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	<title>La Gauche</title>
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		<title>La Gauche</title>
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		<title>L'apport de Rosa Luxemburg</title>
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		<dc:creator>Daniel Bensa&#239;d</dc:creator>


		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire et th&#233;orie</dc:subject>

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&lt;p&gt;Cet entretien a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; par David Muhlmann pour son livre consacr&#233; &#224; Rosa Luxemburg : &#171; R&#233;concilier marxisme et d&#233;mocratie &#187; paru aux &#233;ditions du Seuil (collection &#171; non conforme &#187;) en mai 2010. &lt;br class='autobr' /&gt; D. MUHLMANN : Daniel, vous &#234;tes l'un des penseurs et organisateurs les plus influents de l'extr&#234;me gauche fran&#231;aise et du mouvement trotskyste mondial, &#224; la direction de la Ligue communiste r&#233;volutionnaire (Section fran&#231;aise de la Quatri&#232;me Internationale) puis du Nouveau Parti (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.lagauche.ca/local/cache-vignettes/L140xH150/arton3026-2b1b3.png?1629928024' class='spip_logo spip_logo_right' width='140' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Cet entretien a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; par David Muhlmann pour son livre consacr&#233; &#224; Rosa Luxemburg : &#171; R&#233;concilier marxisme et d&#233;mocratie &#187; paru aux &#233;ditions du Seuil (collection &#171; non conforme &#187;) en mai 2010.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. MUHLMANN&lt;/strong&gt; : Daniel, vous &#234;tes l'un des penseurs et organisateurs les plus influents de l'extr&#234;me gauche fran&#231;aise et du mouvement trotskyste mondial, &#224; la direction de la Ligue communiste r&#233;volutionnaire (Section fran&#231;aise de la Quatri&#232;me Internationale) puis du Nouveau Parti anticapitaliste. Le premier point que je souhaitais aborder avec vous est celui de votre rapport g&#233;n&#233;ral, intellectuel et militant, &#224; Rosa Luxemburg. Son nom constitue-t-il pour vous un point de r&#233;f&#233;rence dans l'histoire du socialisme international, au m&#234;me titre qu'un L&#233;nine ou Trotsky ? Tient-elle une place particuli&#232;re dans votre propre trajectoire politique ? Je me souviens d'un de vos articles sur Rosa Luxemburg et la question du Parti et de l'organisation, publi&#233; dans une livraison de la revue Partisans intitul&#233;e &#171; Rosa Luxemburg vivante &#187;, en 1969&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir sur ESSF : A propos de la question de l'organisation : L&#233;nine et Rosa (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ... Aujourd'hui, que retenez-vous comme &#233;tant son h&#233;ritage, tant sur le plan de la th&#233;orie marxiste que sur celui de la pratique r&#233;volutionnaire &#224; construire ? Je pense en particulier &#224; l'exigence de &#171; spontan&#233;it&#233; &#187; ouvri&#232;re - m&#234;me si je n'aime pas ce terme - qu'elle a pos&#233;e comme probl&#232;me critique pour toute avant-garde ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. BENSA&#207;D&lt;/strong&gt; : Avant tout, nous pouvons nous f&#233;liciter qu'il y ait une actualit&#233; ou une r&#233;-actualit&#233; de Rosa Luxemburg - pas du point de vue d'une satisfaction pieuse, mais parce qu'elle r&#233;v&#232;le un moment politique : ce n'est pas un hasard si cela tombe maintenant. Cela dit, pour moi, et je dirais m&#234;me pour nous - m&#234;me si le &#171; nous &#187; est un peu vague et englobe une dimension g&#233;n&#233;rationnelle et militante &#224; travers ceux qui sont entr&#233;s en dissidence dans la jeunesse du Parti communiste des ann&#233;es soixante -, elle a toujours fait partie du patrimoine. C'est-&#224;-dire que, lorsque l'on &#233;tait en qu&#234;te de nourritures th&#233;oriques &#224; l'&#233;poque, Rosa n'&#233;tait certes pas au premier rang du communisme orthodoxe que l'on nous transmettait, mais elle n'&#233;tait pas non plus &#171; en enfer &#187;, &#224; la diff&#233;rence de Trotsky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc il y avait toujours une &#171; possibilit&#233; d'acc&#232;s &#187; &#224; Rosa Luxemburg. Par ailleurs, notre courant politique a &#233;t&#233; en partie influenc&#233; par sa pens&#233;e. Notre &#233;tiquette &#233;tait trotskyste, par d&#233;fi et par diff&#233;renciation d'avec d'autres courants, mais je pense &#224; un trotskyste comme Ernest Mandel qui &#233;tait un grand admirateur de Rosa Luxemburg, parfois peut-&#234;tre plus que de Trotsky. Il en &#233;tait m&#234;me proche presque biographiquement : dans sa petite maison &#224; Bruxelles, il avait la collection reli&#233;e de la Neue Zeit, qui lui avait &#233;t&#233; transmise par son p&#232;re. C'&#233;tait donc pratiquement de l'Histoire imm&#233;diate, et la m&#233;moire du spartakisme qui s'est transmise ainsi. De plus - et ce n'est pas pour s'envoyer des fleurs, mais afin de mieux comprendre l'histoire -, si l'on consid&#232;re ce que l'on a essay&#233; de faire dans les &#233;coles de formation de la Ligue [Ligue communiste r&#233;volutionnaire], nous avons toujours eu davantage le souci non de transmettre l'orthodoxie marxiste, mais de restituer les controverses de l'Histoire du mouvement ouvrier. On donnait &#224; lire du Kautsky, du Bernstein ... Il s'agissait de reconstituer la sc&#232;ne d'un d&#233;bat, dans lequel Rosa Luxemburg a jou&#233; un tout premier r&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle occupe donc une place &#233;minente, mais pas mythique pour autant, pas plus que Trotsky d'ailleurs. Il y a des livres de Trotsky qui sont &#233;pouvantables, Terrorisme et Communisme notamment (Trotsky, 1920) : on peut comprendre le contexte de la guerre civile russe, mais de l&#224; &#224; th&#233;oriser l'&#233;tat d'exception au-del&#224; de l'exception, justement, c'est autre chose. Sur Rosa, il y a une facilit&#233; et un anachronisme &#224; relire ses textes critiques sur L&#233;nine et le Parti &#224; travers le prisme du ph&#233;nom&#232;ne bureaucratique et stalinien, survenu ult&#233;rieurement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est vrai, au-del&#224; du contexte russe, que Rosa s'est montr&#233;e particuli&#232;rement sensible au probl&#232;me de la mont&#233;e de la bureaucratie dans les appareils de direction du mouvement ouvrier, &#224; son &#233;poque. Elle &#233;tait confront&#233;e en Allemagne au laboratoire du ph&#233;nom&#232;ne bureaucratique - et ce n'est pas un hasard si le livre de RobertMichels sur les partis politiques est paru &#224; la m&#234;me &#233;poque (Michels, 1914). C'est l&#224; le premier ph&#233;nom&#232;ne de parti de masse adoss&#233; &#224; des syndicats de masse, qui b&#233;n&#233;ficie d'une p&#233;riode relative de l&#233;galit&#233;, et qui donne naissance &#224; un gros appareil, ce qui n'&#233;tait pas le cas du Parti bolchevik clandestin, que l'on mythifie a posteriori mais qui a toujours &#233;t&#233; un gigantesque bordel, m&#234;me parfois un tout petit bordel, compte tenu de la pr&#233;carit&#233; des conditions de lutte. Elle a donc incontestablement cette sensibilit&#233;-l&#224;. Vous avez h&#233;sit&#233; sur le mot de &#171; spontan&#233;it&#233; &#187;. Il y a deux choses. Pour moi, le d&#233;bat sur la gr&#232;ve de masse en 1905-1906 est fondateur, parce qu'&#233;videmment c'est faire la part de l'&#233;v&#233;nement, ce qui revient &#224; poser - m&#234;me si cela n'est pas explicite, mais on peut travailler autour - l'id&#233;e d'une autre temporalit&#233; politique : ce n'est pas l'accumulation graduelle des conqu&#234;tes &#233;lectorales des positions qui fait l'Histoire i il reste la part de l'impr&#233;vu, de l'impromptu. On peut appeler cela &#171; spontan&#233;it&#233; &#187; ou pas, mais il y a en tout cas l'&#233;v&#233;nement, un &#233;v&#233;nement qui constitue une irruption d'en bas, incontestablement, avec les formes d'organisation g&#233;n&#233;rale qui sont les siennes. Ensuite, il y a le fait que l'exp&#233;rience de 1905 permet &#224; Rosa Luxemburg d'&#234;tre tout de m&#234;me l'une des premi&#232;res &#8211; peut &#234;tre m&#234;me la premi&#232;re, bien avant L&#233;nine, et peut-&#234;tre justement parce que l'Allemagne &#233;tait le laboratoire privil&#233;gi&#233; pour cela &#8211; &#224; percevoir dans le d&#233;bat avec Bernstein que la polarisation de classe n'est pas lin&#233;aire, que les classes moyennes se reconstituent, que les crises et l'effondrement ne sont pas m&#233;caniques. Bref, d'avancer une vision de l'histoire qui n&#233;cessite un certain volontarisme r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est en ce sens la premi&#232;re &#224; expliciter en quoi la &#171; spontan&#233;it&#233; &#187; doit signifier de nouvelles orientations de strat&#233;gie politique, radicales, car dirig&#233;es essentiellement contre la bureaucratie dans le mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or je crois que cette force est devenue une faiblesse, d'une certaine mani&#232;re. L'une des trag&#233;dies pour la R&#233;volution allemande de 1918, dont elle fut l'une des premi&#232;res victimes, &#233;tait le caract&#232;re tardif, et finalement assez bricoleur, de la s&#233;paration avec les deux ailes majoritaires de la social-d&#233;mocratie. Si l'on fait l'&#233;quivalent avec la Russie, il faut bien reconna&#238;tre que la conception qu'a eue L&#233;nine du Parti lui a permis de faire le tournant dit des &#171; Th&#232;ses d'avril &#187; (L&#233;nine, 1917), et de se heurter sans concession &#224; la majorit&#233; des t&#234;tes du Parti. Je comprends bien la difficult&#233; en Allemagne pour Rosa et Liebknecht &#224; envisager et &#224; assumer la rupture avec les organisations de masse, ce n'&#233;tait certainement pas simple, mais on peut imaginer quelles batailles auraient pu alors &#234;tre men&#233;es dans la social-d&#233;mocratie ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Rosa et Liebknecht craignaient avant tout de constituer une &#171; secte communiste &#187;. Il fallait &#171; coller &#187; aux masses. Je me souviens que Rosa Luxemburg disait quelque chose comme : &#171; il vaut mieux se battre dans un parti ouvrier qui a tort, que d'avoir raison