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9 articles autour du thème de l’indépendance du Québec

"Faire l’indépendance, c’est rompre"

Articles parus dans La Gauche (1991)

dimanche 6 juin 2004, par Gordon Lefebvre

1. La rumeur souverainiste

J’ouvre cette chronique au moment où monte la rumeur terrifiante de la Guerre du Golfe. A côté du fracas des missiles, la rumeur souverainiste ressemble à un bruissement. Même Vilnius, où les chars soviétiques aplatissent des manifestants indépendantistes, éveille peu d’échos. Malgré cela, je persiste à parler de notre nationalisme que travaille actuellement le << bacille >> de l’indépendance.

Face à tout nationalisme, il existe deux attitudes bien définies : celle de l’admiration enthousiaste et celle de la critique catégorique. Il y a place, je crois, pour une attitude soucieuse d’équilibre et aussi peu apte à l’adoration que rebelle au dénigrement. Il faut tenter de juger notre nationalisme, comme on doit juger son temps, en le dépassant, tout en l’interprétant. Je veux être là où il n’y a ni culte de la nation ni horreur sacrée. Je ne pense pas l’indépendance avec le Parti québécois ; je ne la pense pas non plus contre lui. Je la pense en dehors de lui, en toute indépendance. Voilà le point de vue d’où je regarde le fait national.

L’indépendance. Voyons d’abord ce que d’elle-même l’idée peut nous dire. Elle comporte deux aspects indissociables : elle recouvre l’exigence d’une rupture nécessaire dans notre histoire bi-centenaire de peuple humilié, en même temps qu’elle postule une radicale prise en charge de notre destin collectif. Ces deux aspects se traduisent en termes politiques par le couple << indépendance >> et << socialisme >>. Depuis trente ans, ces deux maîtres-mots voyagent séparément, et rien n’est plus problématique que de les arrimer. C’est un vieux débat qui divise les gauches depuis le premier numéro de la Revue socialiste (avril 1959) et même avant. Nul ne niera que l’attitude qui a dominé ces mouvements, et qui imprègne encore notre habitus socialiste, c’est l’hésitation hamlétienne, l’incapacité de passer à la décision.

La réalisation de l’idéal indépendantiste sera plus difficile qu’on ne le pense dans l’euphorie qui a succédée à l’échec des Accords Meech-Langevin. Proclamer l’indépendance n’est que le début d’une vie nationale débarrassée du complexe d’infériorité caractéristique des colonisés. Et la réaliser sera autre chose qu’une idylle. L’indépendance sera d’abord une victoire sur nous-mêmes, sur notre provincialisme, sur notre campanilisme, et, par voie de conséquences, défaite d’une partie de nous-mêmes encore attachée à la façon de voir et de penser propre aux canadiens-français d’avant la Révolution tranquille. Pour vaincre, le nationalisme québécois doit dépasser son hamlétisme politique et sa passivité séculaire, sinon il risque de régresser vers les attitudes mortifères d’antan.

On sait que traditionnellement le canadien-français ne songeait pas à vaincre, croyant qu’il n’était pas préparé à assumer les écrasantes charges d’une victoire. Son dessein procédait d’une mentalité pessimiste qui consistait à justifier à l’avance sa défaite qu’il voyait comme une reprise continuelle. Accablé d’un tel complexe, l’acteur historique ne cesse, en effet, de s’expliquer sur ses intentions et, pendant ce temps, notre Hamlet néglige de passer à l’action et meurt inopportunément sur le seuil de l’événement qu’il a pourtant appelé de ses voeux.

