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La pensée économique de Marx

dimanche 21 septembre 2003, par Claude Serfati, Jean-Marie Harribey

A partir d’une conception philosophique matérialiste (les hommes font leur propre histoire dans le cadre de leurs conditions économiques et sociales matérielles) et d’une critique de l’aliénation, Karl Marx (1818-1883) élabore une critique de l’économie politique née un siècle plus tôt. Dans la mesure où le mode de production capitaliste s’est aujourd’hui étendu à la planète entière et à toutes les activités humaines, les concepts de Marx gardent toute leur pertinence. La critique de la marchandisation du monde fut posée par Marx dès les premières pages du Capital (1867) qui s’ouvre par l’analyse de la marchandise.

1. Les concepts de Marx pour analyser le mode de production capitaliste (Jean-Marie Harribey)

Trois questions sont abordées dans la première partie : la théorie de la valeur, la loi de l’accumulation et les crises, la définition des classes sociales.

La théorie de la valeur comme critique des rapports sociaux

Marx reprend une vielle distinction établie par Aristote et adoptée plus tard par Adam Smith et David Ricardo : toute marchandise possède une valeur d’usage et une valeur d’échange.

La première signifie qu’un bien produit ne devient marchandise que s’il est utile, sans qu’il faille attacher un jugement normatif à cette utilité. La valeur d’usage est une condition nécessaire pour que la valeur d’échange puisse exister.

A propos de la seconde, Marx se démarque subtilement de Smith et Ricardo : les marchandises-valeurs d’usage sont des « porte-valeur ». Elles s’échangent, et par là, elles confèrent au travail privé qui les a créées un caractère social validant. Cette validation est une abstraction : le travail échangé abandonne ses caractéristiques concrètes pour devenir une fraction du travail de la société, abstraction faite de ses particularités. Marx appelle ce travail « travail indistinct » ou « abstrait », reflet des rapports sociaux. Ainsi, dans l’acte d’échange, la valeur est la forme que prend ce travail abstrait ; réciproquement le travail abstrait est la substance de la valeur. L’expression « valeur d’échange » désigne alors le rapport quantitatif dans lequel deux marchandises s’échangent : deux chaises contre une table. La principale difficulté pour analyser le fait que le produit du travail devienne une marchandise provient du caractère fantastique, mystique, enchanté, donc trompeur, sous lequel apparaît l’échange de marchandises. A travers cet échange semble s’établir un rapport entre des choses, alors que derrière cette apparence il y a un rapport social des hommes entre eux. Le fétichisme se trouve aggravé par le fait que la valeur des marchandises revêt la forme argent. En effet, quand on dit que deux chaises = une table, il n’y a pas grande difficulté à imaginer le travail humain derrière la marchandise. Si l’on dit que deux chaises = 100 euros, c’est déjà moins immédiat.

Parce que la société féodale était basée sur la dépendance personnelle entre seigneur et serf, les rapports sociaux apparaissaient directement comme des rapports entre des hommes. Ce n’est plus le cas dans la société capitaliste où la valeur revêt la forme argent. La conséquence est qu’à travers l’échange de marchandises, l’exploitation du travail devient invisible.

Le capitaliste n’achète pas le travail ni le produit du travail du prolétaire salarié mais sa force de travail. La particularité de cette marchandise particulière est de pouvoir créer une valeur supérieure à ce qu’elle coûte. En d’autres termes, le capitaliste achète une valeur d’usage qui peut créer une valeur supérieure à la sienne propre.

Mais quelle est la valeur d’échange de la force de travail ? A cette question Marx donne deux éléments de réponse : d’abord, la valeur de la force de travail est égale à celle des marchandises nécessaires à sa reproduction, quantité qui n’est pas biologique mais sociohistorique,et en cela Marx ne fait que reprendre ce que disaient Smith et Ricardo ; ensuite, cette valeur dépend aussi du rapport de forces entre capitalistes et salariés. La différence entre la valeur créée par le prolétaire et celle qu’il perçoit constitue la plus-value qui représente donc l’origine du profit que percevra le capitaliste quand il aura vendu la marchandise. On voit ici comment Marx achève la théorie de la valeur-travail : le travail étant seul créateur de valeur nouvelle, le profit provient d’une exploitation du travail salarié : le surtravail non payé. L’objectif de Marx est atteint : dévoiler le rapport social qui se dissimule derrière l’apparence d’un échange égal, salaire contre « travail ».

