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		<title>La Gauche</title>
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		<title>Sommes-nous preneurs d'id&#233;es ?</title>
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		<dc:creator>Gordon Lefebvre </dc:creator>


		<dc:subject>Qu&#233;bec</dc:subject>
		<dc:subject>La gauche</dc:subject>

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&lt;p&gt;Je dirais, pour paraphraser une auteure c&#233;l&#232;bre, que l'on ne na&#238;t pas intellectuel, on le devient. En ce qui me concerne, je peux fixer avec exactitude le moment o&#249; je suis devenu un intellectuel : c'est lorsque j'ai commenc&#233; d'&#233;crire et de publier mes r&#233;flexions sur l'exp&#233;rience politique de ma g&#233;n&#233;ration. Avant, j'&#233;tais un militant f&#233;ru de th&#233;orie, un liseur cultiv&#233;, mais essentiellement un praticien de la politique. &lt;br class='autobr' /&gt;
D&#232;s les d&#233;buts de mon engagement, surtout &#224; partir de mon adh&#233;sion au (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.lagauche.ca/+-La-gauche-+" rel="tag"&gt;La gauche&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je dirais, pour paraphraser une auteure c&#233;l&#232;bre, que l'on ne na&#238;t pas intellectuel, on le devient. En ce qui me concerne, je peux fixer avec exactitude le moment o&#249; je suis devenu un intellectuel : c'est lorsque j'ai commenc&#233; d'&#233;crire et de publier mes r&#233;flexions sur l'exp&#233;rience politique de ma g&#233;n&#233;ration. Avant, j'&#233;tais un militant f&#233;ru de th&#233;orie, un liseur cultiv&#233;, mais essentiellement un praticien de la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s les d&#233;buts de mon engagement, surtout &#224; partir de mon adh&#233;sion au mouvement Parti pris, puis au Mouvement de lib&#233;ration populaire, le marxisme s'est impos&#233; &#224; moi comme une conception du monde. Toutes les exp&#233;riences et les adh&#233;sions ult&#233;rieures ont concourru &#224; renforcer ce point de vue. Mais le marxisme que je d&#233;couvrais au cours des ann&#233;es '60 ressemblait si peu au marxisme-l&#233;ninisme que l'on a connu au cours des ann&#233;es '70.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.L'idiot du village&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;On va d&#233;blat&#233;rer ici contre les intellectuels, les rendant responsables de tout. C'est d&#233;j&#224; commenc&#233;. Ici se conjugue la recherche habituelle du bouc &#233;missaire avec un trait constant de l'anthropologie qu&#233;b&#233;coise : le m&#233;pris de l'intelligence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut laisser vagir.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andr&#233; Belleau, Libert&#233;, 131&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Une autopsie du r&#244;le social de l'intellectuel (...) ne serait pas compl&#232;te sans un examen de l'anti-intellectualisme ; cela n'est d'ailleurs pas sans questionner ce que nous vivons au Qu&#233;bec depuis quelques ann&#233;es.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Normand de Bellefeuille, Etudes fran&#231;aises, 1982, vol. 18, no 1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s le d&#233;part, j'ai pris mes distances comme &#034;compagnon de route&#034;, peut-&#234;tre le plus sceptique de tous. En effet, entre le mouvement marxiste-l&#233;niniste et moi, l'&#233;cart n'a cess&#233; de grandir avec les ann&#233;es. Il suffit d'&#233;num&#233;rer les points de divergences pour constater la distance qui nous s&#233;parait : d'abord je m'opposais farouchement &#224; son antinationalisme primaire, au relent cit&#233;libriste ; je rejetais son analyse du Parti qu&#233;b&#233;cois, son antif&#233;minisme, sa condamnation des r&#233;formes et de tout mouvement r&#233;formiste ; surtout, je vomissais son gauchisme en mati&#232;re de pratique syndicale. C'est moins &#224; la doctrine marxiste que je m'en prenais qu'&#224; un mouvement liquidateur. Les lettres m.l. sont les abr&#233;viations de ce mouvement, l'amputation alphab&#233;tique du mot militant et la contraction de militantisme ou de militance, avec ses sautes d&#233;bilitantes. Ce mouvement, je le scrutais comme on scrute un glacis ; et ce lis&#233;r&#233;, ce talus qui s'adosse &#224; une g&#233;n&#233;ration politique donn&#233;e, je voyais &#224; travers lui, comme un prisme qui r&#233;fracte la lumi&#232;re, la crise de cette g&#233;n&#233;ration dans son rapport &#224; l'histoire et &#224; la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes r&#233;flexions sur l'Autocritique du groupe Mobilisation, qui datent de 1976, constituent le premier moment d'une rupture qui s'est consomm&#233;e avec la dissolution du groupe En lutte ! et l'effondrement du micro-parti PCO au cours de l'ann&#233;e 1982.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dix ann&#233;es de dogmatisme. Songez au tort que cela peut faire &#224; la pens&#233;e ! Dix ans, c'est deux fois ce qu'a dur&#233; le Bloc populaire ! Et pendant ce temps, le mouvement n'a pas une seule oeuvre politique ou &#233;conomique d'importance &#224; son cr&#233;dit. Ce fait le juge plus que tout autre. Il juge aussi ceux qui le regardaient de l'ext&#233;rieur et vivaient dans son ombre port&#233;e : ils n'interrogeaient jamais ses r&#233;alisations, mais avaient les yeux riv&#233;s au ciel des principes que ce mouvement liquidateur pointait du doigt. L'activisme effr&#233;n&#233;, la face visible de sa pratique politique, et le verbalisme r&#233;volutionnaire, son pendant th&#233;orique, ont cach&#233; pendant tout ce temps un incroyable d&#233;soeuvrement. Aujourd'hui, les ex-militants, m&#234;me d&#233;livr&#233;s des entraves de l'organisation, continuent de voir et de r&#233;fl&#233;chir &#224; travers une pens&#233;e dress&#233;e au rabot m.l. M&#234;me dans l'aveu de leurs fautes, ils ne cessent de s'&#233;tendre en faux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant que le mouvement est mort, &#034;on&#034; bl&#226;me des &#034;intellectuels&#034; pour les d&#233;g&#226;ts qu'il a caus&#233;s. Le terme &#034;intellectuel&#034; est pris en location par l'anti-intellectualisme le plus virulent, attis&#233; par des intellectuels qui se sont furieusement ni&#233;s dans l'ouvri&#233;risme. C'est l&#224; l'&#034;&#339;uvre&#034;, si l'on peut dire, d'ex-animateurs sociaux, d'ex-&#233;tudiants, d'ex-professeurs qui se sont convertis en ouvriers pour r&#233;&#233;diter le pass&#233; bolch&#233;vik avec la fid&#233;lit&#233; de copistes du Moyen Age, jusque dans les bavures !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Intellectuel ce mot sans propri&#233;t&#233;, mot locataire, occupe la place laiss&#233;e vacante par ceux qui, militants born&#233;s, intervenants de tous crins, veulent se faire oublier. &#034;On&#034; met le bl&#226;me sur le dos de l'intellectuel qui n'est personne, au fond, puisqu'il est &#224; la fois partout et nulle part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, nous sommes devant l'irr&#233;parable. Au sein des groupes populaires, comme au sein du mouvement syndical, l'ouvri&#233;risme a donn&#233; &#224; l'anti-intellectualisme des dimensions qu'il n'avait pas auparavant. Aujourd'hui, plus qu'hier encore, l'intellectuel v&#233;ritable qui fr&#233;quente ces milieux appara&#238;t comme l'idiot du village. Il n'y a de place pour lui que s'il se tait, que s'il respecte la consigne qui veut que l'on justifie tout ce que le mouvement ouvrier dit ou fait. C'est dans ce climat d'hostilit&#233; que je suis devenu un intellectuel (sans guillemets). Comme le dirait Sartre, l'intellectuel se d&#233;couvre tel dans le regard de l'anti-intellectuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. La solution de Jonestown&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Ne pas se dissoudre surtout, ne pas se dissoudre. Rester, r&#233;sister, &#234;tre encore...&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eug&#232;ne Ionesco, Journal en miettes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes quelques-uns &#224; chercher le sens de cette dissolution. La diff&#233;rence entre moi et les autres dans cette affaire, c'est la fa&#231;on de la recevoir, autant le fait que l'id&#233;e de la dissolution. Le fait accompli, la politique de la terre br&#251;l&#233;e habituelle aux fuyards, j'en prends acte. Je n'ai gu&#232;re le choix. Et l'id&#233;e de dissoudre le travail de tant d'ann&#233;es, id&#233;e exag&#233;r&#233;e, fausse, est re&#231;ue, mais mal re&#231;ue. Je n'accepte pas l'id&#233;e d'avoir oeuvr&#233; pour rien, d'avoir v&#233;cu ces ann&#233;es d'un effort sans solution, d'essais sans issue, de repentirs et de retours en arri&#232;re en pure perte !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une id&#233;ologie vient de se taire. Se saborder veut dire : mettre fin volontairement aux activit&#233;s. Se dissoudre (remarquez la forme pronominale) n'est donc pas un accident de parcours. C'est une prescription, puisqu'on enjoint une g&#233;n&#233;ration de militants, press&#233;s de s'annuler, d'aller dans ce sens. L'&#233;blouissement du suicide ! Triomphe du vide ! Quand on en est rendu l&#224;, on peut conclure sans se tromper &#224; l'assassinat de la cr&#233;ativit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que les m.l. l&#226;chent tout au moment o&#249; leur discours (du moins le volet portant sur la crise) cadre le mieux avec la situation g&#233;n&#233;rale et qu'un mouvement de gauche, d&#233;li&#233; du dogmatisme, est plus que jamais n&#233;cessaire, c'est la preuve indubitable du caract&#232;re passif du mouvement de cette g&#233;n&#233;ration, de l'absence chez elle d'une v&#233;ritable volont&#233; politique de changement. Cela n'est pas le fait seulement d'un talus ou d'un lis&#233;r&#233; politique, mais celui d'une g&#233;n&#233;ration qui se d&#233;lecte dans une attitude de pur protestantisme d'Etat. Ces militants ne voulaient pas cr&#233;er un parti des travailleurs comme ils l'annon&#231;aient depuis 1972, ils ne voulaient pas en faire vraiment l'effort. Au contraire, ils ont pass&#233; le plus clair de leur temps &#224; dissuader, &#224; emp&#234;cher, &#224; d&#233;courager, &#224; d&#233;moraliser. Quand ils ont os&#233;, c'&#233;tait seulement pour d&#233;faire. Et le moment venu d'agir, au moment o&#249; il fallait agir, passer &#224; l'acte, ils se sont annul&#233;s, retir&#233;s, &#233;limin&#233;s de l'histoire. Aujourd'hui, comme les chats, ils enfouissent leurs traces. Dissoudre pour mieux organiser l'oubli !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dissoudre afin de masquer l'&#233;tendue des d&#233;g&#226;ts ! Addition remarquable de catastrophisme et d'amn&#233;sie, les discussions simples et brutales qui entour&#232;rent le congr&#232;s de la fin montrent jusqu'o&#249; &#233;tait pr&#234;t &#224; aller ce mouvement liquidateur. Son action n'a cess&#233; pendant dix ans de traduire cette volont&#233; d'interrompre le questionnement. Sa dissolution r&#233;alise avec une &#233;conomie de moyens l'interruption du questionnement pour des d&#233;cennies !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dissolution compromet l'avenir, elle bloque le passage d'une p&#233;riode &#224; une autre. Par ce geste, une g&#233;n&#233;ration politique vient de signifier &#224; tous qu'elle ne laisse aucun h&#233;ritage th&#233;orique, qu'elle enfouit les acquis de l'exp&#233;rience sous les d&#233;combres du pire. Mais l'irr&#233;parable, dans cette affaire, c'est cette dissolution sans bilan qui s'est accomplie suivant tous les rites d&#233;mocratiques. Ce bilan, je ne le sais que trop, personne n'avait le d&#233;sir de l'entreprendre. Cela signifie qu'il n'y a plus de rel&#232;ve, que l'on n'a plus besoin de rel&#232;ve, que tout est bien dans le statu quo coi !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dissolution sans bilan, c'est la continuation de la politique m.l. en vertu du seul moyen par lequel cette politique s'est toujours manifest&#233;e : la liquidation. Ne posons pas trop vite la dalle sur sa tombe. Ne soyons pas tent&#233;s de remplir de pardons le vide qu'il laisse derri&#232;re lui. Maintenant qu'il est dissout, son ombre port&#233;e n'est plus visible, mais elle travaille en sous-main, parce qu'elle a &#233;t&#233; introject&#233;e dans les consciences. Supr&#234;me ruse, au fond, que cette dissolution ! Les forces qui s'en d&#233;tachent continuent comme avant de trahir la m&#233;moire et s'activent &#224; l'organisation de l'oubli. Ils veulent vite oublier et se faire oublier, mais, surtout, ils veulent se faire pardonner leurs fautes. L'organisation de l'oubli, c'est donc la neutralisation &#224; l'acc&#233;l&#233;r&#233; du pass&#233; r&#233;cent. Le bilan de l'exp&#233;rience aurait stigmatis&#233; les d&#233;viations et les aurait rendues par avance impossibles. Il aurait jet&#233; des ponts entre deux p&#233;riodes ; il aurait pu &#234;tre ce lieu o&#249; la prodigieuse distance qui nous s&#233;pare du but devient perceptible ; et, plut&#244;t que de clore ce pass&#233; r&#233;cent sur ses lacunes, il surplomberait notre pr&#233;sent comme un puits de lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Remotiver l'espoir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;R&#233;signation. C'est litt&#233;ralement rendre le sceau, c'est-&#224;-dire annuler une signature, remettre un pouvoir ou une dignit&#233;. Il est donc impliqu&#233; dans r&#233;signation qu'on ne fera plus rien pour changer ce qui est arriv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain, D&#233;finitions&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant que les avant-gardes ont jou&#233; la carte de leur punition suicidaire, il faut se mettre en marche sans tuteurs et sans guides, arpenter un pays de ruines politiques jusqu'&#224; la sortie du tunnel. La question peut maintenant &#234;tre pos&#233;e : sommes-nous encore capables de prendre parti et de prendre date ? Sommes-nous preneurs