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Israël-Palestine

Un gouvernement israélien au service exclusif des colons

dimanche 26 octobre 2003, par Michel Warscharski

La décision du gouvernement israélien d’ignorer la demande américaine de ne pas faire passer le mur de séparation à l’est de la colonie d’Ariel, confirme trois choses : que ce gouvernement est bien le gouvernement des colons et le représentant direct de leurs intérêts et de leur volonté politique ; qu’ Ariel Sharon et son équipe sont déterminés à mettre en oeuvre leur plan de bantoustanisation des territoires palestiniens occupés ; qu’ils ne craignent pas d’éventuelles sanctions américaines et considèrent les menaces exprimées par le secrétaire d’État Powell comme de la poudre aux yeux.

Avec la ratification de la deuxième tranche du projet, le mur, ou plutôt la clôture de séparation, apparaît clairement pour ce qu’elle est : non pas une frontière entre Israël et un futur État palestinien dans les territoires occupés en juin 1967, mais l’enfermement des zones de population palestinienne dense et la constitution, dans 50-60 % de la Cisjordanie, d’enclaves séparées les unes des autres pouvant être, plus tard, déclarées « État palestinien intérimaire », selon la formule de la Feuille de Route. En d’autres termes le vieux plan sharonien des enclaves, le plan des bantoustans.

Le plan Sharon

Ce plan a deux volets, l’un spatial, l’autre institutionnel. Du point de vue de l’espace, il s’agit, comme l’affirme sans le camoufler le premier ministre israélien, de coloniser le plus rapidement possible ce qui ne l’est pas encore, en Cisjordanie (dans la bande de Gaza le projet est d’ores et déjà achevé), et créer une continuité territoriale juive-israélienne de la mer au Jourdain, encerclant plusieurs enclaves palestiniennes « indépendantes ». Cette partie du plan, commencée par Sharon en 1980, et poursuivie par les divers gouvernements israéliens, de droite comme de « gauche », est en train de connaître, ces derniers mois, une accélération sans précédent, en violation flagrante de la feuille de route qui voit dans le gel total de la colonisation, une condition première au retour au calme et à la reprise des négociations.

Le second volet du plan Sharon, par contre, est loin d’être un succès. En effet, pour le massacreur de Qibiya, de Sabra et de Shatilla, la mise en place de bantoustans palestiniens suppose l’écrasement du mouvement national palestinien et donc aussi de l’Autorité Palestinienne, la capitulation de la population palestinienne des territoires occupés et la formation d’une « nouvelle direction palestinienne, pragmatique et souple », en d’autres termes, une équipe de collabos, identiques à ceux mis en place par Israël au Sud-Liban, entre 1979 et 1999.

La diabolisation de Yasser Arafat et la volonté, systématiquement répétée depuis mars 2001, de le « neutraliser » sont au coeur de cet objectif politique. La popularité retrouvée du président de l’OLP prouve à quel point cette politique a eu l’effet contraire.

Le choix de Mahmoud Abass (Abou Mazen) comme premier ministre était un compromis entre la volonté de Yasser Arafat d’empêcher coûte que coûte la nomination de quiconque pourrait devenir une marionnette docile dans les mains des Israéliens, et celle des dirigeants israéliens qui voulaient voir à la tête du gouvernement palestinien un homme qui serait prêt à mener à bien ce qu’ils exigent depuis très longtemps : la destruction « de l’infrastructure du terrorisme », un euphémisme pour définir le démantèlement de toutes les organisations, politiques et sociales, de l’ensemble des formations politiques palestiniennes, depuis les forces islamiques jusqu’au mouvement de Yasser Arafat-Abou Mazen eux-mêmes, le Fatah. En un mot : la guerre civile.

Arafat indomptable

Une fois élu, le vieux compagnon de combat du président de l’OLP fut soumis à d’immenses pressions pour mener à bien les objectifs israéliens. Il sut tenir bon, entre autres, à cause d’énormes pressions du peuple palestinien, qui ne comprenait pas pourquoi le gouvernement palestinien devait servir de chien de garde pour les colons, alors que parallèlement, le gouvernement israélien déclarait ouvertement qu’il n’était pas concerné par la trêve et continuait les assassinats ciblés de militants palestiniens.

Il ne restait à Mahmoud Abass qu’à démissionner. Yasser Arafat reprenait les devants de la scène, personnalité incontournable pour donner une légitimité à tout nouveau gouvernement. Cet échec de la politique israélienne va entraîner une nouvelle offensive contre le président Arafat : le gouvernement décide d’expulser, au moment opportun, le dirigeant palestinien ; les ministres et les généraux parlent ouvertement de le neutraliser, concept qui, chez les militaires, signifie liquider. Si un veto américain empêche pour l’instant de mettre en oeuvre ce crime, le fait est que la décision du cabinet israélien a ouvert une discussion internationale sur l’opportunité ou non d’assassiner le leader palestinien, nombreux étant ceux qui ne se scandalisent même plus de la question elle-même.

L’absence manifeste de volonté de la part du gouvernement Sharon de parvenir à un cessez-le-feu et les actions systématiques visant à saboter la trêve laissent entrevoir une longue période de violence où les assassinats ciblés (y compris, peut-être, de Yasser Arafat lui-même), les bombardements des villes palestiniennes et les incursions dans les zones supposées être autonomes vont inévitablement provoquer une escalade de la résistance palestinienne, y compris des attentats contre des objectifs civils en Israël.

Même George W. Bush l’a compris : un cessez-le-feu, indispensable pour reprendre des négociations, passe par le gel total de toute forme de colonisation et l’arrêt des agressions israéliennes dans les territoires occupés, et avant tout les assassinats ciblés. Les Palestiniens, quant à eux, ont prouvé qu’ils étaient intéressés et capables de faire la trêve, à condition de ne pas être provoqués sans cesse par le gouvernement israélien à y mettre fin.

L’obstacle à toute forme de déblocage de la situation dramatique où se trouve le peuple palestinien, mais aussi israélien, est le gouvernement de colons élu massivement par le peuple israélien il y a moins d’un an pour qui « la paix n’est pas à l’ordre du jour pour les cinquante ans à venir » qui doivent être consacrés au parachèvement de la colonisation de la Palestine.


* Michel Warschawski est président du Centre d’information alternative (AIC) de Jérusalem. Il a publié entre autres : Israël-Palestine, le défi binational, Textuel, Paris 2001 ; A tombeau ouvert, La Fabrique, Paris 2003 ; A contre-choeur, Textuel, Paris 2003 ; Sur la frontière, coll. Pluriel, Paris 2003.

(tiré d’inprecor 485-486)