entre nous &#187; ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; J'entends bien. Mais je tends aussi &#224; penser que L&#233;nine - qui est devenu aujourd'hui le vilain de l'Histoire et que l'on ne relit donc plus - est &#224; mon avis celui qui a r&#233;volutionn&#233;, d'une certaine mani&#232;re, la conception de la politique, qui a inaugur&#233; une pens&#233;e strat&#233;gique en politique. Elle n'existe pas vraiment chez Marx, et tous ces cadres de la social-d&#233;mocratie allemande que fr&#233;quentait Rosa Luxemburg &#233;taient finalement assez proches &#171; culturellement &#187; de Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Ils pariaient sur la &#171; maturation &#187; r&#233;volutionnaire, la &#171; progression &#187; du socialisme ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Oui, la maturation sociologique : il y a une classe qui va se concentrer, se d&#233;velopper, et ce d&#233;veloppement a pour cons&#233;quence un lien organique entre la conscience politique et l'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Marx, le parti n'appara&#238;t que de mani&#232;re intermittente, c'est un outil conjoncturel, alors que L&#233;nine en fait un v&#233;ritable op&#233;rateur strat&#233;gique, qui organise les retraites, les avanc&#233;es, qui prend l'initiative. Il y a l&#224; une conception diff&#233;rente. C'est pour cela que l'on peut voir toute la pertinence de la critique de Rosa sur le p&#233;ril bureaucratique naissant et, en m&#234;me temps, le fait que cette confiance dans le &#171; m&#251;rissement &#187; d'un processus quasi naturel, en fin de compte, pose aussi probl&#232;me ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Ce dilemme entre le fait de &#171; coller &#187; aux masses - au risque de l'inertie - et la rupture l&#233;niniste - au risque du sectarisme partisan - a-t-il sa pertinence aujourd'hui, ou ne s'agit-il que d'une question historique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Cela m'int&#233;resse au pr&#233;sent, avec des conditions fort diff&#233;rentes. Apr&#232;s un si&#232;cle d'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, nous sommes bien plac&#233;s pour savoir que les formes de regroupements, sociaux ou politiques, sont beaucoup plus fluctuantes, compliqu&#233;es, divis&#233;es. &#192; l'&#233;poque de Rosa, il y avait quand m&#234;me quelque part chez les socialistes un postulat d'homog&#233;n&#233;it&#233; -l'unicit&#233; de la classe ouvri&#232;re -, qui a &#233;t&#233; largement d&#233;menti. C'est l'un des paradoxes du capitalisme ; &#224; la fois l&#224; tendance &#224; l'organisation, mais en m&#234;me temps un march&#233; du travail qui g&#233;n&#232;re la concurrence, donc des divisions, des diff&#233;renciations permanentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est aujourd'hui acquis, de m&#234;me la complexit&#233; des soci&#233;t&#233;s actuelles, qui sont plus composites&#034;plus diff&#233;renci&#233;es, avec leurs ph&#233;nom&#232;nes d'individualisation qui ont leurs aspects contradictoires -la culture plus d&#233;mocratique, d'un certain c&#244;t&#233;, et &#233;ventuellement le basculement vers l'individualisme, au sens p&#233;joratif. C'est &#224; partir de l&#224; qu'il faut penser les probl&#232;mes li&#233;s &#224; la forme &#171; parti &#187;, les questions du comment organiser aujourd'hui du collectif, de la solidarit&#233;, de la coordination, etc. Mais le probl&#232;me est qu'aujourd'hui, &#224; gauche, la discussion sur la forme sert quelque peu d'&#233;cran aux discussions sur le contenu ... Et surtout, on a tendance &#224; croire que le ph&#233;nom&#232;ne bureaucratique est une s&#233;cr&#233;tion de la forme partisane en tant que telle, alors qu'il s'agit d'un ph&#233;nom&#232;ne sociologique majeur, qui se manifeste dans le plus grand nombre des organisations sociales, dans l'appareil d'&#201;tat, les syndicats, les ONG ... C'est bien l&#224; un probl&#232;me majeur qui d&#233;borde celui du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Pour la gauche communiste et r&#233;volutionnaire, le fait de rester dans une organisation de masse bureaucratis&#233;e ou la quitter pour la refonder sur des principes plus purs a &#233;t&#233; un probl&#232;me constant. .. L&#224;-dessus, je pense que Rosa a incarn&#233; une position tr&#232;s juste et remarquable : elle fut critique du l&#233;ninisme, sans aucun doute, en rupture avec la social-d&#233;mocratie majoritaire, et en m&#234;me temps elle n'a jamais vers&#233; dans le gauchisme facile qui consistait &#224; rejeter par principe la forme parti, comme le faisaient les Linksradikale de son &#233;poque, les R&#252;hle ou Gorter ... Quand on oppose Rosa &#224; L&#233;nine sur la question de l'organisation ouvri&#232;re, on oublie trop souvent que Rosa Luxemburg a tout de m&#234;me fond&#233; le Parti communiste d'Allemagne !