Alors que, en économie pré-capitaliste, les producteurs indépendants vendent pour acheter, M(archandise) ---> A(rgent) ---> M’(archandise), les capitalistes achètent pour vendre, A ---> M ---> A’.

Lors de chaque cycle de production, sous l’effet du travail productif, le capital argent grossit d’une plus-value. Le capital peut être analysé comme du travail accumulé. Pour Marx, dans l’économie capitaliste, est productif (sous-entendu de capital) le travail qui produit de la plus-value.

La valeur de la marchandise peut donc être décomposée comme suit : C + V + P - C : valeur du capital consacré à acheter les moyens de production (capital dit constant car il ne crée pas de valeur nouvelle) ; - V : valeur du capital consacré à payer les salaires (capital dit variable car la force de travail crée une valeur nouvelle) ; - P : plus-value.

Le taux d’exploitation de la force de travail se mesure par le taux de plus-value qui est le rapport P/V = surtravail/travail nécessaire à l’entretien des salariés. Pour accroître le taux de plus-value, les capitalistes doivent soit accroître le numérateur, soit faire baisser le dénominateur, soit les deux à la fois.

- 1er cas : augmentation absolue de la plus-value (que Marx appelle la plus-value absolue) par l’augmentation de la durée du travail ou la baisse des salaires.

- 2e cas : augmentation relative de la plus-value (que Marx appelle la plus-value relative) par la diminution de la valeur de la force de travail en baissant le prix des biens nécessaires à son entretien sans pour autant baisser le pouvoir d’achat ; ce fut obtenu ainsi : au XIX e : abolition des corn laws en Angleterre ; au XXe : mécanisation de l’agriculture et de l’industrie des biens de consommation.

La plus-value dite « extra » est celle obtenue à la suite d’une innovation qui place un capitaliste temporairement en situation de monopole.

Pour terminer ce point, disons quelques mots de trois fausses objections à propos de la loi de la valeur de Marx. En premier lieu, Marx aurait négligé ou nié l’utilité, le marché ou la rareté pour énoncer sa loi de la valeur. C’est une fable. Pour Marx, le travail privé consacré à produire telle marchandise trouve sa reconnaissance sociale par la vente sur le marché. « Enfin, aucun objet ne peut être une valeur s’il n’est une chose utile. S’il est inutile, le travail qu’il renferme est dépensé inutilement, et conséquemment ne crée pas de valeur. »1 D’ailleurs, la loi de la valeur est incluse dans la loi de la rareté : le travail humain suppose l’existence de la rareté, c’est-à-dire celle-ci est la condition nécessaire de celui-là. En second lieu, la loi de la valeur énonce que les rapports d’échange entre les marchandises reflètent la quantité de travail socialement nécessaire. Mais un problème redoutable se pose que les économistes classiques eux-mêmes avaient soulevé et que Marx a tenté de résoudre. Les prix des marchandises sur le marché ne correspondent pas exactement à l’équivalent monétaire de leur contenu en travail. Pourquoi ? Parce que les secteurs capitalistes ne présentent pas tous la même répartition du capital entre achat des moyens de production (capital constant) et achat de la force de travail (capital variable). La « composition organique du capital » diffère selon les secteurs. Or chaque capitaliste exige, sous peine de partir ailleurs, un taux de profit au moins égal à la moyenne. De ce fait, le prix va comprendre le coût monétaire de production augmenté d’un profit au prorata du capital engagé. Alors, par le biais de prix formés en intégrant l’exigence moyenne de rémunération du capital, les secteurs très capitalistiques (mécanisés) - jouissant souvent d’une position dominante - captent au détriment des secteurs moins capitalistiques - souvent en position dominée - une part de l’équivalent-monétaire de la valeur-travail produite ailleurs qu’en leur sein.2

Enfin, troisième objection souvent soulevée : quid de la valeur-travail aujourd’hui ? Cette théorie est-elle pertinente alors que le travail semble fuir la société contemporaine, et notamment la production industrielle ? Tous les prix des biens industriels ou des services dont la vocation est d’être produits dans des conditions similaires à celles de l’industrie, ont tendance à long terme à diminuer. Il n’y a aucune exception : produits alimentaires, habillement, appareils ménagers, automobiles, électronique, ordinateurs, voyages, etc. Pourquoi cette tendance irréversible ?