Revenons à la question du début : comment arrimer ces deux notions, indépendance et socialisme. Les échéances respectives du socialisme et de l’indépendance ne se présentent pas à nous au même moment dans l’histoire. Dans le temps historique, la question nationale surgit la première et apparemment séparée de la question sociale. Cette dernière, comme le disait Charles De Gaulle (discours du premier mai 1950), c’est << la même question, toujours posée, jamais résolue >>. Notre question nationale est donc là, devant nous, bêtement, avec toutes ses données et les moyens immédiatement utilisables pour la régler. Rien ne garantit, cependant, que la résolution de la question nationale fasse progresser l’idée socialiste. Rien non plus ne garantit que l’idée socialiste soit capable de résoudre la question nationale. Jusqu’à maintenant, c’est le refus de l’indépendantisme, de sa nécessaire prise en charge, qui est responsable de l’échec des gauches. Ce refus, c’est la voie à suivre pour liquider les bases populaires du socialisme québécois, et c’est la voie qu’ont empruntée les mouvements socialistes des années ’70 qui se sont, ou sabordés, ou effondrés, deux ans à peine après l’échec référendaire de mai 1980.

En combattant l’indépendantisme, ou mieux en refusant de le prendre en charge dans une perspective socialiste, la majorité des << gauches >> de cette époque croyait faire aboutir plus vite le socialisme. C’est exactement le contraire qui s’est produit : ni le socialisme à l’échelle du Canada, ni le socialisme restreint au cadre québécois n’ont bénéficié de cette stratégie. Au total, le socialisme a perdu, et l’idée même de socialisme, comme projet, s’en est trouvée affectée. Il serait bon de retenir cette leçon.

Les retombées négatives du fédéralisme canadien sur l’économie québécoise, sur la situation des classes populaires d’abord, sur la culture, sur la psychologie politique des Québécois, sans parler de l’aliénation qu’entretient le fait de n’être pas maîtres de la plupart des aspects de notre activité sociale (et singulièrement des activités gouvernementales), tout cela doit nous faire réfléchir et nous forcer à réviser nos comportements politiques et, bien sûr, la pensée qui est à la source de nos attitudes.

La question nationale n’est pas un empêchement à la concentration souhaitée des forces socialistes, ni au Canada, ni au Québec. Elle est, si elle est résolue en fonction de la majorité populaire, l’avant-courrière du socialisme, d’un socialisme acclimaté à notre milieu, évidemment. Il serait plus juste de dire qu’elle porte en son sein l’idée socialiste en tant que projet, car la rupture indépendantiste favorisera, si elle se produit, la germination des bases socialistes.

Mais la question nationale ne peut être réglée dans un esprit technocratique, comme cela ressort du projet péquiste. Ce n’est pas une question d’un peu plus ou d’un peu moins. Nos gouvernements ont toujours abordé cette question dans un esprit de petit marchandage ; le résultat net de ces opérations a été nul, tant en ce qui concerne les avantages que les classes dirigeantes en escomptaient en termes de pouvoirs accrus qu’en ce qui a trait à la mobilisation populaire. Seule l’idée d’indépendance peut réunir des forces en quantité appréciables pour convaincre le Canada tout entier qu’il aura à faire face à une négociation sérieuse.

L’indépendance, c’est exigeant, car c’est le début d’un redressement. Et avec le rapatriement de tous les pouvoirs, la question essentielle qui se pose est celle de l’exercice du Pouvoir nouveau engendré par le mouvement indépendantiste. Par qui s’exercera la maîtrise de notre destin collectif, la maîtrise de notre souveraineté ? Voilà la vraie question. Quelle forme politique, quel visage constitutionnel, prendra alors le Québec ? L’erreur est de croire, comme le font Libéraux et Péquistes, que la souveraineté se fera sans douleurs, sans instabilité. La pire erreur est de croire que le régime Bourassa peut devenir, du jour au lendemain, le truchement privilégié par lequel notre collectivité accédera à la souveraineté politique. Encroûté dans le provincialisme et l’aplatventrisme, Bourassa a démontré, depuis vingt ans, qu’il pense tout autrement et qu’il agit en conséquence.