d'id&#233;es ? Jusqu'ici, nous avons fait la preuve par neuf de notre incapacit&#233; &#224; &#234;tre des porteurs cons&#233;quents. Une g&#233;n&#233;ration vell&#233;itaire a mis la politique de l'auton&#233;gation &#034;au poste de commande&#034; ; elle n'a pas su pers&#233;v&#233;rer et s'est tu&#233;e &#034;&#224; l'essai&#034;. Oublieuse de ses pratiques, elle aura fait de l'engagement un v&#233;ritable enfer, et de la pens&#233;e politique, un mouroir d'id&#233;es. De la militance, un &#233;grugeoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vertige qui me saisit, en ouvrant cette parenth&#232;se historique, est fait surtout de l'inqui&#233;tude devant notre avenir. Est-ce que Jonestown est une issue ? Comment qualifier cet acharnement &#224; se nuire ? La dissolution, c'est aller trop loin dans son d&#233;ni. L'aventure de ces ann&#233;es liquides ne nous a pas pr&#233;par&#233;s &#224; cette situation critique o&#249; l'on ne sait plus voir d'issue. Le r&#233;tr&#233;cissement de la vue conduit &#224; l'oblit&#233;ration de l'espoir. Il faut le tirer du trou noir o&#249; il s'enfonce. Remotiver le mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'espoir n'est pas vraiment l'espoir sans une pol&#233;mique constante avec son contraire. Il doit avoir un nom, un visage reconnaissable, avoir des buts pratiques, des objectifs r&#233;alisables. Tourner le dos &#224; la politique alors qu'elle est plus que jamais n&#233;cessaire va nous co&#251;ter tr&#232;s cher. L'expression des individus est vaine agitation sans un v&#233;hicule politique. Dans le contexte de crise qui pr&#233;vaut, on mesure comme a &#233;t&#233; stupide et irresponsable le retrait brutal de l'histoire que les militants viennent d'effectuer, eux qui promettaient de changer tant de choses dans l'ordre politique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les concepts qui ont travaill&#233; notre pens&#233;e et les notions qui ont nourri nos espoirs s'ovalisent. Investis dans la ligne de montage du slogan et du mot d'ordre, parti, avant-garde, classes, lutte populaire et ouvri&#232;re ont fini pas d&#233;choir en une s&#233;rie de notions &#233;dent&#233;es, amorties dans l'utilisation inconsid&#233;r&#233;e, et ne mordent dans aucune des franges de la jeunesse actuelle, ces jeunes dits &#034;sacrifi&#233;s&#034;. Dommage. La soci&#233;t&#233; capitaliste, comme d'ailleurs toute soci&#233;t&#233;, n'est pas, &#224; ce que je sache, un nirvana , mais un lieu de luttes incessantes et meurtri&#232;res, le lieu de toutes les violences, blanches ou autres. Nul n'y survit sans moyens de d&#233;fense, sans organisations sociales et politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise &#233;conomique (qui est aussi politique et morale) s'aggrave de jour en jour, et va continuer de s'aggraver. Ce qu'on appelle crise aujourd'hui n'est qu'un pr&#233;lude. Cette crise, contrairement &#224; ce qu'ont cru les m.l., ne cr&#233;e pas une situation r&#233;volutionnaire. Elle peut fort bien aboutir &#224; une r&#233;volution conservatrice soutenue pas les h&#233;ritiers de la R&#233;volution tranquille qui d&#233;tiennent les petits pouvoirs de notre soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e. En se prolongeant, en s'approfondissant, elle peut faire surgir un d&#233;couragement profond chez des milliers de ch&#244;meurs et de ch&#244;meuses, de m&#233;nag&#232;res, de jeunes, &#224; qui elle donne le sentiment d'&#234;tre d&#233;grad&#233;s. Chez ceux et celles qui occupent un emploi, on craint plus le ch&#244;mage que l'exploitation. Dans le climat de d&#233;mission qui pr&#233;vaut actuellement, il convient de r&#233;habiliter aux yeux du plus grand nombre la cat&#233;gorie m&#234;me du politique . Les id&#233;es ne meurent pas, ni les pratiques qu'elles ont inspir&#233;es, quand il y a une rel&#232;ve. T&#226;chons d'en trouver une d'ici &#224; quelques ann&#233;es, sinon le d&#233;sespoir va nous broyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;poque qui nous a mis au monde ne nous aurait quand m&#234;me pas l&#233;gu&#233; un vieillessement pr&#233;coce. Peut-&#234;tre est-il temps encore de r&#233;agir, de red&#233;couvrir la possibilit&#233; d'une pens&#233;e politique concr&#232;te, seule base d'une d&#233;cision, d'une volont&#233;. Malgr&#233; le fait qu'une partie importante de notre g&#233;n&#233;ration ait opt&#233; pour la d&#233;mission, il faut avoir le courage de remotiver les mots qui portent toujours, quoique masqu&#233;, le sens de l'avenir. Autour de moi, l'invitation &#224; tout laisser choir devient pressante. Mais toutes les raisons invoqu&#233;es pour arr&#234;ter m'apparaissent comme les meilleures pour poursuivre la lutte. Elles ne font que prouver le bien-fond&#233; de mon engagement initial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je continue de retourner les pierres une &#224; une. Il faut montrer le chemin sans cauchemar d'une acceptation qui ne soit pas d&#233;mission. D&#233;missionner, manquer &#224; sa parole, c'est se faire l'alli&#233; de ce que la r&#233;alit&#233; renferme de moins acceptable. Pour certains, la dissolution est un geste d&#233;finitif qui abolit raisons d'&#234;tre, projets, paroles, exp&#233;riences. Mais je sais qu'elle n'interrompt pas ma raison d'&#234;tre, mon engagement, mon pass&#233;. Elle me pr&#233;cipite en avant, me d&#233;leste d'un poids mort. Elle est ce seuil p&#233;rilleux, ce point crucial o&#249; le retournement est possible, imminent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J' ai compris, j'ai tr&#232;s bien compris, le geste que ma g&#233;n&#233;ration vient de poser. Dissoudre, c'est clair ! Cela signifie que nous avons eu tort de lutter contre le syst&#232;me capitaliste et les valeurs qui le fondent. Nous nous sommes agit&#233;s pour rien, nous aurions d&#251;, comme bien d'autres, nous y r&#233;signer. Notre seuil de tol&#233;rance &#224; l'injustice, aux in&#233;galit&#233;s, au scandale de notre soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e, ce seuil &#233;tait trop bas ! Dissoudre, c'est donc &#233;lever ce seuil pour que l'on ne voie plus rien, ne sente plus rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Le cr&#233;puscule du matin ou du soir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;En politique, c'est-&#224;-dire dans ce domaine des relations humaines o&#249; l'on ne compte pas par unit&#233;s, mais par millions, la sinc&#233;rit&#233; se d&#233;finit comme la concordance, v&#233;rifiable &#224; tout moment, entre les paroles et les actes.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine, Oeuvres compl&#232;tes, t. 24&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre exp&#233;rience de l'histoire nous permet de d&#233;noncer l'illusion qui, chaque fois, a conduit les contemporains (et surtout les victimes) d'une crise &#224; extrapoler leur exp&#233;rience et &#224; lui conf&#233;rer une signification catastrophique fondant une vision cr&#233;pusculaire. Lorsqu'on vit de l'int&#233;rieur la fin d'un monde ou d'une &#233;poque, disons d'une fa&#231;on plus pr&#233;cise : lorsqu'on assiste &#224; la destruction ou &#224; la transformation rapide d'un certain syst&#232;me de valeurs dont on a v&#233;cu jusque-l&#224;, qui faisait de notre vie ce qu'elle &#233;tait, comment ne pas s'&#233;crier : tout s'&#233;croule ! On ne voit que l'&#233;croulement, on ne sent que ce qui s'effondre, en nous et hors de nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette vision cr&#233;pusculaire ne nous permet pas de distinguer encore le neuf qui se profile derri&#232;re la crise. Le decrescendo d'un monde qui s'&#233;teint et le crescendo d'un nouveau se superposent souvent en une p&#233;riode hybride o&#249; l'ancien et le nouveau se m&#234;lent dans une transition heurt&#233;e, t&#233;lescop&#233;e, dissonante mais f&#233;conde. Dans l'&#233;croulement d'un syst&#232;me de valeurs, nous percevons bien les craquements pr&#233;liminaires &#224; la dissolution du monde. On r&#233;alise brusquement, comme sous une lumi&#232;re tragique d'orage, quelle est la fragilit&#233; essentielle, l'impermanence radicale de nos constructions et de nos efforts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parler d'une &#034;acc&#233;l&#233;ration de l'histoire&#034;, en ce qui nous concerne, n'est pas seulement une m&#233;taphore. L'histoire s'est acc&#233;l&#233;r&#233;e et nous sommes d&#233;sormais condamn&#233;s &#224; l'affronter. Mais les r&#233;flexes anciens continuent largement de dominer, de travailler les consciences et se manifestent par la recherche d'un refuge, par l'abstention et le retrait brutal de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces attitudes doivent &#234;tre condamn&#233;es et stigmatis&#233;es, car elles aggravent notre situation. Si elles ne sont pas combattues, vigoureusement, elles nous abattront plus s&#251;rement que toute r&#233;pression ouverte. La &#034;fatigue culturelle&#034; que d&#233;crivait Hubert Aquin il y a vingt ans, para&#238;tra alors un p&#226;le pr&#233;sage de ce qui adviendra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;f&#233;rendum de mai 1980 est la borne historique qui s&#233;pare notre histoire r&#233;cente. Il y a un avant et un apr&#232;s. Il y a une pens&#233;e et un imaginaire pr&#233;r&#233;f&#233;rendaires. Il y a maintenant une pens&#233;e postr&#233;f&#233;rendaire &#224; inventer, &#224; d&#233;couvrir. Notre monde change, a chang&#233;, va changer. Mais l'espoir, s'il est relanc&#233;, ne portera plus sur les m&#234;mes pilotis qu'auparavant. Les id&#233;es se d&#233;composent, leurs formes arr&#234;t&#233;es, fig&#233;es, pourrissent. Ces formes passeront. Mais les id&#233;es renaissent et reprennent racines ailleurs que l&#224; o&#249; on les attend, parfois dans des formes r&#233;chapp&#233;es ou hybrides (formes transitoires n&#233;es du t&#233;lescopage de formes diverses).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e, c'est une soci&#233;t&#233; qui ne laisse pas &#224; la capacit&#233; cr&#233;atrice de l'humain la possibilit&#233; de se manifester. La voie, pour en sortir, c'est encore la ligne du risque . Invention, cr&#233;ation, libert&#233;. Je vais chercher loin, je le sais, jusqu'au Refus global. Mais n'est-ce pas notre permanent projet, et ne faut-il pas de temps &#224; autre le relancer lorsqu'il fl&#233;chit, lorsque l'obscurit&#233; tend &#224; le couvrir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#034;Faire l'ind&#233;pendance, c'est rompre&#034;</title>
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		<dc:date>2004-06-07T03:08:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Gordon Lefebvre </dc:creator>


		<dc:subject>Question nationale</dc:subject>
		<dc:subject>Qu&#233;bec</dc:subject>

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&lt;p&gt;1. La rumeur souverainiste &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ouvre cette chronique au moment o&#249; monte la rumeur terrifiante de la Guerre du Golfe. A c&#244;t&#233; du fracas des missiles, la rumeur souverainiste ressemble &#224; un bruissement. M&#234;me Vilnius, o&#249; les chars sovi&#233;tiques aplatissent des manifestants ind&#233;pendantistes, &#233;veille peu d'&#233;chos. Malgr&#233; cela, je persiste &#224; parler de notre nationalisme que travaille actuellement le &lt;&lt; bacille &gt;&gt; de l'ind&#233;pendance. &lt;br class='autobr' /&gt;
Face &#224; tout nationalisme, il existe deux attitudes bien (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.lagauche.ca/+-Question-nationale-8-+" rel="tag"&gt;Question nationale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.lagauche.ca/+-Quebec-+" rel="tag"&gt;Qu&#233;bec&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1. La rumeur souverainiste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ouvre cette chronique au moment o&#249; monte la rumeur terrifiante de la Guerre du Golfe. A c&#244;t&#233; du fracas des missiles, la rumeur souverainiste ressemble &#224; un bruissement. M&#234;me Vilnius, o&#249; les chars sovi&#233;tiques aplatissent des manifestants ind&#233;pendantistes, &#233;veille peu d'&#233;chos. Malgr&#233; cela, je persiste &#224; parler de notre nationalisme que travaille actuellement le &lt;&lt; bacille &gt;&gt; de l'ind&#233;pendance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; tout nationalisme, il existe deux attitudes bien d&#233;finies : celle de l'admiration enthousiaste et celle de la critique cat&#233;gorique. Il y a place, je crois, pour une attitude soucieuse d'&#233;quilibre et aussi peu apte &#224; l'adoration que rebelle au d&#233;nigrement. Il faut tenter de juger notre nationalisme, comme on doit juger son temps, en le d&#233;passant, tout en l'interpr&#233;tant. Je veux &#234;tre l&#224; o&#249; il n'y a ni culte de la nation ni horreur sacr&#233;e. Je ne pense pas l'ind&#233;pendance avec le Parti qu&#233;b&#233;cois ; je ne la pense pas non plus contre lui. Je la pense en dehors de lui, en toute ind&#233;pendance. Voil&#224; le point de vue d'o&#249; je regarde le fait national.