Parce que la productivité du travail augmente grâce à un meilleur savoir-faire, des équipements plus performants et une organisation du travail rationalisée. Dire que la productivité du travail augmente est synonyme de la baisse de la valeur des marchandises sur le moyen et le long terme. Il ne faut donc pas se laisser tromper par les apparences. Plus la productivité du travail progresse, plus l’économie fournit de biens et services mesurés en termes physiques, c’est-à-dire plus elle produit de valeurs d’usage, moins celles-ci ont de valeur d’échange. La diminution des besoins en travail pour produire une même quantité de biens et services n’est en aucune manière une infirmation, mais est au contraire une confirmation de la justesse de cette théorie dite de la valeur-travail.

Ainsi, la loi de la valeur-travail comme expression des rapports sociaux capitalistes n’a rien perdu de sa pertinence puisqu’elle rend compte des deux grandes caractéristiques de la société moderne : l’exploitation du travail et la dynamique de l’accumulation du capital. On voit alors se dessiner le projet de Marx : critiquer l’économie politique qui refuse de considérer le caractère social et historique du mode de production capitaliste. La marchandise opère une double dichotomie : les travaux privés ne sont pas immédiatement utiles socialement sans médiation de l’échange ; les travaux échangés ne sont pas des travaux distincts concrets mais du travail abstrait contre du travail abstrait. Quel intérêt présente alors l’échange ? Il est double : parce que ces travaux abstraits sont matérialisés dans des objets différents et parce que ces travaux abstraits constituent la substance d’un phénomène, la valeur, qui s’exprime monétairement dans l’échange, et dont le terme du parcours est une quantité de monnaie venant grossir le capital.

Il en résulte que la monnaie est la forme par excellence de la valeur, c’est-à-dire la forme du travail abstrait : la monnaie peut tout acheter, surtout la force de travail, cette capacité énergétique, physique et intellectuelle, à engendrer une nouvelle valeur. La monnaie est donc désirée, demandée pour elle-même, comme dira Keynes plus tard, parce qu’elle constitue un droit d’achat permanent (présent et à venir) sur du travail social ou sur de la force de travail.

Au total, Marx permet de repérer les deux failles de l’économie politique classique qui deviendront des impasses pour la science économique moderne : - L’économie politique n’a pas su penser la monnaie autrement que comme un instrument supprimant les inconvénients du troc. En ne distinguant pas la valeur en tant que phénomène et la valeur d’échange en tant que forme, elle s’interdit de comprendre les crises qui naissent de la possibilité de rupture dans le passage de la marchandise à l’argent, le fameux « saut périlleux »3.

- L’économie politique ayant cru que le travail procurait naturellement, automatiquement, une valeur aux biens, et que le travail était lui-même naturellement une marchandise, elle a accrédité l’idée que le capitalisme était un système naturel, dans l’ordre des choses, accomplissant la nature humaine, éternelle, rationnelle et échangiste. Dans ces conditions, le capitalisme pouvait être, selon les libéraux, la fin de l’histoire.

L’accumulation du capital et les crises

Le capitalisme connaît une tendance permanente à l’accumulation du capital, c’est-àdire à la réintroduction permanente de la plus-value dans le circuit de production sous forme de capital nouveau. La reproduction du système exige son élargissement, et la tendance à l’accumulation rend les crises de surproduction possibles pour deux raisons liées. - Parce que la concurrence et le progrès technique obligent les capitalistes à mettre au rebut des équipements avant qu’ils ne soient physiquement usés : c’est le phénomène de l’obsolescence. De ce fait, la rotation du capital, qui suit le cycle décrit par le circuit du capital, est interrompue avant que le capital ait été récupéré ; il s’ensuit un déséquilibre entre la section qui produit les moyens de production et celle qui produit les biens de consommation.

- Parce que la recherche de gains de productivité du travail conduit à l’élévation de la composition organique du capital C/V. Or le taux de profit P C V P V CV + = + 1 Ce rapport diminue quand C/V augmente si P/V n’augmente pas suffisamment pour compenser.

