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Lock-out au Journal de Montréal : Je me souviens : 24-01-09, 00:53

lundi 15 février 2010, par Marie-Josèphe Pigeon


Tiré de PTAG
mardi 26 janvier 2010


Le lock-out du Journal de Montréal a terminé sa première année. Il y a à peine un an, en parlant de ma visite mensuelle aux lock-outés de Petro-Canada, je signais cette dernière phrase : « Pour le parti des urnes et de la rue, cette expérience est riche de leçons que Québec solidaire pourra faire fructifier maintenant qu’il siège à l’Assemblée nationale. »

Leçon 1 : Le lock-out : outil néolibéral de précarisation du travail

Si la grève est un moyen ultime pour le syndicat de négocier de meilleures conditions de travail, le lock-out est l’outil patronal pour augmenter ses profits, précariser davantage les travailleuses et les travailleurs et remettre en cause les gains sociaux auxquels les syndicats ont contribué.

En effet, la présence du mouvement syndical dans une société représente un atout essentiel :
à partir du travail quotidien des comités (comité femmes, de francisation, CSST par exemples) au sein même des milieux syndiqués pour faire avancer l’équité salariale, le français comme langue de travail ou la responsabilité civile du patron à offrir un milieu sain pour exercer des tâches spécifiques ;
à travers des outils comme Fondaction ou le Fonds de solidarité, des liens sont tissés entre les petitEs épargantEs et les entreprises d’ici pour favoriser la préservation d’emplois au Québec ;
lors des grandes manifestations (1er mai entre autres)/négociations collectives qui mettent les questions sociales de l’avant : la nécessité de services publics de qualité, universels et gratuits ou le rappel des luttes pour les acquis encore fragiles que le Québec présente comme un modèle.

Les victoires ont des échos dans le reste de la société qui en bénéficie. Si le Québec et ses entrepeneurEs supportent mieux la crise économique, c’est en grande partie à cause de son filet social, dont les syndicats et le rapport de force qu’ils ont pu développer, ont porté la bataille en première ligne.

Cependant, le lock-out réduit la capacité des syndicats à porter ce message car alors l’enjeu n’est plus l’amélioration des conditions de travail mais la prévention d’un recul trop important – car recul il y aura. En effet, les multiples demandes patronales exigent des coupures de postes – principalement chez les travailleuses et travailleurs vulnérables, une plus grande flexibilité quant aux horaires et aux tâches acceptées – avec son impact sur la santé/sécurité au travail, ainsi qu’une réduction importante de ce que contient la convention collective et son allongement dans le temps. Le défi devient alors moins d’avancer mais bien de rester debout.

Si le nombre de lock-outéEs est important (253 au Journal de Montréal, 264 à Petro-Canada), l’attention des médias peut susciter des sympathies dans le public mais le travail à l’intérieur continue : scabs, sous-traitance, utilisation des maillons non-syndiqués de l’Empire, et les injonctions pleuvent sur le syndicat qui voudrait entraver cette production. Quand le lock-out touche un petit nombre (une trentaine au Réveil du Saguenay), le soutien de la population locale peut être très fort, particulièrement quand il s’agit d’une entreprise essentielle à la survie de la communauté.

Il reste que peu de gens font la distinction entre une grève et un lock-out. Il faut beaucoup de détermination, de patience et de compassion aux syndiquéEs qui gèlent sur la ligne de piquetage pour se faire crier « Retournez travailler ! ». Je tiens à souligner toute mon estime pour ce courage quotidien. Bien sûr, les syndiquéEs en lock-out ont de l’amertume pour les « scabs » ; ce n’est pas ces derniers, qui collaborent à l’entreprise de précarisation de toutes les travailleuses et de tous les travailleurs, volontairement ou pas pour toutes sortes de raisons, qui sont visés dans la lutte. Il faut plutôt les sensibiliser, sans oublier les autres membres du personnel impliqué dans la chaîne de production, aux impacts de leur sape sociale.

L’éducation populaire doit donc se faire sur 2 fronts.

Ce travail auprès de ses membres comme de la population en général, Québec solidaire aurait pu le faire. Il y a bien eu quelques articles sur le site de QS-Montréal (en ce qui concerne le lock-out de Petro-Canada et plus modestement celui du Journal de Montréal) mais nous pouvons, nous devons faire mieux.

Leçon 2 : Entre l’appui aux syndiquéEs en lock-out, le travail du député et les politiques d’un parti, des ponts à construire

L’action menée en ce qui concerne Petro-Canada (notre petite visite mensuelle sur la ligne de piquetage), si elle a permis de démontrer l’a priori du parti « Québec solidaire » en faveur des travailleuses et des travailleurs, n’a pas été vraiment plus loin. Il m’est apparu évident que sans soutien financier spécifique ni possibilité de déposer motion et pétition en chambre par unE député, nous ne pouvions que faire ce geste sympathique.