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Je suis d'accord. C'est un d&#233;bat qui nous a hant&#233;s, qui m'a personnellement hant&#233;. J'&#233;tais personnellement trop jeune pour &#234;tre enti&#232;rement conscient des enjeux, mais nous avons &#233;t&#233; formellement exclus du Parti communiste, ou des &#201;tudiants communistes, en 1965-1966, je crois en r&#233;alit&#233; que c'&#233;tait &#224; moiti&#233; une exclusion et un d&#233;part volontaire, d'une certaine mani&#232;re. Mais, par insouciance ou inconscience juv&#233;nile, nous ne nous sommes pas pos&#233; la question. C'&#233;tait absolument insens&#233; de partir &#224; deux cents ou trois cents du &#171; grand Parti des fusiliers &#187; ; aujourd'hui cela ne repr&#233;sente plus grand-chose, mais &#224; l'&#233;poque ... J'en &#233;tais malade quand nous sommes partis, je venais d'un milieu communiste, post-guerre d'Espagne, r&#233;sistant MOI [Francs-tireurs et partisans-Main-d'&#339;uvre immigr&#233;e]. On nous a sorti le chapelet de tous ceux qui avaient quitt&#233; le parti pour finir dans les poubelles de l'Histoire et ainsi de suite. Nous &#233;tions jeunes, nous n'avons donc pas eu &#224; nous poser de probl&#232;me mais si nous l'avions fait, nous aurions toujours trouv&#233; des raisons de rester. Nos alter ego camarades italiens, qui &#233;taient d'un parti plus tol&#233;rant et plus poreux aux autres courants, n'ont pas eu &#224; partir, et ils y sont rest&#233;s enlis&#233;s ... Quel est le moment pour sortir ? Qu'y perd-on et qu'y gagne-t- on ? Quel en est le risque ? Ces questions sont actuelles, je n'imagine pas, par exemple, que M&#233;lenchon ne s'est pas longuement interrog&#233; quand il a quitt&#233; le PS pour fonder le Front de gauche. Et je crois que le risque de la scission, personne n'y &#233;chappe, c'est d'ailleurs l&#224; que le souci de Rosa est l&#233;gitime : on a observ&#233; des pathologies minoritaires, qui peuvent rendre fou. Certains le sont devenus : il y en a, et de tr&#232;s brillants, comme Bordiga ou Posadas &#8211; qui a fini par construire des abris anti-atomiques ... Nous avons l&#224; affaire &#224; des cas extr&#234;mes, mais dont l'histoire de la Quatri&#232;me Internationale n'est pas exempte : quand Pablo a r&#233;dig&#233; des lettres ouvertes au prol&#233;tariat mondial, au pr&#233;sident Mao, &#224; Tito, et ainsi de suite ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Il y a une logique parano&#239;aque aussi...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Il y a une logique parano&#239;aque, &#233;videmment. On a l'impression d'avoir raison, de ne pas &#234;tre reconnus, de ne pas &#234;tre entendus, de parler aux masses par-dessus la r&#233;alit&#233; ... Tout cela guette bien entendu. Et ce n'est pas r&#233;solu aujourd'hui. C'est toutefois moins douloureux &#224; pr&#233;sent, parce que nous ne sommes finalement pratiquement plus confront&#233;s, en Europe, &#224; des partis de masse, de gauche, qui soient des organisateurs collectifs. On pourrait dire qu'il y a aujourd'hui un espace politique plus ouvert, il y a de la vie ailleurs, nous ne sommes pas condamn&#233;s &#224; devenir dingues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut &#234;tre victime de d&#233;lires ou de bouff&#233;es, mais le fait d'&#234;tre en dehors de ces grands partis, ou de ce qu'il en reste, ne coupe pas les ponts avec la r&#233;alit&#233; ! [Rires]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Ne pensez-vous pas que ces probl&#232;mes classiques d'articulation entre l'organisation militante et les luttes &#233;mergentes trouvent aujourd'hui une nouvelle actualit&#233; li&#233;e &#224; la crise ? Regardons les &#233;v&#233;nements sociaux r&#233;cents en France : gr&#232;ves spontan&#233;es, dynamique de d&#233;bordement des appareils syndicaux, auto-organisation des luttes, passage &#224; l'acte et violence directe (s&#233;questrations, destructions de mat&#233;riel, etc.). Comment se positionner face &#224; ces ph&#233;nom&#232;nes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Oui. Mais justement, vous &#233;tiez r&#233;ticent par rapport au terme de &#171; spontan&#233;it&#233; &#187;. Or on peut penser, auquel cas on reste &#224; un certain niveau de g&#233;n&#233;ralit&#233;, qu'il y a toujours des ph&#233;nom&#232;nes &#233;mergents, de mobilisation et d'organisation, qui sont irr&#233;ductibles &#224; ce qui est d&#233;cid&#233;, planifi&#233; et organis&#233; par des appareils. Cela se d&#233;roule aujourd'hui dans une situation particuli&#232;re - en France notamment, dans la m&#234;me mesure probablement en Italie et en Espagne, mais de mani&#232;re quelque peu diff&#233;rente en Europe du Nord. En m&#234;me temps, cela est compliqu&#233;, car il est par cons&#233;quent possible de sous-estimer l'influence r&#233;elle des syndicats, qui reste tout de m&#234;me mesurable par les &#233;lections professionnelles, ou par le fait que, dans toutes les luttes - m&#234;me spontan&#233;es, &#233;videmment -, lorsqu'il s'agit de prendre la parole, d'organiser, on retrouve souvent les repr&#233;sentants syndicaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l'on pourrait en tirer, mais cela rel&#232;ve plus de la strat&#233;gie, c'est que, m&#234;me avec un mouvement syndical fort, la lutte se d&#233;veloppe dans les secteurs qui ne sont pas forc&#233;ment les plus organis&#233;s. Ceux-ci peuvent souvent se montrer les plus audacieux, justement parce qu'ils ne calculent pas. Quand une lutte prend une dimension r&#233;elle, on