvernements de gauche en France, au Br&#233;sil, ou de centre gauche en Italie, montre que pour ne pas retomber dans &#171; l'alternative infernale &#187; du moindre mal quand vient l'heure des &#233;lections, il faut d&#233;passer l'opposition simpliste d'une division entre les mouvements sociaux propres et sain, et une politique sale et corrompue, qui about &#224; laisser la politique &#224; ceux qui en font leur m&#233;tier. Enfin, avec le sentiment de la gravit&#233; de la crise, le r&#233;veil douloureux. L'histoire, que d'aucuns avaient eu l'imprudence de d&#233;cr&#233;ter finie, se rebiffe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fort logiquement, avec l'histoire, la politique est elle aussi de retour. Un nouveau chapitre s'ouvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenant acte de ces donn&#233;es, la LCR a pris la d&#233;cision, assez rare, de se dissoudre pour se d&#233;passer dans un nouveau parti anticapitaliste. Si elle a pu le faire, c'est que son histoire - d&#233;j&#224; quarantenaire !- l'y pr&#233;parait. Depuis sa fondation, en 1969, nous avons toujours &#233;t&#233; convaincus qu'il ne s'agissait pas de se proclamer, mais de devenir une organisation r&#233;volutionnaire et populaire. Nous avons toujours su qu'il ne s'agirait pas d'une croissance lin&#233;aire, mais d'une transcroissance exigeant de nouvelles m&#233;diations organisationnelles. Si pouvons en assumer aujourd'hui l'incertitude et le risque, c'est que nous nous sommes efforc&#233;s d'enrichir l'h&#233;ritage et la tradition r&#233;volutionnaire &#224; l'&#233;preuve des changements du capitalisme, d'une solidarit&#233; internationaliste avec les r&#233;volutions coloniales et les mouvements anti-bureaucratiques &#224; l'Est, de l'analyse de nouveaux mouvements sociaux comme celui des femmes ou le mouvement &#233;co-socialiste, d'une r&#233;flexion sur la d&#233;mocratie socialiste. A la diff&#233;rence de la plupart courants de la gauche r&#233;volutionnaire en France, la LCR a su maintenir les principes et les modalit&#233;s pratiques d'une organisation et d'un fonctionnement d&#233;mocratique pluralistes. Cette sensibilit&#233; lui a permis d'accueillir, au cours de son histoire, une s&#233;rie de courants ou d'organisations provenant d'origines et de cultures diverses, la pr&#233;parant ainsi &#224; construire avec d'autres et &#224; oser se remettre en cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le NPA est le r&#233;sultat du travail politique de ces derni&#232;res ann&#233;es, d'une contribution pers&#233;v&#233;rante au renouveau des luttes sociales, d'une participation active &#224; l'&#233;mergence du mouvement altermondialiste et aux forums sociaux, du succ&#232;s des campagnes pr&#233;sidentielles de 2002 et 2007 autour de la candidature d'Olivier Besancenot. Mais le projet vient de loin. La globalisation marchande, l'effondrement de l'Union sovi&#233;tique, la conversion de la Chine au despotisme de march&#233;, d&#233;molition de l'Etat social en Europe, les nouvelles guerres imp&#233;riales, ont clos un cycle historique. Elles en inaugurent aussi un nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit donc pas de construire une LCR relook&#233;e, mais d'un changement quantitatif (en r&#233;duisant l'&#233;cart actuel entre la popularit&#233; de nos id&#233;es et de nos porte-paroles et la r&#233;alit&#233; militante) et qualitatif par le d&#233;placement du centre de gravit&#233; social du nouveau parti vers les milieux populaires et les quartiers. Nous voulons construire non seulement un parti plus large, mais un parti qui soit une nouvelle r&#233;alit&#233; sociale et politique, pluraliste, recueillant le meilleur de toutes les traditions r&#233;volutionnaires du mouvement ouvrier et d'autres mouvements comme les &#233;co-socialistes. Son objectif, c'est de rassembler tous les anticapitalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains camarades de la LCR, h&#233;sitent, ne se sentent pas &#224; l'aise, et assistent &#224; la construction du NPA sans r&#233;ticences, mais sans s'investir. D'autres craignent de voir notre patrimoine brad&#233;. D'autres encore ont du mal &#224; trouver leur place et leur utilit&#233; dans cette p&#233;riode transitoire. Tout cela est normal. L'initiative est audacieuse. Elle bouscule les habitudes et les routines. Elle met &#224; l'&#233;preuve un cadre familier &#8211; et parfois familial. Mais il est assez exceptionnel dans l'histoire qu'une organisation se voulant r&#233;volutionnaire ait une existence quasi ininterrompue de trente ann&#233;es de l&#233;galit&#233;, sans grands &#233;v&#233;nements ni grandes recompositions. La continuit&#233; est un avantage, mais une existence aussi durablement minoritaire secr&#232;te aussi ses conservatismes et ses pathologies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imaginons que nous n'ayons pas pr&#233;sent&#233; la candidature d'Olivier en 2007 et que nous n'ayons pas aussit&#244;t lanc&#233; la proposition du NPA. Au lieu d'avoir trac&#233; une voie et ouvert une perspective, nous en serions aujourd'hui &#224; subir la crise g&#233;n&#233;rale de la gauche traditionnelle, &#224; sp&#233;culer dans une position subalterne sur l'avenir des uns et des autres. Car la crise de la gauche traditionnelle est mondiale et se combine &#224; la crise syst&#233;mique du capitalisme. Ce n'est que le d&#233;but d'un s&#233;isme de grande ampleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le NPA une page se tourne, un nouveau chapitre va s'&#233;crire, mais le livre reste le m&#234;me. Et le NPA lui-m&#234;me n'est pas la fin de l'histoire ou le bout de chemin. C'est une &#233;tape. Une &#233;tape &#224; ne pas manquer pour pr&#233;parer les suivantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;BENSA&#207;D Daniel&lt;br class='autobr' /&gt;
Notes&lt;br class='autobr' /&gt;
[1] Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858, Paris, Editions sociales, t. II, p. 192.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Karl Marx, Le Capital, Editions sociales, Livre III, tome 3, p. 207.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Voir Laurent Mauduit, &#171; Crise financi&#232;re, l'encombrant h&#233;ritage de la gauche &#187;, &lt;a href=&#034;http://www.mediapart.fr&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;www.mediapart.fr&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] S&#233;gol&#232;ne Roayl et Alain Touraine, Si la gauche veut des id&#233;es, Paris, Grasset, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Le Monde, 25 octobre 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] &#171; Acc&#232;s interdit en dehors du service &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Marianne, 4 novembre 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Journal du Dimanche, 28 septembre 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Le Monde, 27 ao&#251;t 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] De m&#234;me aux Etats-Unis, sous la pr&#233;sidence Clinton, les &#171; nouveaux d&#233;mocrates &#187; ne se sont pas content&#233;s d'institutionnaliser les politiques &#233;conomiques de Nixon et Reagan, il les ont parfois d&#233;pass&#233;s dans leur z&#232;le n&#233;olib&#233;ral. Ainsi, les croisades de Clinton en faveur de la r&#233;forme des politiques sociales (tendant &#224; cr&#233;er davantage de pauvret&#233;), de la r&#233;duction des d&#233;ficits budg&#233;taires et de la signature du trait&#233; de libre &#233;change d'Am&#233;rique du Nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Voir entre autres Lib&#233;ration du 27 octobre 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] Journal du Dimanche, 5 octobre 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] Voir J&#233;r&#244;me Vidal, La fabrique de l'impuissance 1, Paris, Amsterdna (ed.), 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] J&#233;r&#244;me Vidal, &#171; Que faire du Parti socialiste ? &#187;, Revue internationale des livres et des id&#233;es (RILI), n&#176;8, novembre 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] J&#233;r&#244;me Vidal s'en &#233;tait indign&#233; dans le premier num&#233;ro (septembre-octobre 2007) de la RILI : &#171; Silence on vote : les intellectuels et le Parti socialiste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Simone Weil, &#171; Note sur la suppression g&#233;n&#233;rale des Partis politiques &#187;, publi&#233; sept ans apr&#232;s sa mort, dans la revue La Table ronde en 1950, r&#233;&#233;dit&#233; par les Editions Climats en 2006 avec une pr&#233;face d'Andr&#233; Breton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Simone Weil, op. cit., p. 35.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] Ibid. p. 61. Dans sa pr&#233;face, Andr&#233; Breton, reprenant le propose &#224; son compte, s'efforce de la nuancer en rempla&#231;ant la &#171; suppression &#187; par &#171; la mise au ban &#187;, qui serait, non plus un acte imm&#233;diat, mais un processus historique, &#171; le fruit d'une longue entreprise de d&#233;sabusement collectif &#187;, tout aussi lointain et &#233;nigmatique que le &#171; d&#233;p&#233;rissement de l'Etat &#187;, du droit, ou de la politique elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] Ibid, p. 65.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Paru sous une forme un peu r&#233;duite dans la revue ContreTemps n&#176; 1 (nouvelle s&#233;rie), premier trimestre 2009, pp. 13-20. Cette version a &#233;t&#233; pr&#233;par&#233;e &#224; partir du manuscrit envoy&#233; par l'auteur.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le Monde, 10 octobre et 14 novembre 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>De la LCR au NPA en cinq questions</title>
		<link>https://www.lagauche.ca/De-la-LCR-au-NPA-en-cinq-questions</link>
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		<dc:date>2009-02-18T05:29:39Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>


		<dc:subject>strat&#233;gie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Tir&#233; du site Europe solidaire sans fronti&#232;res Entretien paru dans Inrocks le 10 f&#233;vrier 2009. &lt;br class='autobr' /&gt;
1. Pourquoi transformer la LCR en NPA ? Quels sont les soubassements id&#233;ologiques et quelle sera la strat&#233;gie de ce nouveau parti ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis la chute du Mur de Berlin, avec la mondialisation lib&#233;rale, les attentats du 11 septembre, la crise &#233;cologique, nous sommes entr&#233;s dans une nouvelle p&#233;riode historique. Nous sommes au tout d&#233;but d'un s&#233;isme dont le paysage social et politique sortira (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.lagauche.ca/-Europe-" rel="directory"&gt;Europe&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.lagauche.ca/+-strategie-232-+" rel="tag"&gt;strat&#233;gie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.lagauche.ca/local/cache-vignettes/L150xH124/arton2150-38713.png?1629928024' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='124' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Tir&#233; du site Europe solidaire sans fronti&#232;res&lt;br class='autobr' /&gt;
