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Conférence des Ministres des Ressources naturelles et des Mines

La stratégie canadienne de l’énergie : un crime climatique

mercredi 3 août 2011, par Bernard Rioux

Les ministres de l’Énergie et des Mines du Canada se sont rencontrés à la mi-juillet Kanasnakis en Alberta. Une rencontre des ministres commanditée pour le tiers des coûts par les producteurs pétroliers et le Oil Sands Developers Group. Les producteurs pétroliers ont pu entendre une douce musique qui leur a fort plu. Le Ministre fédéral des ressources naturelles, Joe Oliver a affirmé que le gouvernement canadien faisait du développement des sables bitumineux, un axe important de la stratégie énergétique canadienne.

Quels sont donc les principaux axes de cette stratégie ?

L’objectif de la stratégie canadienne est de faire du Canada une superpuissance énergétique centrée sur l’exportation d’énergies fossiles. Le gouvernement canadien rappelle que les sables bitumineux constituent un avantage considérable à long terme pour la population de l’Alberta et pour l’ensemble de la population canadienne. Cette stratégie de l’énergie visera d’abord a) à développer de nouveaux marchés pour le pétrole, le gaz et l’électricité, b) à simplifier la réglementation environnementale, c) à discréditer le discours sur le réchauffement climatique d) à faire d’Ottawa le maître d’œuvre de la politique énergétique alors que l’énergie est de compétence provinciale.

A. Développer de nouveaux marchés pour le pétrole, le gaz et l’hydro-électricité

Le gouvernement canadien constate une demande croissante d’énergie et une hausse constante du prix du pétrole. Cette demande vient particulièrement des États-Unis qui est, de loin, le principal client du Canada. Les États-Unis veulent diminuer leur dépendance par rapport au pétrole du Moyen-Orient. Ils comptent sur le Canada pour ce faire. Ils souhaiteraient que le Canada puisse satisfaire le quart de la consommation américaine. La demande asiatique (Chine et Inde) en pétrole est considérable. D’ailleurs, la Chine investit dans les sables bitumineux de l’Alberta. Le journal les affaires du 12 avril 2010 rappelait que Sinopec, filiale de China Petroleum & Chemical Corporation, avait racheté la participation de 9% de ConocoPhillips dans Syncrude Canada, le plus grand exploitant de Pétrole.

Pour répondre à cette demande croissante, le Canada devait multiplier par 5 sa production de pétrole à partir de sables bitumineux d’ici 2015. Déjà, dans une conférence à Londres en 2007, Harper avait clairement rappelé cet objectif. Pour livrer la production vers les États-Unis, le gouvernement et les pétrolières envisagent la construction d’oléoducs en direction de la Californie et du Texas où on retrouve les plus grandes raffineries de ce pays. Pour ce qui est du marché asiatique, on prévoit la construction d’un oléoduc qui traverserait la Colombie-Britannique en direction du Pacifique.

B. Simplifier la réglementation environnementale

Pour accélérer la production de pétrole -à partir des sables bitumineux- et des autres énergies fossiles, pour se lancer rapidement dans la construction d’oléoducs traversant diverses régions, il faut diminuer les délais. Et pour cela, il faut simplifier le processus d’approbation environnementale et bloquer toute intervention citoyenne dans ces formes de développement. Il faut également éviter de définir des normes environnementales qui pourraient devenir autant de poignées auxquelles pourraient s’accrocher des écologistes dans leur défense de l’environnement. Il faudra donc que les projets de "développement énergétique" soient évalués à la pièce et au mérite de leurs promesses économiques.

C. Discréditer le discours sur le réchauffement climatique

Pour donner une légitimité à sa stratégie, il est nécessaire de discréditer le discours sur le réchauffement climatique et de développer une campagne d’enfumage pour nous faire accepter la possibilité d’une exploitation sans danger des sables bitumineux. Pour ce faire, le gouvernement canadien s’est rapidement aligné sur le point de vue de l’administration américaine. Les cibles de Kyoto ont été jetées à la poubelle par le gouvernement Harper. Le site du gouvernement sur les accords de Kyoto a été fermé. Le gouvernement Harper s’est distingué par la défense des thèses les plus réactionnaires dans les différents forums environnementaux sur l’environnement.