Marx en conclut que le capitalisme doit connaître une baisse tendancielle du taux de profit : les crises périodiques ne peuvent aller qu’en s’aggravant. Cependant, la baisse du taux de profit n’est pas inéluctable et Marx énumère six facteurs pouvant inverser la tendance : - augmentation de l’exploitation du travail par l’augmentation de la durée du travail ou de l’intensité de celui-ci ; - baisse du salaire ; - baisse du prix des éléments du capital constant ; la recherche de gains de productivité concerne aussi bien la section des biens de production que celle des biens de consommation : la dévalorisation des biens d’équipement qui en résulte entraîne une baisse de la composition en valeur du capital alors que, dans le même temps, la composition technique, c’est-à-dire en volume, peut augmenter. - surpopulation relative (chômage) ; - commerce extérieur ; - accroissement du capital-actions.

Si l’on observe le capitalisme contemporain, on constate que la fin des années 1960 et le début des années 1970 furent marqués par une baisse du taux de profit dans les pays capitalistes développés, sans doute due à un ralentissement des gains de productivité. Cette baisse du taux de profit ne fut enrayée que par un renforcement de l’exploitation de la force de travail au moyen du chômage et de la précarité. La remontée du taux de profit fut indéniable au cours des décennies 1980 et 1990 mais sans qu’elle se traduisît par une véritable relance durable de l’accumulation, sauf aux Etats-Unis mais de courte durée. La raison en est que la demande sociale s’exprime de plus en plus en direction de services dans lesquels les gains potentiels de productivité - et donc les perspectives de profit - sont moindres.

Les classes sociales

Si le prolétariat se définit comme l’ensemble des individus vendant leur force de travail manuelle et intellectuelle contre salaire aux détenteurs de capital, alors le prolétariat ne peut que s’étendre avec l’extension du capitalisme lui-même qui est fondé sur le rapport social salarial. Un gigantesque contresens a toujours été commis par les négationnistes du prolétariat. Ce concept avait été défini par Marx au temps où, objectivement, les choses étaient assez simples : prolétaire, salarié et ouvrier étaient synonymes. Tous les salariés vendaient leur force de travail et pratiquement tous participaient, de façon manuelle, à la production matérielle et concouraient directement à la production de plus-value. De ce fait, l’habitude fut prise dès l’origine d’identifier le prolétariat à la classe ouvrière, c’est-à-dire, à l’époque, aux ouvriers. Au XXe siècle, l’approfondissement de la division du travail, la diversification des niveaux de qualification et des catégories de salariés, le développement d’activités donnant lieu à une production immatérielle de services, sont venus rompre l’identification entre prolétaires salariés et ouvriers. Le contresens consiste à définir le prolétariat non plus comme il se doit avec son critère de définition - la vente de la force de travail - mais par un exemple, ce qui constitue une nouvelle faute de logique, et, qui plus est, par un exemple ne correspondant qu’à une époque déterminée et dépassée.

Les différenciations au sein du prolétariat ont été amenées par la succession de révolutions industrielles et de transformations du capitalisme. La première révolution industrielle impulsée par la machine à vapeur, mise en œuvre dans le textile puis dans la sidérurgie et le chemin de fer, avait produit la « classe ouvrière » au premier sens strict, c’està- dire qui se confondait avec les ouvriers. La seconde révolution industrielle amenée par l’électricité et le moteur à explosion et développée dans les industries chimiques puis automobiles avait engendré à la fois le travail taylorien des OS (ouvriers spécialisés) et le travail des techniciens. La troisième révolution industrielle propulsée par l’automatisation et l’informatisation produit sous nos yeux la multiplication des employés, des techniciens productifs et commerciaux, en même temps que la tertiarisation de l’économie et la lente diminution absolue et relative des ouvriers.

Il y a, lors de chaque grande transformation technique, un double mouvement de différenciation et d’unification ou de massification. Mais quelle différence de classe y a-t-il entre un ouvrier d’usine et une caissière de supermarché ? Quelle différence de classe y a-t-il entre un opérateur sur une machine à commande numérique et une employée de banque penchée sur une machine à lecture optique des chèques ? Quelle différence de classe entre le travailleur d’usine et celui qui sera chez lui, devant son poste de télé-travail, dont la productivité et le moindre geste seront contrôlés par l’employeur et qui sera harcelé jusque dans sa sphère la plus intime par le téléphone portable ? Les études portant sur l’évolution de la population active salariée en France aujourd’hui montrent une très grande stabilité de la part des catégories populaires dans l’ensemble de la population active : près de 60% de celle- ci sont constitués d’ouvriers et d’employés dont les conditions de travail et de salaires présentent de nombreux points communs.

