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Penser le communisme, le socialisme aujourd’hui

dimanche 15 octobre 2006

Le texte que nous publions ci-dessous est le premier résultat d’une discussion entre des membres des collectifs et/ou revues Carré Rouge (France), A Contre Courant (France), Emancipation sociale (France) et A l’Encontre (Suisse).

A l’occasion d’une rencontre durant laquelle ce projet de texte a été discuté - avec l’apport supplémentaire de militants en provenance d’Italie - si l’approche générale est apparue comme apte à permettre la poursuite d’une élaboration collective, des « manques » divers furent pointés. Ce qui relevait de l’évidence pour les initiateurs de ce projet.

Deux thèmes seront débattus au cours de l’automne 2006 : 1° le sens, la place et les formes de la « guerre » dans cette phase du capitalisme transnational (impérialisme) et ce qui peut en découler pour les communistes ; 2° la dialectique entre auto-organisation, intervention politique et élaboration programmatique dans la phase historique actuelle de l’affrontement entre Capital et Travail, à l’échelle internationale. Les documents qui seront le produit de cette nouvelle étape de discussion seront publiés sur divers sites (réd.A L’encontre)

Militantes et militants des collectifs qui publient A Contre-Courant, Carré Rouge, L’Émancipation sociale, ou liés à la revue / site À l’Encontre de Suisse, nous avons décidé de mettre nos capacités en commun pour mener un travail à caractère théorique et politique sur l’actualité du communisme (ou, si certains préfèrent, du socialisme, qui lui est synonyme dans son sens fort et entier). Nous avons également décidé de nouer des contacts avec celles et ceux qui poursuivraient un objectif analogue, et de leur proposer d’engager un travail commun ou d’entretenir des échanges plus ponctuels. L’objet du présent texte est d’expliquer ce qui nous pousse à entreprendre ce travail, de souligner les immenses difficultés qu’il comporte et d’esquisser une première tentative pour en ordonner le champ.

La compréhension commune qui nous unit est l’idée que l’horizon décisif de l’engagement politique (qui vient ensuite éclairer l’activité militante sous toutes ses facettes) est celui de l’émancipation sociale, synonyme d’émancipation humaine. Comprise comme auto-émancipation collective, reposant sur l’auto-activité et l’auto-organisation sous toutes leurs formes, elle a pour objet la construction d’une société mondiale constituée de peuples qui ne connaîtraient plus de division en classes, et qui auraient démantelé ou détruit l’État - l’État que les opprimés ont dû affronter au 19e siècle, que l’on retrouve sous des formes plus terribles encore au 20e, ce même État auxquels les peuples doivent aujourd’hui s’affronter dans des conditions orwelliennes, infiniment aggravées. L’émancipation du prolétariat ne peut être qu’une auto-émancipation. Dans la mesure où elle est « l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », elle est conquise par eux et elle crée dans le même mouvement les conditions d’une émancipation de l’ensemble de l’humanité.

Ce but de l’émancipation sociale compris ainsi a été partagé par tous les courants qui ont fondé ensemble le mouvement ouvrier au 19e siècle. Au-delà de leurs divergences puis de leurs scissions, ce but a été l’horizon commun des militant·e·s qui ont uni leurs forces pour fonder l’Association internationale des travailleurs (AIT). Puis, membres de la Deuxième internationale pour certains, et de divers regroupements libertaires pour d’autres, ils ont continué à poursuivre ce même objectif, à braquer leurs regards et à engager leurs volontés vers ce même horizon. Séparés par une interprétation antagonique d’événements cruciaux, séparation aggravée à certains moments par des affrontements politiques directs sévères, certains des héritiers des deux courants ont tenté de façon répétée de faire du fondement partagé de leur engagement la base d’un travail politique commun, notamment dans les syndicats.

Aujourd’hui, la conception de l’émancipation sociale comme constituant l’horizon de l’engagement politique, a reculé de façon dramatique dans le milieu où elle est née et qui l’a longtemps portée, à savoir le mouvement ouvrier. Elle est sous-jacente à l’engagement de beaucoup des participants aux Forums sociaux mondiaux venant de pays dans lesquels les paysans et les opprimés se sont organisés, dans des syndicats ouvriers ou à leurs côtés. Mais les aspirations à se donner l’émancipation sociale comme horizon y ont été marginalisées et frustrées. Le langage du « réalisme », c’est-à-dire de l’adaptation au capitalisme, a prévalu. Dans les pays capitalistes impérialistes, le but de l’émancipation sociale reste inscrit dans le programme politique de certaines organisations, de certains groupes politiques ou de certains collectifs appartenant aux courants fondamentaux de la pensée émancipatrice. Mais elle l’est sous des traits formels et desséchés. Or, ni l’émancipation sociale ni le communisme comme objectif ultime de l’engagement ne peuvent être momifiés ou subir des formes d’accaparement par des « avant-gardes » autoproclamées. Il faut les faire vivre, donc les nourrir en permanence, dans un processus d’interaction avec les expressions d’auto-activité des exploité·e·s qui ne cessent de se renouveler ; cette auto-activité modifie les conditions du combat et change aussi les êtres humains.

Il existe actuellement un besoin criant de démontrer la pertinence de ces objectifs et de les reformuler. L’expérience historique des tentatives concrètes dites de transition au socialisme exige d’être analysée à fond (cette analyse n’a été qu’à peine esquissée). Héritiers lointains, mais héritiers quand même, de ceux qui ont affronté la répression stalinienne et connu les poteaux d’exécution et le Goulag, nous en apprécions pleinement l’impérieuse nécessité. Mais cette exigence concerne aussi bien le présent que l’avenir. Ce qui impose ce travail, ce sont les défis nouveaux (jamais pensés et / ou négligés jusque-là par les forces révolutionnaires) lancés à l’humanité par le régime de la propriété privée des moyens de production et par l’accumulation pour le profit. Faute d’être pensées dans des termes actuels, l’idée de l’émancipation sociale et la perspective du communisme deviennent des positions relevant de convictions privées, ou même d’une croyance, dont des militants font état dans l’intimité de petits cercles plutôt que dans la sphère politique publique.

Au moment où le 21e siècle est engagé d’une façon dramatique, et où certains de ses traits catastrophiques majeurs sont discernables avec un degré assez élevé de certitude, nous voulons participer, aux côtés de tous ceux et de toutes celles dont l’engagement politique est fondé sur ce socle, à un effort collectif pour (re) penser le communisme aujourd’hui et en montrer l’actualité et la nécessité. Cet objectif mérite que l’on mette entre parenthèses (ou que l’on accepte au moins de faire passer au second plan) les divergences qui peuvent exister entre celles et ceux qui veulent s’attacher à cette tâche, pour la mener sans prétention mais avec la conscience des nécessités de la situation.

L’activité militante quotidienne, concrète, que chacun développe ne peut qu’enrichir les débats, les échanges et les élaborations. Il est cependantdevenu urgent de consacrer une partie de son temps et de son énergie à cette tâche politico-théorique, de façon à redonner à ceux et celles qui militent depuis des années la perspective indispensable du communisme, et surtout à pouvoir la transmettre aux nouvelles générations. Les luttes « quotidiennes », dès qu’elles sont un tant soit peu importantes (et elles tendent aujourd’hui à l’être toutes !) portent en elles une aspiration à une « autre société », à un « au-delà » du système capitaliste ; elles s’efforcent plus ou moins consciemment de « jeter un pont » vers cette autre société. C’est les amputer, et peut-être les désarmer, que de ne pas travailler à définir le point vers lequel doit être jeté ce « pont ».