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ind&#233;pendance. Voyons d'abord ce que d'elle-m&#234;me l'id&#233;e peut nous dire. Elle comporte deux aspects indissociables : elle recouvre l'exigence d'une rupture n&#233;cessaire dans notre histoire bi-centenaire de peuple humili&#233;, en m&#234;me temps qu'elle postule une radicale prise en charge de notre destin collectif. Ces deux aspects se traduisent en termes politiques par le couple &lt;&lt; ind&#233;pendance &gt;&gt; et &lt;&lt; socialisme &gt;&gt;. Depuis trente ans, ces deux ma&#238;tres-mots voyagent s&#233;par&#233;ment, et rien n'est plus probl&#233;matique que de les arrimer. C'est un vieux d&#233;bat qui divise les gauches depuis le premier num&#233;ro de la Revue socialiste (avril 1959) et m&#234;me avant. Nul ne niera que l'attitude qui a domin&#233; ces mouvements, et qui impr&#232;gne encore notre habitus socialiste, c'est l'h&#233;sitation haml&#233;tienne, l'incapacit&#233; de passer &#224; la d&#233;cision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;alisation de l'id&#233;al ind&#233;pendantiste sera plus difficile qu'on ne le pense dans l'euphorie qui a succ&#233;d&#233;e &#224; l'&#233;chec des Accords Meech-Langevin. Proclamer l'ind&#233;pendance n'est que le d&#233;but d'une vie nationale d&#233;barrass&#233;e du complexe d'inf&#233;riorit&#233; caract&#233;ristique des colonis&#233;s. Et la r&#233;aliser sera autre chose qu'une idylle. L'ind&#233;pendance sera d'abord une victoire sur nous-m&#234;mes, sur notre provincialisme, sur notre campanilisme, et, par voie de cons&#233;quences, d&#233;faite d'une partie de nous-m&#234;mes encore attach&#233;e &#224; la fa&#231;on de voir et de penser propre aux canadiens-fran&#231;ais d'avant la R&#233;volution tranquille. Pour vaincre, le nationalisme qu&#233;b&#233;cois doit d&#233;passer son haml&#233;tisme politique et sa passivit&#233; s&#233;culaire, sinon il risque de r&#233;gresser vers les attitudes mortif&#232;res d'antan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait que traditionnellement le canadien-fran&#231;ais ne songeait pas &#224; vaincre, croyant qu'il n'&#233;tait pas pr&#233;par&#233; &#224; assumer les &#233;crasantes charges d'une victoire. Son dessein proc&#233;dait d'une mentalit&#233; pessimiste qui consistait &#224; justifier &#224; l'avance sa d&#233;faite qu'il voyait comme une reprise continuelle. Accabl&#233; d'un tel complexe, l'acteur historique ne cesse, en effet, de s'expliquer sur ses intentions et, pendant ce temps, notre Hamlet n&#233;glige de passer &#224; l'action et meurt inopportun&#233;ment sur le seuil de l'&#233;v&#233;nement qu'il a pourtant appel&#233; de ses voeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons &#224; la question du d&#233;but : comment arrimer ces deux notions, ind&#233;pendance et socialisme. Les &#233;ch&#233;ances respectives du socialisme et de l'ind&#233;pendance ne se pr&#233;sentent pas &#224; nous au m&#234;me moment dans l'histoire. Dans le temps historique, la question nationale surgit la premi&#232;re et apparemment s&#233;par&#233;e de la question sociale. Cette derni&#232;re, comme le disait Charles De Gaulle (discours du premier mai 1950), c'est &lt;&lt; la m&#234;me question, toujours pos&#233;e, jamais r&#233;solue &gt;&gt;. Notre question nationale est donc l&#224;, devant nous, b&#234;tement, avec toutes ses donn&#233;es et les moyens imm&#233;diatement utilisables pour la r&#233;gler. Rien ne garantit, cependant, que la r&#233;solution de la question nationale fasse progresser l'id&#233;e socialiste. Rien non plus ne garantit que l'id&#233;e socialiste soit capable de r&#233;soudre la question nationale. Jusqu'&#224; maintenant, c'est le refus de l'ind&#233;pendantisme, de sa n&#233;cessaire prise en charge, qui est responsable de l'&#233;chec des gauches. Ce refus, c'est la voie &#224; suivre pour liquider les bases populaires du socialisme qu&#233;b&#233;cois, et c'est la voie qu'ont emprunt&#233;e les mouvements socialistes des ann&#233;es '70 qui se sont, ou sabord&#233;s, ou effondr&#233;s, deux ans &#224; peine apr&#232;s l'&#233;chec r&#233;f&#233;rendaire de mai 1980.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En combattant l'ind&#233;pendantisme, ou mieux en refusant de le prendre en charge dans une perspective socialiste, la majorit&#233; des &lt;&lt; gauches &gt;&gt; de cette &#233;poque croyait faire aboutir plus vite le socialisme. C'est exactement le contraire qui s'est produit : ni le socialisme &#224; l'&#233;chelle du Canada, ni le socialisme restreint au cadre qu&#233;b&#233;cois n'ont b&#233;n&#233;fici&#233; de cette strat&#233;gie. Au total, le socialisme a perdu, et l'id&#233;e m&#234;me de socialisme, comme projet, s'en est trouv&#233;e affect&#233;e. Il serait bon de retenir cette le&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les retomb&#233;es n&#233;gatives du f&#233;d&#233;ralisme canadien sur l'&#233;conomie qu&#233;b&#233;coise, sur la situation des classes populaires d'abord, sur la culture, sur la psychologie politique des Qu&#233;b&#233;cois, sans parler de l'ali&#233;nation qu'entretient le fait de n'&#234;tre pas ma&#238;tres de la plupart des aspects de notre activit&#233; sociale (et singuli&#232;rement des activit&#233;s gouvernementales), tout cela doit nous faire r&#233;fl&#233;chir et nous forcer &#224; r&#233;viser nos comportements politiques et, bien s&#251;r, la pens&#233;e qui est &#224; la source de nos attitudes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question nationale n'est pas un emp&#234;chement &#224; la concentration souhait&#233;e des forces socialistes, ni au Canada, ni au Qu&#233;bec. Elle est, si elle est r&#233;solue en fonction de la majorit&#233; populaire, l'avant-courri&#232;re du socialisme, d'un socialisme acclimat&#233; &#224; notre milieu, &#233;videmment. Il serait plus juste de dire qu'elle porte en son sein l'id&#233;e socialiste en tant que projet, car la rupture ind&#233;pendantiste favorisera, si elle se produit, la germination des bases socialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la question nationale ne peut &#234;tre r&#233;gl&#233;e dans un esprit technocratique, comme cela ressort du projet p&#233;quiste. Ce n'est pas une question d'un peu plus ou d'un peu moins. Nos gouvernements ont toujours abord&#233; cette question dans un esprit de petit marchandage ; le r&#233;sultat net de ces op&#233;rations a &#233;t&#233; nul, tant en ce qui concerne les avantages que les classes dirigeantes en escomptaient en termes de pouvoirs accrus qu'en ce qui a trait &#224; la mobilisation populaire. Seule l'id&#233;e d'ind&#233;pendance peut r&#233;unir des forces en quantit&#233; appr&#233;ciables pour convaincre le Canada tout entier qu'il aura &#224; faire face &#224; une n&#233;gociation s&#233;rieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ind&#233;pendance, c'est exigeant, car c'est le d&#233;but d'un redressement. Et avec le rapatriement de tous les pouvoirs, la question essentielle qui se pose est celle de l'exercice du Pouvoir nouveau engendr&#233; par le mouvement ind&#233;pendantiste. Par qui s'exercera la ma&#238;trise de notre destin collectif, la ma&#238;trise de notre souverainet&#233; ? Voil&#224; la vraie question. Quelle forme politique, quel visage constitutionnel, prendra alors le Qu&#233;bec ? L'erreur est de croire, comme le font Lib&#233;raux et P&#233;quistes, que la souverainet&#233; se fera sans douleurs, sans instabilit&#233;. La pire erreur est de croire que le r&#233;gime Bourassa peut devenir, du jour au lendemain, le truchement privil&#233;gi&#233; par lequel notre collectivit&#233; acc&#233;dera &#224; la souverainet&#233; politique. Encro&#251;t&#233; dans le provincialisme et l'aplatventrisme, Bourassa a d&#233;montr&#233;, depuis vingt ans, qu'il pense tout autrement et qu'il agit en cons&#233;quence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La concurrence sur le march&#233; des id&#233;es a contraint les tenants du f&#233;d&#233;ralisme renouvel&#233; , principalement les hommes d'affaires, &#224; modifier quelque peu leurs positions depuis l'&#233;chec des Accords Meech-Langevin. Jusqu'o&#249; ces forces sont-elles pr&#234;tes &#224; aller ? Se contenteront-elles d'utiliser machiav&#233;liquement la pression ind&#233;pendantiste, qu'elles brandiraient comme une menace pour forcer le Canada &#224; c&#233;der quelques pouvoirs ? Maintien du d&#233;j&#224;-l&#224; , sous le couvert d'une id&#233;ologie de rechange, la souverainet&#233;-association ou peut-&#234;tre la souverainet&#233; tout court, remplacerait d&#232;s lors le nationalisme revendicateur issu de la R&#233;volution tranquille : la souverainet&#233; comme principe du nationalisme nouveau, et non plus le paradygme autonomiste qui, comme le clich&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;volution tranquille, est devenu un mythe que l'on ne cesse, depuis trente ans, d'&#233;tirer dans tous les sens. Supr&#234;me ruse d'une classe arriv&#233;e, capable de menues concessions vite rattrap&#233;es et par une neutralisation de l'intelligence renvoy&#233;e aux distractions que procurent les hochets culturels compensatoires, illustrant encore une fois son aptitude &#224; paralyser le cours de l'histoire autour d'elle, au point m&#234;me de sa propre r&#233;ussite !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La g&#233;n&#233;ration des assis de la R&#233;volution tranquille est dans la phase descendante de sa courbe. Il ne lui reste plus de conqu&#234;tes &#224; faire ; elle en est &#224; couvrir sa retraite. Un ind&#233;pendantisme passif, continuateur de notre provincialisme atavique, la servirait bien. Voil&#224; le danger de cette substitution. Qu'on le baptise des nobles expressions de &lt;&lt; souverainet&#233; &gt;&gt;, de &lt;&lt; souverainet&#233;-association &gt;&gt; ou de &lt;&lt; superstructure &gt;&gt;, selon que l'on se r&#233;clame du p&#233;quisme ratatin&#233; ou du bourassisme renouvel&#233;, n'y change rien. L'ind&#233;pendantisme coup&#233; de ses mobiles politiques (rupture avec le f&#233;d&#233;ralisme canadien, lien avec le socialisme) ne rel&#232;ve que de l'accouchement sans douleurs d'une provincialisation nouvelle. Qu'attendre de plus d'hommes qui gouvernent le Qu&#233;bec en provincialistes, sans but lointain, sans fins &#233;lev&#233;es, avides de conforts moyens et de succ&#232;s sans danger ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la gauche (ou les gauches), il y a toujours deux fers au feu : ind&#233;pendance et socialisme . Mais, dans la pratique, on ne peut jamais en battre qu'un seul &#224; la fois, m&#234;me si une dialectique profonde les unit. Pendant que le fer &lt;&lt; national &gt;&gt; est sur l'enclume, le fer &lt;&lt; social &gt;&gt;, lui, est au feu, pr&#234;t &#224; prendre, le moment venu, la forme que lui imprimera le marteau qui le frappera. Quel mouvement social tiendra le manche de cette masse ? That is the question.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2. L'ann&#233;e du B&#233;lier&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e du B&#233;lier est &#224; peine entam&#233;e que d&#233;j&#224; la controverse &#233;clate &#224; propos de la nature du symbole qui la repr&#233;sente : est-ce le B&#233;lier, le Mouton ou la Brebis ? Certains experts croient que c'est le B&#233;lier, d'autres au contraire affirment que c'est la Ch&#232;vre. Le signe astrologique chinois est &#224; ce point ambivalent qu'il se pr&#234;te aux interpr&#233;tations les plus folles, &#224; l'instar de notre nationalisme &#224; double fond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La confusion la plus totale r&#232;gne dans les esprits au sujet des notions d'ind&#233;pendance et d'autonomie. Pour certains, les deux notions se confondent pour n'en faire qu'une, et c'est ainsi que le vieux pli canadien-fran&#231;ais repara&#238;t sous la notion d&#233;vitalis&#233;e de souverainet&#233;-association &#224; laquelle nos &#233;lites rabougries s'accrochent comme &#224; une bou&#233;e de sauvetage, pr&#233;cis&#233;ment parce que l'&#233;lasticit&#233; de la formule entretient l'ambigu&#239;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chose n'est pas nouvelle. Dans notre histoire, la tentation a toujours &#233;t&#233; forte de normaliser la formule ind&#233;pendantiste et de la banaliser au point d'en faire un avatar du courant autonomiste traditionnel. La confusion est telle, en ce moment, que certains vont jusqu'&#224; croire que l'autonomisme manifest&#233; par nos Bourassa et nos R&#233;millard pr&#233;pare les voies de l'ind&#233;pendance. Pourtant, comme l'a souvent rappel&#233; Hubert Aquin, l'id&#233;e d'ind&#233;pendance appelle celle de r&#233;volution. En mars 1962, il &#233;crivait dans L'existence politique (Libert&#233;, no 23) : &lt;&lt; L'ind&#233;pendance, c'est le contraire politique de l'autonomie, m&#234;me si, sur un plan historique, on peut la consid&#233;rer comme son prolongement. Il n'y a rien de commun entre un s&#233;paratiste et un autonomiste : l'un veut la s&#233;cession du Qu&#233;bec, l'autre veut sa participation, plus ou moins int&#233;gr&#233;e, &#224; la Conf&#233;d&#233;ration. &gt;&gt; A l'aune de cette d&#233;finition, on peut facilement class&#233; nos Bourassa et nos R&#233;millard dans le camp des autonomistes traditionnels. O&#249; classera-t-on les P&#233;quistes qui veulent la souverainet&#233; du Qu&#233;bec sans rupture ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La revendication ind&#233;pendantiste a une signification r&#233;volutionnaire, car elle suppose, par del&#224; les personnages qui s'agitent sur la sc&#232;ne publique, non pas un changement &#224; caract&#232;re conjoncturel, mais une transformation totale, un d&#233;passement (au sens h&#233;g&#233;lien du terme), qui affecte les rapports de l'Etat et de la soci&#233;t&#233;, la marche de toutes nos institutions. R&#233;volutionnaire, l'ind&#233;pendance l'est aussi parce qu'elle exprime, au plus profond, une volont&#233; de mettre un terme &#224; l'oppression nationale cristallis&#233;e dans les formes surann&#233;es du f&#233;d&#233;ralisme canadien. Notre soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e n'est-elle pas la r&#233;sultante de tous les conflits non r&#233;solus, de tous les espoirs soulev&#233;s mais jamais achemin&#233;s dont notre histoire est grev&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons pas nous engager dans l'avenir qui s'ouvre maintenant sans vider notre question nationale. Mais cette r&#233;volution politique tant de fois postul&#233;e, qui la fera ? Le Parti qu&#233;b&#233;cois ? Le Parti lib&#233;ral du Qu&#233;bec ? Tous deux sont des partis de l'alternance au pouvoir provincial, aucun n'est un parti de l'alternative ind&#233;pendantiste. Comme les &#233;lites rabougries qui l'animent, ce monde politique est d'une s&#233;nescence qui ne tient pas d'abord de la vieillesse, mais de l'&#233;puisement du fonds