Entretien paru dans Inrocks le 10 f&#233;vrier 2009.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. Pourquoi transformer la LCR en NPA ? Quels sont les soubassements id&#233;ologiques et quelle sera la strat&#233;gie de ce nouveau parti ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la chute du Mur de Berlin, avec la mondialisation lib&#233;rale, les attentats du 11 septembre, la crise &#233;cologique, nous sommes entr&#233;s dans une nouvelle p&#233;riode historique. Nous sommes au tout d&#233;but d'un s&#233;isme dont le paysage social et politique sortira boulevers&#233;. Il faut donc mettre en chantier un programme &#224; la hauteur de ces nouveaux d&#233;fis, se d&#233;passer dans un parti qui ne perp&#233;tue pas les clivages d'hier mais se d&#233;finisse par rapport aux grands &#233;v&#233;nements et aux t&#226;ches pr&#233;sentes. Il se v&#233;rifie que la crise actuelle est bien une crise syst&#233;mique du capitalisme, et non le r&#233;sultat de ses d&#233;bauches ou de ses abus. A un &#171; pur capitalisme &#187; nous opposerons un pur anticapitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. Le NPA veut &#234;tre le parti des luttes. N'est-il pas oblig&#233; pour cela d'arrondir les angles, adopter une ligne moins radicale, abandonner par exemple la r&#233;f&#233;rence &#224; la r&#233;volution et r&#233;envisager son refus d'alliance avec le PS s'il veut attirer les militants des mouvements sociaux ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, &#234;tre un parti des luttes, aujourd'hui, c'est refuser de les subordonner aux d&#233;raisons de l'&#233;conomie de march&#233; et aux calculs &#233;lectoraux &#224; courte vue. Il est urgent de changer de logiciel, de &#171; changer le monde &#187; avant qu'il ne nous &#233;crase. C'est ce que nous entendons par r&#233;volution : une transformation radicale des rapports de propri&#233;t&#233; qui donne la priorit&#233; aux biens communs de l'humanit&#233; contre la privatisation du monde, &#224; la solidarit&#233; contre le calcul &#233;go&#239;ste, &#224; l'&#233;galit&#233; contre les discriminations. Il s'agit de deux logiques antagoniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. Tous les militants des luttes sociales ne sont pas anticapitalistes, beaucoup se disent antilib&#233;raux. Quelle est la diff&#233;rence ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'antilib&#233;ralisme a &#233;t&#233; un th&#232;me rassembleur, &#224; un moment donn&#233;, face aux d&#233;g&#226;ts de la mondialisation capitaliste. Peuvent s'y retrouver ceux qui veulent am&#233;nager le syst&#232;me en corrigeant ses exc&#232;s et ceux qui s'y opposent radicalement, si vous voulez Lula et Morales en Am&#233;rique latine, la Conf&#233;d&#233;ration europ&#233;enne des syndicats et les Suds, des partisans et des opposants au trait&#233; constitutionnel europ&#233;en. Le lib&#233;ralisme est une variante du capitalisme, mais nous ne d&#233;fendons pas un &#171; bon &#187; capitalisme &#233;thique et productif contre un capitalisme immoral et sp&#233;culatif. Ce sont l'envers et l'endroit d'un m&#234;me syst&#232;me. L'anticapitalisme implique donc de d&#233;finir des alternatives radicales en mati&#232;re d'organisation de la production, d'alternatives &#233;cologiques et &#233;nerg&#233;tiques, d'opposition aux guerres imp&#233;rialistes, de construction europ&#233;enne, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4. A quoi sert Olivier Besancenot ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au del&#224; de ses talents personnels, son &#233;cho tient au travail collectif militant dont il est un (excellent) porte parole. Il exprime une r&#233;volte massive l&#233;gitime contre les injustices, dans laquelle peut se reconna&#238;tre une g&#233;n&#233;ration qui reprend go&#251;t &#224; l'engagement et &#224; la politique. Il est la preuve vivante qu'une politique non professionnelle est possible, qu'un salari&#233; peut tenir la drag&#233;e haute &#224; n'importe quel ministre format&#233; par l'ENA. Il est aussi la preuve qu'il n'y a pas d'opposition irr&#233;ductible entre mouvements sociaux et repr&#233;sentation politique, mais une compl&#233;mentarit&#233; possible. Il contribue ainsi &#224; r&#233;duire l'&#233;cart entre les recompositions &#224; l'&#339;uvre depuis plus d'une d&#233;cennie dans les mouvements sociaux et l'immobilisme relatif de la repr&#233;sentation politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5. Que r&#233;pondez vous &#224; ceux qui accusent le NPA de faire le jeu de la droite ou d'&#234;tre le pion de l'UMP pour affaiblir le PS ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la droite dure n'a pas eu besoin du NPA pour arriver au pouvoir. Ce sont les reniements de la gauche, son ralliement &#224; l'Europe lib&#233;rale, ses privatisations, sa d&#233;r&#233;gulation financi&#232;re qui ont d&#233;tourn&#233; d'elle l'&#233;lectorat populaire et &#233;limin&#233; Jospin d&#232;s le premier tour en 2002. Elle est assez grande pour se battre toute seule. Pour nous, l'ennemi c'est la droite. Nous proposons syst&#233;matiquement l'unit&#233; dans les luttes sociales, contre la guerre, pour la solidarit&#233; avec les sans papiers, les sans logis, les jeunes des banlieues. Mais nous ne participerons pas &#224; des ex&#233;cutifs r&#233;gionaux ou &#224; un gouvernement avec le Parti socialiste pour y &#234;tre son otage et appliquer son programme, avec pour r&#233;sultat ce qui est arriv&#233; &#224; la gauche radicale italienne apr&#232;s sa participation au gouvernement Prodi. Si Sarkozy croit pouvoir instrumentaliser notre volont&#233; d'ind&#233;pendance, il joue avec le feu. Car nous serons une opposition, dans la rue et dans les urnes, autrement redoutable que la guerre parlementaire en dentelles men&#233;e par le Parti socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;BENSA&#207;D Daniel, Inrocks&lt;br class='autobr' /&gt;
* Entretien paru dans Inrocks le 10 f&#233;vrier 2009.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Une id&#233;e qui a fait son chemin</title>
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		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>



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&lt;p&gt;Un nouveau parti, aussi fid&#232;le aux domin&#233;s et aux d&#233;poss&#233;d&#233;s que l'est la droite aux poss&#233;dants et aux dominants, qui ne s'excuse plus d'&#234;tre anticapitaliste et de vouloir changer le monde, cette id&#233;e vient de loin. Elle est aujourd'hui en passe de devenir une force militante. &lt;br class='autobr' /&gt; ____________________________________________ &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du site de la revue Contretemps &lt;br class='autobr' /&gt; [Ce texte est paru dans le livre de Daniel Bensa&#239;d &lt;br class='autobr' /&gt;
Penser/agir aux &#233;ditions Lignes &lt;br class='autobr' /&gt;
Au seuil des ann&#233;es (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.lagauche.ca/-musique-" rel="directory"&gt;musique&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.lagauche.ca/local/cache-vignettes/L98xH132/arton2138-43fdc.png?1629928024' class='spip_logo spip_logo_right' width='98' height='132' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Un nouveau parti, aussi fid&#232;le aux domin&#233;s et aux d&#233;poss&#233;d&#233;s que l'est la droite aux poss&#233;dants et aux dominants, qui ne s'excuse plus d'&#234;tre anticapitaliste et de vouloir changer le monde, cette id&#233;e vient de loin. Elle est aujourd'hui en passe de devenir une force militante.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Tir&#233; du site de la revue Contretemps&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; [Ce texte est paru dans le livre de Daniel Bensa&#239;d&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser/agir aux &#233;ditions Lignes&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;Au seuil des ann&#233;es quatre-vingt-dix, la chute du Mur de Berlin et l'explosion de l'Union sovi&#233;tique ont marqu&#233; la fin du &#171; court vingti&#232;me si&#232;cle &#187; inaugur&#233; par la Grande Guerre et la R&#233;volution russe, mais aussi de la s&#233;quence des ann&#233;es d'expansion au cours de laquelle la gauche institutionnelle s'&#233;tait coul&#233;e dans le moule de &#171; l'Etat-Providence &#187;, comme si le compromis social fond&#233; sur la croissance d'apr&#232;s guerre devait &#234;tre &#233;ternel. La crise p&#233;troli&#232;re de 1973 et la r&#233;cession des ann&#233;es soixante-dix avaient donn&#233; un premier coup de semonce, aussit&#244;t suivi d'un tournant vers la rigueur et l'aust&#233;rit&#233;, accept&#233; par les principales formations de la gauche comme s'il s'agissait d'un sacrifice temporaire, en attendant que la roue dent&#233;e du progr&#232;s ne se remette en branle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise d'accumulation du capital s'est r&#233;v&#233;l&#233;e d'une tout autre ampleur. D&#232;s la fin des ann&#233;es soixante-dix, Thatcher et Reagan ont sonn&#233; l'heure de la contre-offensive lib&#233;rale. Les grands partis sociaux-d&#233;mocrates se sont r&#233;sign&#233;s les uns apr&#232;s les autres &#224; accompagner leur contre-r&#233;forme en s'&#233;vertuant vainement d'en limiter les exc&#232;s. La crise financi&#232;re, sociale, &#233;cologique actuelle constitue pour les un et les autres une &#233;preuve de v&#233;rit&#233;. Personne, nous rab&#226;che-t-on n'avait vu venir la d&#233;b&#226;cle. Il ne fallait pourtant pas &#234;tre grand clerc pour comprendre que des retours sur investissements de 15% et plus pour une croissance de 3% relevaient d'un miracle aussi stup&#233;fiant que la multiplication biblique des pains. Et pour pr&#233;voir, tant il est vrai que le monde profane a son implacable logique, que l'&#233;conomie r&#233;elle finirait par rappeler &#224; la sp&#233;culation c&#233;leste les triviales servitudes terrestres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#234;ve lib&#233;ral d'une &#171; mondialisation heureuse &#187; n'&#233;tait donc qu'un r&#234;ve, avoue Nicolas Sarkozy dans son discours de Toulon. Il &#171; s'est bris&#233; &#187; (sic) et il vire m&#234;me au cauchemar. Mais au moment de payer la note du d&#233;sastre, les responsabilit&#233;s s'effacent dans l'anonymat d'un &#171; on &#187; myst&#233;rieux : &#171; On a cach&#233; les risques toujours plus grands&#8230;, on a fait semblant de croire qu'en mutualisant les risques on les faisait dispara&#238;tre&#8230;, on a laiss&#233; les banques sp&#233;culer sur les march&#233;s au lieu de faire leur m&#233;tier&#8230;, on a financ&#233; les sp&#233;culateurs plut&#244;t que les entrepreneurs&#8230;, on a laiss&#233; sans aucun contr&#244;le les agences de notation et les fonds sp&#233;culatifs&#8230;, on a soumis les banques &#224; des r&#232;gles comptables qui ne fournissent aucune garantie pour la gestion des risques&#8230; &#187; Bigre ! Le r&#233;quisitoire est accablant. Mais quel est ce &#171; On &#187; aussi puissant qu'innommable ? Quel est ce &#171; on &#187;, ce social killer masqu&#233;, qui a m&#233;thodiquement d&#233;r&#233;gul&#233; les march&#233;s et lib&#233;r&#233; la sp&#233;culation ? Il a pourtant fallu pour cela beaucoup d'&#233;nergie et de volont&#233; des pouvoirs politiques, de droite et de gauche, depuis un quart de si&#232;cle. &#171; Curieusement, rappelle l'ancien directeur socialiste du Cr&#233;dit lyonnais, notre pays fut le premier sur le continent, d&#232;s le milieu des ann&#233;es 1980 , &#224; jouer &#224; fond le grand jeu de la mondialisation et de la libert&#233; des mouvements de capitaux ; comme s'il avait fallu un pr&#233;sident socialiste pour orchestrer pareille variation. &#187; Et c'est en 1988 , sous un ministre des finances socialistes qu'a &#233;t&#233; initi&#233;e la &#171; d&#233;sinterm&#233;diation bancaire &#187;. Aux Etats-Unis, c'est sous la pr&#233;sidence de Bill Clinton qu'a &#233;t&#233; supprim&#233;e en 1999 la loi Glass-Steagall interdisant depuis 1933 la confusion entre banques de d&#233;p&#244;t et banques d'affaire autoris&#233;es &#224; emprunter pour sp&#233;culer au-del&#224; de leurs capacit&#233;s de remboursement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni Sarkozy, ni Strauss-Kahn, ministres des finances, n'ont propos&#233; de r&#233;tablir le contr&#244;le des pouvoirs publics sur la monnaie, de supprimer les stock-options. L'un est l'autre ont au contraire soutenu avec constance la sacralisation constitutionnelle du dogme de la &#171; concurrence libre et non fauss&#233;e &#187;, alors que l'un nous dit aujourd'hui que &#171; le march&#233; tout puissant, c'est fini &#187;, et l'autre que &#171; le march&#233; ne soigne pas le march&#233; &#187; ! Et aujourd'hui, l'un et l'autre appellent &#224; &#171; moraliser le capitalisme financier &#187; en tirant les oreilles aux patrons qui ont plong&#233; trop profond le bras dans le pot de confitures. On trouvera bien quelques boucs &#233;missaires coupables de d&#233;linquance financi&#232;re pour tenter de d&#233;douaner le syst&#232;me. La plupart de ceux qui se sont enrichis pendant ces ann&#233;es folles l'ont pourtant fait en toute l&#233;galit&#233;, conform&#233;ment &#224; la logique et aux lois d'un syst&#232;me qu'il faut bien appeler par son nom : le syst&#232;me capitaliste, que Sarkozy s'est