doit encourager son invention de formes propres qui sont irr&#233;ductibles aux formes existantes. On l'a vu avec les coordinations d'infirmi&#232;res. Il y a une r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, mais pas de recette type, au sens d'une forme type du mouvement : tout mouvement de masse cr&#233;e finalement ses propres organes sp&#233;cifiques &#8211; parfois de mani&#232;re conflictuelle avec certains appareils. Prenez le mouvement social en Guadeloupe, r&#233;cemment : il a &#233;t&#233; dit que le mouvement &#233;tait tr&#232;s fort et unitaire, mais on oublie souvent de dire que 80% des syndicats en Guadeloupe sont des syndicats locaux ind&#233;pendants des appareils de la m&#233;tropole. Ils ont leur propre logique, et c'est ce qui a fait leur efficacit&#233; ; ils n'ont pas &#233;t&#233; index&#233;s sur le rythme des journ&#233;es d'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Mais cela veut dire que, d'un point de vue strat&#233;gique, comme vous dites, il faut &#234;tre sensible &#224; cela, et encourager ces formes &#233;mergentes d'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Cela est syst&#233;matique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Il y a beaucoup de militants qui, dans une vieille tradition l&#233;niniste, cherchent plut&#244;t &#224; encadrer, &#224; r&#233;gimenter... Ce que vous dites rel&#232;ve d'un point de vue qui ne va pas de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; C'est pour moi un point de vue quasi principiel. Aujourd'hui, il semble assez banal d'insister sur la l&#233;gitimit&#233; pour les militants syndicaux d'avoir des propositions, une organisation syndicale et ainsi de suite, mais finalement la d&#233;mocratie d'assembl&#233;e doit primer sur la d&#233;mocratie syndicale. Cet apprentissage dans les luttes est important, tant il pr&#233;figure l'id&#233;e que l'on peut se faire, m&#234;me &#224; titre d'&#233;bauche, de ce que serait le fonctionnement d'organes de pouvoir d&#233;mocratiques, dans l'entreprise et ailleurs. Qui dit d&#233;mocratie d'assembl&#233;e dit naturellement respect des principes de pluralisme et de d&#233;bat, et je pense &#224; ce propos que L&#233;nine contribue &#224; penser ces exigences d&#233;mocratiques -lui qui est aujourd'hui si facilement rang&#233; sous l'&#233;tiquette du despotisme ou de la tyrannie. Car, d&#232;s lors que l'on dit, avec L&#233;nine, que le Parti n'est pas la classe, que les deux ne se confondent pas parce qu'il existe un terrain politique sp&#233;cifique, alors s'ouvre pr&#233;cis&#233;ment le champ de la politique : il peut y avoir la place pour plusieurs partis. Je ne dis pas qu'il va jusque l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il fait un petit pas dans cette direction : d&#232;s lors qu'il n'y a plus confusion entre parti et classe, pourquoi n'y aurait-il pas plusieurs partis, interpr&#233;tant, se r&#233;f&#233;rant, ou essayant de d&#233;fendre les int&#233;r&#234;ts d'une m&#234;me classe ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela se traduit chez L&#233;nine au moins par un point, c'est sa position qui est de loin, &#224; mon avis, la plus sage, dans le d&#233;bat sur les syndicats en 1921 : contre Trotsky et la militarisation des syndicats, de mani&#232;re assez pragmatique - je ne dis pas qu'il le th&#233;orise, ce serait absurde - il comprend bien que l'ind&#233;pendance des syndicats, si l'on veut savoir ce qui se passe dans les consciences, est un &#233;l&#233;ment qui fait vivre l'espace public, m&#234;me s'il n'aurait pas appel&#233; cela ainsi. Je crois qu'il y a une lecture de L&#233;nine qui est beaucoup plus compliqu&#233;e que ce que l'on en dit habituellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; O&#249; en est-on aujourd'hui, dans la gauche r&#233;volutionnaire, sur ces questions du rapport entre socialisme et d&#233;mocratie ? Quels sont les points de vue et les objectifs sur un d&#233;passement de la d&#233;mocratie &#171; bourgeoise &#187;, parlementaire et repr&#233;sentative ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Socialisme et d&#233;mocratie sont indissociables, &#233;videmment, d&#233;j&#224; parce que nous avons fait l'exp&#233;rience de l'irrationalit&#233; d'une gestion bureaucratique dans les anciens pays staliniens. Voil&#224; qui nous ram&#232;ne &#224; Rosa et &#224; sa fameuse critique dans La R&#233;volution russe. Tout son discours sur la vitalit&#233; d&#233;mocratique, la soci&#233;t&#233; qui doit &#234;tre irrigu&#233;e par le d&#233;bat, par la controverse, par la presse, par la contradiction, voil&#224; une le&#231;on fondatrice et fondamentale pour nous. Le point de d&#233;part r&#233;side dans la question &#171; &#234;tre r&#233;volutionnaire aujourd'hui &#187;. Malheureusement, l'imagerie dominante &#8211; et on le constate y compris chez les nouveaux militants - consid&#232;re la r&#233;volution comme synonyme de violence. Mais, que l'on utilise le mot ou pas, nous pensons qu'&#234;tre r&#233;volutionnaires, vouloir changer la soci&#233;t&#233; aujourd'hui, passe par une logique o&#249; la soci&#233;t&#233; ne sera plus pilot&#233;e par le march&#233; et la concurrence anarchique de quelques uns. Par quoi doit-elle &#234;tre pilot&#233;e ? Forc&#233;ment par une volont&#233; politique d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Vous n'&#233;voquez pas la phase postr&#233;volutionnaire de dictature du prol&#233;tariat...