id&#233;ologique dont il tire sa justification depuis la R&#233;volution tranquille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un &#233;ditorial-fleuve (1,2 et 4 f&#233;vrier 1991), intitul&#233; Partir ou rester, la directrice du Devoir pose clairement la question : &lt;&lt; Mais le PLQ est-il vraiment devenu souverainiste ? A-t-il vraiment l'intention de passer aux actes r&#233;f&#233;rendaires dans moins de deux ans ? &gt;&gt; La m&#234;me question devrait &#234;tre pos&#233;e au Parti qu&#233;b&#233;cois qui, &#224; la suite du Mouvement Souverainet&#233; Association (MSA), s'est &#233;vertu&#233; &#224; &#233;liminer un &#224; un tous les ferments r&#233;volutionnaires qui s'attachaient &#224; l'id&#233;e d'ind&#233;pendance. Peut-on se d&#233;gager de la confusion qu'entretiennent les autonomistes, sans passer au crible de la critique les id&#233;es et les d&#233;marches pass&#233;es ? Sans r&#233;actualiser le projet ind&#233;pendantiste et sans remotiver le mot ind&#233;pendance, le mot juste ? Et pas juste le mot, la teneur aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui manque aux autonomistes, mais aussi aux ind&#233;pendantistes, et m&#234;me aux socialistes, c'est d'abord l'audace ; ensuite, la volont&#233; de faire l'ind&#233;pendance. Sans cette volont&#233;, on reste au stade des proclamations, sur le seuil de l'&#233;v&#233;nement. Malheureusement, l'id&#233;alisme est encore fort r&#233;pandu, chez les nationalistes de toutes nuances comme chez les socialistes. Oui, m&#234;me le socialisme diffus qui se cherche une assise dans notre histoire, inspire plus d'h&#233;sitations que de parti pris, plus d'abstentions que d'initiatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais qu'est-ce au juste la volont&#233;, particuli&#232;rement la volont&#233; politique ? &lt;&lt; Marxistement parlant, &#233;crit Gramsci, volont&#233; signifie conscience du but, ce qui signifie, &#224; son tour, conscience exacte de ses propres possibilit&#233;s et des moyens dont on dispose pour les exprimer dans l'action. &gt;&gt; (Ecrits politiques,I). Proclamer l'ind&#233;pendance, ce n'est pas un but, ce n'est qu'un pr&#233;alable. Le peuple veut davantage qu'un changement de constitution. Repartir &#224; neuf, c'est changer de but et mettre en oeuvre, au service de ce but, une force intacte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e du B&#233;lier pourrait &#234;tre l'ann&#233;e de la r&#233;surgence du projet d'un parti ind&#233;pendantiste et socialiste. Rappelons qu'en 1967 (ann&#233;e du B&#233;lier), l'id&#233;e avait fait une per&#231;&#233;e fulgurante au sein du Rassemblement pour l'ind&#233;pendance nationale (RIN), lorsque Andr&#233;e Ferretti avait &#233;t&#233; &#233;lue comme vice-pr&#233;sidente, en d&#233;fendant une plate-forme qui visait &#224; transformer le RIN en un parti des travailleurs. Ce fut une victoire de courte dur&#233;e, car le RIN s'est scind&#233; en deux quelques mois plus tard, puis s'est dissout, en octobre 1968, deux semaines apr&#232;s la cr&#233;ation du Parti qu&#233;b&#233;cois. Le MSA, lanc&#233; par Ren&#233; L&#233;vesque en 1967, occupait tout l'espace politique ind&#233;pendantiste, rel&#233;guant ainsi le projet d'un parti des travailleurs aux oubliettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'appui massif du mouvement syndical &#224; la souverainet&#233; (dans le milieu, on pr&#233;f&#232;re le mot ind&#233;pendance) permet de croire que l'id&#233;e d'un parti des travailleurs peut se mat&#233;rialiser. Contrairement &#224; ce qui se passait en 1979 (ann&#233;e du B&#233;lier), le mouvement syndical se prononce maintenant pour un Oui franc et sans d&#233;tour ; il rompt avec la paralysie dans laquelle l'avait plong&#233; la position passive du Oui, mais... Prend-on assez conscience, dans ce milieu, que la vague souverainiste doit, t&#244;t ou tard, se traduire en une formation politique, celle d'un parti ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souhaitons que cette ann&#233;e tournante, sous le signe du B&#233;lier, soit celle du r&#233;f&#233;rendum o&#249; le peuple se verra poser clairement la question de la souverainet&#233; nationale. Mais il faut que le prochain r&#233;f&#233;rendum soit la f&#234;te du peuple, et non pas celle des partis s&#233;nescents ; il faut surtout qu'il ne soit pas contrari&#233; par ce mouvement de b&#233;lier vers le dedans, comme ce fut le cas le 20 mai 1980.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imagine-t-on le pouvoir lib&#233;rateur d'un r&#233;f&#233;rendum o&#249; s'exprimerait un Oui massif, comme celui de Vilnius ? Ce serait le test permettant de savoir si l'ambivalence du canadien-fran&#231;ais continue de florir sous la cape r&#233;versible du nationalisme qu&#233;b&#233;cois, et si la mutation de la conscience provinciale &#224; la conscience vraiment nationale s'est r&#233;alis&#233;e, car rien jusqu'&#224; pr&#233;sent ne nous assure que l'ambigu&#239;t&#233; est lev&#233;e ou que l'ambivalence sera, un jour, abolie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3. L'augure du Devoir&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans un &#233;ditorial r&#233;cent (12 mars 1991 ), la directrice du Devoir, Lise Bissonnette, constate que le Parti lib&#233;ral du Qu&#233;bec (PLQ) &lt;&lt; n'a plus, &#224; proprement parler, de cadre id&#233;ologique reconnaissable &gt;&gt;. Deux jours plus tard, Lysiane Gagnon, dans La Presse, ajoute : &lt;&lt; Plus d&#233;primant &#233;tait le vide intellectuel des d&#233;bats sur le parquet du congr&#232;s &gt;&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son style &lt;&lt; s&#233;v&#232;re, rapide et ac&#233;r&#233; &gt;&gt;, selon l'expression de Pierre Vadeboncoeur (Nouvelles CSN, mars 1991), l'augure du Devoir d&#233;plore l'esp&#232;ce de complicit&#233; qui s'est &#233;tablie entre l'univers m&#233;diatique et l'univers politicien pour pr&#233;senter les probl&#232;mes politiques sous le seul angle constitutionnel, comme s'il fallait couvrir d'une rumeur souverainiste persistante nos probl&#232;mes sociaux criants, au moment o&#249; ils &#233;clatent comme autant de bulles &#224; la surface des eaux dormantes des actualit&#233;s. Peu apr&#232;s le congr&#232;s, La Presse &#233;valuait &#224; 600,000 le nombre de personnes qui d&#233;pendent de l'aide sociale au Qu&#233;bec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En stigmatisant &lt;&lt; l'effet pervers &gt;&gt; de ces d&#233;bats qui monopolisent les passions au point de faire oublier les &lt;&lt; th&#232;mes originels du lib&#233;ralisme qu&#233;b&#233;cois &gt;&gt;, elle d&#233;crit en fait, sans pousser plus loin l'analyse, les sympt&#244;mes d'une inqui&#233;tante r&#233;gression politique qui enveloppe les deux partis de l'alternance au pouvoir provincial. Mais la mission de reconnaissance de notre augure, malgr&#233; ses qualit&#233;s, s'arr&#234;te court et traduit non seulement un retard, mais aussi un &#233;moussement de la conscience critique, qui reste timide, d&#233;sorient&#233;e, parce qu'elle n&#233;glige d'atteindre &#224; sa racine le mal politique dont elle rep&#232;re les signes comme &#224; t&#226;tons. En un sens, sa critique incons&#233;quente est elle-m&#234;me un sympt&#244;me de la r&#233;gression qu'elle montre du doigt. Le Devoir, c'est une constante chez lui, &#233;prouve toujours de l'embarras quand il s'agit de faire le lien entre l'&#233;conomique et le politique. C'est parce qu'elle n&#233;glige d'analyser les int&#233;r&#234;ts de classe que le discours souverainiste actuel recouvre pudiquement, et parce qu'elle h&#233;site &#224; en r&#233;v&#233;ler le caract&#232;re mystificateur, que Lise Bissonnette demeure incapable de formuler une explication s&#233;rieuse de l'op&#233;ration politique des Robert Bourassa et des Gil R&#233;millard, qui s'affairent &#224; d&#233;tourner, au profit des adversaires de l'ind&#233;pendance, le sentiment souverainiste grandissant au sein du peuple qu&#233;b&#233;cois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224;, relay&#233;es par les m&#233;dias qu'ils inondent de leurs millions, les forces f&#233;d&#233;ralistes entonnent leurs couplets catastrophiques : r&#233;cession, incertitudes, co&#251;ts de l'ind&#233;pendance, et comme toujours, Robert Bourassa &lt;&lt; t&#233;l&#233;graphie ses passes &gt;&gt;, entomne &#224; nouveau la litanie des &lt;&lt; options &gt;&gt;, repousse les &#233;ch&#233;ances, cultive l'irr&#233;solution et les faux-fuyants. Les yeux r&#233;vuls&#233;s, notre augure s'offusque de la d&#233;marche reptilienne du chef du gouvernement qui dresse avec cynisme les jeunes Lib&#233;raux contre la vieille garde, tout en ramenant Claude Ryan comme une enfarge dans un congr&#232;s tent&#233; par la souverainet&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En entretenant, par son langage d&#233;lib&#233;r&#233;ment ambigu, l'illusion de la continuit&#233; des th&#232;ses souverainistes de Ren&#233; L&#233;vesque par la continuit&#233; des mots et des d&#233;signations, l'entreprise de Robert Bourassa s'apparente &#224; celle de Maurice Duplessis. Le PLQ, en feignant un &lt;&lt; virage souverainiste &gt;&gt;, va plus loin dans l'&#233;dulcoration de la souverainet&#233; que son pr&#233;d&#233;cesseur, le PQ. Dans un premier temps, le d&#233;tournement de sens de l'option ind&#233;pendantiste a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; par Ren&#233; L&#233;vesque quand il a d&#233;tr&#244;n&#233; la notion s&#233;paratiste, h&#233;rit&#233; du RIN, pour lui substituer la formule conf&#233;d&#233;rale de souverainet&#233;-association. Ainsi, en plagiant Ren&#233; L&#233;vesque, puis en empruntant aux formules et aux styles de Pierre-Marc Johnson et de Jacques Parizeau, le chef du gouvernement se pr&#233;sente comme la &lt;&lt; force tranquille &gt;&gt; qui avance de son pas de s&#233;nateur sur la voie romaine de l'histoire. M&#234;me le linol&#233;um se d&#233;guise en marbre !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le regard de l'augure du Devoir, le rapport Allaire appara&#238;t comme le signe d'un &lt;&lt;virage souverainiste&gt;&gt;, alors que cette plate-forme constitutionnelle n'est, en r&#233;alit&#233;, que le dernier corset orthop&#233;dique qui retient le vieil autonomisme provincial, strictement d&#233;fensif, cher &#224; Maurice Duplessis. Sous le d&#233;guisement d'un poncif apparemment nouveau, se profile le refus de la rupture avec l'ordre juridico-constitutionnel qui continue de d&#233;finir notre soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e. Dans l'actualit&#233;, ce qui retient surtout l'attention, tant de Robert Bourassa que de Jacques Parizeau, c'est la crainte, exprim&#233;e par les hommes d'affaires qui lorgnent du c&#244;t&#233; de la souverainet&#233;, de voir le mouvement populaire qui appuie la souverainet&#233; &lt;&lt; virer &#224; gauche &gt;&gt; (Marcel Dutil, dans une entrevue accord&#233;e &#224; Canadian Business, mars 1991). Les cons&#233;quences politiques de ces op&#233;rations sont visibles et pr&#233;visibles. Si aucune force ne les arr&#234;te, elles entra&#238;neront l'&#233;chec du mouvement souverainiste, la fin de la lutte de masse pour l'ind&#233;pendance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, c'est en 1991, &#224; l'occasion du congr&#232;s du PLQ, qu'une Lise Bissonnette r&#233;vulsive d&#233;couvre le &lt;&lt; vide &gt;&gt; id&#233;ologique de notre cloaque provincial et la duplicit&#233; de Robert Bourassa ! Tout &#224; coup, elle dresse des barricades sur les sentiers battus et rab&#226;che les clich&#233;s qui confortent la g&#233;n&#233;ration des r&#233;vulsionnaires tranquilles, dont elle fait partie. N'a-t-elle pas d&#233;j&#224; assist&#233;, au cours des vingt derni&#232;res ann&#233;es, &#224; ces d&#233;tournements de sens ? Nous ne sommes plus &#224; l'&#233;tape des balbutiements ind&#233;pendantistes et de la na&#239;vet&#233; politique des premiers rinistes : nous sommes &#224; l'&#233;tape de passer &#224; la d&#233;cision ! A un souverainisme sans &#233;ch&#233;ances, sans cibles, sans ruptures de continuit&#233; ni changement de rythme, nous devons opposer une strat&#233;gie ind&#233;pendantiste dont le temps est fait d'affrontements, de changements brusques, de moments &#224; saisir. Les versions souverainistes actuelles, &#224; cause de leur caract&#232;re essentiellement passif, ne peuvent pas conduire le Qu&#233;bec &#224; son ind&#233;pendance, car cette passivit&#233; traduit pr&#233;cis&#233;ment l'incapacit&#233; &#224; d&#233;cider et &#224; agir qui caract&#233;rise depuis longtemps notre mal-&#234;tre politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les solutions propos&#233;es pour contrer ce mal, tout en postulant la souverainet&#233;, traduisent un refoulement inconscient de l'ind&#233;pendance. Elles doivent toutes &#234;tre pass&#233;es &#224; la flamme avant que les partis en fasse le m&#233;tal de leur orientation. Dans l'&#233;valuation des solutions propos&#233;es, la critique se doit d'&#234;tre radicale et, en s'interrogeant sur les blocages et les emp&#234;chements que le Qu&#233;bec &#233;prouve &#224; se d&#233;finir, elle doit en d&#233;chausser les racines. Ce n'est pas comme &lt;&lt; soci&#233;t&#233; distincte &gt;&gt;, formule initi&#233;e par Andr&#233; Laurendeau, mais d&#233;tourn&#233;e de son sens, que le peuple qu&#233;b&#233;cois cherche &#224; se d&#233;finir ; c'est comme soci&#233;t&#233; &#224; la recherche de son ind&#233;pendance, ce qui s'appelle nation .