Ce dernier a développé une campagne pour faire la promotion de l’accélération de l’exploitation des sables bitumineux. Le pétrole canadien a même été présenté comme un pétrole démocratique. Le gouvernement n’hésite même pas à mentir effrontément à la population canadienne et à la communauté internationale. "Le Canada aurait reconnu il y a quelques semaines qu’il avait délibérément exclu, dans son rapport sur les changements climatiques envoyé à l’ONU, des données indiquant une augmentation, entre 2008 et 2009, de 21 % de la production de GES découlant de l’exploitation des sables bitumineux. Dans la réalité, la part de l’émission de GES attribuable aux sables bitumineux serait passée de 5 % à 6,5 %, soit autant que toutes les voitures sur les routes canadiennes."(Gilles Bourque, Le gouvernement Harper camoufle le bilan carbone des sables bitumineux, Oïkos Blogue.Coop)

Le gouvernement fédéral franchit un pas de plus dans la démagogie en présentant un plan de surveillance intégré de l’exploitation des sables bitumineux. Ce plan de surveillance permettrait l’exploitation des sables bitumineux avec un impact environnemental négligeable. On n’hésite pas à suggérer le développement de nouvelles technologies vertes dans des secteurs comme le gaz de schiste. Les discours trompeurs et manipulateurs n’ont pas de limites. Ainsi, on peut lire dans le communiqué final de la conférence des ministres de l’Énergie et des Mines une phrase qui ose identifier les sables bitumineux comme une source énergie durable. "Comme la demande mondiale en énergie devrait continuer d’augmenter pendant les prochaines décennies, les sables bitumineux de l’Alberta sont une source d’énergie fiable, durable et importante pour approvisionner la planète." Rien de moins.

D. Faire d’Ottawa le maître d’oeuvre de la politique énergétique alors que l’énergie est de compétence provinciale.

Le gouvernement fédéral sait ménager certaines susceptibilités. Il a ainsi accepté de renommer sa stratégie visant à faire du Canada une superpuissance énergétique une approche collaborative interprovinciale. Mais pour l’essentiel, la stratégie canadienne est bel et bien esquissée. Et la Ministre Nathalie Normandeau a accepté la première étape de la définition de la stratégie fédérale. Elle parle maintenant des deux côtés de la bouche en affirmant qu’elle n’avait pas vu la définition que le communiqué final de la conférence fait des sables bitumineux comme énergie durable. Mais, en ne remettant pas en cause l’inféodation du gouvernement fédéral et de plusieurs gouvernements provinciaux aux pétrolières et la priorité donnée au développement des énergies fossiles, le gouvernement du Québec s’est rangé sur la position d’Ottawa sur l’essentiel. Quand on se rappelle l’ardeur désordonnée qu’elle a mis à la défense de l’exploitation des gaz de schiste au Québec, on comprend facilement que l’exploitation des énergies fossiles ne lui pose aucun problème ni la place que le gouvernement Charest réserve aux énergies fossiles dans ses politiques énergétiques de demain.

La ministre Nathalie Normandeau s’est contentée de jouer la carte du respect des règles du marché et de la libre concurrence en appelant le gouvernement fédéral à refuser de fournir une garantie de prêt de 4,2 milliards au projet de Terre-Neuve-Labrador de construire un câble sous-marin pour transporter l’électricité produite dans cette province en direction des États-Unis afin de protéger les exportations énergétiques du Québec aux États-Unis d’une concurrence inégale.

Le mouvement environnementaliste et la population canadienne et québécoise devant un défi incontournable

En refusant d’envisager une transition sérieuse vers les énergies renouvelables, le gouvernement Harper, en alliance avec le capital pollueur, est en train de préparer un véritable crime climatique. L’exploitation des sables bitumineux va accélérer l’émission de gaz à effet de serre. Cette politique va favoriser le basculement climatique qui est en train de s’opérer avec des conséquences catastrophiques pour l’avenir de notre environnement et des conditions de vie de l’espèce humaine.

Il faut prendre toute la mesure de l’irresponsabilité de l’oligarchie capitaliste et des gouvernements à leur service. Les politiques de pression sont tout à fait insuffisantes. Pour rompre avec l’irresponsabilité de cette oligarchie, c’est un autre projet de société qu’il faut opposer à leur cupidité irresponsable. Il faut une société qui repense entièrement son rapport à la nature, qui repense le système énergétique et remplace les carburants et les combustibles basés sur le carbone par des sources d’énergie propre sous le contrôle de la communauté : éolien, géothermie, marée-motricité et surtout énergie solaire. Il faut favoriser des transports en commun au lieu des voitures privées. Il faut chercher à produire des biens recyclables et durables.

Mais ces nécessaires transformations nécessiteront l’instauration d’une véritable démocratie citoyenne où la majorité de la population pourra prendre les décisions fondamentales concernant les choix stratégiques pour reprendre en mains le contrôle démocratique de la société dans laquelle nous vivons. Cela peut sembler utopique. Mais c’est la situation actuelle où une petite minorité décide de notre avenir qui est vraiment cauchemardesque. S’il est vrai que les riches détruisent la planète, il est plus que temps d’en finir avec la domination de cette oligarchie menée par sa seule cupidité !