employ&#233; avec une instance suspecte &#224; disculper dans son discours de Toulon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut bien &#231;a pour pouvoir pr&#234;cher une sainte alliance, entre droite et gauche en France comme entre R&#233;publicains et d&#233;mocrates aux Etats-Unis, pour socialiser les pertes apr&#232;s avoir privatis&#233; les profits. Mais le renflouement &#224; coups de centaines de milliards (&#224; comparer avec le fameux &#171; trou &#187; de la S&#233;curit&#233; sociale !) d'un syst&#232;me bancaire en faillite, revient &#224; infliger aux salari&#233;s une double peine. Ceux qui, en tant que travailleurs, ont su&#233; de la plus-value en subissant depuis plus de vingt ans une d&#233;t&#233;rioration continue (plus de 10%) du partage de la valeur ajout&#233;e en faveur du capital, seraient appel&#233;s en tant que contribuables &#224; voler au secours de leurs exploiteurs. Quant aux mesures avanc&#233;es, &#224; droite comme &#224; gauche, elles sont symboliques et d&#233;risoires. Limiter les parachutes dor&#233;s ou contr&#244;ler davantage les agences de notations, c'est la moindre des choses, mais ce n'est certainement pas &#224; la hauteur des probl&#232;mes pos&#233;s. L'Etat revient pour voler au secours du capital en p&#233;ril, mais pour financer le sauvetage, la contre-r&#233;forme sociale continue : privatisation de la poste, rentabilisation de l'h&#244;pital public au d&#233;triment des malades et de la qualit&#233; des soins, coupes sombres dans les effectifs de la fonction publique. Et la gauche de gouvernement n'a gu&#232;re de propositions plus radicales sur le fond. Elle se trouve m&#234;me fort d&#233;pourvue face &#224; la crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de sa campagne pr&#233;sidentielle, S&#233;gol&#232;ne Royal en &#233;tait &#224; constater que &#171; l'identit&#233; de la gauche ne va plus de soi &#187;. Ma&#238;tre d'&#339;uvre de La R&#233;publique des id&#233;es, Pierre Rosanvallon d&#233;couvre que la social-d&#233;mocratie &#171; n'est plus une id&#233;e neuve &#187;, comme elle est suppos&#233;e l'avoir &#233;t&#233; dans les ann&#233;es soixante. La plupart des candidats et candidates &#224; l'improbable r&#233;novation ou refondation du Parti socialiste s'accordent &#224; diagnostiquer un manque d'id&#233;es ou l'absence d'un grand dessein. Leur parti ne manque pourtant pas d'experts, ni de dipl&#244;m&#233;s en tous genres. Le mal est bien plus profond qu'une panne s&#232;che d'imagination ou qu'une &#171; guerre des chefs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis un quart de si&#232;cle, les sociaux-d&#233;mocrates au pouvoir, Tony Blair et Gerhardt Schr&#246;der, mais aussi B&#233;r&#233;govoy et Jospin, ont activement contribu&#233; &#224; d&#233;truire les m&#233;canismes de solidarit&#233;, &#224; supprimer l'indexation des salaires, &#224; privatiser &#224; tour de bras, &#224; d&#233;manteler les services publics. Ils ont ainsi min&#233; leur propre base sociale et &#233;lectorale. Ils ont nou&#233; en contrepartie des liens organiques avec les milieux patronaux de la finance et de l'industrie. La pr&#233;sence de deux d'entre eux comme g&#233;rants loyaux &#224; la t&#234;te des principales institutions du capital international que sont le Fonds mon&#233;taire international et l'Organisation mondiale du commerce, est r&#233;v&#233;latrice de la confiance (m&#233;rit&#233;e !) dont ils jouissent de la part des ma&#238;tres du capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant aux Partis communistes europ&#233;ens, orphelins d'un improbable &#171; camp socialiste &#187;, victimes de l'&#233;rosion dans les grands secteurs industriels sinistr&#233;s, incapables de revisiter leur propre histoire de mani&#232;re critique, ils connaissent, presque partout en Europe, une lente agonie, voire une disparition pure et simple, ou encore une spectaculaire dissolution dans un centre gauche de moins en moins &#224; gauche, comme ce fut le cas en Italie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;rive des gauches gouvernementales traditionnelles met en &#233;vidence le besoin d'un nouveau parti capable de r&#233;pondre au renouveau des mouvements sociaux marqu&#233; depuis les gr&#232;ves de 1995 en France, par l'&#233;mergence du mouvement altermondialiste, par les manifestations contre la guerre et le militarisme, par les luttes de la jeunesse contre la pr&#233;carit&#233;, par l'explosion des banlieues, par les mobilisations contre les d&#233;localisations ou la liquidation des services publics. Partout en Europe, est apparu, &#224; la gauche de la gauche traditionnelle, un espace non seulement social, mais aussi &#233;lectoral oscillant entre 5 % et 15 % des votants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fil des dix derni&#232;res ann&#233;es, la progression d'une gauche radicale s'est traduite, sous des formes diverses selon les pays. Au Portugal, par la constitution du Bloc de Gauche, en Ecosse par la perc&#233;e du Parti socialiste &#233;cossais (SSP), en Hollande par celle du Parti socialiste (d'origine mao&#239;ste), en Italie par la pr&#233;sence de Rifondazione comunista, par celle de la Gauche rouge et verte au Danemark, par l'apparition de la coalition Respect issue du mouvement contre la guerre en Angleterre. En Gr&#232;ce, apr&#232;s d'importants mouvements de gr&#232;ves et de luttes &#233;tudiantes des derniers mois, la coalition &#233;lectorale Syriza, regroup&#233;e autour de l'ancien parti eurocommuniste Synaspismos, flirte dans les sondages avec des scores sup&#233;rieurs &#224; 10%. En Pologne, un tout jeune Parti des Travailleurs est n&#233; r&#233;cemment de luttes syndicales combatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les indices de popularit&#233; sont fragiles. Les intentions de vote, volatiles. Mais quelque chose est incontestablement en train de changer &#224; gauche. Il serait illusoire de croire que l'espace lib&#233;r&#233; &#224; gauche est vacant, &#224; l'instar d'une chaise vide sur laquelle il suffirait de s'asseoir. C'est un champ de forces instable, tiraill&#233; entre des p&#244;les magn&#233;tiques de puissance in&#233;gale, nationaux et internationaux. Ainsi, en moins de trois ans, le SSP &#233;cossais, Respect et Rifondazione ont connu des crises et des scissions. L'exasp&#233;ration et les luttes sociales tirent les forces naissantes ou renaissantes vers la gauche, mais la spirale des d&#233;faites n'est pas bris&#233;e pour autant. Quand sonne l'heure &#233;lectorale, la tentation redevient forte de se contenter d'un moindre mal, d'un &#171; tout sauf&#8230; &#187; (Berlusconi ou Sarkozy) qui ne fait pas une politique et qui pr&#233;pare de nouvelles d&#233;sesp&#233;rances. Ainsi a-t-on vu, en moins de trois ans, Rifondazione comunista, &#233;l&#233;ment moteur des Forums sociaux europ&#233;ens et du mouvement anti-guerre de 2003 , rallier loyalement le gouvernement Prodi, voter les exp&#233;ditions militaires en Afghanistan, avaler toutes les couleuvres lib&#233;rales sur les retraites ou les salaires, pour finir dans un naufrage &#233;lectoral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les nouvelles gauches radicales europ&#233;ennes sont d&#233;sormais confront&#233;es &#224; deux options, repr&#233;sent&#233;es par l'exp&#233;rience de Die Linke en Allemagne, et par le projet du nouveau parti anticapitaliste initi&#233; par la Ligue communiste r&#233;volutionnaire et Olivier Besancenot en France. Pour Die Linke, il s'agit de faire pression sur la social-d&#233;mocratie afin d'en redresser autant que possible le cours. Pour le nouveau parti anticapitaliste, il s'agit de donner force &#224; une v&#233;ritable alternative strat&#233;gique au social-lib&#233;ralisme temp&#233;r&#233;. La plupart des entretiens, articles, et &#233;changes contenus dans ce livre illustrent la constance de cette d&#233;marche depuis une vingtaine d'ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains, fascin&#233;s par la mont&#233;e en puissance &#233;lectorale de Die Linke, veulent y voir un mod&#232;le g&#233;n&#233;ralisable au niveau europ&#233;en. C'est m&#233;conna&#238;tre la particularit&#233; de la situation allemande depuis la r&#233;unification et l'origine des principales composantes de cette formation, une scission minoritaire du SPD &#224; l'initiative de son ancien pr&#233;sident Oskar Lafontaine &#224; l'Ouest, et le PDS dans lequel s'est recycl&#233; une fraction de l'ancien appareil d'Etat &#224; l'Est. L'&#233;mergence de cette organisation n'en constitue pas moins, par rapport &#224; l'h&#233;g&#233;monie du SPD, un d&#233;placement &#224; gauche significatif. La r&#233;alit&#233; incite cependant &#224; la prudence quant &#224; son avenir. Cr&#233;dit&#233;e d'un potentiel de 15 % et plus dans les sondages, avec 72 000 membres d&#233;clar&#233;s, 53 d&#233;put&#233;s au Bundestag, 185 d&#233;put&#233;s r&#233;gionaux, 179 maires, Die Linke appara&#238;t d&#233;sormais comme la troisi&#232;me formation du pays et constitue un d&#233;fi potentiel pour la social-d&#233;mocratie traditionnelle. A l'Est, o&#249; elle d&#233;tient ses principales positions ( 2000 sections de base contre 260 seulement &#224; l'ouest), la moyenne d'&#226;ge de ses adh&#233;rents, venus pour la plupart de l'ancien parti communiste est-allemand, d&#233;passe 65 ans. Et l'activit&#233; du parti est consacr&#233;e bien davantage (et presque exclusivement) aux campagnes &#233;lectorales qu'aux luttes sociales et aux mouvements sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son discours programme, Oskar Lafontaine d&#233;finit Die Linke comme &#171; le Parti de l'Etat social &#187;. Il lui donne comme objectif prioritaire la restauration de cet Etat[1]. Sa politique d'alliance est, conform&#233;ment &#224; cet objectif, une coalition avec le SPD, dans certains L&#228;nder d'abord, &#224; l'&#233;chelle f&#233;d&#233;rale t&#244;t ou tard. Dans l'imm&#233;diat, il bouscule ainsi le SPD, en lui proposant une alternative &#224; la grande coalition avec la d&#233;mocratie chr&#233;tienne. Pour &#171; restaurer l'Etat social &#187;, il faudrait au moins enterrer l'Agenda 2010 de Gerhardt Schr&#246;der, reconstruire les services publics, r&#233;tablir un contr&#244;le politique sur la banque centrale europ&#233;enne, briser le carcan du Trait&#233; de Lisbonne, en un mot faire exactement le contraire de ce que font depuis vingt ans les social-d&#233;mocraties europ&#233;ennes. Or la composition sociale de Die Linke, son &#233;lectoralisme, sa d&#233;pendance mat&#233;rielle (et financi&#232;re) envers l'Etat, sa participation minist&#233;rielle au gouvernement du Land de Berlin, n'affichent gu&#232;re la d&#233;termination qu'exigerait une telle entreprise. Au jeu de tel est pris qui croyait prendre, Die Linke risque tr&#232;s vite de se retrouver en position de faire valoir dans une alliance de centre gauche, comme le fut Rifondazione en Italie. Qui vivra verra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, le projet du Nouveau parti anticapitaliste en France est celui de la reconstruction patiente d'une alternative strat&#233;gique &#224; gauche. On lui reproche parfois sa tournure n&#233;gative, d'aucuns disent protestataire. Il est vrai qu'&#233;noncer ce &#224; quoi on s'oppose ne suffit pas &#224; ouvrir les pistes d'une alternative. Se d&#233;finir comme anticapitaliste a du moins de m&#233;rite de d&#233;signer clairement la cible : la logique intrins&#232;que d'un syst&#232;me irr&#233;ductible aux exc&#232;s d'un lib&#233;ralisme d&#233;brid&#233;. Dans son discours de Toulon, Nicolas Sarkozy ne s'y est d'ailleurs pas tromp&#233; en insistant pour &#171; dire aux fran&#231;ais &#187; que &#171; l'anticapitalisme n'offre aucune solution &#224; la crise actuelle &#187;. Telle est bien en effet la ligne de partage des eaux entre ceux qui peuvent se retrouver dans une union sacr&#233;e au chevet du capital et ceux qui veulent aller jusqu'&#224; la racine de la crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un anticapitalisme cons&#233;quent d&#233;bouche en effet sur des propositions alternatives et la d&#233;fense intransigeante d'un programme : le projet d'une Europe sociale et d&#233;mocratique au carcan lib&#233;ral des trait&#233;s de Maastricht et de Lisbonne ; une logique de la solidarit&#233; sociale, des services publics et des biens communs de l'humanit&#233; &#224; l'int&#233;r&#234;t &#233;go&#239;ste et &#224; la concurrence de tous contre tousc ; un refus des nouvelles guerres imp&#233;rialistes et de la mondialisation arm&#233;e ; la d&#233;fense r&#233;solue d'une &#233;cologie sociale remettant en cause le sacro-saint pouvoir de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e ; une d&#233;mocratie r&#233;ellement participative contre le pl&#233;biscite m&#233;diatique permanent et le pr&#233;sidentialisme bipartite. Il exige une ind&#233;pendance rigoureuse envers la social-d&#233;mocratie. Dans l'&#233;tat actuel des rapports de forces, tout accord gouvernemental ou parlementaire de gestion des ex&#233;cutifs avec elle, reviendrait en effet &#224; &#234;tre son otage consentant et &#224; lui servir de caution, avec les cons&#233;quences d&#233;sastreuses qu'illustre la d&#233;b&#226;cle de la gauche italienne. Il exige enfin un fonctionnement d&#233;mocratique n&#233;cessaire pour agir collectivement et peser sur les rapports de forces, tout en garantissant une totale libert&#233; de discussion, de formation de courants et de tendances, afin de tirer les le&#231;ons de l'exp&#233;rience commune et de clarifier &#224; l'&#233;preuve de la pratique les questions laiss&#233;es en suspens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On entend dire parfois qu'une telle intransigeance serait une machine &#224; faire perdre la gauche. Elle interdirait ind&#233;finiment son retour au pouvoir. Les dirigeants socialistes qui distillent ce venimeux discours confondent d&#233;lib&#233;r&#233;ment l'unit&#233; dans l'action et l'unit&#233; dans les urnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre les privatisations, contre le d&#233;mant&#232;lement du code du travail, contre la r&#233;forme des retraites ou celle des universit&#233;s, pour le retrait des troupes d'Afghanistan, contre le Trait&#233; de Lisbonne, nous n'avons cess&#233; de proposer des initiatives unitaires de la gauche. Le Parti socialiste s'y est syst&#233;matiquement refus&#233;. Sans doute parce qu'il &#233;tait en d&#233;saccord sur la forme plut&#244;t que sur le fond avec les r&#233;formes gouvernementales. Ainsi, en votant le Trait&#233; de Lisbonne &#224; Versailles, il a enterr&#233; le Non populaire au Trait&#233; constitutionnel europ&#233;en de 2005 . Il s'est de m&#234;me prononc&#233; pour un infl&#233;chissement de strat&#233;gie militaire en Afghanistan, mais pas pour le retrait des troupes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'unit&#233; dans les urnes est une autre affaire. Dans une &#233;lection nationale ou locale, il s'agit de proposer un projet pour le pays, la r&#233;gion, ou la ville, et d'&#233;lire les hommes et les femmes charg&#233;s de l'appliquer. Dans un syst&#232;me &#233;lectoral &#224; deux tours, la moindre des choses c'est que chaque parti puisse d&#233;fendre ses id&#233;es au premier tour. Quant au second, les dirigeants socialistes savent fort bien que la gauche anticapitaliste n'a pas l'habitude de faire la politique du pire. Toutes les enqu&#234;tent indiquent que 80 % ou plus de ses &#233;lecteurs votent au second tour contre la droite. Ainsi, lors des &#233;lections municipales de 2008 , partout o&#249; les listes pr&#233;sent&#233;es ou soutenues par la LCR ont obtenu plus de 5 % au premier tour, elles ont propos&#233; aux listes de la gauche plurielle une fusion au second tour, avec pour r&#232;gle la repr&#233;sentation proportionnelle sur la base des r&#233;sultats du premier tour et le respect de l'ind&#233;pendance de chacun. La proposition fut rejet&#233;e nationalement par la direction du Parti socialiste, au profit dans la plupart des cas d'un accord pr&#233;f&#233;rentiel avec le Modem. Du fait de ce refus, les listes anticapitalistes ont &#233;t&#233; maintenues au second tour, comme la loi l'autorise, dans les villes o&#249; elles avaient obtenu plus de 10 %. La &#171; gauche plurielle &#187; a perdu en cons&#233;quence (ou n'a pas conquis) des villes comme Morlaix, Quimperl&#233;, Concarneau, ou Saint Brieuc. Ce n'est pas faute de lui avoir propos&#233; une unit&#233; contre la droite, mais la cons&#233;quence de son choix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut parfois savoir reculer pour mieux sauter, et accepter de faire un pas (&#233;lectoral) en arri&#232;re pour faire deux en avant dans la reconstruction d'un rapport de force social. L'affirmation de l'ind&#233;pendance envers les politiques lib&#233;rales et les organisations qui les soutiennent peut faire perdre &#224; la gauche, dans un premier temps, des positions municipales ou parlementaires. Mais les pr&#233;server au prix des pires compromissions, c'est &#224; coup s&#251;r semer la confusion, brouiller les lignes de front, pr&#233;parer d'am&#232;res d&#233;sillusions, d&#233;moraliser la gauche, et aller vers le pire au nom du moindre mal. C'est, surtout, sous-estimer la d&#233;termination et la volont&#233; politiques qu'exigent les catastrophes sociales et &#233;cologiques annonc&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le projet de d&#233;passement de la LCR dans un nouveau parti est mont&#233; en puissance depuis l'&#233;lection pr&#233;sidentielle de 2002 . Il s'est renforc&#233; &#224; l'occasion de la campagne de 2005 contre le Trait&#233; constitutionnel europ&#233;en, de la lutte de la jeunesse contre le Contrat premi&#232;re embauche (CPE) de 2006 , de la campagne pr&#233;sidentielle de 2007 . Une enqu&#234;te circonstanci&#233;e de J&#233;r&#244;me Fourquet pour la Fondation Jean Jaur&#232;s en conclut qu'il ne s'agit pas d'un &#171; effet de mode m&#233;diatique &#187;, mais &#171; d'un ph&#233;nom&#232;ne politique construit, solide et durable &#187;[2]. Il ne faut pas c&#233;der pour autant au mirage des sondages. Entre les 60 % d' &#187;opinions favorables &#187; pour Olivier Besancenot du barom&#232;tre Ipsos, ou les 13% de Fran&#231;ais qui disent avoir de lui une &#171; excellente opinion &#187; (contre 4 % en 2004 ), et l'implantation militante et l'influence &#233;lectorale r&#233;elle, l'&#233;cart reste consid&#233;rable et ne saurait &#234;tre combl&#233; par la magie m&#233;diatique. Il doit et peut &#234;tre r&#233;duit dans la lutte de tous les jours. C'est le pari du nouveau parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi ceux et celles qui regardent cette initiarive avec int&#233;r&#234;t mais h&#233;sitent &#224; s'y engager, certains et certaines nous demandent si notre volont&#233; d'ouverture est bien r&#233;elle, d'autres si nous sommes pr&#234;ts &#224; nous &#171; d&#233;passer &#187;, d'autres encore ce que signifie pour nous l'ind&#233;pendance vis-&#224;-vis du Parti socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous souhaitons pour notre part que le futur parti soit le plus ouvert et le plus large possible, sans sacrifier &#224; l'ouverture la clart&#233; sur les questions strat&#233;giques essentielles et sans &#233;mousser la radicalit&#233; qui fera sa force. Si nous avons cette volont&#233;, ceux et celles qui h&#233;sitent encore en d&#233;termineront donc autant que nous, par engagement, le degr&#233; d'ouverture et le pluralisme effectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes bien d&#233;cid&#233;s &#224; nous d&#233;passer, et m&#234;me &#224; nous surpasser s'il le faut. Nous en donnons la preuve en prenant le risque de fondre la LCR dans une formation nouvelle pour y accueillir le meilleur des diverses traditions r&#233;volutionnaires. C'est une chose assez peu courante dans l'histoire des organisations. Il eut &#233;t&#233; plus confortable de g&#233;rer un (petit) capital militant sans bousculer nos routines et nos rep&#232;res. Mais c'eut &#233;t&#233; fuir les responsabilit&#233;s et l'audace requises par la gravit&#233; de la crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Enfin, l'ind&#233;pendance par rapport au Parti socialiste signifie que le nouveau parti devrait refuser l'invitation des dirigeants socialistes &#224; constituer sous leur h&#233;g&#233;monie une coordination permanente de la gauche gouvernementale. Il devrait de m&#234;me refuser de participer &#224; des primaires de toute la gauche. Elles pr&#233;supposeraient en effet un accord suffisant pour renoncer &#224; des candidatures ind&#233;pendantes lors d'&#233;lections l&#233;gislatives ou pr&#233;sidentielles et s'engager d'avance &#224; former une coalition parlementaire ou gouvernementale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette clart&#233; est le r&#233;sultat de vingt ans d'exp&#233;riences qui aboutissent aujourd'hui &#224; la naissance d'un nouveau parti. Ce livre essaie de d&#233;gager le sens d'une s&#233;quence de vingt ans, de la Chute du Mur &#224; nos jours, en croisant des textes d'intervention, li&#233;s &#224; des &#233;v&#233;nements sociaux ou politiques, et des textes plus th&#233;oriques, traitant notamment de l'h&#233;ritage de Marx et des rapports entre la politique et l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fur et &#224; mesure qu'approche le moment du passage de t&#233;moin entre la Ligue et le nouveau Parti, certains demandent avec de plus en plus d'insistance aux quelques dizaines de &#171; v&#233;t&#233;rans &#187; que nous sommes, fondateurs de la Ligue en 1969 ou de l'organisation de jeunesse exclue des &#233;tudiants communistes (JCR) qui l'a pr&#233;c&#233;d&#233;e en 1966 , si nous n'&#233;prouvons pas un pincement nostalgique au c&#339;ur au moment de la voir dispara&#238;tre pour transcro&#238;tre dans une force nouvelle. Nous avons plut&#244;t le sentiment (et un peu de fiert&#233;, avouons-le) du travail accompli et du chemin parcouru. Il fut bien plus long que nous ne l'imaginions dans l'enthousiasme juv&#233;nile des ann&#233;es 60, et il n'est pas facile de rester aussi longtemps des &#171; r&#233;volutionnaires sans r&#233;volution &#187;. Peu d'organisations r&#233;volutionnaires ont en effet connu une quarantaine d'ann&#233;es de continuit&#233; et de l&#233;galit&#233; (presque) ininterrompue, sans subir l'&#233;preuve de grands &#233;v&#233;nements et de grandes recompositions politiques. Nous l'avons fait. Sans c&#233;der &#8211; du moins nous l'esp&#233;rons - aux pathologies minoritaires du sectarisme et au conservatisme des petits appareils. Nous pouvons r&#233;ussir une transition g&#233;n&#233;rationnelle, une transmission d'h&#233;ritage, et une mutation organisationnelle, sans les conflits de succession ni les rivalit&#233;s personnelles que connaissent la plupart des organisations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; obtenu des r&#233;sultats modestes mais r&#233;els.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques ann&#233;es &#224; peine, on s'inqui&#233;tait &#224; juste titre de la pouss&#233;e du Front National, et d'aucuns poussaient l'inqui&#233;tude jusqu'&#224; la panique. Cette mont&#233;e &#233;tait pourtant, pour une large part, le reflet des renoncements et d&#233;missions de la gauche face &#224; l'offensive lib&#233;rale. En moins de six ans, en donnant une autre expression politique &#224; la col&#232;re et &#224; l'exasp&#233;ration sociale, nous avons reconquis une partie du terrain c&#233;d&#233; alors &#224; la droite extr&#234;me. Au-del&#224; des petits calculs &#233;lectoraux, tout ce qui se pr&#233;tend de gauche devrait s'en r&#233;jouir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques ann&#233;es, le Parti socialiste pr&#233;tendait exercer sur la gauche une domination sans partage. Le passage au quinquennat et l'inversion du calendrier &#233;lectoral, engag&#233;s sous le gouvernement Jospin, devaient aboutir &#224; l'instauration d'un bipartisme &#224; la fran&#231;aise. Le Parti socialiste en est aujourd'hui &#224; mettre sur pied une commission de vigilance contre &#171; la menace Besancenot &#187;, sous la houlette d'un ancien ministre de l'int&#233;rieur, Daniel Vaillant !