Les formes actuelles de la question « socialisme ou barbarie »

L’alternative « socialisme ou barbarie » a été formulée il y a maintenant presque un siècle. Le cri d’alarme lancé par Rosa Luxembourg et d’autres révolutionnaires traduisait une modification radicale du sens du combat pour l’émancipation sociale, qui devenait un combat pour s’opposer à de terribles périls, autant que pour matérialiser des potentialités de progrès dans l’histoire. La « construction du socialisme » et l’image d’une « humanité marchant vers le progrès », forgée par le stalinisme et ses sous-produits, ont empêché que ce cri d’alarme soit pleinement compris. D’autres se sont efforcés de dissocier la compréhension d’Auschwitz de l’histoire du capitalisme et de ses convulsions. D’autres encore se sont attachés à tenter de nous convaincre que la supériorité militaire et nucléaire des États-Unis constituait la garantie de la « liberté » et de la « démocratie ». Nous devons aujourd’hui redonner tout son sens à ce cri : « socialisme ou barbarie », qui est plus que jamais fondé alors qu’après des décennies de crise chronique de l’économie et de la société capitalistes à l’échelle internationale, les menaces s’accélèrent et se diversifient.

Le capital est parvenu à créer les conditions d’une terrible concurrence, des pays les uns contre les autres, mais aussi, au sein de chaque économie nationale, entre les prolétaires d’un même pays, pour « l’emploi », pour la vente de leur force de travail. Cette concurrence est le vecteur d’une véritable pandémie mortifère qui s’abat sur les prolétaires, sur « le monde du travail » comme on l’a longtemps nommé, et qui s’étend à toux ceux qui sont frappés par la paupérisation et la désaffiliation sociale pour satisfaire la soif inextinguible de valorisation sans limites du capital. « L’union des travailleurs » à tous les niveaux est devenue l’enjeu absolument central de l’activité militante. Il n’y a que l’union qui puisse faire reculer les périls, puis leur trouver des solutions plus durables ; et l’on pressent que cette union pourrait être construite sur la convergence de l’auto-activité que les dépossédés et les exploités déploient tous dans chacun de leurs pays, en réalité souvent dans chacun de leurs villages, de leurs villes, de leurs quartiers ou de leurs régions.

La coupure entre les sommets des classes possédantes et dominantes ainsi que des « élites politiques » qu’elles produisent, et la majorité de la population est redevenue incommensurable. Les dimensions parasitaires du capital financier trouvent l’une de leurs expressions dans les formes et les contenus de l’hyper-privatisation, en voie d’extension rapide, de la richesse produite par le travail, mais aussi des ressources « naturelles » de toutes sortes. Les nouvelles configurations de la ville (« sectorisation », ségrégations spatiales, phénomènes « d’entre soi », constitution de ghettos réservés aux différentes strates de la population) en sont une manifestation. Cette coupure va de pair avec cette sorte de véritable déni dont souffre la situation de la majorité de la population de la planète, avec, littéralement, l’oubli de populations entières (celles de l’Afrique, par exemple). La séparation des paysans producteurs du droit qu’ils ont jusqu’à présent eu d’utiliser leurs semences pour une nouvelle récolte, par le biais des OGM et de la propriété des brevets, est emblématique du contenu pratique, existentiel, de la séparation des producteurs de leurs moyens de production et de vie. Elle est caractéristique de mécanismes économiques et d’un personnel qui les personnifie, situés en extériorité absolue aux conditions de vie de gens qui sont à peine reconnus comme vivant sur cette planète.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer la décadence de l’État bourgeois dans de nombreux pays (entre autres ceux de la périphérie) et la perte de crédit comme de légitimité des institutions dites représentatives et démocratiques des pays impérialistes. L’essor rapide de tout un pan du droit international géré de manière privée par les grandes firmes (l’arbitrage) renvoie aux « règles de la gouvernance » proposées comme mode de gestion des organes étatiques ou proto-étatiques.

Les enjeux de la « question écologique »

L’horizon de l’humanité au 21e siècle est celui d’une crise écologique mondiale d’une gravité exceptionnelle, dont tous les observateurs sérieux pressentent qu’elle sera un facteur d’accentuation du militarisme et d’aggravation des menaces, pouvant aller jusqu’à l’usage d’une arme nucléaire « maniable » (miniaturisée, dite « tactique »). La perpétuation de l’hégémonie planétaire du capital financier conduit déjà ceux qui se prétendent les héritiers de la civilisation (forgée de façon contradictoire sous la domination de la bourgeoisie) à un comportement brutalement destructeur à l’encontre des forces humaines et des ressources socio-naturelles, qu’à sa manière, cette civilisation avait façonnées historiquement. De telle sorte qu’au cours du 21e siècle, l’alternative risque bien de ne plus être entre le « socialisme » ou la « barbarie », mais entrele « communisme » et des formes inédites « d’anéantissement social ».

Pour peu qu’elle soit abordée comme question planétaire, la « question écologique » devient en effet indissociable de la « question sociale ». Derrière les mots « écologie » et « environnement », il n’y a rien de moins que la mise en cause, dans un avenir désormais de plus en plus proche, de la pérennité des conditions de reproduction sociale de certaines classes ou groupes sociaux, de certains peuples, voire de certains pays tout entiers. L’humanité occupe un espace planétaire doté d’un écosystème très fragile, dont l’existence a longtemps paru « aller de soi ». La vision des « rapports entre l’homme et la nature » de la Renaissance et des Lumières, héroïque quoique déjà ambiguë, a vite laissé place à celle, parfaitement utilitaire et à courte vue, façonnée par le positivisme bourgeois du 19e siècle, dans laquelle l’homme (c’est-à-dire le capitaliste) peut exploiter la planète à sa guise. Cette approche a bénéficié plus tard du renfort de la politique et de l’idéologie stalino-scientiste (ce régime s’est purement et simplement débarrassé de théoriciens critiques très affûtés dans ce domaine). La question des « rapports à la nature » n’a pas fait non plus partie des domaines abordés par la pensée révolutionnaire, qui ne lui a pas consacré une critique politique et sociale aussi acérée que celle réservée à l’exploitation du prolétariat ou à l’oppression des dominé·e·s. L’indifférence totale vis-à-vis des questions touchant à l’écosystème planétaire a été partagée par les gestionnaires du capital financier comme par les « planificateurs » du « socialisme réel », soucieux des seules exigences d’un « développement » servant de support aupouvoir des couches sociales bureaucratiques, à leur domination et à leur exploitation des travailleurs.

L’alerte concernant les émissions de gaz à effet de serre, en particulier de CO2, et au changement climatique a été donnée par les scientifiques depuis bientôt vingt ans (au tournant des années 1990). Elle n’a pas été entendue. L’anarchie de la production capitaliste [1] ; le fait que la réalisation du profit implique la nécessité de vendre, et donc de gaspiller les ressources de façon effrénée ; le besoin de valoriser le capital investi dans les industries qui constituent les piliers de la Bourse, donc de faire entrer la Chine et l’Inde, après l’Amérique latine et l’Asie du Sud-est, dans la « civilisation de l’automobile » et d’une urbanisation toujours plus discriminatoire et dévastatrice (quels qu’en soient les effets sur l’ensemble du territoire), tout cela a créé une situation marquée par une perte de contrôle de plus en totale des gouvernements. Mais dans beaucoup de cas, on est confronté aux conséquences directes d’une politique menée ouvertement au nom de la reproduction de la domination mondiale du capital financier. La destruction des équilibres et des ressources nécessaires à la vie se fait à un rythme qui s’accélère. En Afrique orientale et en Amérique andine, le réchauffement climatique et la crise de l’eau ont commencé à se mêler de façon inextricable. Toutes les études prévoient que ce sont les gens les plus démunis et les plus vulnérables qui seront frappés les premiers.

