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Le gouvernement israélien sait très bien ce qu’il faut faire pour provoquer des attentats

dimanche 23 novembre 2003, par Michel Warscharski

Nous publions ci-dessous la retranscription d’une intervention de Michel Warschawski lors d’une conférence publique à Bayonne le 18 octobre dernier. Notre camarade Michel Warschawski, militant anticolonialiste israélien, journaliste et écrivain, était invité dans cette ville par le Mouvement Justice pour la Palestine au Pays Basque.

Le jour où j’ai quitté Jérusalem pour l’Europe, le gouvernement israélien ratifiait la deuxième tranche du mur. Elle rentre à l’intérieur du territoire palestinien sur 16 km. Quand on sait que la largeur de la Cisjordanie habitée (hors vallée du Jourdain) est de 23 km, on comprend que le mur pénètre en profondeur dans le cœur de la réalité palestinienne. Il n’a rien à voir avec un mur qui séparerait Israël des territoires occupés. Le gouvernement a ratifié ce tracé malgré l’opposition des Etats-Unis et les menaces de couper une partie de l’aide civile, et non militaire, à Israël.

Si le gouvernement a osé braver les américains, malgré la crise économique sans précédent en Israël, c’est qu’il a un plan. Il y a une logique derrière, y compris dans l’utilisation massive de violences : les destructions de maisons sont massives, les déracinages de vergers aussi, dans des zones très définies.

Terminer la guerre de colonisation

Sharon a dit publiquement et ouvertement sa logique, dans divers médias ou instances. Tout commence par sa phrase préférée : « la paix n’est pas à l’ordre du jour pour les cinquante ans à venir ». Parce que les 50 ans à venir doivent être consacrés à la phase suivante de la colonisation en Palestine. Sharon le dit et le répète : « la guerre de 1948 n’est pas terminée ». L’’erreur de Rabbin ou de ceux qui ont cru aux accords Oslo, était qu’ils ont envisagé de mettre fin au processus de colonisation et de fixer une frontière pour de bon. Sharon dit "La frontière peut-être tracée dans 50 ans, peut être dans 100 ans. En attendant il faut finir de coloniser ce qui reste à coloniser."

L’autre élément c’est que Sharon dit : "je ne m’oppose pas à un Etat palestinien". Sauf que cet état palestinien sera dans des zones très précise, dans une zone faisant un peu moins de 50 % de la Cisjordanie, un peu plus de 65 % de la bande de Gaza. L’Etat palestinien oui, mais sous conditions : qu’il soit limité à des enclaves, que le mur est précisément en train de définir.

Il va suivre le pourtour de ce que Sharon et son gouvernement sont prêt à reconnaître comme un Etat palestinien ou plutôt comme des enclaves d’un Etat palestinien. Elles seront séparées les unes des autres, de véritables bantoustans. Sharon les appelle les cantons et est prêt à envisager des ponts ou des tunnels pour les relier, dans une espace israélien. Évidement, ils n’auraient aucun contrôle sur les frontières, sur les ressources naturelles en particulier sur l’eau, aucun contrôle sur les déplacements entre ces zones, tout serait géré et contrôlé par Israël. Les palestiniens auraient le droit de gérer la voirie ou l’éducation.

Le mur tel que le gouvernement l’a défini ne vise pas à séparer Israël de la Cisjordanie, mais vise à séparer la population israélienne des zones à population palestinienne. C’est un plan fou, qui n’a aucune chance de recevoir l’accord du plus modéré des modérés palestiniens. Ca fait trois ans qu’on cherche des palestiniens "pragmatiques", à savoir des collabos prêts à accepter cette formule et à gérer les bantoustans. Personne ne répond présent.

Aujourd’hui tout le monde est conscient que cette équipe n’existe pas. Le peuple palestinien n’est pas encore prêt accepter ces bantoustans. Il n’est pas suffisant de construire un mur. Ce qu’il faut, c’est obtenir la capitulation totale de palestiniens. Ils veulent que les palestiniens lèvent les bras et disent : "OK tout ce que voulez, mais laissez nous tranquilles". Or, après trois ans d’une répression sans précèdent, des milliers de morts, des dizaines de milliers d’invalides, des milliers de détenus et des destructions dont il est impossible de faire la liste, il est clair, que la population palestinienne de Cisjordanie et de Gaza, qui a payé un prix énorme, n’a pas bougé d’un millimètre sur ces revendications. Elle empêche l’émergence éventuelle d’une équipe de collabos.

