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Rob Ford à Toronto

Les causes de l’ascension de la droite populiste dans les élections du maire en 2010

dimanche 16 janvier 2011, par Parastou Saberi, Stefan Kipfer

Le 25 octobre, les citoyens de Toronto ont voté clairement pour un maire populiste de droite : le conseiller Rob Ford. Avec un taux de participation exceptionnellement élevé (52,6%), Ford a reçu 47,1% des voix, soit environ le même que le vote combiné de ses principaux concurrents, l’ancien ministre libéral George Smitherman (35,6%) et le maire adjoint Joe Pantalone (11,7%) . Parmi les 44 quartiers de la ville, seulement 13 n’ont pas voté comme la majorité.

Bien que Ford a remporté la course haut la main, la composition du conseil municipal de Toronto n’a pas changé de façon importante. Alors qu’une poignée de quartiers sont allés à droite, un nombre équivalent de quartiers ont élu des conseillers à gauche. Avec une augmentation nette de cinq femmes conseillères et une personne de couleur comme conseiller, le nouveau conseil est légèrement plus représentatif que par le passé.

Avec une seule voix au conseil et une minorité des alliés de droite au sein du conseil, Ford n’aura donc pas une majorité automatique au conseil municipal pour mettre en œuvre son programme de privatisation des organismes publics, de réduction des services, et de restructuration de l’hôtel de ville. Toutefois, sa victoire va certainement amener un changement vers la droite dans la salle du conseil, notamment en raison des nouveaux pouvoirs de la mairie pour déterminer la composition des comités du conseil et des commissions.

La « voix du peuple » ? La victoire de Ford mise en contexte.

La victoire de Ford a été largement considérée comme une défaite retentissante du maire Miller et de ses deux mandats. Qu’est-ce qui explique la victoire inattendue de ce petit capitaliste qui moins d’un an auparavant a symbolisé plus que quiconque à quel point la droite néoconservatrice était isolée dans les politiques de la ville de Toronto ?
Plus généralement, Rob Ford a profité d’un mouvement plus large vers la droite. Il y a deux ans, suite à la crise mondiale, le néolibéralisme économique et le néoconservatisme ont vécu une crise de légitimité en Amérique du Nord et en Europe. Deux ans plus tard, les classes dirigeantes ont réussi à utiliser l’intervention de l’État à leur avantage, à renforcer le pouvoir politique du capital financier et à faire supporter le coût de la crise par les travailleurs et les citoyens au moyen de programmes d’austérité. Devant cette résurgence du néolibéralisme, les seules forces politiques ont été populistes, racistes et ont fait campagne contre les travailleurs sans papiers, les migrants et les étrangers.

La crise de légitimité du néo-conservatisme et du néolibéralisme n’a jamais été très profonde au Canada. Après avoir concédé une stratégie de relance et fait échouer la tentative de former un gouvernement de coalition, le gouvernement minoritaire de Stephen Harper a continué tranquillement d’établir ses priorités à Ottawa, face aux faibles interventions de « l’opposition ». En Ontario, les politiques d’austérité occupent à nouveau le centre de la politique provinciale avec le budget provincial 2010. En outre, l’offensive visant à criminaliser l’opposition au sommet du G20 à Toronto a légitimé le déploiement de la violence par l’État à une échelle nouvelle et inquiétante. Dans ce contexte, les organisateurs des campagnes à la mairie de Rob Ford, Rocco Rossi, George Smitherman, et Sarah Thomson n’avaient pas besoin de beaucoup d’imagination pour invoquer la « colère » des électeurs dans le but de discréditer le « doux » régime néolibéral du maire Miller.

Ce n’est pas la première fois, que la Chambre de commerce de Toronto, la force principale d’organisation de la classe dirigeante dans la politique locale, a joué un rôle actif dans l’organisation d’un consensus anti-Miller. Miller avait établi une relation cordiale avec la Chambre de commerce, en continuant de transférer les impôts fonciers commerciaux et industriels sur les résidents, en supportant avec enthousiasme le développement immobilier, en augmentant le budget de la police, en commençant à privatiser les propriétés de la ville (par le biais de « Construire Toronto »), et en renforçant les pouvoirs de décision du maire. Mais pour la Chambre de commerce, Miller, dans sa vision des choses, n’était pas suffisamment convaincue du bien-fondé de cette troisième voie du néolibéralisme et la crise a été l’occasion de dépeindre Miller comme inutile et dépassé.