Cependant, l’arrivée d’un Solidaire à l’Assemblée nationale, qui voit en plus un lock-out se déclarer dans son comté, change la donne. Disons d’emblée que tout député fait au moins 2 choses : en parler en chambre au moyen d’une pétition ou d’une motion (généralement votée à l’unanimité) et lancer un appel aux deux parties pour un retour de bonne foi à la table de négociations.

Amir Khadir, député de Mercier a fait plus : il a réussi à rencontrer l’Empereur lui-même. Si les résultats de cette entrevue sont mitigés, il faut remarquer l’importance du moment et comment les habiletés pour se colleter (au sens figuré) à « PKP » ne vont pas de soi. C’est un travail admirable qui se fait par notre Solidaire encore solitaire.

Le travail des militantEs sur le terrain avec les lock-outéEs comme celui du député sur l’arène parlementaire doivent compter avec les objectifs et les interventions du milieu syndical. Les affiliations des centrales syndicales avec un parti ou l’autre sont tout à fait de leur ressort. Il en va du rapport de forces qu’elles ont su établir avec les gouvernements. Bien que ces alliances ont été maintes fois trahies par les partis à leur arrivée au pouvoir, Québec solidaire doit d’abord faire ses preuves : démontrer qu’on peut appuyer les travailleuses et les travailleurs, tout en respectant les groupes qui les défendent.

Mais aussi, il faut développer notre capacité à aller au-delà du conflit pour porter notre message de projet social pour un Québec de gauche. Il n’est peut-être pas évident de parler d’Éole-Québec avec des employéEs d’une raffinerie de pétrole mais nous pouvons tout de même souligner l’intérêt du Québec pour une plus grande autonomie énergétique, à défaut d’indépendance, envers le reste du Canada et les multinationales ; sans compter les impacts écologiques que des choix différents pourraient avoir.

Le lock-out du Journal de Montréal (tout comme celui du Réveil du Saguenay) nous donne cette chance d’insuffler un message plus large car il fait émerger une lutte commune : la liberté de la presse

Nouvelle leçon : Contre le rouleau compresseur de la pensée unique néolibérale, de nouveaux alliés

Avec 14 lock-out en 14 ans, Quebecor obtient la palme des conflits de travail au Québec. Les syndiquéEs misEs à la rue travaillent dans le secteur des médias : le 4e pouvoir à ce qu’on dit. Les luttes ne se réduisent plus à amoindrir des reculs syndicaux, c’est l’état de la démocratie québécoise qui est en cause désormais. Le message : la concentration des médias nuit aux avancées sociales que la présentation de plusieurs idées permet.

« PKP » dispose de moyens énormes et il apprend vite. Les lock-outés du Journal de Québec ont démarré un journal papier distribué gratuitement, alors que le boycott touchait aussi canoe.com (ne pas donner d’entrevues étant le mot d’ordre). Pour le conflit du Journal de Montréal, Quebecor lance le sigle « QMI » comme source de nouvelles et distribue gratuitement des copies du Journal produit par quelques scabs et de nombreux non-syndiqués au sein de l’Empire.

À l’appel du désabonnement, s’ajoute l’admonestation de ne pas lire un journal plein de trous.

Les lock-outés du JdeM lancent un journal internet ruefrontenac.com. Quebecor, qui résistait à la vague de la cyberpresse, s’y est mis depuis. Heureusement, les journalistes de ruefrontenac répondent « par la bouche de nos crayons » : le journal est maintenant disponible en format imprimable pour ceux et celles qui désirent sensibiliser davantage leur milieu. De plus, il est possible de soutenir financièrement le journal, un peu comme un abonnement le ferait.

Prochaine étape : la publicité ? Peut-être, les revenus du Journal de Montréal n’ont pas connu une réelle baisse à cause des ventes de publicité, qui sont réalisées en fonction du lectorat qui lui augmente. Il faudrait alors encourager les entreprises dont les publicités paraissent dans ruefrontenac.com au détriment de celles qui le font dans le Journal de Montréal, incluant son conseil d’administration.

Signes manifestes que la cause soulevée par les journalistes reçoit des échos dans la société civile :
en plus du recours aux tribunaux de la Commission des normes du travail (qui ont peu d’impact comme c’était le cas pour Petro-Canada), le syndicat des travailleurs de l’information du journal de Montréal présente des bris de la balance journalistique exigée par la profession (24 h par exemple) au tribunal d’honneur du Conseil de presse du Québec ;
la Fédération professionnelle des journalistes du Québec vient de lancer un appel au gouvernement pour la reprise des négociations ;
jusqu’au président de l’Union des écrivaines et écrivains du Québec qui passe un message non équivoque en écorchant périodiquement une des marionnettes de l’Empire, sans compter l’appui donné à l’auteur de « Noir Canada » et à son éditeur.

Les syndiquéEs peuvent donc compter sur de nouveaux alliés. Reste à savoir, comment Québec solidaire peut-il s’insérer dans ce grand débat de société ? Ce ne peut plus être le seul fait du député de Mercier et il faut assurer les assises de ruefrontenac.com, alors maintenant qu’allons nous faire ?

« Je n’ai pas peur des éléphants. Je n’ai pas peur de PKP ».