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voil&#224; pr&#234;ts &#224; appareiller pour de nouvelles aventures. Mais la fondation du nouveau parti anticapitaliste n'est pas la fin de l'histoire. Elle ne sera encore qu'une &#233;tape. Une stabilit&#233; institutionnelle et &#233;lectorale de pr&#232;s d'un demi-si&#232;cle fait oublier, sous nos latitudes, les p&#233;riodes de crise o&#249; les d&#233;placements militants et &#233;lectoraux ne se comptent pas par centaines ou milliers, mais par dizaines de milliers. Ces temps convulsifs - &#171; des guerres et des r&#233;volutions &#187;, disait-on nagu&#232;re - approchent de nouveau avec la crise sociale et &#233;cologique. La guerre, nous y sommes. Les r&#233;volutions &#8230; ? L'instabilit&#233; et la volatilit&#233; des mouvements &#233;lectoraux ne sont que les pr&#233;misses de reclassements futurs. D'autres recompositions viendront. Mais le temps est d'ores et d&#233;j&#224; r&#233;volu o&#249; les r&#233;volutionnaires en &#233;taient r&#233;duits &#224; agir par procuration, en soufflant aux dirigeants des grands partis de gauche ce qu'ils devraient faire, ou en les sommant publiquement de faire ce qu'ils refuseraient sans aucun doute. D&#233;sormais, agissons nous-m&#234;mes, selon ce que nous pensons juste et n&#233;cessaire. Plus nous aurons de force, plus et mieux nous le ferons. Et la meilleure fa&#231;on de convaincre les h&#233;sitants, c'est de cesser d'h&#233;siter soi-m&#234;me et de soumettre les id&#233;es &#224; l'&#233;preuve de la pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de la premi&#232;re r&#233;union nationale des comit&#233;s pour le nouveau parti anticapitaliste, en juin 2008 , une militante r&#233;cente des quartiers populaires de Toulon, m'a abord&#233; pour me dire : &#171; Merci de nous avoir attendus &#187;. La r&#233;ponse va de soi : &#171; Merci d'&#234;tre venus &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daniel Bensa&#239;d&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paris, le 30 ao&#251;t 2008&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;[1] Discours au congr&#232;s de fondation de Die Linke, le 16 juin 2007 , in Inprecor n&#176;528-529, juillet 2007 .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Voir J&#233;r&#244;me Fourquet, Une menace bien r&#233;elle, Evolution de la popularit&#233; et de l'implantation d'Olivier Besancenot, note &#176; 2 de la Fondation Jean Jaur&#232;s, 17 juillet 2008 . Plus g&#233;n&#233;ralement voir les recherches de Florence Johsua (La dynamique militante &#224; l'extr&#234;me gauche, Cahiers du Cevipof, n&#176; 37, avril 2004 , et ses articles actualisant cette &#233;tude au fur et &#224; mesure des d&#233;veloppements)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Daniel Bensa&#239;d sur la crise</title>
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		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>



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&lt;p&gt;Daniel Bensa&#239;d sur la crise Uploaded by chrisdenhond&lt;/p&gt;


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		<title>Faut-il participer aux &#233;lections ?</title>
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		<dc:date>2008-12-22T05:16:29Z</dc:date>
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		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>



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&lt;p&gt;Entretien avec &#171; La Distance politique &#187;, revue de l'Organisation politique (France) - juillet 2005 &lt;br class='autobr' /&gt; Pour l'Organisation Politique, ne pas participer aux &#233;lections est une question de principe. Tel n'est pas ton avis, tel n'est pas l'avis de ton organisation, la Ligue Communiste R&#233;volutionnaire. Consid&#232;res-tu cette divergence comme importante ou mineure ? &lt;br class='autobr' /&gt;
La divergence porte moins sur la participation ou non aux &#233;lections que sur le fait d'en faire une question de principe au lieu d'une (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec &#171; La Distance politique &#187;, revue de l'Organisation politique (France) - juillet 2005&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour l'Organisation Politique, ne pas participer aux &#233;lections est une question de principe. Tel n'est pas ton avis, tel n'est pas l'avis de ton organisation, la Ligue Communiste R&#233;volutionnaire. Consid&#232;res-tu cette divergence comme importante ou mineure ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La divergence porte moins sur la participation ou non aux &#233;lections que sur le fait d'en faire une question de principe au lieu d'une question concr&#232;te, de moment politique (de conjoncture) et de rapports de forces. Evoquer L&#233;nine en la mati&#232;re ne vaut pas argument d'autorit&#233;, bien s&#251;r. J'en reste cependant &#224; la mani&#232;re, tactique et non principielle, dont il aborde la participation aux &#233;lections &#224; la Douma : pour le boycott en 1905, pour la participation en 1906 et 1907 (entre les deux, ce n'est pas la &#171; nature &#187; r&#233;actionnaire du parlement tsariste qui a chang&#233;, mais la situation du front de classe) ; pour la convocation d'une assembl&#233;e constituante en f&#233;vrier 1917, pour sa dissolution en d&#233;cembre. Ce qui est en jeu dans ce pragmatisme, c'est moins une question de principe qu'une conception de l'action politique elle-m&#234;me et de la strat&#233;gie comme art du temps bris&#233;, de la discordance des temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Historiquement &#187;, insiste L&#233;nine dans sa pol&#233;mique avec les communistes de gauche allemands, les formes parlementaires ont sans aucun doute fait leur temps. Mais &#171; politiquement &#187;, c'est &#171; une autre affaire &#187; : &#171; Tant que vous n'avez pas la force de dissoudre le Parlement bourgeois et toutes les autres institutions r&#233;actionnaires, vous &#234;tes tenus de travailler dans ces institutions pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il s'y trouve des ouvriers ab&#234;tis par la pr&#234;traille et par l'atmosph&#232;re &#233;touffante des trous de province ; autrement, vous risquez de n'&#234;tre plus que des bavards &#187;. Il faut certes faire la part du contexte historique au lendemain de la Guerre mondiale. Le raisonnement, qui s'applique aussi au militantisme dans les syndicats, voire en Angleterre dans le parti travailliste, renvoie &#224; des questions de m&#233;thode g&#233;n&#233;rales et &#224; une conception de l'action politique inscrite dans la dur&#233;e, dans les flux et reflux de la lutte des classes, irr&#233;ductible aux seuls moment paroxystiques de la crise r&#233;volutionnaire. D'autant que l'irruption et les modalit&#233;s de cette crise ne sauraient &#234;tre pr&#233;vues. C'est pourquoi &#171; la classe r&#233;volutionnaire doit savoir pendre possession de toutes les formes et de tous les c&#244;t&#233;s de l'activit&#233; sociale &#187;. L&#233;nine cite en exemple l'affaire Dreyfus comme r&#233;v&#233;latrice d'une crise globale des rapports sociaux qui fut sur le point de d&#233;clencher une guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique pratique n'est pas d&#233;ductible de principes sans m&#233;diations. Une strat&#233;gie sans tactique reste une abstraction, et la tactique ne saurait &#234;tre d&#233;duite du&#171; le seul sentiment r&#233;volutionnaire &#187; : elle doit &#234;tre &#171; trac&#233;e de sang-froid en tenant compte de toutes les forces de classe dans un Etat donn&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La divergence sur ce point est-elle importante ou mineure ? Cela d&#233;pend. Du point de vue de ce que l'on peut faire en commun (c'est notre exp&#233;rience depuis de longues ann&#233;es avec certains courants libertaires), elle est secondaire, sans &#234;tre mineure, par rapport &#224; ce qui peut nous r&#233;unir dans les luttes sociales ou internationales. Il y a en revanche des circonstances (septembre 1971 au Chili, mars 1933 en Allemagne, les &#233;lections du front populaire en Espagne en 1936) o&#249; l'indiff&#233;rence et l'abstention peuvent avoir des cons&#233;quences graves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si mystificateurs soient-ils, les rapports de forces &#233;lectoraux sont, a fortiori dans des pays de longue tradition parlementaire, une composante des rapports de forces et un terrain, non le principal, d'apprentissage. Abandonner ce terrain peut sembler pr&#233;server une puret&#233; principielle. Mais c'est aussi reproduire une division du travail entre social et politique, reconduire les formes de d&#233;l&#233;gation (et de professionnalisation) repr&#233;sentative, et cantonner les mouvements sociaux dans un r&#244;le de lobbys subalternes par rapport aux institutions, en somme tomber dans une &#171; illusion sociale &#187; sym&#233;trique &#224; &#171; l'illusion politique &#187; que Marx d&#233;non&#231;ait chez Bauer. On le v&#233;rifie p&#233;riodiquement : ceux et celles qui sont mobilis&#233;s dans des luttes radicales et vouent les appareils r&#233;formistes aux g&#233;monies, finissent, faute d'alternative, par voter pour eux, &#171; par d&#233;faut &#187;, &#224; contrec&#339;ur, au nom du moindre mal, &#171; en se pin&#231;ant le nez &#187;, en jurant bien s&#251;r que c'est bien la derni&#232;re fois : d&#233;primant cercle vicieux ! Qu'on ne brisera pas par le m&#233;pris distanci&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle justification donnes-tu &#224; la participation r&#233;guli&#232;re aux &#233;lections, par le vote et par la pr&#233;sentation de candidats ? Est-ce la doctrine l&#233;niniste d'un usage propagandiste (une tribune), ou est-ce davantage ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des points du diff&#233;rend porte sur la relation d&#233;termin&#233;e de l'&#233;v&#233;nement &#224; ses conditions de possibilit&#233;. C'est ce qui distingue l'&#233;v&#233;nement politique du pur miracle th&#233;ologique. Les masses ou peuple apprennent plus en quelques jours ou quelques heures de crise r&#233;volutionnaire qu'en des ann&#233;es de routine parlementaire et syndicale, Elles se m&#233;tamorphosent au feu de l'exp&#233;rience. Il n'en demeure pas moins, quoi qu'en dise la chanson, que cela ne suffit pas &#224; transformer le rien en tout. On ne passe pas de l'inexistence syndicale et &#233;lectorale &#224; l'h&#233;g&#233;monie par la seule magie de l'&#233;v&#233;nement. On ne franchjt pas le Rubicon sans &#233;lan., sans avoir travaill&#233; patiemment &#224; &#171; convaincre les retardataires au lieu de se s&#233;parer d'eux &#187;. C'est tout le sens du tournant dit du &#171; front unique &#187; lors du troisi&#232;me congr&#232;s de l'Internationale communiste, en r&#233;ponse &#224; l'aventure d&#233;sastreuse de l'action putschiste de mars 1921 en Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me n'est pas d&#233;noncer les illusions parlementaires, mais de trouver le meilleur moyen de les dissiper effectivement. Disputer le terrain pi&#233;g&#233; des &#233;lections peut y contribuer mieux que l'abstention. Les intermittences &#233;v&#233;nementielles de la politique ne suffisent pas &#224; accumuler les forces et la confiance n&#233;cessaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concevons nous la participation au jeu de la repr&#233;sentation &#233;lectorale comme une simple tribune ? Au-del&#224; des effets de tribune, il s'agit cependant, f&#251;t-ce en pointill&#233;s, de d&#233;rouler un fil conducteur dans la dur&#233;e, d'&#233;tablir un lien visible entre les discours et les luttes. Le risque encouru est bien s&#251;r celui de la cooptation, de l'absorption institutionnelle. Ce risque n'est pas moindre pour les syndicats ou les organisations &#171; non gouvernementales &#187;, &#233;galement expos&#233;es aux ph&#233;nom&#232;nes de bureaucratisation. Que resterait-il, pourtant d'une politique sans syndicats, sans partis, sans &#233;lus, si ce n'est un t&#233;moignage &#233;thique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans des pays o&#249; les institutions parlementaires font partie depuis plus d'un si&#232;cle des m&#233;diations et des casemates gr&#226;ce auxquelles se perp&#233;tue l'h&#233;g&#233;monie des classes dominantes, la participation &#233;lectorale est un peu plus que l'usage &#233;clair&#233; d'une tribune. La simple d&#233;nonciation ne suffit pas &#224; mettre &#224; nu les subterfuges et les sortil&#232;ges du syst&#232;me. L'ext&#233;riorit&#233; de