Pour mettre en place les bantoustans il faut qu’il y ait une police des bantoustans, un gouvernement des bantoustans. Or, le niveau de résistance des palestiniens, s’il n’est pas suffisant pour imposer une solution qui permette aux palestiniens de récupérer leurs droits : la souveraineté, l’indépendance, le contrôle de leur territoire sur 22 % de leur patrie ; l’est pour empêcher ces plans.

Car c’est tout ce qu’ils demandent, moins d’un quart de leur patrie historique, moins de 50 % de ce que l’ONU leur avait alloué en 1947. Ils disent « donnez nous çà, cela suffira. Cela ne sera pas très juste, mais on s’en contentera. » La population palestinienne unanimement dit : "c’est notre dernier prix, il est extrêmement généreux". C’est une proposition très généreuse, beaucoup plus que celle d’Ehud Barak à Camp David. Les palestiniens l’ont appelé le compromis historique. Moins que cela, ils n’accepteront pas. En Palestine il y a quatre millions de palestiniens : 1 dans la bande Gaza, 2 en Cisjordanie et 1 en Israël même avec une citoyenneté israélienne. On évalue à quatre millions le nombres de réfugiés.

Pacification

Ce mur est non seulement construit de façon unilatérale, mais il ne permet pas, du point de vue israélien, de mettre en place son nouvel ordre. Car pour ce faire il faut faire capituler les palestiniens. C’est une guerre de « pacification ». Quand on parle de « guerre israélo-palestinienne », on se trompe. Une « guerre » suppose des forces armées en conflit. Les plus anciens d’entre vous doivent se souvenir de l’Algérie ou du Vietnam.

Une campagne de « pacification » c’est l’utilisation massive d’une force armée pour imposer à une population civile une capitulation. C’est couper une population civile de son mouvement de libération nationale et de son aspiration nationale. Malgré tous les efforts, toute la violence mise en œuvre, la pacification a échoué. Les palestiniens sont extrêmement fatigués, touchés par la répression, mais sont très loin de la capitulation.

La feuille de route

La feuille de route est une décision américaine, partant du postulat qu’il est impossible maintenant d’imposer par la force une solution aux palestiniens. A chaque fois l’armée israélienne a dit "donnez nous encore deux mois et on les casse", (comme toutes les armés coloniales d’ailleurs), "et encore deux mois", l’administration américaine a fini par dire : vous n’arrivez pas à les casser, il faut revenir à la table des négociations.

Je peux dire à l’avance que cette feuille de route va échouer, surtout à cause du gouvernement israélien, dont une partie ne veut que d’une solution militaire. Une partie importante de l’opinion publique israélienne est fatiguée de cette guerre, et veut une solution politique. Dans ce cas-là, on provoque des attentats. Ils mettent fin à la trêve et justifient une nouvelle vague de répression israélienne.

Je le dis clairement, les attentats sont provoqués cyniquement par l’armée israélienne. Chaque fois qu’il y a un cessez le feu, une trêve ou même un accord pour un trêve, comme par hasard il y a un assassinat ciblé sur des dirigeants palestiniens, et évidemment une représaille palestinienne a lieu.

Souvent, les palestiniens attendent deux attentats pour réagir. Les israéliens savent qu’ils réagiront avec un attentat sanglant à Tel-Aviv ou Jérusalem. Et là ils disent : « voyez ils ne respectent pas la trêve, reprenons la solution militaire, la paix n’est pas possible. »

Le transfert

Le transfert, qui consiste à de débarrasser des palestiniens, est un vieux plan. C’est un espèce de fantasme visant à les faire disparaître. Rabbin avait dit "j’ai rêvé que Gaza sombre dans la mer"... Le rêve c’est qu’un jour un million de palestiniens disparaissent de la Palestine. Pour d’autres c’est un projet politique.

Dans le gouvernement Sharon, il y a des ministres appartenant à des partis qui sont ouvertement pour le transfert. C’est à dire une nouvelle expulsion des palestiniens de leur pays, qu’ils soient citoyens israéliens ou résidents de Cisjordanie et de Gaza. Je ne pense pas que la politique du gouvernement actuel, dont Sharon est l’aile modérée, soit pour, car c’est très risqué. C ’est ce que les américains lui ont fait entendre lors de la crise précédente de la guerre du Golfe, lors de l’attaque sur l’Irak. On a cru que cela allait créer les conditions d’une vague d’épuration ethnique, un regroupement de population, de nettoyage de zone C de 50 % de ce que Sharon considère comme la zone restant à coloniser et la concentration des autres dans les 50 % restants..