Dans les courants se revendiquant du socialisme révolutionnaire, la prise de conscience et la résistance politique et sociale aux graves atteintes portées conjointement aux exploité·e·s et à la nature ont été tardives et insuffisantes. Le retrait ou la frilosité sur ces questions ne sont plus de mise. L’idée du communisme et sa nécessité doivent donc être pensées dans des conditions où c’est à ces questions qu’il faut répondre. Avant qu’il ne soit trop tard, la planète ne doit-elle pas être pensée comme constituant la « maison commune de l’humanité » ? Si la première tâche est de faire en sorte que l’espace mondial cesse d’être un enfer pour les trois-quarts de ses habitants, où ceux-ci sont menacés dans leur existence même par les destructions écologiques provoquées par des modes de production et de consommation ayant la propriété privée et l’individualisme de la marchandise-fétiche comme fondements, quels pas, quelles mesures peuvent y répondre ? En sachant qu’il faudra que les travailleurs et les travailleuses, que le vaste bloc social dont les contours se dessinent dans les diverses luttes de résistance et, y compris, les contre-attaques portant sur la propriété des ressources de leur pays (Équateur, Bolivie, Pérou, etc.) imposent par leur auto-activité les règles et les mesures adéquates,et les mettent en œuvre eux-mêmes et / ou les contrôlent étroitement.

La concurrence entre travailleurs déchaînée par le capitalisme mondialisé

Dans tous les pays, sans aucune exception, les « prolétaires », au sens que Marx donne à ce mot (ceux qui sont obligés de vendre leur force de travail, de « trouver un emploi » pour vivre et faire vivre leurs enfants), subissent les effets de plus en plus brutaux d’un processus politique de libéralisation et de déréglementation de l’investissement direct à l’étranger, des transactions commerciales et des flux financiers, libéralisation et déréglementation imposées simultanément à toutes les parties du monde sur une échelle sans précédent. Les salarié·e·s des pays où les retraites par capitalisation prévalent (Chili, Argentine, États-Unis, Royaume Uni, par exemple) n’échappent pas à la mise en cause de leurs conditions d’existence. Dans ces pays, le capital ne manifeste aucune reconnaissance envers ceux dont « l’épargne salariale » alimente les marchés boursiers, et il porte le fer contre eux autant, et parfois plus qu’ailleurs.

Aux yeux de ceux qui l’impulsent et qui en tirent leur richesse ainsi que leur pouvoir, le processus de libéralisation et de privatisation est encore inachevé. Pourtant il est déjà très avancé. Sa conséquence la plus nouvelle et la plus dramatique est de permettre au capital d’organiser, à l’échelle de continents ou de sous-continents, la mise en concurrence directe des salarié·e·s, des prolétaires vendeurs de leur force de travail et producteurs de plus-value. C’est déjà le cas de l’ensemble européen dont l’UE (Union européenne) est le cœur mais dont l’espace s’étend vers l’Est et la Méditerranée. C’est aussi celui de l’Amérique au nord du canal de Panama, de l’Amérique centrale et du Sud. Dans le cas des pays d’Asie, vers lesquels une part croissante des capacités industrielles mondiales ont été transférées, le capital met ces travailleurs en concurrence entre eux, en même temps qu’il se sert d’eux comme d’une arme contre les niveaux de salaires et contre les conditions de travail d’autres travailleurs presque partout dans le monde. Les moyens de la mise en concurrence des travailleurs sont la délocalisation de la production par investissement direct, mais aussi des formes multiples et très sophistiquées de sous-traitance vers les pays où les salaires sont les plus bas et la protection sociale la plus faible.

La mise en concurrence directe, à une échelle proprement planétaire, de travailleurs vivant dans des rapports sociaux très inégaux face au capital et à l’État a bénéficié de la réintégration dans le marché mondial des pays « du bloc soviétique », comme de ceux qui faisaient partie de l’ex-URSS. Cette mise en concurrence directe connaît un saut qualitatif depuis le passage complet de l’élite bureaucratico-capitaliste de la Chine au capitalisme mondialisé et l’entrée de la Chine à l’OMC. Le développement des technologies de l’information et de la communication a été délibérément orienté par des groupes industriels, aidés par les principaux gouvernements, et il a fourni au capital les conditions techniques d’une optimisation de la productivité et du profit, sur la base de la dispersion, de la flexibilisation et de la précarisation des travailleurs. À mesure que les positions de ceux-ci dans la lutte des classes s’affaiblissent, le capital voit s’élargir sa possibilité de voiler le caractère social de la production, de disloquer les collectifs de travail qu’il avait lui-même aidé à faire naître dans la phase antérieure du capitalisme, et d’accroître le taux d’exploitation. L’allongement du temps de travail et l’usure physique et psychique accentuée de la force de travail (au point d’en faire une préoccupation explicite d’organismes paritaires comme le BIT) sont deux traductions de la montée en puissance d’une surexploitation qui combine les traits du 19e et du 21e siècle.

La sélection des immigré·e·s et les statuts juridiques spéciaux qu’on leur impose (« l’immigration choisie »), auxquels s’ajoute « l’immigration clandestine » suivie par les services de police, extraordinairement bénéfiques aux employeurs, sont un autre instrument du choix d’aligner progressivement les salaires et les niveaux protection sociale des salarié·e·s, qui continuent à être employé·e·s dans les pays sources des investissements et des ordres de sous-traitance, sur les niveaux sans cesse plus bas de salaire et des divers types de protection. Les centaines de cadavres qui flottent sur les eaux de la Méditerranée ou qui périssent dans les zones frontières entre le Mexique et les États-Unis symbolisent et matérialisent la barbarie d’un marché du travail mondialisé, structuré par les lois du développement inégal et combiné propres à l’impérialisme du 21e siècle. Énoncer le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays unissez-vous » dans les conditions d’aujourd’hui signifie trouver des parades, à commencer par des paroles, qui soient entendues des salarié·e·s menacé·e·s par le chômage et la précarité, de façon à ce que le travailleur « étranger » ne soit pas vu comme le concurrent, si ce n’est l’ennemi.

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage »

La question de la guerre, thème central de l’alternative « socialisme ou barbarie » il y a cent ans, et qui a été effectivement l’une des expressions majeures de la barbarie tout au long du 20e siècle, reste aussi actuelle qu’à l’époque où Jean Jaurès a prononcé cette phrase. Elle a une forte résonance chez les salarié·e·s et dans la jeunesse. Les manifestations du 15 février 2003 contre l’invasion de l’Irak par les États-Unis, le Royaume Uni et leurs alliés, ont été le moment le plus haut du mouvement anti-mondialiste et alter-mondialiste né avec le Forum social mondial de 2001 (dans le sillage de Seattle, en 1999). Le travail pour penser l’actualité du communisme au début du 21e siècle n’en suppose pas moins un travail spécifique. Nous ne pouvons pas faire comme si la question de la guerre était « réglée ».