principe envers les institutions prot&#232;ge des dangers professionnels du pouvoir, elle ne permet pas de d&#233;placer les lignes. En d&#233;finitive, le renoncement &#224; disputer tous les terrains de la lutte des classes, y compris les plus compromettants, contribue &#224; reproduire la logique mortif&#232;re du moindre mal : &#171; il faut bien &#187; voter pour la gauche reni&#233;e, &#171; on n'a pas le choix &#187;, il ne faut pas faire la politique du pire, etc. C'est la logique m&#234;me de l'&#233;ternel retour du r&#233;formisme gestionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quels arguments peux-tu mettre en avant pour l'appel &#224; voter, non seulement pour des candidats qui pr&#233;sentent ta politique, mais m&#234;me pour des candidats tr&#232;s &#233;loign&#233;s, voire des gens tenus par toi pour des ennemis de longue date, comme Chirac ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la non participation &#233;lectorale n'est pas une question de principe, la participation ne l'est pas davantage, ni la consigne de vote. En 1981, nous avons appel&#233; &#224; voter Mitterrand au deuxi&#232;me tour pour chasser Giscard et mettre un terme &#224; un quart de si&#232;cle de pouvoir sans partage de la droite. En 2002 au Br&#233;sil, nous avons soutenu Lula, malgr&#233; les engagements de sa &#171; lettre aux Br&#233;siliens &#187; comme la premi&#232;re candidature issue des luttes ouvri&#232;res et populaires contre la dictature. En revanche, en 2002, nous n'aurions pas appel&#233; positivement &#224; voter Jospin s'il avait &#233;t&#233; pr&#233;sent au deuxi&#232;me tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle d&#233;finition donnerais-tu aujourd'hui de &#171; la gauche &#187;, qui justifierait &#233;ventuellement qu'on se situe dans un camp ainsi d&#233;sign&#233;, y compris &#233;lectoralement ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deleuze pr&#233;tendait que ce qui diff&#233;rencie la gauche de la droite, c'est que la gauche &#171; a besoin que les gens pensent &#187; et que son r&#244;le est &#171; de d&#233;couvrir un type de probl&#232;mes que a droite veut &#224; tout prix cacher &#187;. Si tel &#233;tait le cas, il faudrait en conclure que la gauche &#171; r&#233;ellement existante &#187; est de moins en moins de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me m&#233;fie de la pens&#233;e classificatoire et des d&#233;finitions formelles. La notion de gauche est une notion spatiale (d'origine parlementaire) et relative. Elle se situe par rapport &#224; une droite. Ainsi Fabius est &#224; la gauche de Bayrou (pas toujours) et Emmanuelli &#224; la gauche de Strauss-Kahn, comme le Nouvel-Obs est &#224; la gauche du Point, ou Le Monde &#224; la gauche du Figaro. Ces diff&#233;rences tendent se dissoudre dans un vaste centre-droit et centre-gauche, dans une gauche du centre qui se rapproche, au nom de la &#171; troisi&#232;me voie &#187; ou du &#171; nouveau centre &#187;, de la droite du centre. Ce pour des raisons tant sociologiques que programmatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'en demeure pas moins des diff&#233;rences, r&#233;siduelles peut-&#234;tre, li&#233;es &#224; la tradition, &#224; l'histoire, &#224; des liens encore diff&#233;rents avec l'&#233;lectorat populaire et avec certaines organisations (mutuelles, etc). Les contradictions entre l'h&#233;ritage de la social-d&#233;mocratie et son orientation lib&#233;rale restent plus vives en France qu'en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Non du fait de ses dirigeants, mais en fonction de rapports de forces sociaux moins d&#233;grad&#233;s dont ils doivent, f&#251;t-ce par &#233;lectoralisme, encore tenir compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre approche, consisterait &#224; d&#233;finir la gauche, non plus par un projet ou un programme (ce serait de plus en plus difficile), mais par des &#171; valeurs &#187;. Ainsi Norberto Bobbio la d&#233;finissait par la fid&#233;lit&#233; &#224; un principe d'&#233;galit&#233;. Face &#224; la rh&#233;torique de l'&#233;quit&#233; &#224; la sauce Minc, c'est la moindre des choses. Mais ce jargon des valeurs, aussi volatiles que celles de la Bourse, sert de cache mis&#232;re au vide politique et ne r&#233;sout rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Plus g&#233;n&#233;ralement : si, comme le dit L&#233;nine, la d&#233;mocratie est &#171; une forme d'Etat &#187;, consid&#232;res-tu la d&#233;mocratie repr&#233;sentative comme la forme d'Etat &#171; moderne &#187;, &#224; laquelle on ne peut qu'&#234;tre fid&#232;le, si m&#234;me on y introduit des ajustements ? Ou donnes-tu encore un sens aux oppositions tranch&#233;es entre &#171; d&#233;mocratie formelle &#187; et &#171; d&#233;mocratie r&#233;elle &#187;, voire &#171; d&#233;mocratie bourgeoise &#187; et &#171; d&#233;mocratie prol&#233;tarienne &#187; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait, mais ce n'est pas ici le lieu, aborder la question de la d&#233;mocratie du point de vue de ses variations historiques. Une &#171; forme d'Etat &#187; ? Donc une forme tributaire de rapports de classe historiquement d&#233;termin&#233;s. L'autonomie (&#171; relative &#187;, disait-on jadis) de la politique ne saurait justifier une d&#233;mocratie sans phrases, fantomatique, d&#233;tach&#233;e des rapports de classe. En revanche, je suis de plus en plus r&#233;serv&#233; envers un raisonnement qui, sous pr&#233;texte de renvoyer aux contenus de classe, rabattrait les questions politiques sur une substance sociologique. [Dans mon courant, nous nous sommes trop &#233;trip&#233;s sur les notions de partis ou d'Etats ouvriers, cherchant dans une &#171; nature &#187; sociale profonde les raisons ultimes des ph&#233;nom&#232;nes politiques. C'est ce qui conduisait &#224; faire du vote pour &#171; les partis ouvriers &#187; une question de principe &#171; malgr&#233; les trahisons de leurs directions &#187;, ou &#224; d&#233;fendre inconditionnellement l'Union sovi&#233;tique comme &#171; Etat ouvrier bureaucratiquement d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187; malgr&#233; la terreur bureaucratique !]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;mocratie formelle ? Oui, en un certain sens. Les formules de La Question juive &#224; ce propos ont donn&#233; lieu &#224; bien des faux proc&#232;s. La forme a son importance, et ses limites. Le formel n'est pas irr&#233;el et le r&#233;el n'est pas informel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors que la souverainet&#233; descend de la transcendance c&#233;leste pour devenir immanente et profane, le probl&#232;me de la repr&#233;sentativit&#233; devient crucial. Loin de r&#233;soudre le probl&#232;me, l'antinomie entre d&#233;mocratie repr&#233;sentative et d&#233;mocratie directe a &#233;t&#233; source de bien des malentendus. Dans cette opposition, la critique de la repr&#233;sentation vise en r&#233;alit&#233; la d&#233;l&#233;gation, la confiscation, la professionnalisation de la souverainet&#233;. Quant &#224; la d&#233;mocratie directe sans &#171; repr&#233;sentation &#187; elle ne se con&#231;oit gu&#232;re qu'&#224; l'&#233;chelle du village, du quartier, ou de l'entreprise, et encore ! Chez L&#233;nine il n'est jamais question de mandat imp&#233;ratif, mais de contr&#244;le et de r&#233;vocabilit&#233; des mandataires par les mandats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas de d&#233;mocratie, donc, sans m&#233;diations, sous peine de voir la vis&#233;e commune dissoute dans une sorte de d&#233;mocratie corporative. Dans sa pol&#233;mique contre l'Opposition ouvri&#232;re de 1921, L&#233;nine &#233;tait coh&#233;rent par rapport &#224; sa critique dans Que Faire ? contre l'&#233;conomisme ou le trade-unionisme. La politique n'a pas pour une revendication &#233;conomique particuli&#232;re, mais le rapport r&#233;ciproque de toutes les classes de la soci&#233;t&#233;. C'est pourquoi elle n'est pas seulement de l'&#233;conomie (ou du social) concentr&#233;. Elle a son langage propre, ses d&#233;placements et ses condensations, par cons&#233;quent une certaine repr&#233;sentation dont les formes font probl&#232;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Faire de la d&#233;mocratie une abstraction (un f&#233;tiche) en l&#233;vitation au-dessus des classes rel&#232;ve des mystifications de la logique capitaliste, associ&#233;es &#224; celles du contrat &#233;gal, du suffrage &#233;quitable, etc. Sur le terrain de cette d&#233;mocratie bourgeoise, il y a des batailles limit&#233;es &#224; mener, mais, en mati&#232;re d'institutions, le fil &#224; plomb reste le primat des structures d'auto-organisation et d'autogestion sur les institutions d&#233;l&#233;gataires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question est &#233;videmment li&#233;e &#224; celles de la dictature du prol&#233;tariat et du d&#233;p&#233;rissement de l'Etat. La formule de la dictature, dont le sens &#233;tait &#224; peu pr&#232;s clair dans le mouvement r&#233;volutionnaire du XIX&#232; si&#232;cle, s'est charg&#233;e au XXe d'un contenu qui la rend inutilisable sans un luxe de pr&#233;cisions et d'explications. Mais le fond du probl&#232;me demeure : pas de r&#233;volution, pas de changement des rapports sociaux, sans passage par l'&#233;tat d'exception et mise en suspens de l'ordre juridique existant, sans remise en jeu du rapport entre le droit et la force. C'est pourquoi, chez Marx, le concept de dictature du prol&#233;tariat ne d&#233;finit pas un montage institutionnel ou une forme. C'est avant tout un concept strat&#233;gique dont la Commune sera &#171; la forme enfin trouv&#233;e &#187;. Rupture donc, solution de continuit&#233;. Contrairement &#224; ce que dit la chanson, cela ne signifie pas table rase ou page blanche. D'o&#249; le th&#232;me du d&#233;p&#233;rissement ou de l'extinction de l'Etat en tant que corps s&#233;par&#233;, oppos&#233; &#224; la formule anarchiste de son abolition pure et simple. Pour Marx il s'agit de cr&#233;er les conditions pratiques et mat&#233;rielles de ce &#171; d&#233;p&#233;rissement &#187;. Briser le vieil appareil d'Etat est un acte (r&#233;volutionnaire), socialiser le pouvoir est un processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi la participation &#233;lectorale constituerait-elle une question de principe ? Cela ne revient-il pas &#224; r&#233;duire la politique &#224; son moment &#233;v&#233;nementiel, inconditionn&#233;, et &#224; consid&#233;rer le quotidien prosa&#239;que comme une parenth&#232;se entre deux instants critiques ? Etendre le domaine de la politique bien au-del&#224; de la sph&#232;re &#233;tatique, rester disponible &#224; la surprise de l'&#233;v&#233;nement, ce n'est pas nier la part institutionnelle de la lutte et son importance formelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quand vous avez des &#233;lus, quelle vision avez-vous de leur r&#244;le dans les assembl&#233;es ? Et quelle est votre doctrine du rapport entre les &#233;lus et le parti (la LCR en la circonstance) ? Et &#224; supposer que vous obteniez, seuls ou en coalition, la majorit&#233; dans une assembl&#233;e (quel que soit son &#233;chelon, municipal, cantonal etc.), quelle conception auriez vous de cet acc&#232;s &#224; la gestion d'Etat ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reconnaissons d'abord sportivement que nous sommes d'autant plus vertueux que nous avons peu &#233;t&#233; expos&#233;s &#224; la tentation.La loi &#233;lectorale se charge de veiller &#224; notre puret&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la lumi&#232;re de notre exp&#233;rience limit&#233;e, quel est le r&#244;le des &#233;lus ? Un r&#244;le de contr&#244;le bien s&#251;r d'agitation. Mais aussi un r&#244;le p&#233;dagogique. Il y a bien d'autres choses modestes, sur les march&#233;s publics, sur le conseils d'administration des lyc&#233;es, o&#249; des batailles concr&#232;tes et publiques sont possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, nous nous sommes attach&#233;s &#224; donner une image non professionnelle de l'&#233;lu en organisant syst&#233;matiquement des compte-rendu de mandats, en veillant &#224; ce que le salaire (des d&#233;put&#233;s europ&#233;ens) ne soit pas sup&#233;rieur &#224; celui