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; C'est incompr&#233;hensible aujourd'hui cette id&#233;e de dictature du prol&#233;tariat. Je ne l'utilise plus, et nous l'avons &#233;vacu&#233;e ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Au niveau de la terminologie ou sur le fond ? Comment &#234;tre r&#233;volutionnaire sans penser la n&#233;cessit&#233; d'un &#233;tat d'exception, d'un moment historique de r&#233;pression des repr&#233;sentants minoritaires de l'ancien monde ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; C'est au niveau de la terminologie que cela s'est jou&#233;, il y a environ cinq, six ans dans la Ligue. Nous avons enlev&#233; ce terme, qui &#233;tait dans les statuts, &#224; la majorit&#233; des deux tiers. &#192; mon avis, il fallait le faire, car les gens sentent bien que la &#171; dictature &#187; aujourd'hui, apr&#232;s Franco ou Pinochet, est devenue un mot impronon&#231;able, ce qui n'&#233;tait pas le cas au XI Xe si&#232;cle, o&#249; le terme p&#233;joratif &#233;tait &#171; tyrannie &#187;. Mais on a enlev&#233; l'expression sans mener le d&#233;bat qui aurait d&#251; avoir lieu en aval, car c'&#233;tait quand m&#234;me une r&#233;ponse &#224; un probl&#232;me, qui &#233;tait justement de donner un nom &#224; ce pouvoir d'exception, qui hante les r&#233;volutions depuis la R&#233;volution fran&#231;aise ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Quelle est votre r&#233;ponse &#224; ce probl&#232;me ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Ce que je d&#233;fends - et je ne dis pas que tout le monde est d'accord avec cela au NPA [Nouveau Parti anticapitaliste] -, c'est qu'il faut une hypoth&#232;se strat&#233;gique qui consiste &#224; reconna&#238;tre l'existence &#224; venir d'une &#233;preuve de force, d'une discontinuit&#233; dans l'ordre du droit, et d'une double l&#233;gitimit&#233; ou dualit&#233; de pouvoir entre les institutions existantes - m&#234;me si certaines sont r&#233;formables - et le pouvoir &#233;mergent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne ne sait comment changer la soci&#233;t&#233; au XXIe si&#232;cle, il ne faut pas se raconter de salades. Disons que deux logiques s'affrontent : une logique de solidarit&#233;, d'appropriation sociale, de biens communs, et une logique de comp&#233;tition, de concurrence marchande, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qui peut l'emporter ? On peut dire que si les choses continuent sur la m&#234;me voie, on va &#224; la catastrophe sociale et &#233;cologique. Le march&#233; ne peut pas g&#233;rer la temporalit&#233; de l'&#233;cologie et le renouvellement naturel. Mais cela ne veut pas dire que l'autre voie est une garantie absolue et que l'on r&#233;soudra tous les probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc si l'on pr&#233;sente ces deux logiques, en avan&#231;ant que l'on ne passe pas de l'une &#224; l'autre sans conflit, qu'est-ce qui l'emporter ? Personne ne le sait. Mais si nous n'avons pas cela comme horizon, il n'y a pas plus de crit&#232;res ni de boussole, y compris pour &#233;valuer les compromis positifs qui sont compatibles avec le but que l'on recherche et ceux qui, au contraire, lui tournent le dos. Ce serait faire de la politique et de la tactique au jour le jour, si l'on n'a pas une telle hypoth&#232;se strat&#233;gique .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; &#202;tre r&#233;volutionnaire, ce serait en quelque sorte avec le &#171; sens du conflit &#187;, des tensions existantes, et la conscience du basculement &#224; venir. .. Vous parlez d'un &#171; but que l'on recherche &#187;. Comment en parleriez-vous ? Quel serait ce &#171; contenu &#187; du socialisme, pour parler comme Castoriadis ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; G&#233;rard Debreu, l'un des derniers prix Nobel fran&#231;ais d'&#233;conomie, avait avanc&#233; que le march&#233; constituait le seul &#171; ordinateur &#187; capable de traiter l'ensemble des donn&#233;es de nos soci&#233;t&#233;s complexes. Existerait- il un autre &#171; ordinateur &#187; qui puisse &#234;tre comp&#233;titif par rapport &#224; cela ? C'est l&#224; le pari d&#233;mocratique, celui du pluralisme, le va-etvient de l'information, la circulation des donn&#233;es entre le &#171; local &#187; et le &#171; central &#187;. Et curieusement, L&#233;nine &#233;tait conscient de cela : dans les textes de 1917, on trouve l'id&#233;e que la planification est forc&#233;ment d&#233;mocratique, que cela ne peut pas fonctionner autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s, quel type de d&#233;mocratie ? C'est un d&#233;bat. Je ne partage pas la vision conseilliste radicale, par exemple. J'imagine, en gros, une d&#233;mocratie qui serait une esp&#232;ce de pyramide de conseils, d'entreprises, de lieux de travail, de quartiers : une sorte de citoyennet&#233; territorialis&#233;e. Mais ce qui est s&#251;r, c'est que le d&#233;bat entre d&#233;mocratie