Cette question s’énonce aujourd’hui principalement en relation avec le besoin impérialiste de contrôler les sources de matières premières, de l’énergie, de l’eau, des terres arables et des « réservoirs » dans lesquels peut puiser la biogénétique. La compréhension de ses rapports avec la concurrence inter-impérialiste, qui naît du fonctionnement du capitalisme comme tel, a reculé. La nécessité de contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit, rendue encore plus impérieuse par la domination du capital de placement, a poussé le capital états-unien (ainsi que ceux de l’UE et du Japon) à permettre à l’élite bureaucratico-capitaliste d’opérer l’actuelle transformation capitaliste de la Chine en l’espace de dix ans, là où il lui aurait fallu plusieurs décennies pour le faire par ses seuls moyens, même avec l’aide de la diaspora et de Taïwan. En mettant un puissant rival en selle, le capital états-unien a recréé la possibilité d’un conflit inter-impérialiste des plus classiques.

La course aux armes nucléaires (qui s’efforce désormais de réussir la miniaturisation des bombes, par exemple) est relancée, de même que la prolifération nucléaire. La bourgeoisie japonaise va peut-être tenter de devenir une puissance nucléaire, en dépit du souvenir d’Hiroshima et Nagasaki. Les soulèvements qui peuvent résulter des atteintes écologiques les plus massives aux conditions de reproduction de peuples entiers provoqueront un recours à la guerre de la part des États les plus engagés dans la préservation de l’ordre social et politique mondial actuel, fondé sur la propriété privée des moyens de production. Ils le feront sans hésitation. Il faut ajouter à cela l’utilisation de plus en plus systématique par les possédants de formes de contrôle et de répression permanente contre les exploité·e·s et les dominé·e·s.

Une dernière face terrible de la barbarie s’exprime dans le processus de privatisation, de « sous-traitance » de la guerre et de la violence, et dans l’extension et la banalisation de la torture. Partout où l’histoire a légué des ressentiments et des haines (celles que l’on qualifie d’« ancestrales »), le poids des ponctions économiques au profit de l’étranger, la constitution d’enclaves minières ou pétrolières étroitement surveillées, ainsi que la dislocation des cohésions anciennes peuvent conduire à ce que des peuples exploités ou dépossédés reportent sur ceux qui, plus petits, plus faibles qu’eux-mêmes, leur sont désignés comme étant « différents », les frustrations, les injustices et les haines dont ils ne comprennent pas (et dont on leur cache soigneusement) les causes véritables. Tel est le terreau de la violence en Afrique. Ses germes peuvent exister de façon endogène à l’état larvé, mais c’est à la faveur de la mondialisation du capital et à cause des formes prises par celle-ci que cette violence éclate.

L’émancipation des femmes, dimension centrale de l’émancipation sociale

Depuis des temps ancestraux, un statut d’infériorité - présenté comme naturel - a été imposé aux femmes. Cela s’est accompagné de diverses formes d’abaissement social, de violences, de marginalisation par rapport aux structures de « pouvoir ». Une œuvre de manipulation de la conscience sociale a été conduite et continue à l’être afin de briser les tentatives de battre en brèche des privilèges masculins. Des arrangements, plus ou moins subtils, d’obéissance et de consensus ont été construits et se rénovent, se réinventent.

La mondialisation capitaliste comporte une conservation renouvelée et réformée, fonctionnelle aux exigences de la valorisation du capital, des formes archaïques et des formes modernes de l’oppression et de l’exploitation de la très large majorité des femmes. Aujourd’hui, la majorité de la population féminine du monde connaît des conditions de vie où s’intriquent : pauvreté extrême et exploitation ; enfermement dans des usines fournissant les marchés de biens de consommation des pays du centre ; violences quotidiennes ; statut de migrantes expropriées de tout et conditions pour une partie d’entre elles de semi-esclavage et / ou d’esclavage. L’urgence d’une émancipation à la fois de la domination patriarcale et de celle de classe est à la mesure des difficultés qu’elle doit affronter. Une émancipation individuelle et collective allant dans le sens d’une opposition aux différentes formes de domination et d’oppression s’inscrit dans l’engagement pour le droit universel des êtres humains à la liberté.

Actuellement, les femmes entrent massivement dans le salariat. Elles le font sous un double statut : celui de salariée et de participante à la reproduction de la force de travail dans une sphère privée établie par l’évolution du système capitaliste et au sein de laquelle l’homme dispose d’une position de dominant. Le temps du travail salarié des femmes s’articule avec le temps nécessaire à la prise en charge de personnes (enfants, mari, famille plus large suivant les pays). C’est le domaine du travail domestique qui double celui du travail salarié ; là réside la captation d’ensemble du temps de travail des femmes. Aujourd’hui, dans les pays capitalistes plus anciens où des progrès avaient été faits pour atténuer cette dépendance, son aggravation nouvelle est concomitante avec celles d’institutions dont l’existence est mise en péril ou qui ne se développent pas en lien avec des besoins élémentaires (crèche, garderie, etc.). En effet, l’attaque contre le salaire social est un des objectifs centraux du mouvement de restauration conservatrice, sociale, économique et individuelle (droit à l’avortement remis en cause ; dégradation de la reconnaissance sociale de diverses professions ; statut dévalorisé matériellement et symboliquement des dites professions de services à la personne, etc.).

A l’échelle planétaire, non seulement les luttes des femmes dans leurs formes multiples participent des processus d’auto-activité tendant vers l’auto-émancipation collective, mais elles en sont une composante centrale. Inégalités et oppressions n’existent pas, simplement, les unes à côté des autres. Elles traduisent, dans la réalité concrète, le fonctionnement d’un mode de production - capitaliste - qui produit misère et oppression pour se reproduire. Les dominants chercheront, sans cesse, à présenter les inégalités, les injustices, les oppressions comme multiples et divisibles à l’infini. Cela constitue une des formes d’étayage de leur pouvoir. En ce sens, les divers mouvements de lutte et d’émancipation des femmes concourent, au sens le plus strict du terme, aux batailles pour la survie d’une partie de l’humanité. Ces actions sont partie prenante d’un mouvement plus général des exploité·e·s et des opprimé·e·s contre la barbarie, pour un socialisme-à-venir.

Faire face aux défis théoriques et politiques contemporains

Notre démarche part de la conviction que dans les conditions actuelles des rapports de forces entre les classes, qui se sont fortement dégradées dans leur ensemble sous les effets de l’offensive multidimensionnelle du capital, une stratégie cherchant à maintenir l’existant (en gros, les acquis antérieurs des luttes) ne suffit plus. L’orientation purement défensive qui est celle adoptée, dans le meilleur des cas, par ce qui reste du mouvement ouvrier paraît vouée à l’échec. Les mobilisations visant à stopper les atteintes portées au niveau de vie, à l’emploi, aux licenciements, aux retraites se heurtent aux moyens que les capitalistes et leurs gouvernements ont de les imposer, notamment du fait de leur capacité à mettre les salariés en concurrence de pays à pays. Leur échec peut même déboucher sur une subordination accrue aux besoins du capital, d’institutions présentées par beaucoup comme étant neutres : la propriété, la monnaie, la loi, l’Etat... De surcroît, le « meilleur des cas » reste l’exception. Les appareils syndicaux sont marqués par la conviction de l’irréversibilité de la mondialisation libérale. Ils ne peuvent, dès lors, que tirer en arrière quand ce n’est pas combattre, délibérément, la construction d’un mouvement d’ensemble d’opposition au capital.