L’idée reste, les plans sont là, mais on attend l’occasion propice. Personnellement, je doute que cette occasion se présente dans un avenir proche. Car jamais les conditions pour cela n’ont été aussi bonnes que lors de la guerre contre l’Irak, et croyez moi plus d’un ministre a travaillé là dessus. Des plans de l’armée étaient prêts. Le veto américain a été clair sur cette question. L’autre plan, c’est ce qu’ils appellent le "transfert volontaire", « qu’ils partent d’eux mêmes ». On mène une politique de pression, des conditions de sécurité très dures, une politique économique désastreuse, pour qu’ils partent.

Dans la région de Bethléem, environ 100 à 150.000 palestiniens sont partis ces dernières années. Beaucoup de chrétiens, car ils ont plus de facilités, ayant de la famille en occident, ayant appris de langues étrangères dans les écoles catholiques ou protestantes. Dans la masse il y a beaucoup de cadres, de dirigeants associatifs, des chefs d’entreprise, donc la société s’appauvrit en cadres.

Le droit au retour

Il y a un mythe mis en avant par la propagande israélienne, et dans la presse européenne. Nos grand intellectuels israéliens ont écrit sur le mauvaise surprise des négociateurs israéliens, quand Yasser Arafat aurait sorti de son chapeau « le droit au retour » lors des négociations. C’est un mensonge. C’était inscrit dans les accords Oslo. Il n’y a pas eu une déclaration palestinienne où ils aient oubliés la revendication du droit au retour. C’est une machination de propagande.

Les pacifistes ou les modérés israéliens se sont convaincus qu’ils y avaient renoncé. Et ils ont donc dit à la droite israélienne : "vous renoncez aux colonies, on les fera renoncer au droit au retour". Pendant cinq ans, il y a eu négociation entre la droite et la gauche israélienne sur « jusqu’où on pouvait aller ». C’est impossible pour les palestiniens de renoncer à cette revendication. Il n’est pas né, le dirigeant palestinien qui pourra renoncer au droit au retour.

Il est dangereux de faire des compromis rejetés massivement par l’opinion palestinienne. Le mouvement national palestinien ne peut s’en satisfaire. C’est justement cela la capitulation qu’ils veulent. Démographie ? Une de nos taches est de rééduquer la population israélienne sur la démographie. Le fond de la conception sioniste, c’est la normalité c’est l’hégémonie.

Un Etat normal c’est un Etat dans lequel on retrouve une ethnie, une religion, où la majorité rejette les minorités comme un corps étranger. C’est la raison pour laquelle dans le sionisme, le racisme et l’antisémitisme sont des phénomènes naturels. Le sionisme en tire les conséquences : en tant que minorité juive en Europe chrétienne, on fait de l’auto-épuration ethnique, « on se tire avant qu’on nous jette », en essayant de créer un endroit où il n’y a que nous.

L’épuration ethnique va toujours de pair avec la démographie. La seule normalité c’est « nous chez nous, eux chez eux », et c’est le slogan de la gauche. En France c’est celui de Le Pen, en Israël celui de Barak. En Israël il suffit de voir comment sont traités les travailleurs immigrés, ils sont 400 à 500.000, on continue à ne pas les voir. On ne veut pas les accepter puisqu’on est un Etat juif.

Etat éthique signifie aussi ethniquement pur que possible, il signifie » seuil de tolérance ». Il faut prendre le problème à bras le corps. Vivre obsédé par le ventre de ma voisine arabe, qui en fait trop, et celle de ma voisine juive, qui n’en fait pas assez, ce n’est pas une vie. C’est de la folie furieuse. Golda Mer l’a dit : "je ne dors pas la nuit en pensant à chaque enfant arabe qui naît"...

Si les israéliens refusent le droit au retour c’est par peur de se retrouver minorisé. Ils disent donc droit au retour égale destruction de l’Etat d’Israël, égale destruction du peuple juif. Sauf que ces messieurs se trompent. Supposons qu’aucun réfugié ne rentre. D’ici à une quinzaine d’années, les juifs seront minoritaires, aux rythmes de croissance naturelle de chaque communauté.