directe et repr&#233;sentative est un trompe-l'oeil, car une forme de d&#233;l&#233;gation et de repr&#233;sentation sera toujours &#224; l'&#339;uvre, m&#234;me dans ce que l'on appelle d&#233;mocratie directe. Par contre, les modes de repr&#233;sentation et de contr&#244;le peuvent varier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;, d&#233;j&#224; dans la Commune de Paris, il y avait d&#233;bat. Une chose est d'insister sur le recours syst&#233;matique au contr&#244;le des d&#233;l&#233;gu&#233;s, jusqu'&#224; la r&#233;vocabilit&#233; ; autre chose est ce que le conseillisme radical veut : le mandat imp&#233;ratif. Cela &#233;quivaut &#224; une d&#233;mocratie corporative, o&#249; la d&#233;lib&#233;ration n'a pas d'enjeu : on vient exprimer sa position, et l'on repart avec. La d&#233;lib&#233;ration ne peut pas faire bouger les choses. Or si l'on veut d&#233;gager un int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral, il faut &#233;videmment une &#171; mobilit&#233; &#187; des positions, quitte &#224; obliger les d&#233;l&#233;gu&#233;s &#224; rendre compte de la raison d'un changement d'avis, &#233;ventuellement de remettre le mandat en jeu par des m&#233;canismes de type p&#233;tition r&#233;vocatoire, ou autres ; la reddition de comptes est tr&#232;s diff&#233;rente, pour moi, du mandat imp&#233;ratif. Dans le cadre d'une gr&#232;ve, le mandat imp&#233;ratif peut &#233;ventuellement se concevoir, mais d&#232;s qu'il s'agit d'&#233;laborer un projet &#224; l'&#233;chelle r&#233;gionale ou nationale, d'arbitrer dans des int&#233;r&#234;ts qui ne sont forc&#233;ment pas homog&#232;nes, cette possibilit&#233; de d&#233;lib&#233;ration devient n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; bizarrement l'id&#233;e, t&#226;tonnante aujourd'hui, et plus du tout l&#233;niniste, qui tourne autour de la d&#233;mocratie mixte. C'est une id&#233;e qui &#233;tait d&#233;j&#224; propos&#233;e &#224; l'&#233;poque par les austro-marxistes, qui avan&#231;aient la possibilit&#233; de deux assembl&#233;es, en mettant l'accent sur la dominance de l'une d'elles : soit les soviets, soit une forme parlementaire. On peut imaginer une forme d'&#233;quilibre durable du pouvoir, du moins une forme territoriale, de toute fa&#231;on au suffrage universel. Eux avaient d&#233;j&#224; propos&#233; un principe de pond&#233;ration de vote, pour surrepr&#233;senter l'ouvrier par rapport &#224; la masse paysanne. Aujourd'hui, dans les soci&#233;t&#233;s modernes, ce probl&#232;me ne se poserait m&#234;me pas, &#233;videmment. Il y a donc une citoyennet&#233; et un suffrage universels, je crois que l'on n'&#233;chappe pas &#224; la repr&#233;sentation territoriale, mais qu'il peut y avoir une forme de contrepouvoir, au lieu des formes s&#233;natoriales notabili&#232;res actuelles, et qui serait une sorte de &#171; Chambre sociale &#187;. Comme cela a exist&#233; au Nicaragua, m&#234;me si ce n'&#233;tait pas un mod&#232;le, le pays &#233;tant tellement petit. Ce que les sandinistes appelaient le &#171; Conseil d'&#201;tat &#187; ressemblait &#224; quelque chose de cet ordre - il &#233;tait d'ailleurs interclassiste et incorporait le patronat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; Il s'agit d'inventer les modes d'articulation possibles entre deux types de d&#233;mocratie, si je comprends bien. En vous &#233;coutant, j'ai envie de vous interroger plus sp&#233;cifiquement sur le jeune NPA, qui prend le relais de la Ligue communiste r&#233;volutionnaire. Manifestement, la r&#233;flexion sur la d&#233;mocratie y est vivace et, de l'ext&#233;rieur, on a m&#234;me l'impression que son mode de construction a &#233;t&#233; structur&#233; par cette exigence : il semble avoir &#233;merg&#233; &#224; partir de &#171; comit&#233;s de base &#187;, de leur f&#233;d&#233;ration et de la repr&#233;sentation des divers courants et sensibilit&#233;s exprim&#233;es. 1'&#171; anticapitalisme &#187; d'aujourd'hui serait-il nourri, dans ses m&#233;thodes et ses objectifs, par une vigilance d&#233;mocratique nouvelle, apr&#232;s l'&#233;chec de l'exp&#233;rience sovi&#233;tique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Oui, c'est clair. Sans remonter &#224; la pr&#233;histoire, c'est tout de m&#234;me utile de rappeler que le noyau qui a fait la Ligue - et qui aujourd'hui pass&#233; la main, car la transition g&#233;n&#233;rationnelle s'est faite au NPA- s'est constitu&#233; historiquement &#224; travers une bataille dans le Parti communiste, qui &#233;tait l'un des partis les plus rigides avec les PC grec et portugais. Cela a fait que nous avons eu une esp&#232;ce d'hypersensibilit&#233; d&#233;mocratique. Et nous avons eu des statuts qui rendaient toute exclusion pratiquement impossible, o&#249; la structure de base &#233;tait presque souveraine. D'o&#249; parfois de r&#233;els probl&#232;mes ! C'&#233;taient des proc&#233;dures infernales, le degr&#233; de garantie du droit de chacun &#233;tait paralysant. Il y a toujours eu cette culture du droit de tendance, de l'expression des minorit&#233;s, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; pr&#233;sent, dans la nouvelle g&#233;n&#233;ration des jeunes, ce sens de la d&#233;mocratie