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ind&#233;pendance n'est pas seulement &#224; d&#233;fendre contre ses adversaires de toujours, elle est aussi &#224; d&#233;fendre au sein des mouvements et des partis qui s'en r&#233;clament, contre ses propres ferments de r&#233;action. Le discours souverainiste qui laisse s'&#233;chapper l'essentiel, le contenu de la politique, pour ne s'attacher qu'&#224; l'enveloppe, serait-il l'indice d'un nouvel obscurantisme ? Peut-&#234;tre sommes-nous profond&#233;ment enlis&#233;s dans cette grande noirceur qui n'appara&#238;t pas telle, parce que nous en cherchons les signes dans un pass&#233; refoul&#233;, moyen&#226;geux, comme si nous ne pouvions croire &#224; la possibilit&#233; que la tactique duplessiste puisse se r&#233;p&#233;ter aujourd'hui. La question m&#233;rite d'&#234;tre pos&#233;e, alors que les partis h&#233;ritiers de la R&#233;volution tranquille sont essouffl&#233;s et cheminent comme des coquilles vides, au gr&#233; des vents et des mirages. La critique de notre soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e doit &#234;tre anticipatrice, et non l'activit&#233; routini&#232;re d'&#233;ditorialistes qui se satisfont de la plate constatation des courants. L'augure du Devoir est au-dessous d'elle-m&#234;me. Si la critique n'est destin&#233;e qu'&#224; &#233;pucer les programmes, autant enfiler des perles ou mettre des bateaux en bouteille !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;4. L'&#233;clipse ses fausses r&#233;ponses&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;&lt;Dans les syndicats en gr&#232;ve, on renseigne d'avance les gr&#233;vistes sur les tactiques patronales probables. De cette mani&#232;re, les travailleurs, connaissant d'avance ce qui leur pend au bout du nez, ne sont pas trop surpris quand ce qui a &#233;t&#233; pr&#233;vu et pr&#233;dit se r&#233;alise. Alors ils gardent mieux la ligne, ainsi que leur moral&gt;&gt;. (Pierre Vadeboncoeur, Nouvelles CSN, mars 1991).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Graveline, dans un article paru dans Le Devoir du 12 avril 1991, intitul&#233; &lt;&lt; Les f&#233;d&#233;ralistes pr&#233;parent une vaste campagne d'intimidation &gt;&gt;, nous renseigne d'avance sur les tactiques des forces f&#233;d&#233;ralistes. Dans un premier temps, il met en garde les ind&#233;pendantistes contre deux dangers. Le premier, c'est la na&#239;vet&#233; politique. &lt;&lt; Ceux qui s'imaginent na&#239;vement que l'ind&#233;pendance est dans la poche, &#233;crit-il, feraient mieux d'aller se rhabiller &gt;&gt;. Le second, c'est la d&#233;magogie facile, celle qu'on distille pour s&#233;curiser le &lt;&lt; bon peuple &gt;&gt;. Mais, apr&#232;s l'analyse lucide des &lt;&lt; tactiques patronales &gt;&gt;, l'auteur oscille et sa lucidit&#233; s'&#233;teint nette pour faire place &#224; cette na&#239;vet&#233; et &#224; cette m&#234;me d&#233;magogie qu'il reproche aux adversaires de l'ind&#233;pendance. &lt;&lt; L'heure est &#224; l'union sacr&#233;e &gt;&gt;, lance-t-il tout &#224; coup, faisant ainsi &#233;cho &#224; l'appel lanc&#233; quelques jours auparavant par Lucien Bouchard devant la Chambre de Commerce de Sainte-Foy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que Lucien Bouchard lance ce mot d'ordre politique, c'est tout-&#224;-fait dans la ligne de pens&#233;e du nationalisme r&#233;vulsif que nous connaissons depuis l'&#233;chec des Accords Meech-Langevin. Mais que le m&#234;me mot d'ordre soit repris par un syndicaliste n&#233;o-d&#233;mocrate, qui fut jadis l'un des r&#233;dacteurs du manifeste du Mouvement socialiste, voil&#224; qui peut &#233;tonner. Quand on conna&#238;t la fortune malheureuse de ce mot d'ordre &#224; l'&#233;poque de Jean Jaur&#232;s, on peut se demander si les le&#231;ons de l'histoire du XXe si&#232;cle ont &#233;t&#233; oubli&#233;es. Et la le&#231;on de 1980 a-t-elle port&#233; ? Il est permis d'en douter quand on examine de pr&#232;s l'argument qui justifie l'union sacr&#233;e : &lt;&lt; Ce devoir de solidarit&#233; implique que nous d&#233;cr&#233;tions collectivement et que nous respections scrupuleusement une tr&#234;ve dans les luttes partisanes, les conflits d'ambition, les pol&#233;miques id&#233;ologiques, les rivalit&#233;s organisationnelles ou commerciales &gt;&gt;. Mais l'union sacr&#233;e ne s'arr&#234;te pas l&#224; : elle doit se mat&#233;rialiser dans des &lt;&lt; Comit&#233;s pour le Qu&#233;bec &gt;&gt;, r&#233;&#233;dition des Comit&#233;s pour le Oui de 1980. Autour de quel programme ou plate-forme, ces comit&#233;s se formeraient-ils ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement qu'il y a encore des intellectuels qui, comme Laurent-Michel Vacher, exercent leur esprit critique et savent poser les vraies questions. Dans un article intitul&#233; &lt;&lt; Faire l'ind&#233;pendance, c'est rompre &gt;&gt;, Vacher pose la question taboue que nos Graveline cherchent &#224; &#233;luder : &#224; quoi sert le Parti qu&#233;b&#233;cois ? &lt;&lt; Cet hybride de nationalisme et d'&lt;&lt;associationnisme&gt;&gt; (...), sanctuaire d'un chauvinisme aussi vantard que timor&#233;, ni f&#233;d&#233;raliste en th&#233;orie, ni ind&#233;pendantiste en pratique, noeud de contradictions min&#233; par le d&#233;calage entre ses compromis et sa rh&#233;torique, incapable de prendre la t&#234;te des milliers de jeunes d&#233;filant dans les rues le 24 juin dernier (...), sert d'&#233;pouvantail &#8212;donc de complice objectif&#8212;&#224; Robert Bourassa dans sa partie de poker avec le Canada anglais et Ottawa, ainsi que d'exutoire onirique aux r&#233;sidus d'aspirations avort&#233;es &#224; l'ind&#233;pendance &gt;&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte d&#233;capant contraste avec celui de Graveline qui, faute d'une strat&#233;gie r&#233;ellement inspir&#233;e d'un ind&#233;pendantisme actif, met de l'avant un mot d'ordre dont les cons&#233;quences imm&#233;diates sont la soumission du mouvement ouvrier aux cadres souverainistes commis &#224; la nouvelle classe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;arriv&#233;e, mot d'ordre sentant le remugle &lt;&lt; patrouillotard &gt;&gt;, comme disait Rimbaud en 1870, &lt;&lt; joujou patriotique &gt;&gt;, comme disait deux d&#233;cennies plus tard, R&#233;my de Gourmont, l'union sacr&#233;e ainsi postul&#233;e est la recette par excellence pour faire d&#233;voyer le mouvement ind&#233;pendantiste qui se cherche une assise populaire. Quant &#224; ce qu'en pensaient les Jaur&#232;s et les L&#233;nine, r&#233;f&#233;rons-nous &#224; leurs textes et &#224; l'histoire tragique du socialisme europ&#233;en !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non ! La r&#233;ponse &#224; la contre-offensive f&#233;d&#233;raliste, c'est la lutte ouverte au sein du carr&#233; souverainiste que d&#233;crivent le Parti qu&#233;b&#233;cois, le mouvement syndical, le Bloc qu&#233;b&#233;cois, le Mouvement national des Qu&#233;b&#233;cois et les autres soci&#233;t&#233;s nationales, afin de donner au mouvement ind&#233;pendantiste sa forme la plus haute, la plus achev&#233;e, autour d'un projet social o&#249; seraient red&#233;finis les rapports des hommes et des femmes &#224; l'Etat moderne, o&#249; la forme m&#234;me de l'Etat serait repens&#233;e non plus en fonction d'un pass&#233; mythique (pacte entre deux peuples fondateurs), mais plut&#244;t en fonction d'une r&#233;alit&#233; nouvelle, celle des femmes dont les droits nouvellement acquis n&#233;cessitent un ench&#226;ssement sans &#233;quivoque, celle aussi des autochtones &#224; la recherche, comme nous, de leur personnalisation politique et inter-nationale .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;bat n'est pas une vaine querelle d'&lt;&lt; intellectuels de gauche &gt;&gt;. Ce qui est en jeu ici, c'est l'avenir m&#234;me du mouvement ind&#233;pendantiste. Suivre l'orientation propos&#233;e par Graveline serait suicidaire pour le mouvement ouvrier qui constitue l'assise la plus s&#251;re de ce mouvement social. Cette orientation est na&#239;ve et d&#233;magogique. Pour que l'ind&#233;pendance triomphe comme id&#233;e politique et pour que le mouvement qui la porte devienne vraiment un mouvement historique, la pens&#233;e nouvelle doit avancer sur des cadavres d'id&#233;es r&#233;volues comme celle d'union sacr&#233;e , th&#232;me qui implique la subordination du mouvement socialiste aux vis&#233;es de l'&#233;lite n&#233;o-bourgeoise pour qui le souverainisme se r&#233;duit aux dimensions d'un instrument de chantage. Si la souverainet&#233; peut la servir, c'est dans l'optique d'am&#233;liorer sa situation de concurrente &#233;conomique et politique dans le r&#233;seau d'int&#233;r&#234;ts nord-am&#233;ricain. Elle veut r&#233;aliser ses int&#233;r&#234;ts de classe, dans le cadre de la souverainet&#233; si n&#233;cessaire, mais pas n&#233;cessairement dans ce cadre, car elle craint que la souverainet&#233; entra&#238;ne un &lt;&lt; virage &#224; gauche &gt;&gt;, comme le disait Marcel Dutil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le patronat canadien et qu&#233;b&#233;cois est pleinement conscient qu'une souverainet&#233; nette et claire, forte politiquement et id&#233;ologiquement intransigeante, servirait les int&#233;r&#234;ts des travailleurs et travailleuses. Pour venir &#224; bout du mouvement ind&#233;pendantiste, les f&#233;d&#233;ralistes n'ont qu'&#224; encourager les formes actuelles du mouvement, en le harcelant, en l'usant, en r&#233;p&#233;tant les m&#234;mes tactiques &#233;prouv&#233;es depuis trente ans et qui contribuent, malgr&#233; sa force, malgr&#233; son poids, &#224; le contenir dans une attitude passive. Quant aux pseudo-ind&#233;pendantistes qui cherchent &#224; le chevaucher, sinon le dominer, ils n'ont qu'&#224; entretenir l'ambigu&#239;t&#233; des formules ( qui servent si bien leurs adversaires !) que crachent &#224; jet continu les appareils souverainistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'union sacr&#233;e est &#224; rejeter comme mot d'ordre, parce qu'il est inepte, il peut exister des alliances entre forces politiques organis&#233;es et autonomes. C'est un fait, et l'histoire le d&#233;montre, que tant qu'ils ne s'organisent pas en parti politique ind&#233;pendant, les travailleurs n'avancent pas dans la direction qu'ils d&#233;sirent, mais servent de tremplin, de classe-appui, &#224; d'autres classes dont les int&#233;r&#234;ts n'embrassent pas les leurs. Tant que le mouvement ouvrier est d&#233;pendant du Parti qu&#233;b&#233;cois ou du Bloc qu&#233;b&#233;cois pour faire avancer sa cause, il retarde sa propre maturation politique, il demeure au stade d'un infantilisme d&#233;bilitant. Paradoxalement, c'est en se s&#233;parant du Parti qu&#233;b&#233;cois ou du Bloc qu&#233;b&#233;cois que l'id&#233;e d'ind&#233;pendance peut vraiment &#234;tre chevill&#233;e au mouvement ouvrier et contribuer ainsi &#224; le lib&#233;rer de l'emprise mystificatrice de la n&#233;o-bourgeoisie. Contrairement &#224; ce que pense Graveline, l'union sacr&#233;e ne fait que reporter la n&#233;cessaire prise en charge du projet ind&#233;pendantiste par les travailleurs ; elle sert aussi &#224; renvoyer aux calendes grecques la r&#233;alisation de l'ind&#233;pendance, car ceux qui la pr&#244;nent n'ont pas l'intention de la faire. Seul un d&#233;bat ouvert, qui laisse place aux divergences au sein des alliances politiques, peut r&#233;pondre &#224; ce besoin d'unit&#233; que ressentent les ind&#233;pendantistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'enfin l'&#233;clipse des fausses r&#233;ponses laisse place aux vraies questions !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;5. Une gauche nouvelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans Pens&#233;es pour un premier mai (Nouvelles CSN, no 325), Pierre Vadeboncoeur commence l'examen de ce qu'il appelle &lt;&lt; l'esprit de gauche &gt;&gt; : &lt;&lt; On s'interroge aujourd'hui (...) sur ce qui, dans les attitudes politiques et sociales, est vraiment &#224; gauche, et sur ce qui ne l'est pas (...) Il faut essayer de re-situer la gauche.&gt;&gt; Un mois plus tard, dans Une nouvelle gauche ? (Nouvelles CSN, no 326), constatant que &lt;&lt; les interrogations de gauche n'ont plus gu&#232;re de voix ni d'audience &gt;&gt;, il appelle &#224; la restauration de l'autorit&#233; morale de la gauche. Cette autorit&#233; &lt;&lt; n'existe pas ind&#233;pendamment de ce qui peut la garantir (...) : le d&#233;sint&#233;ressement (...), la justice (et pas seulement la revendication), le service de l'humain et du social (et pas seulement celui des int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques de groupes), et une pens&#233;e qui ne soit ni &#233;troite, ni &#233;go&#239;ste, ni ferm&#233;e. &gt;&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un &#233;ditorial intitul&#233; &lt;&lt; La gauche existe-t-elle ? &gt;&gt; (Le Nouvel Observateur, no 1380, du 18 avril au 24 avril 1991), Jean Daniel s'interroge aussi sur l'autorit&#233; de la gauche dans des termes qui s'apparentent &#224; ceux de Vadeboncoeur : &lt;&lt; En d&#233;mocratie, &#233;crit Daniel, la gauche est &#8212;devrait &#234;tre&#8212; le rassemblement de ceux qu'obs&#232;de la volont&#233; de moraliser la vie publique, la vie politique, c'est-&#224;-dire en premier lieu, dans une &#233;conomie de march&#233;, les rapports avec l'argent... &gt;&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux penseurs s'accordent parfaitement sur la d&#233;finition de &lt;&lt; cette gauche qui se nomme elle-m&#234;me socialiste ou sociale-d&#233;mocrate, affirme Jean Daniel : c'est la moralisation de l'&#233;conomie lib&#233;rale ou &lt;&lt;mixte&gt;&gt; : c'est l'ensemble des r&#232;gles qu'on introduit dans le capitalisme du triple point de vue de la vertu civique, de la justice sociale et de la solidarit&#233; internationale. &gt;&gt; Il faudra donc, conclut Vadeboncoeur, dans les prochaines ann&#233;es, reconstituer une gauche et &#233;tablir peu &#224; peu, dans l'opinion, une pens&#233;e de gauche. Une gauche nouvelle. &gt;&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces propos soulignent avec &#233;loquence ce que l'on peut appeler, sans rougir, une remont&#233;e de l'&lt;&lt; esprit de gauche &gt;&gt; , apr&#232;s la d&#233;cennie de liquidations qui a suivi l'&#233;chec du r&#233;f&#233;rendum de 1980. Mais personne ne peut reconna&#238;tre actuellement les p&#244;les ou les foyers autour desquels cet esprit de gauche peut