2. Financiarisation du capitalisme et classes sociales (Claude Serfati)

Deux thèmes sont développés dans cette partie. La trajectoire du capitalisme contemporain (la « mondialisation ») ne peut être analysée sans prendre en compte le rôle des classes sociales et des forces politiques (dont l’Etat est la représentation principale mais évidemment pas unique). On analyse ensuite les effets de la mondialisation sur les classes dominantes et sur les classes exploitées.

L’universalisation du capitalisme

Le capitalisme est un mode de domination sociale autant qu’un mode d’organisation de la production matérielle. Le rôle des rapports sociaux, des classes sociales est donc déterminant. Ainsi, lorsqu’on veut analyser les processus de mondialisation du capital, on ne peut se contenter d’observer que la période actuelle prolonge un mouvement séculaire d’internationalisation du capital. De même, s’arrêter à l’observation de Marx que « le marché mondial est contenu dans la notion même de capital » pourrait conduire à un « déterminisme économique » qui a longtemps dominé le marxisme. On s’épargnerait beaucoup de discussions sur les relations chez Marx entre les (prétendues) « lois de l’économie » et l’action des individus organisés en classes et en partis lorsqu’on lit Le Capital mais aussi (par exemple) Le coup d’Etat du 18 brumaire de Louis Bonaparte. Dans ce dernier ouvrage, la configuration des classes sociales en France est analysée avec minutie, de même que la façon dont la bureaucratie d’Etat se constitue en groupe social uni par des intérêts communs « bouche tous les pores du corps de la société française ».

Il est important de saisir la configuration précise des forces sociales dans la période de mondialisation du capital qui a commencé avec la décennie 80. Cette configuration est marquée de façon déterminante par la reconstitution d’un puissant capital financier. Le capital financier désigne selon moi deux réalités. Il correspond d’abord à un processus (un mouvement) du capital, dans lequel « l’argent produit de l’argent, une valeur se mettant elle-même en valeur, sans aucun procès (de production) qui serve de médiation »4. Cet argent qui produit plus d’argent est composé d’actions et de titres de créances (obilgations, prêts) qui sont les principaux actifs financiers. Le capital financier désigne également un ensemble de formes organisationnelles (et donc sociales). Ainsi, les fonds de placement financier (fonds de pension, fonds mutuels) ont pris une importance décisive depuis deux décennies. Ils ne se substituent pas pour autant aux banques et institutions de crédit qui dessinèrent une partie des contours organisationnels du capital financier analysé par les marxistes au début du vingtième siècle.

La puissance retrouvée du capital financier à la fin du vingtième siècle s’est accompagnée d’une montée sans précédent dans l’histoire du capitalisme, des détenteurs de titres de propriété et de créances. Cette montée se mesure par le nombre des foyers d’accumulation financière, leur richesse en niveau nominal de capitalisation et leur force en termes de levier de pouvoir économique et politique5. La bourgeoisie financière et les couches sociales qu’elle associe à ce mode de rémunération disposent de puissants moyens d’appropriation de la plus-value créée dans la production.

La mondialisation du capital marque bien une extension de l’espace des rapports sociaux capitalistes. Cet espace est territorial - par exemple les anciennes économies planifiées sont intégrées dans cet espace - mais il englobe également de nouvelles sphères de mise en valeur - les ressources environnementales, l’air, l’eau - au moyen de la privatisation et de la création de marchés. Des droits de propriété sont créés sur ces biens qui deviennent dès lors des marchandises, pendant que les droits de propriété font eux-mêmes l’objet de négociations sur les marchés financiers déjà existants ou créés pour l’occasion. C’est ainsi que l’ « épuisement de la nature » (Marx), les atteintes à l’environnement deviennent de nouveaux "champ d’accumulation" pour les propriétaires du capital (par exemple les marchés des droits à polluer). Loin du « processus de destruction créatrice » décrit par Schumpeter, la création de nouveaux marchés de droits de propriété se traduit par la destruction des richesses dans de nombreux pays et même régions.

