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Morales aux portes du pouvoir

De La Paz, Hervé Do Alto

dimanche 18 décembre 2005

Trois ans après avoir échoué de peu dans la conquête du fauteuil présidentiel, le leader du Mouvement vers le socialisme (MAS), Evo Morales, figure emblématique du mouvement paysan et indigène bolivien, apparaît comme le grand favori des élections générales du 18 décembre.

Face à l’éclatement des mouvements sociaux boliviens, l’un des objectifs du Mouvement vers le socialisme (MAS) était de garantir une large alliance des forces indigènes et de la gauche en vue de l’élections présidentielle du 18 décembre. Ce pari semble partiellement réussi aujourd’hui, grâce à la présence de puissants syndicats tels que la Confédération des retraités et la Fédération des mineurs coopérativistes, et de partis politiques d’importance, comme le Mouvement sans peur (MSM), qui gère la ville de La Paz.

Toutefois, les principales organisations sociales boliviennes sont restées à l’écart du processus d’alliances. C’est le cas notamment de la fraction du mouvement paysan dirigé par Felipe Quispe, candidat pour le Mouvement indigène pachakuti (MIP), auquel les sondages n’accordaient récemment que 1 % des intentions de vote. Les mouvements sociaux de la ville de El Alto, la « ville rebelle » voisine de La Paz, qui fut l’épicentre des deux « guerres du gaz », en octobre 2003 et en mai-juin 2005, ne seront pas non plus de la partie. Les leaders de la Fédération des comités de quartiers (Fejuve) et de la Centrale ouvrière régionale (COR) ont, en effet, jugé que le nombre de candidatures que leur réservait le MAS était insuffisant.

Affectée par le discrédit des partis néolibéraux ayant participé au gouvernement Sanchez de Lozada (2002-2003), qui fut à l’origine de la sanglante répression de la première « guerre du gaz » (plus de 60 victimes), la droite s’est réorganisée autour de deux partis, dont le principal point commun est d’avoir permis à un nombre significatif de parlementaires « gonistes »1 de pouvoir prétendre à un nouveau mandat. D’une part, Unité nationale, dont le candidat, Samuel Doria Medina, est un ancien membre du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR)2. Celui-ci se présente comme un candidat de centre gauche modéré, et s’identifie à l’action du gouvernement Lula au Brésil. D’autre part, Pouvoir démocratique social (Podemos), dont le chef de file est Jorge Tuto Quiroga, ancien président (2001-2002) et dirigeant de l’Action démocratique nationaliste (ADN)3. Cherchant à polariser de manière permanente la scène électorale en présentant les programmes du MAS et de Podemos comme « deux projets de société » distincts, Quiroga bénéficie du soutien implicite du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR), toujours dirigé depuis Washington par Sanchez de Lozada. Le MNR centre moins sa campagne sur son candidat, l’inconnu Michiaki Nagatani, que sur une « guerre sale » visant à diffamer tant Doria Medina que Morales.

Le 30 novembre, le président brésilien Lula déclarait : « Une victoire de Evo Morales serait un événement historique, non seulement pour la Bolivie, mais pour tout le continent. » Bien que son programme soit presque exclusivement centré sur une politique économique néokeynésienne visant à réorganiser le secteur productif bolivien, une victoire du MAS serait néanmoins un point d’appui pour une involution des politiques néolibérales appliquées depuis les années 1980 en Bolivie, comme en témoigne le projet de nationalisation du gaz. L’ingérence des Etats-Unis dans la définition de certaines politiques, sur le thème de la coca notamment, pourrait également être moins facilitée. La balle est dans le camp des mouvements populaires et de certains secteurs de gauche qui, depuis dix ans maintenant, sont à l’origine de ce projet d’émancipation des « exploités et des opprimés » de Bolivie.

De La Paz, Hervé Do Alto


1. Du surnom de Gonzalo Sanchez de Lozada, « Goni », destitué par la première guerre du gaz à l’automne 2003. 2. Le MIR est né dans les années 1970 contre la dictature. Il s’est converti au néolibéralisme à la fin des années 1980. 3. L’ADN fut fondée par l’ex-dictateur et général Hugo Banzer Suarez au lendemain de la démocratisation.

(tiré de Rouge)