En Israël, il y a 20 % d’ "ex-URSS" dont plus de la moitié ne sont pas juifs. Cela fait déjà 10 % + 20 % d’arabes + 7 % de travailleurs immigrés, cela fait déjà 37 % de non juifs. C’est déjà bien plus que le « seuil de tolérance ». Si on prend les moins de 25 % chez les arabes, ils sont 35 % (et non plus 20).

On ne peux penser la question nationale en terme démographique. La seule façon d’exister est de reconnaître la pluralité. La seule façon de garantir une existence nationale est dans le reconnaissance de droits nationaux à chaque communauté sous différentes formes, le modèle suisse ou yougoslave par exemple. Sinon, à terme c’est une nouvelle vague d’épuration ethnique.

Les actions armées en Israël

Il y a un grand débat là dessus, ce qui montre la pluralité d’opinion existant en Palestine. Il y a un débat public tout à fait libre. Le premier concerne les « attentats suicides ». Une grande proportion de palestiniens est contre pour des raisons diverses. Certains disent : « il y a certaines choses qui ne se font pas, tout n’est pas permis dans un combat juste. Il y a des moyens qui sont inacceptables ».

D’autres rejettent les attentats contre les civils car « ils renforcent l’union sacrée en Israël, et entachent la cause palestinienne dans l’opinion internationale ». D’autres encore pensent à la société palestinienne de demain, ils disent « c’est inacceptable moralement mais c’est aussi criminel car cela provoque des déformations morales, mentales de notre société dont on paiera le prix dans vingt ans ».

Dès aujourd’hui chez les palestiniens et chez les israéliens, le rapport à la mort est un rapport malade. C’est une erreur de croire qu’en rendant la vie difficile aux Israéliens, alors les gens vont craquer et dire au gouvernement : faites la paix on en peut plus. C’était vrai il y a dix ans, plus aujourd’hui.. On a réussi à convaincre, et c’est un des plus grands crimes d’Ehud Barak, que l’on était dans la survie. Que l’on serait confronté à un peuple ayant, comme objectif, non pas l’indépendance et la souveraineté nationale, mais l’objectif de nous détruire. On est rentré dans une folie.

Aujourd’hui les attentats ne choquent plus. On appris l’habitude de s’y habituer. Au lieu d’y voir un échec total, cela devient le prix normal à payer pour survivre. Parmi ceux qui critiquent il n’y a qu’une minorité qui pense qu’il faille s’y opposer, car ils pensent que les palestiniens sont tellement provoqués que cela est logique. Il y a toujours une raison à une attaque suicide, quand on a vu sa famille humiliée. Il y a des fois, et cela m’est arrivé plus d’une fois, où l’on a envie de se faire exploser.

Une fois à un barrage à Jérusalem il faisait très chaud. Pour une raison inconnue, ils ont fermé le barrage. Des centaines de personnes se retrouvent bloquées là. Ils ne savent pas si la barrage était fermé pour une heure, un jour, une semaine... Je revenais de Ramallah (ce que je n’ai pas le droit de faire) et me retrouve bloqué. On voit un couple avec un nouveau-né, de deux ou trois jours qui rentrait de l’hôpital chez lui. Je demande à une journaliste présente d’intervenir poliment. Elle se fait rembarrer avec des hurlements. J’y vais, il me rembarre. A ce moment là j’ai voulu le tuer. Il ne voyait pas un bébé mais un terroriste. Je lui disais « regarde ce bébé ! » Mais non, rien à faire.

Le gouvernement israélien sait très bien ce qu’il faut faire pour provoquer des attentats. Quand il n’y en a plus, ils sont obligés de négocier. Qui va critiquer Israël, quant on montre à la télé des attaques sanglantes ? Des actions de résistance non suicidaires ? C’est un débat qui concerne d’abord les palestiniens. Les actions militaires sont tout à fait légitimes. C’est leur droit de s’opposer et de résister. On en a le droit.

Mais les israéliens veulent créer l’illusion d’une guerre. Ce n’est pas un conflit armé. Quant quelqu’un roue son enfant de coups, ce n’est pas un match de boxe. C’est de la violence sur enfants. Point. On est arrivé à réduire la dimension de l’occupation. On créé l’allusion d’une équidistance entre deux camps qu’il faudrait séparer. Il s’agit d’une occupation avec toute la violence intrinsèque à une occupation. une colonisation, un peuple occupe l’autre. Et parfois l’autre répond, souvent avec de simples pierres.

Michel Warshawski

(Retranscription par Elkaitza, publié sur Indymedia-Paris)