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Cuba fait mal

Eduardo Galeano

dimanche 4 mai 2003

Arrestations d’opposants et exécutions capitales, sans parler de l’agression commise à Paris contre les représentants de Reporters sans frontières, mettent une fois de plus à l’ordre du jour la question de la démocratie et de sa relation avec ce qui est présenté à Cuba comme le socialisme. Nous publions à ce sujet un article que nous considérons important d’Eduardo Galeano. - Réd. (A l’encontre)

Les prisons et les exécutions à Cuba sont de très bonnes nouvelles pour la superpuissance universelle (les Etats-Unis), qui meurt d’envie de s’ôter une épine du pied. Par contre, ce sont de très mauvaises nouvelles, des nouvelles tristes qui font très mal, à tous ceux qui croient en l’admirable courage de ce petit pays, si capable de faire de grandes choses. Mais nous croyons aussi que la liberté et la justice cheminent ensemble ou n’avancent pas.

Le temps des mauvaises nouvelles : comme si cela ne suffisait pas avec la perfide impunité de la boucherie en Irak, le gouvernement cubain a commis des actes qui, comme le disait Quijano, « pèchent contre l’espérance ».

Rosa Luxemburg, qui donna sa vie pour la révolution socialiste, était en désaccord avec Lénine sur le projet d’une nouvelle société. Elle a écrit des mots prophétiques sur ce qu’elle ne voulait pas. Elle fut assassinée en Allemagne il y a 85 ans, mais elle continue d’avoir raison : « La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, seulement pour les membres d’un parti, pour nombreux qu’ils soient, n’est pas la liberté. La liberté est toujours la liberté de celui qui pense différemment. » Et aussi : « Sans élections générales, sans la liberté de la presse et sans une liberté de réunion illimitées, sans un affrontement des libres opinions, la vie végète et se fane dans toutes les institutions publiques, et la bureaucratie demeure le seul élément actif ».

Le XXe siècle, ainsi que le début du XXIe sont les témoins d’une double trahison du socialisme : l’échec de la social-démocratie qui a atteint ces jours des sommets avec le sergent Tony Blair, et le désastre des communistes devenus des Etats policiers. Beaucoup de ces Etats se sont déjà discrédités, sans peine ni gloire, et ses bureaucrates recyclés servent leur nouveau maître avec un enthousiasme pathétique.

La révolution cubaine était née pour être différente. Soumise à un harcèlement impérial, elle a survécu comme elle a pu, et non pas comme elle a voulu. Ce peuple courageux et généreux s’est beaucoup sacrifié pour rester debout dans un monde peuplé de gens ayant plié l’échine. Mais sur ce dur chemin parcouru tant d’années, la révolution a perdu le souffle de sa spontanéité et la fraîcheur qui l’impulsa à son début. Je le dis avec douleur. Cuba fait mal.

La mauvaise conscience ne m’embrouille pas la langue pour répéter ce que j’ai déjà dit dans l’île et en dehors : je ne crois pas, je n’ai jamais cru dans la démocratie du parti unique (pas plus qu’aux Etats-Unis, où il existe un parti unique déguisé en deux partis), pas plus que je ne crois que la toute-puissance de l’Etat soit la réponse à la toute-puissance du marché.

Les grandes peines d’emprisonnement sont, je crois, des auto-goals. Elles transforment en martyrs de la liberté d’expression des groupes qui agissaient ouvertement depuis le domicile de James Cason, le représentant des intérêts de Bush à la Havane. La passion libératrice de James Cason avait atteint un tel sommet qu’il fonda lui-même la branche jeune du Parti libéral cubain, avec toute la délicatesse et toute la pudeur qui caractérisent son dirigeant.

En agissant comme si ces groupes représentaient une grave menace, les autorités cubaines leur ont plutôt rendu un hommage et leur ont offert le prestige que les mots acquièrent lorsqu’ils sont interdits.

Cette « opposition démocratique » n’a rien à voir avec les véritables espérances des Cubains honnêtes. Si la révolution ne leur avait pas rendu service en la réprimant, et si à Cuba il y avait eu une totale liberté de presse et d’opinion, cette prétendue dissidence se serait disqualifiée d’elle-même. Et elle subirait le sort qu’elle mérite, la sanction de l’isolement, à cause de sa notoire nostalgie des temps coloniaux, dans un pays qui a choisi le chemin de la dignité nationale.

Les Etats-Unis, infatigables fabricants de dictatures dans le monde entier, n’ont aucune autorité morale pour donner des leçons de démocratie à quiconque. Le président Bush pourrait donner des leçons sur la peine de mort, lui qui signa, en tant que gouverneur du Texas, 152 exécutions, se proclamant ainsi champion du crime d’Etat. Mais est-ce que les révolutions véritables, celles qui se font d’en bas et de l’intérieur comme ce fut le cas de la révolution cubaine, ont-elles vraiment besoin d’apprendre les mauvaises manières de l’ennemi qu’elles combattent ? La peine de mort n’a pas de justification, où qu’elle s’applique.

Est-ce que Cuba sera la prochaine proie dans la chasse aux pays entreprise par le président Bush ? Son frère Jeb, gouverneur de l’Etat de Floride, a annoncé : « Maintenant, il faut regarder dans notre voisinage », tandis que l’exilée Zoe Valdès hurlait à la télévision espagnole « qu’on envoie une bombe au dictateur ». Le ministre de la défense, ou plutôt des attaques, Donald Rumsfeld a déclaré : « Pas pour l’instant ». Il semble que le « dangerosimètre », appareil qui détermine les victimes au tir universel aux pigeons, pointe plutôt vers la Syrie. Qui sait ? Comme le dit Rumsfeld : « pour l’instant ».

Je crois dans le sacro-saint droit à l’autodétermination des peuples, en tout temps et en tout lieu. Je peux le dire sans aucun remords parce que je l’ai déjà dit publiquement chaque fois que ce droit fut violé au nom du socialisme, applaudi par un large secteur de la gauche, comme cela fut le cas lorsque les chars soviétiques entrèrent à Prague en 1968, ou lorsque les troupes soviétiques envahirent l’Afghanistan fin 1979.

Les signes de la décadence d’un modèle de pouvoir centralisé à Cuba sont visibles, qui convertissent l’obéissance aux ordres venus d’en haut, « par l’orientation », en mérite révolutionnaire.

Le blocus ainsi que mille autres formes d’agression bloquent le développement d’une démocratie à la cubaine, alimentent la militarisation du pouvoir, et fournissent des alibis à la rigidité bureaucratique. Les faits montrent qu’il est aujourd’hui plus difficile que jamais d’ouvrir une forteresse qui s’est renfermée au fur et à mesure qu’elle était obligée de se défendre. Mais les faits démontrent aussi que l’ouverture démocratique est plus que jamais nécessaire. La révolution, qui a été capable de survivre aux furies de dix présidents des Etats-Unis et de vingt directeurs de la CIA, a besoin de cette énergie, énergie de participation et de diversité, pour affronter les temps difficiles qui viennent.

Ce seront les Cubains, et les seuls Cubains, sans que quiconque de l’extérieur mette son grain de sel, qui ouvriront de nouveaux espaces démocratiques et qui conquerront les libertés qui leur manquent, dans le cadre de la révolution qu’ils ont faite au plus profond de leur terre, et qui est la plus solidaire que je connaisse.

(tiré du site À l’encontre)