s'arrimer et prendre un nouvel essor. Resituer la gauche, aujourd'hui, exige que l'on identifie les crit&#232;res objectifs qui permettent de distinguer dans les attitudes politiques et sociales, ce qui est &#224; gauche et ce qui ne l'est pas, comme Vadeboncoeur nous convie &#224; le faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons la question nationale, par exemple. Sur ce point n&#233;vralgique de la pens&#233;e de gauche, trois crit&#232;res m'apparaissent essentiels pour trancher d'une mani&#232;re d&#233;cisive entre ce qui est &#224; gauche et ce qui ne l'est pas. Sont &#224; gauche, donc, les hommes et les femmes qui 1) favorisent (ou soutiennent) un ind&#233;pendantisme actif, inspir&#233; de l'esprit r&#233;publicain, oppos&#233; &#224; l'haml&#233;tisme politique, qu'il soit p&#233;quiste ou lib&#233;ral ; 2) qui croient que la souverainet&#233; du Qu&#233;bec, gagn&#233;e contre Ottawa, ne doit pas ignorer la souverainet&#233; des Premi&#232;res Nations et 3) qui postulent l'ench&#226;ssement des droits des femmes, qui constituent un peu plus de la moiti&#233; de la nation, dans une constitution qu&#233;b&#233;coise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vadeboncoeur ouvre un autre pan &#224; notre r&#233;flexion sur l'autorit&#233; de la gauche nouvelle, et c'est l'id&#233;e de &lt;&lt; faire le pont avec les ann&#233;es '60 &gt;&gt;. C'est en fait par rapport &#224; une histoire de vingt &#224; trente ans que cette r&#233;flexion nous invite &#224; resituer la gauche. En parler dans cette perspective, c'est poser in&#233;vitablement le probl&#232;me de sa caricature, tant celle qu'en font ses adversaires que celle, plus pernicieuse, de sa propre d&#233;rision sous le masque du gauchisme. &lt;&lt; Il est bien que le &lt;&lt;gauchisme&gt;&gt; soit une affaire finie &gt;&gt;, affirme Vadeboncoeur. Mais l&#224; o&#249; il voit une fin, une rupture et le tombeau d'un mort politique, je vois au contraire une continuit&#233;, une mort simul&#233;e, un tombeau vide. Le gauchisme, il ne suffit pas de le d&#233;larer cliniquement mort pour se d&#233;barrasser de lui !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est ce que le gauchisme ? Poser la question, c'est ressusciter un vieux probl&#232;me de notre historiographie ; c'est soulever la poussi&#232;re d'anciennes pol&#233;miques, et des plus dr&#244;les. En effet, &#224; la fin des ann&#233;es '50, Robert Rumilly d&#233;non&#231;ait le &lt;&lt; r&#233;seau gauchiste &gt;&gt; dans lequel on trouvait, par exemple, Pierre Trudeau, G&#233;rard Bergeron, Andr&#233; Laurendeau, G&#233;rard Pelletier, Ren&#233; L&#233;vesque, et m&#234;me des eccl&#233;siastiques influenc&#233;s par la revue personnaliste chr&#233;tienne, Esprit. A cette &#233;poque, un Vadeboncoeur appararissait, aux yeux de l'orthodoxie catholique, comme un ultra-gauchiste. Et que penser alors d' un agitateur de la trempe de Michel Chartrand ou de la socialiste Th&#233;r&#232;se Casgrain parlant &#224; la t&#233;l&#233;vision au nom du Parti social-d&#233;mocratique ? C'&#233;tait l&#224; nos gauchistes d'antan, qualifi&#233;s plus tard, &#224; quelques exceptions pr&#232;s, de lib&#233;raux (au sens am&#233;ricain du terme). Le pol&#233;miste Rumilly et ses &#233;mules attaquaient les &lt;&lt; gauchistes &gt;&gt; parce qu'ils exer&#231;aient une influence r&#233;elle sur les consciences par le truchement de revues comme Cit&#233; libre ou d'&#233;missions d'int&#233;r&#234;t public &#224; la t&#233;l&#233;vision de Radio-Canada. Ce sont les communistes qui &#233;taient marginaux et sur qui s'acharnait la police de Duplessis, et sur les gr&#233;vistes, et sur les h&#233;r&#233;tiques de tout acabit. La Loi du cadenas ne visait-elle pas &#224; la fois les &lt;&lt; communistes d'ob&#233;dience moscovite &gt;&gt; et les adeptes des T&#233;moins de J&#233;hovah ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux d&#233;cennies plus tard, le gauchisme est redevenu un probl&#232;me politique, non plus cette fois comme le &lt;&lt; chancre &gt;&gt; d&#233;nonc&#233; par la droite classique et r&#233;trograde, mais comme un trouble affectant principalement la gauche social-d&#233;mocrate au sein des syndicats et la gauche nationaliste qui &#233;voluait dans l'aura du Parti qu&#233;b&#233;cois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine s'est pench&#233; longuement sur ce probl&#232;me, sur cette &lt;&lt; d&#233;viation &gt;&gt; ou cette &lt;&lt; maladie infantile &gt;&gt;, comme il l'appelait. Derri&#232;re une apparence radicale, opinait L&#233;nine, le gauchiste cherche &#224; imposer des strat&#233;gies et des tactiques qui ne correspondent pas aux exigences ni aux possibilit&#233;s du moment. Ses mots d'ordre ont pour effet de d&#233;sarmer les travailleurs, &#224; les d&#233;router, &#224; les d&#233;courager. L&#233;nine a combattu le gauchisme parce qu'il &#233;tait conscient de l'effet d&#233;l&#233;t&#232;re qu'un tel courant peut exercer au sein d'une organisation de masse, comme un syndicat, par exemple. Il voyait aussi comment cette &lt;&lt; d&#233;viation &gt;&gt; compromettait de l'int&#233;rieur le mouvement r&#233;volutionnaire et sa fusion avec les travailleurs : le gauchisme tue, par exc&#232;s de luttes inopportunes, toute volont&#233; de lutter ; il accr&#233;dite, sans le vouloir, les forces conservatrices qui voient dans le gauchisme un repoussoir commode pour discr&#233;diter l'autorit&#233; de la gauche ; enfin, il entretient par ses conduites d'&#233;chec le fatalisme social des opprim&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, &lt;&lt; il est bien que le &lt;&lt; gauchisme &gt;&gt; soit une affaire finie &gt;&gt;. Beaucoup partagent ce soulagement avec Vadeboncoeur, et je suis le premier &#224; dire combien cette disparition offre des coud&#233;es franches &#224; ceux qui cherchent &#224; promouvoir un courant de pens&#233;e inspir&#233;e du marxisme, mais d'un marxisme d&#233;li&#233; du dogmatisme outrageant de ces tristes ann&#233;es liquides. Cependant, je me m&#233;fie de ces disparitions subites, comme celles des courants gauchistes de la d&#233;cennie 1972-1982. En fin de compte, le syst&#232;me tant honni aurait s&#233;duit par ses avantages ceux-l&#224; m&#234;mes qui le contestaient le plus radicalement ? Jetables, donc, ces id&#233;es de gauche que l'on n'a pas su incarner ! Jetables comme le papier hygi&#233;nique dans lequel on verse des larmes devant le sort malheureux r&#233;serv&#233; &#224; la jeunesse &lt;&lt; sacrifi&#233;e &gt;&gt; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suis-je un qu&#233;rulleur ? Est-ce une fixation ou un exc&#232;s de scepticisme but&#233; qui me fait douter de la disparition du gauchisme ? Il aurait disparu tout &#224; coup, mais se serait pr&#233;server sous d'autres formes ? Mon ironie n'est pas fl&#232;che, mais argument. Voil&#224; o&#249; j'en suis dans ma r&#233;flexion sur ce probl&#232;me. Vadeboncoeur n&#233;glige d'examiner le ph&#233;nom&#232;ne en question sous l'angle l&#233;ninien, mais il n'est pas l&#233;niniste et ne l'a jamais &#233;t&#233;, et moi j'incline &#224; penser que son affirmation ne peut que conforter, voire enchanter, ces militants qui, apr&#232;s avoir rentabilis&#233; leur r&#233;volte, se voient fournir par une telle autorit&#233; intellectuelle un motif in&#233;dit de rester fid&#232;les &#224; d'anciennes pratiques r&#233;nov&#233;es sous un nouveau discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme la liquidation du gauchisme de 1982, qui masquait un changement complet de front, le soulagement actuel devant sa disparition permet l'&#233;conomie de l'autocritique. Tout ce qui a compromis les avanc&#233;es sociales et la r&#233;solution de la question nationale, n'en parlons plus ! Ce ne fut, apr&#232;s tout, qu'une malencontreuse s&#233;rie d'abstentions et d'occasions manqu&#233;es ! Au suivant !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la g&#233;n&#233;ration &lt;&lt; gauchiste &gt;&gt; ne s'&#233;tonne donc pas que les jeunes d'aujourd'hui, sur les &#233;paules desquels le sort de l'id&#233;e socialiste repose d&#233;sormais, leur en fassent reproche, et qu'il faille expier comme des actes positifs les abstentions de 1980 et les foirades cons&#233;cutives. Sa bonne conscience s'est longtemps nourrie de l'illusion qu'elle ne saurait &#234;tre coupable sans avoir rien fait et que l'abstention n'est jamais un d&#233;lit. Ce serait presque comique si les r&#233;sultats n'&#233;taient pas si atroces ! Le souvenir des projets non accomplis la poursuit beaucoup plus que celui des projets r&#233;alis&#233;s, et de cela elle se sent coupable. C'est pourquoi elle pr&#233;f&#232;re que l'on &#233;crive &lt;&lt; gauchisme &gt;&gt; entre guillemets, signe que l'on ne reprend pas le terme enti&#232;rement &#224; son compte, qu'on ne l'assume pas. On laisse ainsi tomber des pans entiers d'un pass&#233; qui ne cesse de nous hanter. Comme l'&#233;crit Vadeboncoeur, &lt;&lt; l'esprit de gauche &gt;&gt;, actuellement, pose en effet des questions redoutables. &gt;&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;6. La ligne de foi&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Aucun navigateur ne peut se dispenser d'&#233;valuer sa position, de faire le point , comme on dit en mer. De m&#234;me en politique, o&#249; la pens&#233;e est li&#233;e &#224; une perspective. Pour la gauche qu&#233;b&#233;coise, cette perspective est toute comprise dans l'id&#233;e d'ind&#233;pendance, ouverte &#224; la fois sur le pass&#233; qu'elle interpr&#232;te et sur l'avenir qu'elle projette. C'est la ligne de foi* n&#233;cessaire pour savoir o&#249; nous en sommes, quelle est la voie &#224; refuser, quelle est celle &#224; suivre. Car le probl&#232;me quand on consid&#232;re nos &lt;&lt; chefs &gt;&gt;, tant syndicaux que politiques, c'est que l'on n'est jamais s&#251;rs, en les suivant, d'arriver au but.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trouvera-t-on, pour paraphraser les contestataires de Mai '68, la plage de la souverainet&#233; sous les pav&#233;s de nos juristes ? Ou trouvera-t-on plut&#244;t l'affadissement du d&#233;bat politique o&#249; r&#232;gnent les poncifs ? Nous ne sommes pas sortis du juridisme empes&#233; des Gil R&#233;millard et des G&#233;rald Beaudoin. M&#234;me le Parti qu&#233;b&#233;cois est atteint de cette affection, lui qui ne cesse de se comporter en provincialiste. Son discours refl&#232;te cet esprit avocassier qui proc&#232;de par de vagues sommations, mais reste incapable d'effectuer le bond indispensable pour acc&#233;der au statut de parti national, celui de la mutation ind&#233;pendantiste. L'action politique qui traduit cette r&#233;gression ne peut &#234;tre qu'une forme d&#233;grad&#233;e et parodique d'une v&#233;ritable action. Ses ann&#233;es au pouvoir provincial et l'&#233;preuve de l'opposition auront eu pour effet de r&#233;duire sa p&#233;dagogie ind&#233;pendantiste de 1970 aux dimensions du marketing &#233;lectoral et &#224; celles d'une machine &#224; sondages (une des meilleures au Canada, dit-on). Oui, &#224; &#233;couter nos &lt;&lt; chefs &gt;&gt;, on comprend que l'ind&#233;pendance demeure encore la terra incognita de notre univers politique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La souverainet&#233;-association, version racornie de l'ind&#233;pendance, continue d'&#234;tre pr&#233;sent&#233;e comme une menace vis-&#224;-vis un Canada anglais mithridatis&#233;** : c'est la mise supr&#234;me pour d&#233;bloquer des n&#233;gociations s&#233;rieuses et toujours pr&#233;sent&#233;es comme celles de la &lt;&lt; derni&#232;re chance &gt;&gt;, avec des partenaires canadiens sourds aux revendications du Qu&#233;bec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* ligne servant de rep&#232;re dans un instrument de vis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;** de Mithridate, roi qui s'immunisait contre les poisons. Le Canada est donc immunis&#233; depuis longtemps contre le poison des arguments s&#233;paratistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, la voie est toute trac&#233;e, c'est celle du r&#233;f&#233;rendum sur la souverainet&#233; qui devra se tenir le 26 octobre 1992, comme le pr&#233;voit la loi 150 qui reprend le texte des recommandations de la Commission B&#233;langer-Campeau. Cette voie leur semble la plus large, la plus &#233;tendue, la plus prometteuse. Mais n'a-t-elle pas &#233;t&#233; parcourue d&#233;j&#224; ? Et a-t-on tir&#233; les le&#231;ons qui s'imposent de l'&#233;chec de 1980 ? En a-t-on vraiment &#233;valu&#233; ou soupes&#233; les causes ? Que peut donc signifier cet engouement pour ce r&#233;f&#233;rendum bis, con&#231;u comme le corrig&#233; du premier, quand on sait qu'il ne sera pr&#233;c&#233;d&#233; par aucune forme de p&#233;dagogie politique ? Les forces souverainistes qui postulent ce r&#233;f&#233;rendum n'en contr&#244;leront m&#234;me pas le processus ? L'impr&#233;paration des masses sera-t-elle, gr&#226;ce &#224; la l&#233;g&#232;ret&#233; de nos leaders d'opinion, encore une fois le garant de la victoire du camp f&#233;d&#233;raliste ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi lier l'objectif de l'ind&#233;pendance avec de si faibles moyens, &#224; une campagne proche dont le processus n'est m&#234;me pas contr&#244;ler par les forces souverainistes ? Des moyens liliputiens en regard du large compte en banque de pr&#233;c&#233;dents dont disposent les Paul Tellier pour coordonner les efforts des adversaires de l'ind&#233;pendance. En demandant aux f&#233;d&#233;ralistes d'inviter l'&#233;lectorat &#224; r&#233;pondre oui ou non &#224; une question qui porterait sur la souverainet&#233;, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard compromettent le but. Ils se laissent griser par les scores momentan&#233;s qu'atteint l'option ind&#233;pendantiste dans les sondages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, comme en 1980, le d&#233;bat s'enlise de plus belle dans l'&#233;conomisme &#233;troit, c'est la