d'un ouvrier qualifi&#233;, en &#233;vitant autant que possible la professionnalisation : les &#233;lus, quand leur statut le permet, gardent leur travail salari&#233; &#224; mi-temps. C'est ainsi qu'au printemps 2003 nos camarades &#233;lus r&#233;gionaux &#233;taient les seuls conseillers gr&#233;vistes soumis comme leurs coll&#232;gues aux retenues sur salaire. Ce n'est certes pas la r&#233;volution, mais une contribution modeste &#224; une autre perception de la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant plus de douze ans, nos camarades ont, en alliance avec d'autres courants du PT, &#233;t&#233; majoritaires dans la municipalit&#233; de Porto Alegre. Le bilan n'est pas n&#233;gligeable, tant sur le plan interne (l'exp&#233;rience du budget participatif) qu'internationale (Porto Alegre capitale symbolique des r&#233;sistances &#224; la contre-r&#233;forme lib&#233;rale). Encore faut-il savoir en quoi consiste ce budget participatif r&#233;cup&#233;r&#233; aujourd'hui comme un gadget &#224; la mode par les rh&#233;toriques gestionnaires de droite et de gauche. Il s'agissait originellement d'instaurer une double l&#233;gitimit&#233;, entre le conseil municipal &#233;lu au suffrage universel (environ un million d'&#233;lecteurs) et l'assembl&#233;e du budget participatif, repr&#233;sentant environ 50 000 citoyens organis&#233;s en comit&#233;s de quartier. La municipalit&#233; &#171; l&#233;gale &#187; proposait un budget que les comit&#233;s discutaient et modifiaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G&#233;n&#233;ralement, le conseil municipal ratifiait la proposition issue de la d&#233;mocratie directe des assembl&#233;es. C'est d'autant moins une r&#233;volution que la marge de choix, une fois pay&#233;s les employ&#233;s municipaux, la dette, etc, porte sur les priorit&#233;s de services sociaux et 5 % seulement du budget. L'exp&#233;rience &#224; une valeur p&#233;dagogique dans la mesure o&#249; elle permet des mobilisations concr&#232;tes qui viennent se heurter aux politiques du gouvernement f&#233;d&#233;ral. Cette vertu a chang&#233; avec l'av&#232;nement du gouvernement Lula. Au lieu d'appara&#238;tre comme une alternative aux politiques f&#233;d&#233;rales de droite, le budget participatif appara&#238;t alors comme un relais des orientations gouvernementales sur la r&#233;forme des retraites, le salaire des fonctionnaires, etc. C'est une des raisons de la perte de la municipalit&#233; lors des &#233;lections de novembre 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette pratique (limit&#233;e) des rapports entre parti et &#233;lus ne constitue pas une &#171; doctrine &#187;. Elle respecte quelques grandes orientations : l'&#233;lu est un porte-parole et un relais des mouvements sociaux dans les institutions, et non la courroie de transmission de la raison d'Etat dans ces mouvements. S'il reste soumis &#224; une discipline de parti (dont la forme et l'extension sont variables), ce n'est pas comme le croient les d&#233;tracteurs par fid&#233;lit&#233; &#224; un bolch&#233;visme d'un autre &#226;ge ; mais parce que c'est le seul contrepoids collectif aux puissantes forces de personnalisation m&#233;diatique et de cooptation institutionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, quelle conception aurions-nous de la &#171; gestion d'Etat &#187; au cas o&#249; nous obtiendrons, &#171; seuls ou en coalition &#187; la majorit&#233; dans une assembl&#233;e ? C'est une hypoth&#232;se que nous avons le plus grand mal &#224; imaginer. Les effets mystificateurs de la citoyennet&#233; formelle, le cercle vicieux du f&#233;tichisme et de la r&#233;ification, l'emprise de l'id&#233;ologie dominante sont tels, qu'une prise de conscience graduelle sur le terrain &#233;lectoral est exclue. Changer le monde passe par un bouleversement radical des rapports sociaux et notamment des rapports de propri&#233;t&#233; inconcevable sans une crise r&#233;volutionnaire au cours de laquelle les masses sont transfigur&#233;es et apprennent plus en quelques jours qu'en des ann&#233;es de routine parlementaire. Quant &#224; la machine d'Etat, 'il s'agit toujours de la briser, et non de la g&#233;rer telle qu'elle, de d&#233;s&#233;tatiser la politique, de s'engager sur la voie du d&#233;p&#233;rissement de l'Etat, et d'exp&#233;rimenter les formes institutionnelles de ce d&#233;p&#233;rissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Paru [sous un titre diff&#233;rent] dans &#171; La Distance politique &#187; n&#176;1, juillet 2005.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Quel avenir pour la gauche fran&#231;aise ? </title>
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		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>



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&lt;p&gt;Gauche blafarde et gauche anticapitaliste par Daniel Bensa&#239;d (sur le blog de Lib&#233; &lt;br class='autobr' /&gt; Quel avenir pour la gauche fran&#231;aise ? Un article de Daniel Bensa&#239;d Gauche blafarde et gauche anticapitaliste par Daniel Bensa&#239;d (sur le blog de Lib&#233;). Depuis que Mme Thatcher et Ronald Reagan ont initi&#233;, au d&#233;but des ann&#233;es 80, la contre-r&#233;forme lib&#233;rale, les partis sociaux-d&#233;mocrates europ&#233;ens se sont r&#233;sign&#233;s, les uns apr&#232;s les autres, &#224; l'accompagner en s'&#233;vertuant vainement d'en limiter les exc&#232;s. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Gauche blafarde et gauche anticapitaliste par Daniel Bensa&#239;d (sur le blog de Lib&#233;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quel avenir pour la gauche fran&#231;aise ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Un article de Daniel Bensa&#239;d&lt;br class='autobr' /&gt;
Gauche blafarde et gauche anticapitaliste par Daniel Bensa&#239;d (sur le blog de Lib&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Depuis que Mme Thatcher et Ronald Reagan ont initi&#233;, au d&#233;but des ann&#233;es 80, la contre-r&#233;forme lib&#233;rale, les partis sociaux-d&#233;mocrates europ&#233;ens se sont r&#233;sign&#233;s, les uns apr&#232;s les autres, &#224; l'accompagner en s'&#233;vertuant vainement d'en limiter les exc&#232;s. Vingt-cinq ans apr&#232;s, S&#233;gol&#232;ne Royal en est aujourd'hui &#224; constater que &#171; l'identit&#233; de la gauche ne va plus de soi &#187;. Ma&#238;tre d'&#339;uvre de La R&#233;publique des id&#233;es, Pierre Rosanvallon d&#233;couvre que la social-d&#233;mocratie &#171; n'est plus une id&#233;e neuve &#187;, comme elle est cens&#233;e l'avoir &#233;t&#233; dans les ann&#233;es soixante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des candidats et candidates &#224; l'improbable r&#233;novation ou refondation du Parti socialiste s'accordent &#224; diagnostiquer un manque d'id&#233;es ou l'absence d'un grand dessein, ou &#224; d&#233;plorer les ravages d'une &#171; guerre des chefs &#187; qu'ils contribuent par ailleurs &#224; entretenir gaillardement. Leur parti ne manque pourtant pas d'experts, ni de dipl&#244;m&#233;s en tous genres. Mais le mal est bien plus profond qu'une panne s&#232;che d'imagination ou qu'une grotesque conspiration d'egos.&lt;br class='autobr' /&gt;
En France, l'adoption en juin dernier d'une nouvelle D&#233;claration de principes du Parti socialiste parach&#232;ve son alignement &#224; retardement sur la mue accomplie en Angleterre par le New Labour de Tony Blair et Gordon Brown, en Allemagne par le Nouveau centre de Gerhardt Schr&#246;der, en Italie par le Parti D&#233;mocrate de Veltroni. Bizarrement, personne, &#224; la veille du congr&#232;s de Reims, n'&#233;voque plus cette D&#233;claration quasi unanime. Ce n'est pourtant que la cinqui&#232;me du genre depuis celle fondatrice de Jaur&#232;s. Comme tout geste symbolique solennel, il faut donc lui supposer une certaine importance. Elle officialise en effet l'abandon de toute r&#233;f&#233;rence &#224; la lutte de classe et l'acceptation du capitalisme concurrentiel comme horizon ind&#233;passable de tous les temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bertrand Delano&#235; est donc incontestablement dans la ligne lorsqu'il proclame dans son livre, De l'audace, sa propre audace d'&#234;tre lib&#233;ral : &#171; Le lib&#233;ralisme est &#224; la libert&#233; ce que la r&#233;publique est &#224; la d&#233;mocratie, une forme sup&#233;rieure d'&#233;volution. Je suis lib&#233;ral. La droite aujourd'hui ne l'est pas. La gauche doit se r&#233;approprier avec fiert&#233; le mot et la chose. Si les socialistes du 21e si&#232;cle acceptent enfin pleinement le lib&#233;ralisme s'ils ne tiennent plus les termes de concurrence ou de comp&#233;tition pour des gros mots, c'est tout l'humanisme lib&#233;ral qui entrera de plein droit ans leur corpus id&#233;ologique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. Delano&#235; n'entend pas abandonner le lib&#233;ralisme aux lib&#233;raux. Il en dispute l'h&#233;ritage au nom d'un lib&#233;ralisme historique qui serait synonyme de la citoyennet&#233; et des libert&#233;s d&#233;mocratiques. Depuis 1790 et les impr&#233;cations de M. Burke contre la R&#233;volution fran&#231;aise, la r&#233;action conservatrice a pourtant consomm&#233; un divorce irr&#233;versible entre l'&#233;conomie politique et les politiques d'&#233;mancipation. Le lib&#233;ralisme est alors devenu le drapeau d'une r&#233;action acharn&#233;e contre un mouvement socialiste naissant qui voyait dans la pauvret&#233; une question sociale et non une calamit&#233; naturelle. C'en fut d&#232;s lors fini des lib&#233;raux &#171; de gauche &#187;. Quoi que pr&#233;tendent les socialistes lib&#233;raux, le lib&#233;ralisme r&#233;ellement existant est d&#233;finitivement soud&#233; depuis &#224; la loi impitoyable de la valeur et au despotisme de march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la question de l'individu, promue en t&#234;te des priorit&#233;s de la r&#233;flexion socialiste vient combler le vide laiss&#233; par l'abandon de la lutte des classes. S'il irrigue de plus en plus la novlangue social-lib&#233;rale, c'est aussi le r&#233;sultat d'une concurrence rh&#233;torique avec ses usages sarkozystes : propri&#233;t&#233; individuelle, r&#233;ussite individuelle, s&#233;curit&#233; individuelle, individualisation des salaires, des horaires, des risques, substitution des carri&#232;res personnelles aux statuts collectifs, etc. On voit mal en quoi les usages de gauche se distinguent du maniement lexical du n&#233;olib&#233;ralisme de droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exploitation id&#233;ologique d&#233;tourne des aspirations l&#233;gitimes dans nos soci&#233;t&#233;s. Le d&#233;veloppement des capacit&#233;s et des possibilit&#233;s de chacun(e) est en effet un crit&#232;re de progr&#232;s plus probant que bien des performances industrielles &#233;cocidaires. Mais on n'est pas oblig&#233; d'opposer les classes et les individus. Donner une place d&#233;cisive &#224; l'opposition entre capital et travail n'oblige pas &#224; rester aveugle aux besoins personnels d'&#233;panouissement, de reconnaissance, de cr&#233;ativit&#233;, alors que le capitalisme qui pr&#233;tend les satisfaire les enferme dans les bornes du conformisme marchand et du conditionnement commercial des d&#233;sirs, accumulant frustrations et d&#233;ceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prise au s&#233;rieux de l'individu contemporain, ins&#233;r&#233; dans des rapports de classe et de domination multiples, renforce la critique du capitalisme loin d'en &#233;loigner. Comment faire pour que l'appel &#224; l'initiative et &#224; la responsabilit&#233; individuelles ne se r&#233;duise pas &#224; la soumission aux logiques de la domination, si n'est pas mise en &#339;uvre une redistribution radicale des richesses, des pouvoirs, et des savoirs. Comment d&#233;mocratiser les possibilit&#233;s d'accomplissement de chacun et chacune sans que cette redistribution associ&#233;e &#224; des mesures sp&#233;cifiques de discrimination positives contre les in&#233;galit&#233;s naturelles ou sociales ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette gauche blafarde n'est plus celle de Jaur&#232;s, ni m&#234;me celle de Blum, mais sa contrefa&#231;on. C'est une gauche light, aussi inoffensive que