Le premier pas qu’ils prennent dans ce sens consiste à isoler les luttes partout où elles éclatent. Une des conséquences de cette orientation risque d’être la diffusion accrue au sein des salarié·e·s du binôme colère et désillusion (que les forces conservatrices et le capital utilisent et utiliseront chaque qu’ils le peuvent). Cette double réaction n’est pas le produit de simples facteurs sociologiques « objectifs ». Elle repose en grande partie sur le refus de la part des appareils d’entrer en conflit ouvert avec les classes dominantes et leurs représentations politiques directes et donc de participer à la bataille sociale, économique, politique, culturelle qui permettrait aux travailleuses et travailleurs d’identifier un autre avenir pour eux et leurs enfants, besoin de plus en plus ressenti. Un nouveau néocorporatisme prend des contours toujours plus affirmés, matérialisé notamment dans les négociations à deux entre les « partenaires sociaux » ou alors « tripartites » avec la participation du gouvernement et de l’Etat, ou encore les modalités de « concertation » entreprise par entreprise. Cette orientation se développe sur l’arrière-plan d’une gestion capitaliste visant à « désintégrer » les collectifs de salarié·e·s (flexibilité, avancement au mérite, adaptabilité...).

Il n’y a que les révolutionnaires qui puissent contribuer à aider les salarié·e·s et, plus largement les exploité·e·s à surmonter la faiblesse voire l’impuissance de leurs réactions face à l’offensive générale menée contre eux par les capitalistes et les gouvernements. Lorsque ni les partis qui prétendent les représenter, ni les appareils syndicaux n’aident les travailleurs à appréhender la nature et les ressorts actuels de « l’état actuel des choses », c’est aux anti-capitalistes de le faire. Car l’absence de tout projet politique d’ensemble capable de fournir une alternative cohérente crédible au capitalisme est paralysante.

En se faisant de plus en plus forte et évidente, la violence des rapports sociaux rend la (re)construction identitaire de classe nécessaire, mais aussi plus saisissable. Elle pourrait et peut s’articuler autour des inégalités béantes, de l’exploitation et se ressourcer dans les luttes ainsi que dans l’auto-activité des producteurs de la richesse sociale. Certes, l’augmentation quantitative du salariat à l’échelle mondiale n’en fait pas, automatiquement, le détenteur inhérent d’une capacité subversive et d’un projet de changement radical. Mais, les exemples ne manquent pas pour mettre en relief qu’à l’occasion de mobilisations d’une certaine ampleur ainsi que lors de luttes marquées par l’action directe des salarié·e·s, on assiste au surgissement de dynamiques centripètes, unitaires qui battent en brèche les différenciations multiples de statuts construits par les gérants des « ressources humaines » au sein du prolétariat. Ces dynamiques unifiantes se renforcent quand elles prennent appui sur l’auto-organisation démocratique et lorsque des forces sociales et politiques nourrissent les rapports entre mouvements spontanés ou semi-spontanés et aident à l’émergence d’une conscience à la hauteur des obstacles et objectifs rencontrés dans les luttes. Cela d’autant plus si le souvenir historique des affrontements de classes dans un pays - ou dans une région plus vaste - favorise la récupération d’une mémoire au présent. La constitution des salarié·e·s en une classe se construisant est alors facilitée. Ils se transforment en prolétariat en lutte, assumant leur potentiel conflictuel ainsi que leur force de vecteur de changement radical de la société. Le point de départ d’une orientation alternative doit donc s’enraciner dans le renforcement de la capacité du « faire-ensemble » des salarié·e·s. Celui-ci repose sur la réalité du caractère social du travail et peut ébranler la forme fétichisée qu’acquièrent dans la quotidienneté les rapports sociaux.

Du côté de la social-démocratie, les partis qui prétendent représenter les salarié·e·s. exploitent politiquement, pratiquement de la même manière que la bourgeoisie, le résultat des luttes menées au nom du communisme au 20°siècle et des crimes de masse commis en son nom. Ils serinent que « le capitalisme a gagné », la seule voie qui puisse être suivie étant alors celle de la « meilleure adaptation possible ». La propriété privée des moyens de production serait éventuellement à tempérer, mais en aucune manière à abolir. Paralysés par leur rôle engoncé dans l’histoire du stalinisme d’Etat (URSS) dans la genèse des rapports politiques actuels (il suffit de penser au rôle du PCF en 1968, du PCI en 1969-70, du PCE dans la restauration de la monarchie au sein de l’Etat espagnol), ce qui reste des anciens partis communistes colle à la social-démocratie. Ici ils sont devenus de partis sociaux-démocrates modernisés (Italie) ; là leur alliance avec la social-démocratie est un élément clé de leur survie (France). Lorsque des « ruptures » se produisent dans ces partis, qui ont toujours gardé un élément de continuité avec leur passé stalinien, elles connaissent des évolutions rapides vers le réformisme, autrefois qualifié d’« eurocummunisme » (Parti de la Refondation Communiste en Italie). Leurs militant·e·s sont encore attachés à l’idée, plus ou moins nostalgique, mais qui parfois cherche à être ravivée, du communisme. Mais ce n’est pas de ces partis qu’on peut attendre la reconstruction d’une alternative qui soit éclairée par l’idée que le communisme est une option actuelle et concevable, vivante. De surcroît, il ne faut jamais oublier qu’au-delà de leur évolution socio-politique importante des dernières décennies, les partis sociaux-démocrates et les partis dits communistes ont toujours eu en commun, historiquement, une stratégie axée sur l’Etat et non sur l’auto-activité des travailleurs et de leurs alliés.

Depuis, la fin des années 1990, les mouvements anti-mondialistes ou alter-mondialistes ont cherché d’aborder les problèmes auxquels s’affrontent les plus exploité·e·s et les plus démuni·e·s, mais dont tous ceux et celles qui sont attachés à la civilisation humaine comme telle savent l’extrême importance. Ces mouvements ont fourni un cadre important dans lequel des militant·e·s ont pu travailler sur les problèmes ignorés ou rejetés par les partis politiques se réclamant des salarié·e·s comme par les appareils syndicaux. Souvent, forts de positions institutionnelles plus ancrées et de moyens matériels plus importants que d’autres courants, l’antilibéralisme a fixé des bornes à ces discussions. De sorte que le travail politique théorique, tel qu’il a pu se développer et se formuler au cours de la dernière décennie, entre autres au sein des Forums sociaux mondiaux, pour utile qu’il soit, reste nettement insuffisant par rapport aux enjeux et à la nature sociale des questions. Au mieux, l’antilibéralisme se transformera (en fait, c’est déjà en partie le cas) en vecteur d’un nouveau réformisme de caractère classiquement social-démocrate, avec toute l’impuissance dont celui-ci est marqué. Au pire, il risque d’affaiblir la résistance des opprimés en la nourrissant d’illusions. En un mot : il ne suffit pas de déclarer que « le monde n’est pas une marchandise » et de protester contre le devenir-marchandise du monde ainsi que contre le devenir-monde de la marchandise. Il faut encore désigner et engager la bataille contre les rapports de production qui opèrent cette marchandisation universelle. Or, ce ne sont autres que les rapports capitalistes de production aujourd’hui mondialisés. Cette appréciation, avec les débats, échanges et différenciations qui en résultent, est en train de naître au sein des espaces que peuvent recouvrir le FSM et d’autres champs. Des courants et forces commencent à se fixer comme objectif de surmonter les limites fixées par l’antilibéralisme hégémonique, sans retomber dans des archaïsmes stéréotypés.