Il faut pleinement apprécier l’interaction entre l’attitude de la bourgeoisie financière et la trajectoire du capitalisme de ces vingt dernières années qui a produit ce qu’on appelle la « mondialisation » - et que E.M. Wood appelle plus judicieusement « l’universalisation » du capitalisme6. Depuis la fin des années soixante-dix, en tant qu’appui au capital financier et à sa position dominante, les « marchés financiers » sont devenus des institutions centrales du capitalisme des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Ils ont permis au capital de concentrer sa puissance face au travail, et offert à la bourgeoisie et aux classes rentières un enrichissement considérable. Le capital financier a bénéficié de l’appui inconditionnel des politiques néolibérales. Cependant, ni l’élévation considérable du taux d’exploitation de la main-d’œuvre consécutive à l’offensive du capital contre le travail, ni l’ouverture de nouveaux marchés en URSS et dans les pays de l’est, n’ont produit à l’échelle de la planète une augmentation significative de l’accumulation du capital, c’est-à-dire une reproduction élargie de la valeur créée. Cette situation indique qu’il faut plus que jamais distinguer, d’une part l’extension de la domination du capital et des rapports de propriété sur lesquels il est fondé - soit au sens strict, l’extension de l’espace de la reproduction des rapports sociaux - et d’autre part, une augmentation véritable de l’accumulation du capital, c’est-à-dire une reproduction élargie de la valeur créée. La « mondialisation du capital » combine ces deux caractéristiques.

Elle manifeste la suprématie d’un mode de domination sociale dans lequel les formes d’appropriation de la valeur par la rente ou la pure prédation grâce à une extension des rapports de propriété (territoriale mais aussi sur la nature, l’air, etc.) l’emportent sur sa création massive.

Une bourgeoisie financière mondiale ?

La mondialisation du capital se traduit-elle sur le plan social par la formation d’une bourgeoisie mondiale7 ? La tentation de répondre positivement est d’autant plus grande que dans l’histoire du capitalisme, la classe des financiers est souvent présentée comme la plus « cosmopolite » , celle dont les intérêts sont les plus détachées des préoccupations nationales (cf. les analyses de Polanyi). Il est certain que des tendances à la constitution d’une bourgeoisie mondiale existent. D’abord, les groupes financiers multinationaux, ont à leur tête des dirigeants qui partagent les mêmes intérêts matériels et la même « culture ». Leur proximité repose sur un mode de rémunération qui est fondé pour une part importante sur des actifs financiers (stock-options). Ils forment une composante de la bourgeoisie financière. Un autre facteur favorable à la « mondialisation » de la bourgeoisie financière et rentière est fournie par l’intérêt commun que les détenteurs d’actifs financiers (de droits de propriété et créances) prennent à la mise en œuvre de politiques similaires. Ils sont persuadés que leur argent doit produire plus d’argent « tout aussi naturellement que le poirier produit des poires » (Marx). Ils sont indifférents aux conditions dans lesquelles la valeur va être créée et à la façon dont une partie va leur échoir (impôts pour payer la dette publique, licenciements, fermetures de sites de production pour toucher les dividendes de leurs actions).

Ils s’en remettent aux politiques néolibérales et aux institutions internationales. Celles-ci imposent à l’échelle mondiale les mêmes thérapeutiques (réduction des dépenses sociales, déréglementation/privatisation des industries et des marchés, etc.) qui sont dirigées vers un même objectif. On comprend que de telles politiques économiques soient soutenues par les bourgeoisies financières et rentières, y compris celle des pays émergents et du sud, alors même que ces politiques conduisent à la désintégration économique et à la détresse sociale de leur pays (exemple de l’Argentine d’où les élites ont pu faire sortir leurs capitaux).