La Chambre de commerce et ses organisations « civiques » alliées (United Way, Toronto City Summit Alliance, Toronto Community Foundation) ont encadré avec succès dès le début la teneur du débat à la mairie. Dans le cadre de la campagne de Vote Toronto 2010, une série de documents politiques, de sondages d’opinion, de réunions publiques bien structurées ont été organisés, et des recommandations « obligatoires » ont été distribués aux candidats et au public. Dans son "urgent" appel à limiter les dépenses pour faire face à une supposée crise fiscale, la Chambre de commerce a reçu l’aide importante de la "respectable" presse bourgeoise - le Globe and Mail et le Toronto Star. Par conséquent, le seul candidat qui s’est identifié clairement avec l’administration Miller, Joe Pantalone, s’est retrouvé isolé à la « gauche » du spectre. Qui plus est, aucun des cinq principaux candidats (même pas Pantalone) ont remis en question les hypothèses néo-libérales devenues hégémoniques à Toronto depuis les années 1990.

Le populisme de Ford

Très à l’aise dans le climat de dogmatisme néolibéral favorisé par les médias et les cercles dirigeants de Toronto, le populisme du candidat Ford a orienté la campagne à la mairie vers la droite extrémiste, le terrain néo-conservateur. Il a renforcé la mensongère impression des médias que le conservatisme fiscal de cette campagne à la mairie représente une rupture nette du régime progressiste, voire de gauche, de Miller. Plus étroitement lié aux manières de Harris que les traditionnels pouvoirs de Toronto le populisme de Ford a forcé les cercles dirigeants à repenser leurs options : rendre Ford plus prévisible ou promouvoir Smitherman comme une alternative « progressiste ».

De manière très similaire à Mike Harris en 1995, le populisme de Ford s’est revendiqué « du peuple » de deux façons. D’abord, il s’est adressé aux électeurs en tant que « contribuables » et « familles qui travaillent dur" et qui ont besoin d’être protégés contre les crocs des avides politiciens de la ville, des bureaucrates inutiles, des syndicats inefficace du secteur public. Deuxièmement, Ford dans son appel à un insaisissable « contribuable » s’est peint lui-même comme « père de famille » représentant tous ceux qui sont différents (1) des nouveaux immigrants (pensez aux réfugiés nouvellement arrivés tamoul), (2) des lesbiennes et des gays (comme Smitherman) , (3) des sans-abri, (4) des cyclistes et les écologistes, et (5) des "élites" du centre-ville (incluant ceux attirés ou engagés dans des projets pour revitaliser le bord de l’eau, par des événements culturels et festivals comme La Fierté et La Nuit Blanche). La campagne Ford a ainsi liée explicitement sa rhétorique anti-establishment enracinée dans la mentalité des petits propriétaires et entrepreneurs à des arguments racistes, homophobes, et anti-syndicaux.

Pendant des mois, les progressistes ont sous-estimé le phénomène Ford en se concentrant sur sa personnalité plutôt que sur les forces de droite rassemblées pour sa campagne. Bien que plein d’absurdités et de demi-vérités, le populisme de Ford a exploité avec succès quelques contradictions du régime Miller. Les politiques d’appui à la Chambre de commerce des les maires Lastman et Miller par le transfert de la charge fiscale sur les impôts fonciers résidentiels et les frais individuels d’utilisation ont fourni à Ford (qui n’est pas opposé à ces changements, bien sûr) l’occasion propice pour orienter les préoccupations des citoyens et de travailleurs au sujet des niveaux d’imposition dans ces périodes difficiles, vers une révolte fiscale.

Le discours populiste de Ford concernant les élites de l’hôtel de ville ont trouvé écho dans ceux (centre-ville et des banlieues) qui ont expérimenté comment les urbanistes ont aidé à promouvoir de grands projets de développement immobiliers sans trop de modifications. Peu importe si Ford lui-même ne s’opposait pas à de tels projets de développement, comme l’indique sa tentative de demande de crédit pour le projet de Woodbine Racetrack dans le Nord de Etobicoke.

La suggestion de Ford de sous-traiter le service des poubelles et de faire de la TTC (Toronto Transit Commission) un service essentiel a capitalisé sur l’incapacité de Miller de trouver un accord équitable avec les travailleurs des transports et ceux de la ville. Cette incapacité, et les pressions imposées aux employés de la ville par des incessantes mesures pour favoriser le marché, a conduit à deux grèves au cours des années Miller. Il fut facile pour Ford d’utiliser les préoccupations des citoyens concernant les services publics pour les mobiliser contre les ouvriers de la ville, et du secteur public dans son ensemble.

