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La " walmartisation ", poison de l’économie

Jacques Coubard

lundi 14 février 2005

Précarité. L’extension du modèle de l’empereur des hypermarchés, qui consiste à casser prix et salaires explique, en partie, la faible création d’emplois en dépit de la croissance.

Un mot nouveau est apparu récemment pour exprimer la transformation des rapports sociaux qui s’opère depuis une vingtaine d’années aux États-Unis : la " walmartisation ". Du nom du plus grand employeur, le champion du monde de la grande distribution, Wal-Mart. L’aventure commence en 1962 à Rogers, en Arkansas, où Sam et Bud Walton installent leur premier supermarché. Aujourd’hui, la compagnie en compte 3 566 qui rapportaient pour l’exercice clos le 31 janvier 2004, un profit de 256 milliards de dollars (un peu plus de 200 milliards d’euros). Mieux que la General Motors et que Microsoft. De quoi mériter le prix de " l’entreprise la plus admirée " décerné pour la seconde fois à Wal-Mart par le magazine Fortune. Ou celui de la compagnie qui verse le plus à des œuvres philanthropiques, toujours selon Fortune. Sans oublier son classement au top pour son aide aux soldats et à leurs familles, ou pour ses activités en Asie ou ses offres multiculturelles. Un empire qui s’étend en Grande-Bretagne, au Canada, en Allemagne, en Suède, en Arabie saoudite, en Argentine, au Brésil, au Mexique, à Porto Rico, en Chine, en Corée du Sud. 138 millions de clients servis par 1 200 000 " associés ". Car il n’y a pas de salariés au royaume du paternalisme, généreux donateur d’associations pour l’enfance déshéritée, pour les handicapés, pour l’éducation, pour l’environnement. Un modèle du capitalisme qui veut s’imposer sur la planète en ce XXIe siècle. La réussite de Wal-Mart ne tient pas seulement à la dimension de ses grandes surfaces qui couvrent maintenant tout le territoire des États-Unis ou à son slogan, " chaque jour des prix plus bas " mais à la gestion impitoyable de ses " associés ", à une pression sans limite sur ses fournisseurs. Rien de bien original, sauf que l’entreprise de l’oncle Sam Walton, pionnière dans le genre, a établi des normes qui sont reprises peu à peu par d’autres grandes entreprises aux États-Unis et ailleurs. Et quelles normes. Premièrement des bas salaires pour la grande majorité des employés, au-dessous du salaire minimal, ils fournissent abondamment les rangs des travailleurs pauvres, les " working poors ". Les nouveaux emplois sont le plus souvent au-dessous des tarifs précédents. Près de la moitié des employés, faute de pouvoir payer les crédits pour l’indispensable voiture, pour la maison, pour l’entretien de leur famille doivent recourir aux bons pour l’aide alimentaire (food stamps). 700 000 femmes, sont payées entre 5 % et 15 % de moins pour le même travail que leurs homologues masculins. Écartées systématiquement des promotions, elles sont les plus fragilisées. L’emploi de travailleurs immigrés, au statut précaire ou sans papiers, ajoute encore à la pression. Les heures supplémentaires ne sont pas payées au taux prévu. L’assurance pour la santé (liée, aux États-Unis, à l’entreprise qui en paie une partie à une compagnie privée) a été supprimée pour la majorité des personnels. Du coup, les salariés, leurs enfants sont dépendants du " medicare ", l’aide publique à la santé, loin de couvrir les soins des plus graves affections. L’assistance sociale est rejetée vers les budgets des collectivités locales. En diminution depuis que les subventions fédérales baissent, en raison des réductions d’impôts pour les riches de George W. Bush. La famille Walton (Sam est décédé en 1992, peu après avoir reçu la médaille de la Liberté, des mains du président Bush, le père) qui détient 39 % des actions a ainsi gagné 900 millions de dollars supplémentaires cette année contre 300 l’an dernier. Quant aux retraites, elles relèvent d’un plan dit 401K ce qui signifie qu’elles sont jouées à la Bourse et dépendent des résultats des actions Wal-Mart avec les risques que cela suppose endossés par le seul personnel comme l’a expérimenté à ses dépens celui d’Enron, il y a quelques années. Pour garantir le tout, la chasse aux syndicats et à toute forme d’association des " associés " pour se plaindre des conditions de travail est ouverte tous les jours. Une " hot line ", un numéro de téléphone d’urgence est à la disposition des managers (le 479-273-8 300) pour appliquer un règlement qui déclare que Wal-Mart " est absolument opposé à une troisième représentation. Nous ne sommes pas contre les syndicats, nous sommes pour les associés. Nous pratiquons la politique de la porte ouverte ". Si un gérant est en difficulté, une équipe de spécialistes est envoyée sur place pour appliquer ce règlement. La porte est ouverte aux licenciements qui tombent dès qu’un cas suspect est repéré. Premier importateur de produits chinois et asiatiques bon marché, Wal-Mart se soucie encore moins des conditions de travail qui permettent d’annoncer des prix toujours plus bas. Au Bangladesh, les ouvrières du textile travaillent souvent sept jours sur sept à la Beximco. Dans ce pays des plus pauvres, les salaires sont au-dessous du minimum légal qui permet à peine de survivre. Les départs pour maternité équivalent à un licenciement pour refus de faire des heures supplémentaires. Au Honduras, les jeunes filles entrent dans ces " usines à sueur " (sweat shops) à l’âge de quatorze ans. La norme de repassage des chemises qui prendront le chemin des étals Wal-Mart est de 1 200 par jour. Par son action caritative, Wal-Mart se vante de protéger la morale et les valeurs de la famille. La compagnie pousse ce souci jusqu’à refuser de vendre les CD de pop music ou les livres qui ne lui conviennent pas. Pas question de planning familial par exemple. Mais on peut acheter des tee-shirts marqués " rebelles " fabriqués pour rien en Asie. Et des armes. Le PDG, Lee Scott, et un vice-président, Jay Allen, figurent sur la liste des " pionniers ", les plus importants contributeurs de la campagne électorale de George W. Bush, ceux qui versent un chèque de 100 000 dollars. Peu de chose quand on empoche, comme le PDG, 18 millions de dollars en 2003, avec dans sa tirelire 12,2 millions de dollars de stock-options. Bien sûr, la firme a son bureau de lobbying au Congrès pour défendre son extension et ses principes de gestion, quelque- fois mis en cause. Les méthodes de Wal-Mart sont reprises dans de nombreuses entreprises ce qui contribue à expliquer le phénomène de l’absence de véritables créations d’emplois en dépit de la croissance. La majorité des firmes préfèrent en effet recruter des salariés avec des contrats précaires et la pression sur les salaires est devenue si répandue que plusieurs instituts de conjoncture s’inquiètent des conséquences d’un recul net du pouvoir d’achat sur la consommation et à terme sur l’activité. La walmartisation constitue aussi, à sa manière, un formidable retour en arrière, torpillant un peu plus les acquis de l’époque du " wellfare " (sécurité sociale, retraites, libertés syndicales) du président Roosevelt qui avait imposé des limites, suite à la crise de 1929, aux lois de la concurrence la plus débridée. Le système est reparti à fond pour une nouvelle redistribution des richesses qui diffuse bien au-delà des États-Unis.


Article paru dans l’édition du 27 octobre 2004.de l’Humanité