Enfin, la constitution au plan politique, militaire et idéologique d’un « bloc transatlantique » uni par des « valeurs communes », ceux de la « démocratie de marché » est un facteur d’homogénéisation des classes dominantes, en tout cas de leur "transatlantisation". La protection militaire des droits de propriété est centrale dans la mondialisation du capital. Cependant, il existe des contre-tendances très fortes à la formation d’une bourgeoisie mondiale. Les classes dominantes des pays développés ne peuvent être réduits à de purs opérateurs économiques. Leur domination ne peut se concevoir hors du pouvoir politique qu’elles détiennent. Il est certes bien connu que dans le capitalisme, à la différence des autres modes de production et sociétés, le politique et l’économie constituent deux sphères d’activités distinctes. La coercition physique n’est en principe pas nécessaire pour permettre au procès de production de se poursuivre. A la différence de sociétés esclavagistes et de servage, là où domine le capitalisme, la « liberté » - naturellement toute relative - de celui qui propose sa force de travail (le salarié producteur) doit en principe suffire pour le contraindre à le faire, puisqu’il ne dispose pas d’autres moyens pour vivre. Toutefois, la séparation de l’économique et du politique ne signifie pas leur indépendance. Car un mode de production n’est pas seulement une technologie mais plus fondamentalement une relation de pouvoir, et les droits de propriété doivent être protégés lorsqu’ils sont attaqués (il ne suffit pas de créer des droits de propriété, il fautles défendre). Les classes dominantes doivent asseoir et consolider leur domination politique, elles ont besoin pour cela des Etats, au sein desquelles ces instruments de domination et de coercition se sont forgés et renforcés. Ce qui n’empêche pas ces Etatsnations de confronter et joindre leurs politiques dans le cadre d’Institutions internationales.

Cette partition nationale des classes dominantes demeure fondamentale, en particulier pour les bourgeoisies les plus puissantes qui ont pu maintenir, grâce à leur passé impérialistes une place significative dans les « affaires du monde ». Ceci est évidemment tout aussi valable pour la bourgeoisie américaine, dont l’Etat est plus que jamais indispensable à la défense et à l’extension de ses intérêts propres.

Enfin, les bourgeoisies des pays développés se livrent à une concurrence qui n’est pas atténuée, mais exacerbée par la mondialisation du capital. Celle-ci n’est pas une étape "supérieure" dans le développement du capitalisme qui serait pacifié. Au contraire, l’état de crise économique endémique aiguise les rivalités intercapitalistes et interimpérialistes. On peut prendre le cas de la bourgeoisie française comme exemple de ces processus contradictoires concernant la bourgeoisie financière. L’obstination des classes dirigeantes françaises et des gouvernements à mettre en place des "fonds de pension à la française" témoigne à la fois du mouvement de mondialisation du capital dominé par la finance mais également au sein de celle-ci, de la persistance des fragmentations nationales. La création de fonds de pension répond à plusieurs objectifs, dont celui de diminuer le coût salarial et d’élever le taux d’exploitation de la main-d’œuvre. En cherchant à imposer les fonds de pension, la bourgeoisie française participe pleinement à la mondialisation du capital et à son essence fortement rentière. En ce sens, elle partage des intérêts communs avec les bourgeoisies financières des autres pays impérialistes. Mais les classes dirigeantes françaises cherchent tout autant à préserver leur contrôle sur la production de plus-value de « leurs » salariés face à la concurrence des fonds anglo-saxons qui ont sérieusement augmenté leur présence dans les groupes cotés au CAC 40. Les classes dirigeantes espèrent qu’autour du caractère « français » des fonds de pension, elles pourront réaliser un consensus, et obtenir la participation des salariés à leur propre explication au nom de l’intérêt national.

Le statut des classes exploitées

Marx considérait que la domination du capitalisme est la mieux assurée lorsque le capital est capable de faire travailler les producteurs dans des conditions où se généralise la production de plus-value relative plutôt que de plus-value absolue. La plus-value relative est obtenue par l’augmentation de la productivité et de l’intensité du travail, elle exige donc « un emploi conscient des sciences naturelles de la mécanique, de la chimie, etc., appliquées à des fins technologiques déterminées, et grâce à tout ce qui se rattache au travail effectué à grande échelle »8. La plus-value absolue est principalement produite par l’allongement de la durée de travail ou la réduction pure et simple du salaire. Les décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale ont semblé marquer le triomphe du mode de production de la plusvalue relative dans les pays développés.

Il serait erroné de considérer que la mondialisation du capital va simplement élargir au plan mondial les processus de constitution des classes ouvrières produites par le développement du capitalisme industriel au dix-neuvième siècle et promouvoir à l’échelle de la planète une forme de croissance fondée sur le machinisme technologique. Le capitalisme ne produit pas la convergence, mais l’inégalité. Au début du vingtième siècle, l’expansion mondiale du capitalisme ne s’est pas réalisée sous la forme d’une sorte de généralisation aux colonies d’un type d’industrialisation similaire à celui mis en place dans les pays colonisateurs.