Finalement, les accès de colère de Ford contre les réfugiés, les immigrants éventuels et les gais et lesbiennes visaient les limites du multiculturalisme canadien et les célébrations officielles de la diversité ethnique et sexuelle de Toronto qui faisaient partie de la politique municipale dans les années 2000. Ces célébrations ne se traduisirent pas par des efforts sérieux pour diversifier la représentation à l’hôtel de ville. Exprimé en termes de tolérance libérale ou réduit à un simple stimulus pour le tourisme, la célébration de la diversité n’a pas fait valoir les réalités de race et de sexe liées à la polarisation des classes, à la précarité économique et la ségrégation spatiale dans la ville. Cette « Diversité » fut donc vulnérable aux attaques de Ford.

Centre-Ville ou banlieues ? Au-delà des aveuglements territoriaux.

Déjà avant le vote, des journalistes et certains hommes politiques (y compris Ford) travaillaient à tourner la campagne municipale en une concurrence territoriale entre les « banlieues » et « centre-ville ». Alors que Ford identifiait « élites » et « centre-ville » (incluant l’hôtel de ville), divers experts identifiaient Ford comme la personnalisation de la "banlieue" conservatrice. Immédiatement après l’élection, l’image dominante de la victoire de Ford renforçait cette logique. Les journaux continuèrent la publication de cartes montrant Toronto comme une ville divisée en deux camps : un centre-ville Smitherman (vieille ville de Toronto) entouré d’un vaste secteur de territoires ayant voté pour Ford ( secteurs Etobicoke, Scarborough et nord de York).

La géographie électorale de Toronto est plus complexe que l’image en noir et blanc peintes par les médias ne le laisse croire. En termes de moyennes statistiques, il est clair que les électeurs vivant dans les banlieues d’après-guerre de Toronto étaient beaucoup plus susceptibles de voter pour Ford que pour Smitherman ou Pantalone. En général, le taux de participation fut inférieur à la moyenne dans les banlieues. Toutefois, un examen plus approfondi des résultats par bureau de vote révèle que, parmi ceux qui ont voté, Ford fut appuyé par les résidents de différents types de secteurs. Ceci est vrai, non seulement pour les secteurs résidentiels des classes supérieures, intermédiaires et ouvrière (qui tendent à déterminer le vote municipal) mais aussi pour les maisons en rangée et appartements (qui habituellement ont des taux significativement plus faibles de participation et sont souvent ignorés dans les campagnes électorales).

Le succès de Ford indique que la ligne politique de partage entre les « 416 » de la ville de Toronto et les banlieues environnantes les plus récents dans le "905" est plus nuancé que ce qui est souvent supposé, et qu’il y avait aussi beaucoup de variation dans les tendances du vote à l’intérieur même des divers quartiers de Toronto. Sans un autre crédible candidat « populaire », quelques bureaux de vote à Etobicoke, Scarborough et les côtés est et ouest de North York ont voté majoritairement pour les candidats autres que Ford. Les quartiers dans le centre de North York et les anciennes villes de York et d’East York ont fourni une image plus nuancée, même si ces secteurs ont voté surtout pour Ford. Et le soutien pour Ford a été fort dans les quartiers qui ont voté majoritairement pour Smitherman et Pantalone. Divers bureaux de vote ont voté en faveur de Ford, une partie de l’élite Forest Hill, quelques-unes des tours de condos sur le bord de mer ainsi que les quartiers de logements sociaux comme Moss Park.

Beaucoup plus de recherches sont nécessaires sur comment les différentes fractions de classe, les groupes ethniques et les sexes se sont positionnés par rapport au populisme de Ford à travers la ville. Ce qui est clair est que le jeu de la division ville-banlieue est un jeu dangereux, en particulier pour la gauche.

Déjà pendant les années de Miller, c’était devenu monnaie courante de traiter les « banlieues » comme un potentiel « problème de Paris" pour Toronto : dangereuses zones des minorités avec gangs et armes à feu. Afin de contenir et de micro-gérer les menaces perçues émanant des quartiers les plus stigmatisés de la ville, Miller a développé des politiques sociales telles que la "vigilance des voisins " et le réaménagement des logements pour la banlieue Lawrence Heights (ainsi que du centre-ville Regent Park et Don Mount). La crainte sous-tendant ces politiques ont refait surface dans certains commentaires post-électoral de journaux, expliquant le vote comme l’expression d’un « soulèvement de la classe ouvrière d’immigrants » (Globe and Mail) ou « la colère des électeurs non-blancs de Toronto »(National Post).