Divers groupes militants croient que la possession d’une réponse à la dégénérescence de la révolution russe - considérée comme clef de celle de toutes les défaites et / ou dégénérescences qui ont suivi - peut les absoudre de la nécessité de penser l’actualité du communisme. Le programme de la révolution serait intact, exigeant au mieux quelques retouches mineures. En menant en avant ce travail, nous espérons les convaincre qu’on ne peut pas faire comme si l’idée du communisme (ou du socialisme au sens plein du terme, où il est synonyme de communisme) sortait indemne de l’histoire du 20°siècle. Au même titre, l’illusion ne doit et ne peut être cultivée selon laquelle l’évolution du monde sous l’emprise complète du capital financier depuis plusieurs décennies n’exigeait pas non plus que la nécessité du communisme et son contenu soient pensés méticuleusement dans les conditions contemporaines.

L’attention très grande que nous portons à l’auto-activité des salarié·e·s, des exploité·e·s et de la jeunesse nous pousse à nous démarquer du « substitutisme ». Celui-ci affecte, à des degrés divers, aussi bien les groupes politiques petits que les plus grosses organisations anti-capitalistes se réclamant du marxisme. Souvent coexistent dans ces organisations une certaine reconnaissance de la nécessité d’un travail à caractère programmatique, qui porterait sur une partie au moins des questions que nous avons évoquées, et la fuite en avant dans un pragmatisme et un activisme qui les mettent fréquemment en danger d’être à la remorque des partis sociaux-démocrates ou des vestiges des partis formés par le stalinisme et, parfois, à la remorque aussi des appareils syndicaux. Nous souhaitons con­vaincre les militant·e·s qui comprennent la nature de notre projet et sa nécessité, de participer à ce projet. De notre côté nous serons très attentifs à toute proposition de regroupement qui œuvre dans la même direction.
Penser le communisme aujourd’hui : le champ de travail

Les coups brutaux portés jour après jour par le capital contre une large majorité du salariat, contre les couches urbaines dites « marginales » et contre les masses paysannes partout dans le monde, ainsi que la radicalité du projet économique néolibéral et, d’un point de vue sociopolitique, néoconservateur traduisent une offensive du capital sans précédent depuis des décennies. Le capital entend faire table rase de la plupart des acquis antérieurs conquis par le mouvement ouvrier et d’autres forces sociales organisées. Il impose un « changement d’époque », provoque un « basculement du monde », qui est ressenti, de manière certes fort diverses, par une large fraction de la population mondiale. En Europe, une phrase que l’on entend souvent traduit ce sentiment : « Nos enfants auront une vie plus difficile que la nôtre, et pour nos petits-enfants, ce sera pire encore ». Voilà ce qui oblige celles et ceux dont l’émancipation sociale est le but de commencer à répondre, en établissant des dialogues et des collaborations multiples, aux défis de cet assaut au niveau où il se pose. Face à ce « basculement du monde », n’est-il pas temps de réaffirmer, mais aussi de repenser, la perspective la plus radicale historiquement portée par la lutte de classe du prolétariat, celle du communisme, pour déterminer les conditions actuelles de sa nécessité comme de la possibilité de sa réalisation. (Répétons que si certains préfèrent le terme socialisme, nous ne le leur contesterons pas)

En exposant le champ du travail à mener, nous n’ignorons pas les immenses problèmes théoriques et politiques que soulève pareil projet. Bien au contraire. Tout l’effort théorique et politique de nos rencontres, de nos séminaires et de notre site web, une fois lancé, cherchera donc à formuler ces problèmes le plus clairement possible et à définir le plus nettement possible aussi les conditions de leur solution.

Définir le concept même de communisme : un point de départ

Au nombre de ces problèmes, le premier, et non le moindre, est évidemment le discrédit à peu près général dans lequel est tombé le terme même de communisme à la suite de la désastreuse expérience historique du stalinisme et du bilan des États du soi-disant « socialisme réel ». Dans les médias, mais aussi chez beaucoup d’intellectuels (ou qui se prétendent tels) le terme de totalitarisme est utilisé pour discréditer tout projet communiste. Aussi, notre premier objectif sera de clairement (re) définir le concept même de communisme dans ses différents aspects et dimensions.

Pour lancer le travail, comme base minimale d’accord entre celles et ceux qui prennent cette initiative, et sans préjuger des résultats des travaux et des recherches ultérieurs qui seront menés entre nous et avec d’autres, nous définirons le communisme comme :

1. une société fondée sur la socialisation des moyens sociaux de production, de distribution et de consommation, sur la planification démocratique de la production sociale, destinée à satisfaire l’intégralité des besoins sociaux, ainsi que sur l’autogestion des unités de production dans ce cadre socialisé, autant de points d’appui pour un changement profond dans la gestion des ressources naturelles mondiales et la mise en œuvre de mesures qui préservent la reproduction des conditions de la vie sur la planète ;

2. une société dans laquelle l’administration de la puissance sociale (au sens de la capacité de la société à agir sur elle-même : de se donner à elle-même ses propres finalités, ses propres règles d’organisation et de fonctionnement et ses propres modalités de contrôle) prend, aux différents niveaux de l’organisation sociale, la forme d’organes de délibération et de décision associant l’ensemble des membres concernés par les décisions à prendre, et excluant toute monopolisation de celles-ci par une minorité, fût-elle « éclairée ». Cela suppose de mettre fin à un État qui s’érige au-dessus de la société, et son « absorption » dans des organes d’auto-institution démocratique de la société, car ce sont les conditions nécessaires à sa complète subordination ;

3. une société qui est, par conséquent, libérée des rapports d’oppression que sont le Capital et l’État avec tout leur appareillage, une société dans laquelle il a été mis fin à la division de la société en classes sociales tout comme à celle entre gouvernants et gouvernés ; une société où la libre association des individus implique, d’une part, qu’ils dominent leurs produits qui ne sont, dès lors, plus des marchandises et, d’autre part, que l’union non contrainte des producteurs avec les conditions de production mette fin au statut de producteur-salarié, à celui de « l’esclavage salarial » ;

4. une société où l’échange d’activités libres entre individus sociaux fonde aussi le libre développement de chacun, sur tous les plans, lequel devient la condition du libre développement de tous et réciproquement ; une société qui met fin à tout type d’oppression, notamment celle dont sont victimes, de manière ancestrale, les femmes ; une société qui organise la répartition du temps de sorte que s’accroisse qualitativement le temps de non-travail au-delà du temps nécessaire pour répondre aux besoins les plus divers ;

5. une société par conséquent dans laquelle l’humanité tend à la réconciliation avec elle-même, tout en sachant que de son établissement naîtront de nouvelles contradictions et de nouveaux conflits, dont la résolution supposera la création d’instances et d’institutions de régulation propres à chaque étape de l’évolution de la société.

Faire l’histoire de la lutte pour le communisme et en creuser le bilan

Redéfinir le communisme en précisant chacun des aspects précédents, sans négliger les nouveaux problèmes qu’ils soulèvent, ne peut pas suffire à lutter contre le discrédit qui entoure aujourd’hui la référence communiste. Il faut encore revenir sur l’Histoire et même la Préhistoire du communisme, de la longue lutte des opprimé·e·s (esclaves, serfs, paysans et prolétaires) pour s’émanciper et tenter de créer les conditions d’une communauté humaine libre de toute oppression. Il ne s’agit pas seulement pour nous de raviver les pages glorieuses de cette Histoire, aujourd’hui sombrées dans l’oubli ou sciemment défigurées, les actes politiques et les œuvres idéologiques qui les ont illustrés, les mouvements, les groupes et les personnes qui en ont été les acteurs éminents. Il faut surtout en rouvrir les pages sombres, nous pencher sur les défaites sanglantes et cuisantes qui l’ont ponctuée, dont la pire fut sans doute celle qui vit le mouvement d’émancipation du prolétariat se retourner en quelque sorte contre lui-même, en engendrant de nouveaux régimes d’oppression, de nouvelles structures d’exploitation et de domination. Il s’agit enfin de reprendre les débats qui ont agité en permanence le mouvement communiste, jusqu’à le diviser en tendances contraires et l’épuiser en luttes fratricides.