le caf&#233; sans caf&#233;ine ou la bi&#232;re sans alcool. C'est une gauche sans r&#233;formes, qui s'excuse presque d'&#234;tre de gauche, et se d&#233;fend farouchement d'&#234;tre anticapitaliste et de vouloir porter atteinte &#224; la sacro-sainte propri&#233;t&#233; priv&#233;e. Le mal dont elle souffre n'est pas un manque de travail ou d'id&#233;es, qu'un sursaut c&#233;r&#233;bral suffirait &#224; surmonter. Elle est d&#233;sormais un organisme politique g&#233;n&#233;tiquement modifi&#233;. En d&#233;montant l'Etat social, elle a rel&#226;ch&#233; ou rompu ses liens sociaux et &#233;lectoraux avec les milieux populaires et nou&#233; en contrepartie des liens organiques avec les milieux d'affaire et de finance. La pr&#233;sence de deux des siens, Pascal Lamy et Dominique Straus-Kahn, comme g&#233;rants loyaux &#224; la t&#234;te des deux principales institutions du capital international est plus que symbolique de la confiance qu'ils ont m&#233;rit&#233;e de la part des dominants et d'un d&#233;placement des &#233;lites social-d&#233;mocrates. Elles se caract&#233;risaient hier par le sens de l'Etat et une forte pr&#233;sence dans la Haute fonction publique. Aujourd'hui, elles passent directement des minist&#232;res aux conseils d'administration des grandes entreprises multinationales, comme l'illustrent les carri&#232;res publiques et priv&#233;es d'Anne Lauvergeon, Hubert V&#233;drine, Martine Aubry, Gerhardt Schr&#246;der et tant d'autres. C'est d&#233;sormais le m&#234;me monde, et souvent les m&#234;mes int&#233;r&#234;ts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la &#171; guerre des chefs &#187;, r&#233;duite &#224; une somme d'irresponsabilit&#233;s individuelles de dirigeants qui ne cessent pourtant d'en appeler au travail collectif, elle est l'effet direct d'une logique institutionnelle que les socialistes au pouvoir ont eux-m&#234;mes mise en branle. Le renforcement du pr&#233;sidentialisme par l'instauration du quinquennat et l'inversion du calendrier &#233;lectoral, c'est le gouvernement Jospin. Comment s'&#233;tonner d&#232;s lors que le contenu programmatique soit subordonn&#233; &#224; la constitution d'&#233;curies pr&#233;sidentielles, et comment s'&#233;tonner que la d&#233;mocratie pl&#233;biscitaire d'opinion ch&#232;re &#224; Mme Royal prime sur la d&#233;mocratie militante de parti ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette transformation de la social-d&#233;mocratie europ&#233;enne rend peu vraisemblable un sursaut. Quand ils veulent donner un coup de barre &#224; gauche et adopter la posture d'une opposition &#224; la droite en attendant de revenir aux affaires, les plus hardis de ses dirigeants invoquent un n&#233;o-keyn&#233;sianisme europ&#233;en ou, comme Oskar Lafontaine en Allemagne, la &#171; restauration de l'Etat social &#187;. Une politique r&#233;formiste keyn&#233;sienne &#224; l'&#233;chelle europ&#233;enne n'exigerait pourtant pas seulement d'inverser la d&#233;t&#233;rioration du partage de la valeur ajout&#233;e entre travail et capital (un d&#233;placement de 10% en faveur du capital ces vingt derni&#232;res ann&#233;es !), mais aussi de reconstruire des services publics, d'harmoniser les droits sociaux et la protection sociale au niveau de l'Union, d'adopter une fiscalit&#233; commune hautement redistributive, de revenir sur l'ind&#233;pendance de la Banque centrale europ&#233;enne pour reprendre la ma&#238;trise politique de l'outil mon&#233;taire. Autrement dit, de faire exactement le contraire de ce que les socialistes au gouvernement on fait depuis un quart de si&#232;cle, et commencer par briser le carcan des Trait&#233;s de Maastricht et Lisbonne et du Pacte de stabilit&#233;. Leurs &#233;quipes dirigeantes, coul&#233;es dans la gestion du syst&#232;me et dans ses pactes militaires (l'Otan !) n'ont pour cela ni la volont&#233;, ni la base sociale n&#233;cessaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est impayable (quoique g&#233;n&#233;reusement pay&#233;), Pascal Lamy. Interrog&#233; en mai dernier par Lib&#233;ration sur la crise actuelle du capitalisme, il r&#233;pondait : &#171; Le capitalisme avance par crises, il en conna&#238;tra d'autres. Sa faiblesse, ce sont les bulles qui enflent puis &#233;clatent, sa force c'est qu'il n'y a pas d'autre syst&#232;me qui ait pu passer l'&#233;preuve de la r&#233;alit&#233;. &#187; Voil&#224; &#224; quoi en sont r&#233;duits, aujourd'hui, les socialistes lib&#233;raux ! A parler comme Margaret Thatcher : Il n'y a pas d'alternative ! En d&#233;pit de ses bulles et ses ballonnements, le capitalisme est d&#233;sormais le seul syst&#232;me par d&#233;faut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces derni&#232;res ann&#233;es, la politique avait mauvaise presse. Elle apparaissait comme un monde de magouilles, une sc&#232;ne livr&#233;e aux ambitions personnelles. On lui opposait volontiers la puret&#233; et la fra&#238;cheur des mouvements sociaux. Ce rejet visait surtout la politique professionnelle et institutionnelle, r&#233;duite &#224; la gestion, &#224; la &#171; bonne gouvernance &#187;, une politique coup&#233;e de la vie quotidienne, qui se d&#233;clare impuissante devant les fermetures d'entreprises, les d&#233;localisations, la contrainte ext&#233;rieure, la baisse du pouvoir d'achat. Mais &#224; force de tourner en rond, de d&#233;faites sociales en d&#233;ceptions &#233;lectorales, &#224; force d'alternance entre le pire et le moins pire, &#224; force de se contenter d'un &#171; tout, sauf&#8230; &#187; (Sarkozy ou Berlusconi) qui ne fait pas un projet, et d'un moindre mal qui va de mal en pis, un d&#233;clic s'est produit. L'id&#233;e qu'il manque un outil politique &#224; la hauteur de la catastrophe sociale et &#233;cologique imminente, qu'il ne faut plus laisser la politique &#224; ceux qui en font profession (et souvent profit), qu'il faut une nouvelle gauche r&#233;volutionnaire, a fait son chemin. C'est cette gauche anticapitaliste, cette gauche de combat pour le socialisme du 21e si&#232;cle que nous voulons contribuer &#224; construire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui faut un programme, une d&#233;marche d'alliances, des principes d&#233;mocratiques de fonctionnement collectif qui contrastent point par point avec ce qu'est aujourd'hui la gauche de gouvernement. Il lui faut un programme intransigeant, contre les r&#233;formes lib&#233;rales, pour une Europe sociale et d&#233;mocratique, contre les guerres imp&#233;rialistes et l'&#233;conomie de guerre, pour une &#233;cologie sociale remettant en cause le sacro-saint pouvoir de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, pour une d&#233;mocratie participative effective aux antipodes du pl&#233;biscite m&#233;diatique permanent et le pr&#233;sidentialisme bipartite, une reconstruction de l'espace public par une politique d'appropriation sociale qui fasse pr&#233;valoir le service public, les biens communs de l'humanit&#233;, les solidarit&#233;s, sur la privatisation du monde, le calcul &#233;go&#239;ste, et la concurrence de tous contre tous. Il lui faut une d&#233;marche d'alliance fond&#233;e sur une ind&#233;pendance rigoureuse envers la social-d&#233;mocratie, car, dans l'&#233;tat actuel des rapports de forces, tout accord gouvernemental ou parlementaire de cogestion des ex&#233;cutifs avec la social-d&#233;mocratie, reviendrait &#224; &#234;tre l'otage consentant de sa politique et &#224; lui servir de caution, avec les cons&#233;quences d&#233;sastreuses qu'illustre la d&#233;b&#226;cle italienne. Il lui faut une d&#233;mocratie militante qui passe enfin par l'adoption d'un fonctionnement d&#233;mocratique n&#233;cessaire pour agir ensemble et pour peser sur les rapports de forces, pour que la discussion et la d&#233;cision collective prenne le pas sur le despotisme des sondages, tout en garantissant la totale libert&#233; de discussion, de formation de courants et de tendances, afin de clarifier les questions laiss&#233;es en suspens et de tirer les le&#231;ons de l'exp&#233;rience commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous objecte qu'une telle intransigeance serait une machine &#224; faire perdre la gauche, qu'elle interdirait ind&#233;finiment son retour au pouvoir, et qu'Olivier Besancenot jouerait &#224; gauche le r&#244;le de division qu'a jou&#233; Le Pen &#224; droite. Les dirigeants socialistes qui distillent ce venimeux discours confondent d&#233;lib&#233;r&#233;ment l'unit&#233; dans l'action et l'unit&#233; dans les urnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre les privatisations, contre le d&#233;mant&#232;lement du code du travail, contre la r&#233;forme des retraites ou celle des universit&#233;s, pour le retrait des troupes d'Afghanistan, contre le Trait&#233; de Lisbonne, nous n'avons cess&#233; de proposer des initiatives unitaires de la gauche. Le Parti socialiste s'y est syst&#233;matiquement refus&#233;. Sans doute parce qu'il &#233;tait en d&#233;saccord (plut&#244;t qu'en opposition) avec les r&#233;formes gouvernementales sur la forme plut&#244;t, que sur le fond. En votant le Trait&#233; de Lisbonne &#224; Versailles, il a enterr&#233; le Non populaire au Trait&#233; constitutionnel europ&#233;en de 2005. Il s'est enfin prononc&#233; pour un infl&#233;chissement de strat&#233;gie militaire en Afghanistan, mais pas pour le retrait des troupes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'unit&#233; dans les urnes est une autre affaire. Il s'agit de proposer un projet pour le pays, la r&#233;gion, ou la ville, et de faire &#233;lire les hommes et les femmes charg&#233;s de l'appliquer. Dans un syst&#232;me &#233;lectoral &#224; deux tours dont le pluralisme r&#233;siste encore au bipartisme, la moindre des choses c'est que chaque parti puisse d&#233;fendre ses id&#233;es au premier tour. Et si ses candidats &#233;limin&#233;s au premier tour appellent &#224; se servir du bulletin de vote contre la droite, ils ne sont pas propri&#233;taires pour autant des voix du premier tour. C'est &#224; la gauche de gouvernement de prouver, par ses engagements et par sa pratique, qu'elle m&#233;rite leur report au second tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour reconstruire un projet anticapitaliste &#224; gauche, il faut parfois savoir reculer pour mieux sauter, et faire un pas (&#233;lectoral) en arri&#232;re pour faire deux en avant dans la reconstruction d'un rapport de force social. L'affirmation de l'ind&#233;pendance envers les politiques lib&#233;rales et les organisations qui les soutiennent peut faire perdre &#224; la gauche, dans un premier temps, des positions municipales ou parlementaires. Mais les pr&#233;server au prix des pires compromissions, c'est &#224; coup s&#251;r semer la confusion, brouiller les lignes de front, pr&#233;parer d'am&#232;res d&#233;sillusions, et aller vers le pire au nom du moindre mal. C'est, surtout, sous-estimer l'ambition et la volont&#233; politiques qu'exigent les catastrophes sociales et &#233;cologiques annonc&#233;es. Le train &#224; grande vitesse des contre-r&#233;formes sarkozystes vise &#224; aligner la France sur la norme lib&#233;rale de la mondialisation. Si elles vont jusqu'au bout, les rapports de force sociaux dans le pays en sortiront transform&#233;s. Il s'agit en effet une offensive comparable, &#224; toute autre &#233;chelle, &#224; celle men&#233;e &#224; l'&#233;poque de la Restauration, quand les lois sur les droits coutumiers et les solidarit&#233;s traditionnelles, comme celle de 1834 sur les pauvres en Angleterre, visaient &#224; jeter sur le march&#233; du travail une main d'&#339;uvre exploitable et corv&#233;able &#224; merci. Aujourd'hui, la d&#233;molition des services publics et des protections sociales vise de m&#234;me &#224; faire de nos soci&#233;t&#233;s un jungle concurrentielle de travailleurs pr&#233;caires. Face &#224; cette guerre sociale d&#233;clar&#233;e, la guerre parlementaire en dentelles d'un Parti qui n'a plus gu&#232;re de socialiste que le nom, appara&#238;t comme une image jaunie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daniel Bensa&#239;d est professeur de philosophie &#224; l'universit&#233; de Paris 8, et th&#233;oricien de la LCR.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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