et de la libert&#233; est d'embl&#233;e accentu&#233; par la culture ambiante, la m&#233;fiance a priori pour tous les appareils quels qu'ils soient, l'image de l'URSS et ainsi de suite. Vous voyez, Olivier [Besancenot], par exemple, est repr&#233;sentatif de cela ; il est m&#234;me conseilliste - c'est l'une des discussions que j'ai avec lui, j'y pensais tout &#224; l'heure. Il se situe plus exactement entre le syndicalisme r&#233;volutionnaire et le conseillisme. Il est anti-institutionnel : participer aux &#233;lections, oui, mais finalement ne pas avoir d'&#233;lus, tant mieux. &#171; On y met le petit doigt, on y passe le bras. &#187; Je force un peu le trait, mais c'est bien de cette sensibilit&#233;-l&#224; qu'il s'agit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, il n'est pas du tout d'accord avec moi sur le mandat imp&#233;ratif. Selon lui, ce n'est pas seulement le droit de r&#233;vocation qu'il s'agit d'&#233;tablir, mais &#171; on contr&#244;le tout d'en bas &#187;. Cela a &#233;t&#233; le choix fait dans le processus de construction du NPA, peut-&#234;tre aussi pour des raisons d'opportunit&#233; : il fallait donner des garanties qu'il s'agissait d'une vraie d&#233;marche, qu'il ne s'agissait pas d'une autoreproduction de la Ligue, que l'on faisait place, effectivement, &#224; d'autres, quitte &#224; les surrepr&#233;senter et &#224; se mettre soi-m&#234;me en retrait. J'avoue avoir &#233;t&#233; assez estomaqu&#233; par le congr&#232;s, parce que, au travers de ce processus, nous sommes parvenus &#224; des textes pour chaque comit&#233;, et &#224; des tonnes d'amendements, des r&#233;unions marathon &#233;reintantes. Cela a march&#233; au final, mais je vois un danger pour l'avenir. L'&#233;miettement peut aussi servir &#224; noyer le poisson et &#234;tre force d'inertie. Au-del&#224; m&#234;me du souci ou de l'attachement l&#233;gitime et n&#233;cessaire &#224; la d&#233;mocratie, il y a des formes de basisme et de localisme qui peuvent susciter des effets pervers contraires &#224; l'intention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis moi-m&#234;me dans l'un des comit&#233;s du vingti&#232;me arrondissement, et nous avons tout de m&#234;me mis deux mois &#224; savoir si une coordination des quatre comit&#233;s &#233;tait possible sur le vingti&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le NPA a pris son mandat en janvier et, sur toutes les manifestations, notamment sur les Antilles, nous n'avions pas un drapeau, pas une banderole, parce qu'il fallait un processus pour d&#233;cider du logo - d'ailleurs mauvais - du sigle, etc. Tout cela constitue aussi un &#233;l&#233;ment de lenteur qui pr&#233;sente ses vertus et sa contrepartie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le plus pervers, c'est qu'in&#233;vitablement, pour le moment, cela a donn&#233; naissance &#224; une structure f&#233;d&#233;rative, ce qui est tr&#232;s positif pour la suite, mais extr&#234;mement hypertrophi&#233;e, parce qu'il y avait l'id&#233;e de repr&#233;senter g&#233;ographiquement toute la r&#233;alit&#233; du NPA, de tenir compte des trajectoires - Ligue ou non-Ligue -, de la parit&#233; homme-femme, de ne l&#233;ser aucune des sensibilit&#233;s constitutives, qu'elles viennent de la Ligue ou d'ailleurs. Nous avons abouti &#224; un corps hypertrophi&#233; de repr&#233;sentation qui compte cent soixante, cent soixante-dix personnes. Il y a l&#224; quasiment une question de technique de la d&#233;mocratie : tant de personnes qui se r&#233;unissent un jour et demi tous les trois mois ne d&#233;cident rien : elles &#233;changent des informations et font le point. La cons&#233;quence, c'est une m&#233;canique de d&#233;l&#233;gation &#224; des interm&#233;diaires, au nombre de trente ou trente-cinq, parmi lesquels des provinciaux - ce ne sont donc pas toujours les m&#234;mes qui peuvent venir. En somme, plus on force sur la d&#233;mocratie &#224; la base, plus on renforce le m&#233;canisme de d&#233;l&#233;gation, et comme la politique elle aussi a ses interpellations, son rythme propre, le risque est celui de la personnalisation, avec Olivier [Besancenot] qui intervient sur presque tout...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M.&lt;/strong&gt; C'est paradoxal ..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.B.&lt;/strong&gt; Oui. Ce sont des probl&#232;mes positifs et int&#233;ressants, li&#233;s &#224; une volont&#233; d&#233;mocratique. Quand un M&#233;lenchon sort du PS, le lendemain il a le logo, son parti, sa structure, etc. Pourquoi pas, d'ailleurs ? Quant &#224; nous, nous essayons d'&#234;tre coh&#233;rents avec une certaine conception de l'auto-organisation, et des formes d&#233;mocratiques internes, qui ont aussi leurs vertus. Il y a quand m&#234;me quelque chose de logique dans cette notion de pluralisme que nous posons comme &#233;tant principielle.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;BENSA&#207;D Daniel, MUHLMANN David&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir sur ESSF : A propos de la question de l'organisation : L&#233;nine et Rosa Luxemburg&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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