Ce que les résultats des élections indiquent sans aucun doute, c’est que les stratégies de Miller d’étendre son urbanisme « troisième voie » vers les banlieues d’après-guerre (pas seulement avec les politiques sociales axées sur le milieu, mais aussi avec de véritables initiatives progressistes comme Transit City) ne convenaient pas à Ford. Mais l’anti-urbanisme de Ford ne peut être contrée efficacement en réaffirmant simplement des politiques progressistes pour le centre-ville. Prévenir la consolidation de Ford dans les banlieues d’après-guerre (et, en définitive, de Toronto dans son ensemble) est impossible à moins de trouver les moyens de saper le fossé symbolique entre « ville »et « banlieue », fossé qui, loin d’être le reflet de réalités sur la terrain, aide à produire et reproduire des clichés sur les limites territoriales dans la politique municipale de Toronto.

Conclusion : de l’espoir au-delà de la réforme urbaine ?

Il ne fait aucun doute que beaucoup sont inquiets de l’avenir de Toronto et se feront un devoir de s’organiser contre la gestion de la ville par Ford. Les militants et les organisations du milieu du travail, de lutte contre la pauvreté, pour les droits des migrants, les environnementalistes et les milieux politiques divergents de Ford, ont déjà annoncé d’importantes campagnes pour s’organiser contre Ford et se mobiliser pour la défense du transport en commun, de la politique des salaires équitables, des subventions aux organismes artistiques et sans but lucratif, du financement public pour la Fierté et de diverses mesures environnementales mises en œuvre au cours des années Miller. Étant donné qu’il est peu probable que le bureau de la mairie de Ford obtienne une majorité stable au sein du Conseil, une mobilisation efficace a une réelle possibilité de produire des résultats concrets.

Bien sûr, si les efforts de résistance contre le prédécesseur populiste provincial de Ford, Mike Harris, fournissent des bonnes indications, il y a au moins deux écueils à éviter dans cette contre-mobilisation. Le premier est de réduire le populisme de droite à la rétrograde personnalité de son leader. La seconde consiste à construire une campagne contre-populiste strictement défensive sur la base d’une illusoire unité du « bon peuple ». « One Toronto », le réseau des différentes factions de la coalition Miller qui se sont rassemblés à la fin de la campagne électorale, illustre ces deux pièges. Au lieu de dénoncer les contradictions de l’administration Miller et d’aborder les réalités quotidiennes inégales des différents secteurs de la classe ouvrière de Toronto selon le sexe et la race, des banlieues et ailleurs, « One Toronto » a essayé de projeter une abstraite et harmonieuse image de Toronto progressiste et avant-gardiste pour contrer la « négativité » de Ford.

Les conséquences de la victoire de Ford vont bien au-delà de l’hôtel de ville. Car, finalement, le Ford-isme n’est pas seulement le résultat de notre conjoncture politique actuelle. Son néoconservatisme non seulement exploite les contradictions du régime de Miller, il réactualise aussi les tradition historiques beaucoup plus longue de la ville des colons blancs de Toronto : premièrement, la tradition d’une forme de politique municipale étroite, « apolitique » et strictement axée sur la propriété et qui fut consolidée il y a un siècle et, deuxièmement le modèle de développement urbain centrée sur la famille servie par la production de masse, résident, subdivisions privés de bungalows unifamiliaux, modèle de repli sur soi qui a défini l’idéal de la vie urbaine depuis les années 1950.

Dans la situation historique actuelle d’austérité mondiale et de résurgence de l’autoritarisme, le populisme de Ford ramène à la logique et conclusion de ces conceptions de la vie urbaine qui ont été développées en partie pour conjurer toute menace du socialisme du 20e siècle. Alors et maintenant, ces pacifiques façons de vivre relègue une authentique vie publique collective et désordonnée à la marge d’une vie quotidienne individualisée définie par la domesticité patriarcale et la recherche désespérée de sécurité sociale par l’accession à la propriété. Dans de tels contextes, c’est toujours une lutte acharnée pour faire pression en faveur de politiques de redistribution socialement et écologiquement progressistes. En effet, quelles que soit leur réalisations, aucune réforme urbaine depuis les années 1970 n’ont fait beaucoup plus que rediriger, redéfinir et circonscrire les conceptions de propriété privée de la vie urbaine. Sans un horizon qui va au-delà des blocs de construction urbaine de la vie bourgeoise, passée et présente, il y aura toujours une autre Ford (ou Hudak) en attente au prochain coin de rue ou prochain cul-de-sac.


Traduction : Françoise Breault

Source : http://www.newsocialist.org/index.php?option=com_content&view=article&id=314:rob-ford-in-toronto-why-the-ascendancy-of-hard-right-populism-in-the-2010-mayoral-election&catid=51:analysis&Itemid=98