Au contraire, le maintien de structures pré-capitalistes a permis une exploitation sans limite des populations, le siphonnage des richesses créées par les communautés vivant en dehors du mode de production capitalise au moyen d’impôts collectés par les fonctionnaires ont coexisté avec la création de structures fondées sur le rapport capitaliste dans certains secteurs industriels.

J’ai proposé l’hypothèse que la domination contemporaine du capital financier renforce les traits rentiers et prédateurs du mode de domination capitaliste. La mondialisation provoque dans certaines régions de la planète l’exclusion de centaines de millions d’individus qui sont en « surnombre », elle met même en péril les conditions de simple reproduction des populations, comme cela est établi par le PNUD. Ailleurs, la mondialisation s’est traduite par la création de poches d’accumulation du capital industriel et l’utilisation d’une force de travail dans des conditions qui s’apparentent de plus en plus à la création de plus-value absolue9. Sous le nom de « travail informel », la durée de travail n’est limitée par aucune législation, le niveau de rémunération est insuffisant pour permettre la reproduction des producteurs et celle de leur famille, qui n’est assurée que pour autant que subsistent des formes traditionnelles de solidarité.

Dans les pays développés, la volonté de désintégrer le salariat comme collectif d’individus (comme classe) passe par la tentative de ramener les salariés à un statut de « louage de services » qui existait avant l’essor du capitalisme industriel. L’individualisation des salaires, la flexibilité, la transformation de la relation capital-travail en une relation de type commercial, sont quelques unes des mesures prises pour faciliter l’allongement de la durée du travail et la baisse pure et simple du salaire. Les mesures sereinement mises en œuvre ou préparées par le patronat confirment que le capitalisme n’est pas porteur de progrès tendanciel, elles indiquent quel point le capital veut revenir loin en arrière. Le sousbassement idéologique n’est plus comme avec la loi Le Chapelier de faire obstacle aux « coalitions » (aux syndicats ouvriers), mais de permettre à chaque individu, pris comme un agent économique souverain, de faire fructifier son « capital humain ».


Notes

1. Par 1 . K. Marx [1965, p. 568]
2 . Cette question, très technique et très controversée, n’est pas développée ici. Voir P. Salama, T. Hai Hac [1992], ou pour une approche simple J.M. Harribey [2002].
3 . Marx [1965, p. 645]
4. K. Marx, Le Capital, livre 3, chapitre 25.
5. Voir A. Orléan, Le pouvoir de la finance, O. Jacob, 1999, et F. Lordon, Fonds de pension, piège à cons ? Mirage de la démocratie actionnariale, Raisons d’Agir, 2000.
6. E.M. Wood, Democracy Against Capitalism, Reviewing Historical Materialism, Cambridge University Press, 1995.
7. Voir C. Serfati, « Une bourgeoisie mondiale pour un capital financier mondialisé ? » dans S. de Brunhoff et al. [2001].
8. K. Marx, Un chapitre inédit du Capital, 10/18, page 200. 9. Voir sur l’analyse des facteurs du retour de formes de plus-value absolue en Amérique latine, P. Salama « La financiarisation excluante : les leçons des économies latino-américaines », dans F. Chesnais [1996].


Bibliographie succincte

Ouvrages fondamentaux :

K. Marx, Le Capital, Gallimard, La Pléiade, tomes 1 et 2, 1965 et 1968, ou Ed. Sociales (8 volumes). K. Marx, F. Engels, Le Manifeste communiste, Gallimard, La Pléiade, tome 1, 1965, ou Ed. Sociales, 1973, ou PUF, 1991, ou UGE, 1962.

Ouvrages d’initiation ou d’actualisation :

S. de Brunhoff, I. Caro, C. Serfati, A.C. Wagner, P.P. Zalio, Bourgeoisie : état d’une classe dominante, Syllepse, 2001. F. Chesnais (coord.), La mondialisation financière, Genèse, coût et enjeux, Syros, Alternatives économiques, 1996. G. Duménil, D. Lévy (sous la dir. de), Le triangle infernal, Crise, mondialisation, financiarisation, PUF, 1999. J.M. Harribey, La démence sénile du capital, Fragments d’économie critique, Ed. du Passant Ordinaire, 2002. P. Salama, T. Hai Hac, Introduction à l’économie de Marx, La Découverte, Repères, 1992.

Université d’été Arles 2002