comptabilisation de l'id&#233;e ind&#233;pendantiste, le calcul co&#251;ts-b&#233;n&#233;fices qui confortait tant la bonne conscience des membres de la Commission B&#233;langer-Campeau. Cette vision comptable conduit inexorablement au d&#233;sengagement, &#224; l'abandon de la perspective ind&#233;pendantiste pour une vison plus s&#233;curisante d'autonomie provinciale. La propagande des partis provoque des glissements de sens in&#233;vitables. La guerre psychologique que se livrent les camps, f&#233;d&#233;raliste et souverainiste, pervertit le vocabulaire et, par voie de cons&#233;quence, les choix s'en trouvent vici&#233;s, truqu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gauche qu&#233;b&#233;coise ne doit pas laisser sa vigilance critique s'&#233;mousser : seule la pol&#233;mique peut nous rapprocher de notre objectif. Pol&#233;miquer, dans la conjoncture actuelle, c'est combattre pour le bon usage des mots, car nous devons &#233;viter d'embrasser aveugl&#233;ment, dans la lutte qui s'annonce, les mots d'ordre propos&#233;e par des aventuriers politiques qui s'improvisent ind&#233;pendantistes. Ce n'est qu'en identifiant les points cardinaux de sa pens&#233;e, que la gauche nouvelle pourra juger de la direction qu'elle suit et deviner le but vers lequel tend le mouvement de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nationalisme, nation, ces mots longtemps tabous au sein de la gauche doivent &#234;tre remotiv&#233;s et r&#233;tablis dans la pens&#233;e strat&#233;gique sous la forme ind&#233;pendantiste. Remarquez que je viens d'&#233;crire sous la forme, et non dans la forme, parce que le programme ou le contenu de la pens&#233;e de gauche en ce qui concerne la nation est socialiste ; par cons&#233;quent, la forme nationale n'est pas hypostasi&#233;e comme dans le nationalisme traditionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se rallier &#224; un objectif, c'est aussi se rallier aux forces montantes qui luttent pour le r&#233;aliser. Que l'on me comprenne bien : ce n'est pas la vieille &lt;&lt; question nationale &gt;&gt; que j'essaie ainsi de r&#233;animer. En consentant &#224; l'usage de ces termes longtemps occult&#233;s, il n'est pas question de chercher une position mitoyenne entre l'internationalisme et le nationalisme. Un peu plus ou un peu moins de nationalisme ne nous ram&#232;nera pas &#224; un internationalisme de bon aloi. Comme je l'ai d&#233;j&#224; &#233;crit, je veux &#234;tre l&#224; o&#249; il n'y a ni culte de la nation ni horreur sacr&#233;e. Pas de p&#233;quisme &#233;troit ni de marxisme-l&#233;ninisme ossifi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le p&#233;quisme qui proposait en 1970 la solution bourgeoise &#224; la question nationale est devenu au fil des &#233;v&#233;nements, dans la confusion et la couardise, la continuation de l'autonomisme traditionnel dans le cadre inchang&#233; du f&#233;d&#233;ralisme canadien. Le marxisme br&#233;viaris&#233; qui s'est impos&#233; &#224; la g&#233;n&#233;ration &lt;&lt; gauchiste &gt;&gt; des ann&#233;es '70 comme la solution prol&#233;tarienne s'est r&#233;v&#233;l&#233; &#234;tre, sous le couvert de la &lt;&lt; science &gt;&gt;, une imposture th&#233;orique qui masquait l'ordre trudeauiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'id&#233;e de l'ind&#233;pendance doit &#234;tre r&#233;tablie, ce ne peut &#234;tre que dans la perspective d'une prise en charge effective. Il serait p&#233;rilleux, pour ceux qui veulent repr&#233;senter et d&#233;fendre les int&#233;r&#234;ts du mouvement ouvrier et populaire, de se penser en dehors de l'id&#233;ologie ind&#233;pendantiste qui s'impose comme un cadre totalisant de conscience et de pratiques sociales et politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ind&#233;pendance sera-t-elle captive des forces conservatrices de notre soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e ou, au contraire, sera-t-elle prise en charge par celles du renouveau ? L'id&#233;e est forte et elle invente son chemin &#224; mesure, mais ses v&#233;hicules accusent encore du retard. Pour s'en convaincre, il suffit de compter les commentaires qu'elle suscite, les interpr&#233;tations qu'elle r&#233;fracte et les injures qu'elle essuie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;7. L'&lt;&lt; oreille &gt;&gt; du Devoir&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les nouvelles classes port&#233;es par le dynamisme de la R&#233;volution tranquille ont atteint leurs objectifs sans l'ind&#233;pendance. Il n'est pas s&#251;r que les jeunes, prenant conscience des limites que leur impose notre soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e, ne se tourne par vers l'ind&#233;pendance r&#233;elle, en y ins&#233;rant un contenu diff&#233;rent de ce que leurs a&#238;n&#233;s ont pens&#233; jusqu'ici. En cherchant &#224; promouvoir, tant au sein du Parti qu&#233;b&#233;cois qu'au sein du Parti lib&#233;ral du Qu&#233;bec, sa propre vision de la souverainet&#233;, la jeunesse actuelle n'accuse-t-elle pas la conversion graduelle des institutions se r&#233;clamant de la R&#233;volution tranquille en composantes d'un syst&#232;me d&#233;fendant les acquis et les privil&#232;ges des nantis, un syst&#232;me incapable de comprendre les probl&#232;mes des plus d&#233;savantag&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait, depuis l'&lt;&lt; affaire &gt;&gt; Leclerc* que Le Devoir tend difficilement l'oreille aux jeunes. Comprendre la &lt;&lt; g&#233;n&#233;ration &#233;teinte &gt;&gt; ou la &lt;&lt; g&#233;n&#233;ration sacrifi&#233;e &gt;&gt;, comme disait Nathalie Petrowski au milieu des ann&#233;es '80, est plus exigeant que de pr&#234;ter attention aux hommages que les &lt;&lt;welfare bums&gt;&gt; de l'ing&#233;nierie rendaient au Devoir alors qu'il prenait son virage &lt;&lt; &#233;conomiste &gt;&gt;. Les choses n'ont pas chang&#233; avec le retour de Lise Bissonnette, qui &#233;crit le 5 ao&#251;t 1991, &#224; propos de l'aile jeunesse du PLQ : &lt;&lt; Dans la crise constitutionnelle, (...) la tentation souverainiste des enfants de f&#233;d&#233;ralistes est un atout que jouent pleinement leurs a&#238;n&#233;s, sans trop s'effaroucher des cons&#233;quences &gt;&gt;. Puis, sur un ton sarcastique, elle pose la question : &lt;&lt; Sont-ils des h&#233;ritiers, ou une vraie rel&#232;ve ? &gt;&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mani&#232;re dont on re&#231;oit un h&#233;ritage est aussi importante que l'h&#233;ritage lui-m&#234;me. La premi&#232;re question que se posent les jeunes, c'est de savoir si l'h&#233;ritage est empoisonn&#233; ou pas. Que laissent en partage les h&#233;ritiers de la R&#233;volution tranquille, ceux qui d&#233;tiennent le pouvoir dans nos institutions, alors qu'ils dominent par leur poids les deux grandes formations politiques. La terre br&#251;l&#233;e. Ils ne transmettent rien. Ils sont en quelque sorte les h&#233;ritiers de leur propre donation ! Ils ont lutt&#233; pour les places et pour le progr&#232;s social. Ces deux aspects de leur ascension sociale sont intimement li&#233;s. Aujourd'hui, leur lutte se d&#233;roule exclusevement sur le terrain des acqu&#234;ts, over my dead body !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'&#233;crit Pierre Bourgault, dans Maintenant ou jamais, la g&#233;n&#233;ration montante est la premi&#232;re g&#233;n&#233;ration de Qu&#233;b&#233;coises et de Qu&#233;b&#233;cois. Elle n'est pas atteinte par les carences politiques du canadien-fran&#231;ais dont les attitudes survivent sous la couverture &lt;&lt;qu&#233;b&#233;coise&gt;&gt;. Le canadien-fran&#231;ais, on le sait, est incapable de concevoir son groupe comme une majorit&#233;. Ce complexe n'est pas partag&#233; par la g&#233;n&#233;ration montante. La souverainet&#233; politique appara&#238;t comme le paradigme central de ses aspirations, le cadre qui donne un sens &#224; ses revendications. C'est sur ses &#233;paules que repose d&#233;sormais le sort de l'ind&#233;pendance li&#233;e &#224; un projet de soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment peut-on parler de rel&#232;ve, quand nos deux partis s&#233;nescents n'ont pas r&#233;ussi &#224; renouveler leur leadership ? Le PLQ maintient les Ryan et les Bourassa comme des enfarges, tandis que le PQ, en intronisant Parizeau, scelle la domination des v&#233;t&#233;ro-ind&#233;pendantistes jaloux de leur citadelle !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la mort de Ren&#233; L&#233;vesque, les ailes jeunesse des deux partis se comportent comme un bloc g&#233;n&#233;rationnel face &#224; un autre, pr&#233;pond&#233;rant, qui dicte les r&#232;gles du jeu. Elles se tendent des perches l'une l'autre, sous le nez des patriarches qui les grondent &#224; l'occasion. Comme l'&#233;crit Lise Bissonnette, ces jeunes &lt;&lt; envisagent la souverainet&#233; comme une d&#233;livrance &gt;&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sentiment, cette &lt;&lt; sensibilit&#233; &gt;&gt; souverainiste, m&#234;me chez les jeunes lib&#233;raux, n'est pas une feinte ou un alibi commode qui cacherait un app&#233;tit du pouvoir provincial ; certes, bien des jeunes, enr&#233;giment&#233;s chez les P&#233;quistes comme chez les Lib&#233;raux, se pr&#234;tent aux manipulations des a&#238;n&#233;s ; les plus habiles ont vite saut&#233; sur l'aspect alimentaire d'un &lt;&lt; souverainisme &gt;&gt; &#233;dulcor&#233; qui ne peut trouver son salut qu'au sein de l'ensemble canadien. Mais ce point de vue n'est pas partag&#233; par la g&#233;n&#233;ration montante, qui con&#231;oit la souverainet&#233; comme le r&#233;sultat d'un choix collectif impliquant une rupture de la d&#233;pendance ; et, s'il doit y avoir int&#233;gration &#224; un ensemble politique ou &#233;conomique, elle l'envisage avec des partenaires choisis, et non impos&#233;s d'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux partis sont domin&#233;s par des forces sociales suffisamment satisfaites de leur sort pour imposer un immobilisme politique, un sur-place aboutissant &#224; marginaliser les insatisfaits et les pauvres. Leurs choix sociaux actuels sont incompatibles avec les id&#233;aux de la R&#233;volution tranquille. Le dynamisme r&#233;volutionnaire des ann&#233;es '60 avec lequel les jeunes veulent renouer comportait l'id&#233;e d'un refus du cadre politique provincialisant ; et il &#233;tait anim&#233; par un puissant d&#233;sir de justice sociale, en particulier dans les domaines de l'&#233;ducation et des services sociaux. C'&#233;tait hier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, les jeunes se partagent entre aptes et inaptes dans une soci&#233;t&#233; &#224; deux vitesses ; l'avenir, c'est l'emploi pr&#233;caire et le ch&#244;mage chronique &#224; la limite de l'assistance. Un d&#233;placement massif des in&#233;galit&#233;s s'est produit au cours des vingt derni&#232;res ann&#233;es, et ce ph&#233;nom&#232;ne est li&#233; &#224; la mutation des classes sociales au cours de la R&#233;volution tranquille. Pour expliquer ces faits, il faut plus que jamais une critique fond&#233;e sur l'analyse sociale. Or, ce qui caract&#233;rise les &#233;ditorialistes, comme Lise Bissonnette et Alain Dubuc, c'est le renoncement &#224; l'analyse sociale et l'impuissance &#224; percevoir les nouvelles formes des id&#233;ologies, l'incapacit&#233; &#224; d&#233;crire l'apparition de nouvelles &#233;lites et de nouveaux prol&#233;tariats. Plus elle raisonne, commente, s'indigne, comme elle le fait dans l'&#233;ditorial du 5 ao&#251;t 1991, plus l'augure du Devoir complique ce qu'elle n'explique pas ! Le silence sur les nouvelles formes de l'exploitation comme sur les v&#233;ritables ressorts des acteurs sociaux ne s'explique pas par une carence de l'intelligence. Non, l'intelligence ici est au service d'une parade, d'une subtile dissimulation des int&#233;r&#234;ts des h&#233;ritiers de la R&#233;volution tranquille, ces r&#233;vulsionnaires tranquilles qui ignorent les besoins de la rel&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La critique sociale cons&#233;quente ne peut pas concorder avec le visage officiel que les mieux nantis imposent, par la presse et la t&#233;l&#233;vision, &#224; notre soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e. Comme l'&#233;crivait Michel Crozier, &lt;&lt; une telle soci&#233;t&#233; ne manque pas de parler constamment de changement, mais elle se refuse, malgr&#233; ses apparences r&#233;volutionnaires, &#224; envisager le moindre changement r&#233;el, et une de ses armes essentielles est son extraordinaire capacit&#233; &#224; masquer la r&#233;alit&#233; ou &#224; la brouiller.&gt;&gt;**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que les jeunes se consolent toutefois. Le Devoir a toujours une &lt;&lt; oreille &gt;&gt; &#224; leur pr&#234;ter, s'ils veulent faire entendre leurs messages, &#224; la condition d'en avoir les moyens. L'&lt;&lt; oreille &gt;&gt; se trouve &#224; droite, en haut de la premi&#232;re page. Cet espace publicitaire co&#251;te $220.00 par jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Qui est inapte ?, &#233;ditorial du 17 janvier 1985.&lt;br class='autobr' /&gt;