Évidemment, ce retour sur l’Histoire du mouvement communiste, sur ses heurs et malheurs, sur ses combats et ses débats, ne se conçoit pas dans une perspective purement historiographique, même si elle se doit d’intégrer, et qu’elle accueillera les travaux d’historiens. C’est en fonction des problèmes qui se posent actuellement au mouvement communiste et qu’il doit affronter, ici et maintenant, que ce retour réflexif peut et doit se pratiquer. Car l’axe central du travail à mener devra bien être le suivant : affirmer l’actualité et la nécessité de la perspective communiste.

Cette actualité doit d’abord être défendue en référence à l’étendue et à la profondeur des contradictions actuelles du capitalisme et des crises dans lesquelles ces contradictions s’affirment, mais aussi des potentialités de transformations sociales qu’elles ouvrent.

Le communisme comme nécessité surgissant de la crise de l’humanité

Un troisième axe de notre travail consistera donc à procéder à l’analyse méthodique de ces contradictions et de ces potentialités, qui sont au cœur des transformations du capitalisme contemporain. Dans cette perspective, pour les raisons qui ont commencé à être exposées plus haut, nous proposons d’attacher une attention particulière à :

• la crise écologique planétaire, de portée potentiellement catastrophique, qui manifeste le vampirisme du capital, sa tendance à détruire ses propres conditions naturelles et sociales de valorisation (la terre et le travail). Nous documenterons le degré proprement planétaire aujourd’hui atteint par la contradiction entre la socialisation des forces productives d’une part (dont les richesses naturelles, sous toutes leurs formes, sont parties prenantes, au même titre que l’ensemble des connaissances scientifiques) et d’autre part l’appropriation privative dont elles font l’objet sous forme du capital, contradiction qui plus que jamais rend actuelle la perspective d’y mettre fin. Nous examinerons les formes actuelles de la fusion entre science et capital. Nous montrerons comment l’appropriation de l’ensemble du travail social par le capital (dont les avancées scientifiques et technologiques) fait obstacle aux changements d’ampleur qui seraient possibles dans l’organisation de la production, industrielle et agricole, comme dans la distribution. Sans une rupturesociale, économique et politique, les innovations techniques, qui sont devenues urgentes comme première réponse à des aspects déterminés de la crise écologique, ne pourront être menées à bien, pas plus que celles qui pourraient se faire dans l’aménagement de l’espace, de l’organisation du travail, du logement ou des transports ;

• l’aggravation des inégalités de développement entre continents, sous-continents, nations, régions au sein de la nouvelle phase du devenir-monde du capitalisme, impulsée par le capital financier et les entreprises transnationales. Celles-ci étendent considérablement l’échelle sociale et spatiale de la reproduction du capital. À un pôle, on constate un gonflement des rangs du prolétariat mondial, comme des fractions de l’armée industrielle de réserve employées occasionnellement ou inemployées. Des milliards d’individus sont voués à la pauvreté (qu’il faut mettre en relation directe avec surexploitation), à la misère et à la marginalité sociale, exclus non seulement des cadres habituels de la vie sociale, mais même de l’humanité tout court. À l’autre pôle, la richesse sociale continue à s’accumuler et avec elle le détournement à des fins de reproduction de la domination (le « sécuritaire », c’est-à-dire la surveillance sociale la plus oppressante, la guerre) de moyens humains et techniques potentiellement capables de libérer l’homme de l’antique emprise du besoin et de l’archaïque nécessité de travailler ;

• la « mondialisation » (en fait la transnationalisation) du capital et du capitalisme dans la mesure où elle tend à abolir les anciennes divisions politiques et culturelles de l’humanité (sa division en Etats-nations et en aires civilisationnelles), non sans provoquer des crispations identitaires en réaction ; du même coup, elle jette les bases de la constitution de l’humanité (du genre humain) en communauté politique ;

• la socialisation de plus en plus contradictoire des individus : leur ouverture grandissante (de plus en plus large et de plus en plus précoce) sur l’ensemble du monde, qui met à leur disposition potentiellement toutes les cultures du monde, passées aussi bien que présentes, qui en fait donc de plus en plus concrètement le produit de l’humanité tout entière, dans son développement actuel tout comme dans son héritage historique ; ouverture qui entre conjointement en contradiction avec l’expropriation non moins grandissante des individus à l’égard de la maîtrise de leurs conditions matérielles, institutionnelles et culturelles d’existence, qui les prive tendanciellement de toute faculté de se construire une identité stable, de communiquer avec les autres et de prendre part à la construction du monde, et d’abord à la contestation de son cours actuel, en les privant donc d’une partie (plus ou moins) importante de la richesse potentielle mentionnée. Socialisation contradictoire qui aboutit aussi à un dessaisissement radical du temps et de l’espace pour l’immense majorité de la population de la planète, dans des proportions telles qu’elles induisent un véritable changement anthropologique affectant l’Homme, ses relations à la société, sa capacité à agir sur elle.

Auto-activité et auto-émancipation

Mais l’actualité du communisme doit aussi (certains diront peut-être même surtout) se comprendre en référence aux défis et aux potentialités actuelles de son principe dynamique : l’auto-activité du prolétariat. Celle-ci est le levier des transformations avant de devenir la règle de base de la société à construire. Plus peut-être qu’à aucun moment antérieur, il importe de proclamer que « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

Tout d’abord au vu de l’expérience historique. Tous les modèles de « socialisme » basés sur le rapport substitutiste et messianique d’une élite éclairée, autoproclamée « avant-garde du prolétariat », à l’ensemble de ce dernier, ont échoué à permettre à celui-ci de s’émanciper. Ils sont parvenus au mieux à alléger momentanément le poids de l’oppression capitaliste dans tel ou tel pays, avant de conduire à de nouvelles formes de domination et d’oppression et in fine à un retour au capitalisme. L’émancipation ne s’octroie pas, elle se conquiert.

Ensuite au regard de l’expérience actuelle. Il devient toujours plus clair que dans la phase actuelle de la lutte des classes, les travailleurs et les autres secteurs sociaux exploités et opprimés ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes, non seulement pour se défendre face à l’offensive générale que le capital a lancée contre eux, mais pour tenter de garantir les conditions élémentaires de la reproduction sociale. Les pays d’Amérique latine, de même que la Russie offrent déjà un terrain d’expérience, mais les mêmes processus sont à l’œuvre en Asie et partiellement en Afrique. Dans les pays capitalistes anciens, l’auto-activité est la seule façon de défendre les acquis antérieurs, tant ce qui reste des appareils syndicaux et politiques de l’ancien mouvement ouvrier (la social-démocratie et les différents avatars du stalinisme, rebaptisé autrefois du terme « eurocommunisme ») s’est intégralement transformé en rouages de l’ordre capitaliste, rivalisant aujourd’hui dans l’art et la manière de faire accepter aux travailleurs et aux dominé·e·s l’aggravation de leur condition.