** Michel Crozier, La soci&#233;t&#233; bloqu&#233;e, Seuil, 1970.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;8. Le matin du rebond&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement syndical qu&#233;b&#233;cois est-il capable d'interpr&#233;ter les signes du temps ou est-il fatalement enclin &#224; r&#233;agir tardivement aux signaux m&#233;diatiques ? Dans un ouvrage r&#233;cent*, Bernard Dionne r&#233;sume bien le dilemme devant lequel est plac&#233; le mouvement syndical contemporain : &lt;&lt; Hier, le front commun de 1972 pouvait rallier la population &#224; sa cause en utilisant le slogan Nous, le monde ordinaire , dirig&#233; contre les puissances d'argent et leurs serviteurs de l'Etat capitaliste. Aujourd'hui, bien peu de travailleurs s'identifient &#224; une pareille rh&#233;torique (...) les syndicats apparaissent parfois d&#233;phas&#233;s lorsqu'ils sont incapables de soutenir les ch&#244;meurs (...) et les assist&#233;s sociaux ; lorsque s'instaure un march&#233; du travail dualiste o&#249; travailleurs &#224; plein temps et syndiqu&#233;s font figure de bien nantis face aux jeunes, aux femmes et aux occasionnels &gt;&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la guerre psychologique que m&#232;ne le patronat contre le mouvement syndical, ce constat sociologique se transforme en ruade, avec des propos vitrioliques, comme le fait Agn&#232;s Gruda qui coiffe son &#233;ditorial* de ce titre r&#233;v&#233;lateur : Les enfants g&#226;t&#233;s de la r&#233;cession, o&#249; elle met en cause la riposte des employ&#233;s d'entretien de la STCUM, membres d'un syndicat affili&#233; &#224; la CSN. L'objectif de ces employ&#233;s est d'emp&#234;cher leur patron, Robert Perrault, de puiser dans leur fonds de pension pour &#233;ponger le d&#233;ficit de l'entreprise publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cons&#233;quences imm&#233;diates et pr&#233;visibles de la crise sur l'action et la pens&#233;e du mouvement syndical sont doubles. D'une part, on assiste &#224; une accentuation des r&#233;actions corporatistes, par exemple &#224; la formation de syndicats ind&#233;pendants, non affili&#233;s &#224; une centrale. D'autre part, on assiste &#224; un isolement progressif du mouvement syndical par rapport aux groupes exclus du march&#233; du travail, aux jeunes, aux femmes. Face &#224; la crise &#233;conomique actuelle, qui se double d'une crise des valeurs sociales et politiques, le mouvement syndical se doit d'&#234;tre attentif aux signes du temps et d'offrir &#224; ses membres une interpr&#233;tation de ce qui se passe dans notre soci&#233;t&#233;. Il se doit de rendre compte sans complaisance des &#233;volutions ou des mutations qui le concernent. En d'autres termes, de fournir des rep&#232;res.. Le rep&#232;re guide le regard, permet &#224; l'oeil de mesurer les distances. Certes, on peut relever des indices d'un optimisme d&#233;capant dans Prendre les devants dans l'organisation du travail **, o&#249; on peut lire : &lt;&lt; (...) quand les valeurs qui soudent les soci&#233;t&#233;s se transforment plus vite que se renouvellent les g&#233;n&#233;rations, on se trouve effectivement dans une passe critique, mais en m&#234;me temps, les stimulis pour en sortir s'aiguisent. &gt;&gt; Mais nulle part, on ne voit d'actions concert&#233;es, de ripostes organis&#233;es dans un cadre unitaire. Le mouvement syndical donne l'impression d'&#234;tre une flottille de petites f&#233;d&#233;rations. C'est dans un tel &#233;parpillement des forces ouvri&#232;res que l'on d&#233;couvre l'attentisme des directions, le pi&#233;tinement sur place des troupes, cons&#233;quences d'un refus du risque. Certains, optant pour la meilleure des s&#233;curit&#233;s, &#233;vitent de se poser les questions toniques de ce temps. Ne rien faire est aussi une politique, peut-&#234;tre la plus catastrophique, car elle engourdit les membres et pr&#233;pare, sans le dire, la liquidation des acquis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vision cr&#233;pusculaire qui domine la pens&#233;e dans ce contexte de r&#233;tr&#233;cissement, les m&#233;dias la relaie et l'amplifie, &#224; l'avantage du patronat, et contre le mouvement ouvrier qui jouit rarement d'une bonne &lt;&lt; couverture &gt;&gt; m&#233;diatique. Les arguments de Ghislain Dufour, repr&#233;sentant du Conseil du patronat ou de Marcel C&#244;t&#233;, conseiller de Robert Bourassa et de Brian Mulroney, ont plus de poids encore en p&#233;riode de r&#233;cession. Certains se disent secr&#232;tement : &lt;&lt; que faire et que penser, devant les assauts r&#233;p&#233;t&#233;s d'un adversaire qui cherche par tous les moyens &#224; &#233;branler la foi en notre mouvement, &#224; d&#233;figurer l'imaginaire social et communautaire qui donne un sens &#224; nos actions quotidiennes ? Devant les fermetures d'usines et les faillites dont le nombre d&#233;passe toutes nos pr&#233;visions ? Devant la faiblesse de notre riposte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comprenons les militants qui sont tent&#233;s de d&#233;gr&#233;er. Le sur-place et la routine entretiennent ce sentiment de d&#233;saffection qui, peu &#224; peu, vide les mouvements. Epuis&#233;s, hant&#233;s par la dissolution ou par le durcissement sectaire, on les retrouve comme autant de fl&#232;ches hors du carquois, sans arc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;&lt;Il est bon de se rappeler le double sens du mot crise, &#233;crivent les auteurs de Prendre les devants..., issu du grec krisis , qui signifie &#224; la fois moment critique et jugement qui permet d'en sortir. En chinois, &#233;galement, le mot crise a le double sens de catastrophe et d'opportunit&#233;... Cette sagesse, grecque ou chinoise, comme on veut, doit nous inspirer dans la r&#233;flexion sur l'avenir. Face &#224; la crise, donc, il s'ensuit deux mani&#232;res de d&#233;finir les solutions de sortie. La premi&#232;re est descriptive. Elle compte les voix des diff&#233;rents partis, compare les revenus et les revendications des diff&#233;rentes classes. La seconde est strat&#233;gique. Elle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d&#233;finit les classes &#224; partir de leurs conflits d&#233;cisifs et ne se borne pas &#224; les aligner c&#244;te &#224; c&#244;te. Tout projet authentiquement socialiste part de cette mani&#232;re de voir, car, au Qu&#233;bec, les affrontements de classes ne se d&#233;roulent pas au niveau de l'abstraction bourgeoisie contre prol&#233;tariat, comme certains courants du pass&#233; l'ont pr&#234;ch&#233;, mais dans un champ sp&#233;cifique, celui du champ national qu&#233;b&#233;cois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne n'est &#224; l'abri de la vision cr&#233;pusculaire, mais il y a deux moments dans une journ&#233;e o&#249; la noirceur est &#224; son comble : le cr&#233;puscule du matin et celui du soir. Selon l'optique choisie, l'une annonce une nuit profonde, interminable, qui d&#233;courage toute initiative historique. C'est avec cette vision qu'il s'agit de rompre. La crise, malgr&#233; toutes ses affres, peut &#234;tre un moment privil&#233;gi&#233; pour consolider les forces qui gravitent autour de ce p&#244;le indispensable que constitue le mouvement ouvrier et populaire&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;9. &lt;&lt;Arr&#234;t sur image&gt;&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour s'enrichir d'un pays. Le slogan surmonte la photo de deux enfants assis sur l'herbe qui regardent un vague horizon. M&#234;me s'ils ne nous d&#233;voilent pas leur visage, on s'aper&#231;oit tr&#232;s vite qu'ils sont blancs et, de surcro&#238;t, blondins. Contemplent-ils leur avenir en nous tournant le dos ? C'est une vision bien appauvrie de l'appartenance qu&#233;b&#233;coise que nous propose, par le truchement de cette affiche, le Parti qu&#233;b&#233;cois pour sa campagne de recrutement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, en 1980, Ren&#233; L&#233;vesque r&#233;pondait publiquement &#224; la question : Qui est qu&#233;b&#233;cois ? Toute personne qui habite le Qu&#233;bec, disait-il, c'est-&#224;-dire tout citoyen et toute citoyenne de l'Etat du Qu&#233;bec. Il r&#233;futait ainsi la th&#232;se d&#233;fendue par Fran&#231;ois-Albert Angers qui voulait que le r&#233;f&#233;rendum ait lieu entre canadien-fran&#231;ais, ce que d'aucuns appellent aujourd'hui &lt;&lt; qu&#233;b&#233;cois de souche &gt;&gt;, expression abominable, popularis&#233;e par les m&#233;dias depuis le reflux post-r&#233;f&#233;rendaire. Force est de constater combien le Parti qu&#233;b&#233;cois a r&#233;gress&#233; depuis 1980. Sa publicit&#233;, aujourd'hui, cautionne une vision qui limite &#233;trangement l'identit&#233; qu&#233;b&#233;coise &#224; ceux et celles qui ont des anc&#234;tres fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le message est clair. Le PQ cherche &#224; s&#233;curiser son &#233;lectorat inqui&#233;t&#233; par la propagande f&#233;d&#233;raliste qui d&#233;peint les lendemains de l'ind&#233;pendance en termes catastrophiques. A cet &#233;lectorat qui vieillit, port&#233; &#224; &#233;valuer, &#224; soupeser et &#224; douter, le PQ veut d&#233;montrer que la souverainet&#233; est rentable, et s&#233;curisante. 8,000 p&#233;quistes participeront &#224; cette offensive et distribueront 500,000 exemplaires d'une brochure qui parle de monnaie, de niveau de vie, d'entreprises modernes, de dette publique. De &lt;&lt; monnaie commune &gt;&gt;, il va sans dire ! On est loin de la campagne de 1989, o&#249; le slogan Je prends le parti du Qu&#233;bec donnait le go&#251;t de s'engager et rappelait les accents toniques des ann&#233;es partipristes. En s'abrutissant dans le calcul &#233;conomique sur le mode co&#251;ts/b&#233;n&#233;fices, le PQ contribue &#224; ruiner la cause de l'ind&#233;pendance, car une telle logique encourage le refus de l'engagement et renforce le conservatisme de ses membres. Plus que jamais, les P&#233;quistes se complaisent dans une attitude de domin&#233;s, incapables d'initiative, face &#224; un camp f&#233;d&#233;raliste qui leur impose sa strat&#233;gie et ses valeurs. Pour reprendre une expression de Valli&#232;res, ils se comportent comme des &lt;&lt; colonis&#233;s de luxe &gt;&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parlons des co&#251;ts de l'ind&#233;pendance, mais parlons &#233;galement des co&#251;ts de la d&#233;pendance, comme le fait tr&#232;s justement Pierre Graveline, qui &#233;crit dans Le Devoir du 28 janvier 1992 : &lt;&lt; Les co&#251;ts les plus importants de l'ind&#233;pendance, nous les payons depuis des d&#233;cennies et aujourd'hui encore, en tardant &#224; la r&#233;aliser (...) Qui comptabilisera le temps perdu alors que s'empilent les uns sur les autres les probl&#232;mes &#233;conomiques, sociaux et culturels qu'il nous faudrait collectivement entreprendre de r&#233;soudre sans plus tarder pour assurer un meilleur pr&#233;sent &#224; chacun, un avenir plus prometteur &#224; notre jeunesse &gt;&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ind&#233;pendance, on le sait, ne se pr&#233;pare pas seulement &#224; coups de campagnes publicitaires, mais par de vraies campagnes politiques qui misent sur la mobilisation populaire et sur l'&#233;ducation politique. Le PQ ne fait manifestement pas cette &#233;ducation si fondamentale de citoyens et de citoyennes &#224; qui appartient, apr&#232;s tout, la souverainet&#233; nationale. Il leur pr&#233;f&#232;re de loin les sond&#233;s ou les t&#233;l&#233;spectateurs passifs. L'ind&#233;pendance est un acte qu'il faut faire surgir de l'engourdissement de la passivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le PQ est &lt;&lt; bien fatigu&#233; &gt;&gt;, comme disent les m&#233;decins quand ils veulent pr&#233;venir l'entourage d'un malade d'une issue fatale. Il a &#233;t&#233; &#8212;un temps&#8212; le v&#233;hicule, imparfait certes, mais privil&#233;gi&#233; de l'ind&#233;pendance. Il ne l'est plus, m&#234;me si sa r&#233;putation de parti s&#233;paratiste survit encore dans la propagande des adversaires de l'ind&#233;pendance. C'est un parti autonomiste, sans plus, et n'en d&#233;plaise &#224; ce grand seigneur qu'est Jacques Parizeau, une nouvelle &lt;&lt; union nationale &gt;&gt; comme en r&#234;vait son pr&#233;d&#233;cesseur, Pierre-Marc Johnson. Cet ap&#244;tre de la souverainet&#233; n'a pas attendu que le coq ait chant&#233; trois fois avant de renier sa profession de foi politique. En 1985, il rel&#233;guait aux oublielttes l'article 1 du programme p&#233;quiste ; aujourd'hui, il serait incapable de voter publiquement, si on tenait un r&#233;f&#233;rendum sur la souverainet&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel &#233;trange paradoxe ! Les choses se passent comme si collectivement nous perdions prise sur notre histoire &#224; mesure que croissent nos moyens d'agir sur elle. Serait-ce parce que l'analyse interminable des raisons d'agir a fini par dissoudre et la raison et la volont&#233; d'agir ? Mais si l'on ne veut pas se borner &#224; une oraison fun&#232;bre, on se trouve du coup confront&#233; &#224; deux questions capitales et combien angoissantes pour les forces ind&#233;pendantistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;rement, le mouvement ouvrier et populaire, gagn&#233; &#224; l'id&#233;e de l'ind&#233;pendance politique, peut-il sans renier son propre projet de soci&#233;t&#233;, continuer &#224; soutenir sans critique, d'une mani&#232;re directe ou indirecte, un tel moribond ? N'est-il pas temps qu'il se d&#233;livre de ce poids mort et qu'il s'en s&#233;pare pour former un parti ind&#233;pendantiste distinct du PQ, tant par son programme que par sa base militante ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;mement, les jeunes ind&#233;pendantistes doivent-ils continuer &#224; avaliser en silence le souverainisme mystificateur du PQ ? Ne doivent-ils pas enfin se poser en s'opposant &#224; l'ind&#233;pendantisme stationnaire, conservateur et r&#233;trograde qu'incarne la direction p&#233;quiste ? Je crois que la g&#233;n&#233;ration montante est une g&#233;n&#233;ration finie si elle &#233;pouse le nationalisme &lt;&lt; bien fatigu&#233; &gt;&gt; des olympiens de la R&#233;volution tranquille. Elle doit prendre conscience de la vacuit&#233; du projet p&#233;quiste en ce qui la concerne. La r&#233;vocation en doute de l'id&#233;e ind&#233;pendantiste par Pierre-Marc Johnson (l'ind&#233;pendance n'est plus n&#233;cessaire, il n'y a plus d'oppression) et les scrupules judiciaires de Jacques Parizeau (les preuves sont-elles suffisantes pour justifier le passage &#224; l'acte ?) sont des illustrations tr&#232;s claires que la g&#233;n&#233;ration arriv&#233;e a tourn&#233; le dos aux g&#233;n&#233;rations montantes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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