Réaffirmer l’auto-activité du prolétariat comme principe actif du communisme implique évidemment de s’expliquer sur ce point comme sur tous les autres, sans négliger les problèmes théoriques et politiques que cette référence peut soulever. Nous n’entendons pas non plus la transformer en une utopie généreuse mais abstraite, coupée de ses conditions de réalisation, pas plus qu’en une prophétie pour d’hypothétiques lendemains enchanteurs. Cela revient tout d’abord à se garder de tout spontanéisme. L’auto-activité du prolétariat est pour nous toujours le résultat d’un rapport de forces dans la lutte des classes, le résultat toujours fragile et par conséquent réversible d’une lutte dans laquelle le prolétariat n’affronte pas seulement ses ennemis de classe, mais s’affronte aussi à lui-même. Elle suppose des formes d’organisation capables de faire face à ces défis, parmi lesquelles les forces politiques organisées ont une place effective. Car les travailleurs sont marqués par la domination de classe qu’ils subissent, et donc par la traduction politique organisée de cette domination dans leurs rangs, mais aussi par l’intériorisation des rapports de domination. En ce sens, le développement de l’auto-activité du prolétariat suppose la rupture, au moins partielle, avec les comportements, attitudes, valeurs et idées induites au quotidien chez ses membres par les différentes facettes de cette domination.

Nous pensons néanmoins que l’auto-activité du prolétariat est le « fil rouge » d’une activité capable de démêler l’écheveau des contradictions et des difficultés dans lesquelles se débattent aujourd’hui les travailleurs partout dans le monde. On en voit les manifestations sur tous les terrains où se jouent leurs conditions d’existence, dans le travail aussi bien que hors du travail, dans les résistances, même les plus modestes, que les travailleurs et les exploité·e·s opposent à leur domination et à leur exploitation par le capital, ainsi que dans les luttes qu’ils conduisent pour en desserrer l’étau. Nous entendons accorder une attention particulière à la manière dont, dans ces résistances et ces luttes (souvent peu spectaculaires), émerge la conscience de la nécessité ainsi que de la possibilité d’une réappropriation collective des moyens sociaux de production et de consommation, de nouvelles règles du vivre en commun.

Dans cette perspective, et pour ancrer la référence à l’auto-activité du prolétariat dans son expérience immédiate, nous chercherons à comprendre en quoi cette auto-activité est à la fois défaite et stimulée en permanence par les agressions du capital. À titre d’exemple on voit comment les fermetures d’entreprises et les licenciements massifs provoquent des réactions de réappropriation de « l’outil de travail » ; comment les privatisations conduisent contradictoirement à l’émergence d’une nouvelle approche du service public par les salarié·e·s et les usagers, comment les conditions faites aux travailleurs immigrés et à leurs familles, ainsi que l’ampleur de la répression dont ils sont l’objet provoquent des mouvements à la base en faveur des droits des travailleurs immigrés et de la compréhension réciproque des cultures ; comment la persistance, voire l’aggravation des famines va de pair avec de nouvelles poussées en faveur de réformes agraires très réfléchies ; comment l’accentuation de l’emprise du capital sur les ressources naturelles suscite, comme en Équateur et en Bolivie, des résistances dont l’auto-organisation est le fondement, et l’auto-émancipation le but au moins semi-conscient ; comment l’acuité de l’oppression des femmes et leur double exploitation voient la naissance et le développement de mouvements d’émancipation ; comment les possibilités ouvertes par l’Internet posent de façon immédiate la question de la gratuité de l’accès à des biens culturels.

Nous ferons donc appel aux travaux de sociologues, d’historiens, d’anthropologues, de même qu’à tous les témoignages et aux analyses de militant·e·s qui sauront rendre compte de la présence de cette dimension d’auto-activité dans la praxis quotidienne et historique du prolétariat, et dans la perspective de réalisation du communisme qu’elle ouvre. Nous ferons tout pour essayer d’associer à nos discussions celles et ceux dont nous utiliserons les enquêtes et les recherches.

Il résulte de tout ce qui précède que l’auto-activité, et plus encore l’auto-émancipation du prolétariat doivent être comprises comme une construction sur le long terme, selon un processus qui comportera des avancées et des reculs. Dans cette perspective, nous entendons reprendre à un moment donné le débat sur les médiations qui doivent faire partie de ce processus. Médiations programmatiques, permettant d’établir un pont entre les revendications émergeant des luttes actuelles du prolétariat d’une part, et d’autre part la perspective d’une société communiste. Médiations organisationnelles permettant de développer les embryons d’auto-activité comprises dans les pratiques et luttes actuelles, pour les porter jusqu’au niveau de rupture révolutionnaire qui rend possible l’auto-émancipation. Mais, là encore, nous n’entendons pas mener ces débats de manière purement théoriques ou seulement en référence aux expériences historiques passées, mais en tenant compte des situations dans lesquelles se trouve directement impliqué le prolétariat aujourd’hui.

La nécessité de convergences et de débats ayant le communisme comme enjeu

Au terme de ce texte, on aura compris que nous souhaitons faire en sorte que s’associent au travail que nous engageons toutes celles et tous ceux, quelle que soit leur trajectoire politique antérieure, qui se reconnaissent dans la référence au communisme ou qui perçoivent que son appropriation ou réappropriation, au travers d’une mise à jour, est devenue une nécessité politique incontournable.

Cette ouverture se fonde notamment sur la conviction qu’avec la crise sans précédent dans laquelle le mouvement ouvrier a été plongé par la transnationalisation du capital, la déferlante des politiques néolibérales, la fin du « compromis fordiste » et le ralliement honteux ou tapageur des social-démocraties et des « eurocommunistes » au paradigme néolibéral, l’effondrement politique du « socialisme d’État », après son effondrement idéologique, nous sommes entrés dans une nouvelle phase historique de la lutte des classes. Elle rend possible mais aussi nécessaire une remise en cause des divisions et des clivages hérités des phases antérieures du mouvement ouvrier. Tout simplement parce que la phase nouvelle rend caducs (bien que de manière différentielle et inégale) tous les modèles de transformation sociale précédemment élaborés au sein ou en marge de ce mouvement. Elle en manifeste les insuffisances et, du même coup, elle relativise leur opposition.

Elle rend donc possible des convergences et des coopérations auparavant improbables, voire impossibles entre individus, groupes, organisations, tendances issues de traditions du mouvement ouvrier qui s’étaient jusqu’alors au mieux ignorés, quand ce n’est pas sévèrement combattus. A la condition évidemment que ces derniers fassent leur le constat précédent de cette caducité (au moins partielle) de leurs modèles antérieurs et qu’ils acceptent du même coup d’entretenir un rapport critique à leur propre tradition.

1. Anarchie dont il ne faut pas cesser de dire qu’elle est l’un des traits principaux de ce système : conséquence première de la sacro-sainte propriété privée, ici du capital à la recherche de valorisation, elle naît de l’absolue liberté du capitaliste d’investir ce capital là où il le veut, c’est-à-dire là où sa valorisation est susceptible d’être la plus intéressante. En ce sens, la propriété privée est absolument antinomique à toute « planification », a fortiori de toute planification « démocratique », c’est-à-dire fondée sur la satisfaction de besoins ressentis et énoncés par les peuples. Mais en ce sens aussi, on ne saurait rêver d’une gestion « harmonieuse » des ressources naturelles en en laissant le contrôle, peu ou prou, aux capitalistes, en ne leur retirant pas cette « liberté » de détruire toutes les autres libertés. C’est en cela que la lutte conséquente pour la sauvegarde de la nature est inséparable de la lutte pour l’émancipation sociale.


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