La concurrence sur le marché des idées a contraint les tenants du fédéralisme renouvelé , principalement les hommes d’affaires, à modifier quelque peu leurs positions depuis l’échec des Accords Meech-Langevin. Jusqu’où ces forces sont-elles prêtes à aller ? Se contenteront-elles d’utiliser machiavéliquement la pression indépendantiste, qu’elles brandiraient comme une menace pour forcer le Canada à céder quelques pouvoirs ? Maintien du déjà-là , sous le couvert d’une idéologie de rechange, la souveraineté-association ou peut-être la souveraineté tout court, remplacerait dès lors le nationalisme revendicateur issu de la Révolution tranquille : la souveraineté comme principe du nationalisme nouveau, et non plus le paradygme autonomiste qui, comme le cliché

Révolution tranquille, est devenu un mythe que l’on ne cesse, depuis trente ans, d’étirer dans tous les sens. Suprême ruse d’une classe arrivée, capable de menues concessions vite rattrapées et par une neutralisation de l’intelligence renvoyée aux distractions que procurent les hochets culturels compensatoires, illustrant encore une fois son aptitude à paralyser le cours de l’histoire autour d’elle, au point même de sa propre réussite !

La génération des assis de la Révolution tranquille est dans la phase descendante de sa courbe. Il ne lui reste plus de conquêtes à faire ; elle en est à couvrir sa retraite. Un indépendantisme passif, continuateur de notre provincialisme atavique, la servirait bien. Voilà le danger de cette substitution. Qu’on le baptise des nobles expressions de << souveraineté >>, de << souveraineté-association >> ou de << superstructure >>, selon que l’on se réclame du péquisme ratatiné ou du bourassisme renouvelé, n’y change rien. L’indépendantisme coupé de ses mobiles politiques (rupture avec le fédéralisme canadien, lien avec le socialisme) ne relève que de l’accouchement sans douleurs d’une provincialisation nouvelle. Qu’attendre de plus d’hommes qui gouvernent le Québec en provincialistes, sans but lointain, sans fins élevées, avides de conforts moyens et de succès sans danger ?

Pour la gauche (ou les gauches), il y a toujours deux fers au feu : indépendance et socialisme . Mais, dans la pratique, on ne peut jamais en battre qu’un seul à la fois, même si une dialectique profonde les unit. Pendant que le fer << national >> est sur l’enclume, le fer << social >>, lui, est au feu, prêt à prendre, le moment venu, la forme que lui imprimera le marteau qui le frappera. Quel mouvement social tiendra le manche de cette masse ? That is the question.

2. L’année du Bélier

L’année du Bélier est à peine entamée que déjà la controverse éclate à propos de la nature du symbole qui la représente : est-ce le Bélier, le Mouton ou la Brebis ? Certains experts croient que c’est le Bélier, d’autres au contraire affirment que c’est la Chèvre. Le signe astrologique chinois est à ce point ambivalent qu’il se prête aux interprétations les plus folles, à l’instar de notre nationalisme à double fond.

La confusion la plus totale règne dans les esprits au sujet des notions d’indépendance et d’autonomie. Pour certains, les deux notions se confondent pour n’en faire qu’une, et c’est ainsi que le vieux pli canadien-français reparaît sous la notion dévitalisée de souveraineté-association à laquelle nos élites rabougries s’accrochent comme à une bouée de sauvetage, précisément parce que l’élasticité de la formule entretient l’ambiguïté.

La chose n’est pas nouvelle. Dans notre histoire, la tentation a toujours été forte de normaliser la formule indépendantiste et de la banaliser au point d’en faire un avatar du courant autonomiste traditionnel. La confusion est telle, en ce moment, que certains vont jusqu’à croire que l’autonomisme manifesté par nos Bourassa et nos Rémillard prépare les voies de l’indépendance. Pourtant, comme l’a souvent rappelé Hubert Aquin, l’idée d’indépendance appelle celle de révolution. En mars 1962, il écrivait dans L’existence politique (Liberté, no 23) : << L’indépendance, c’est le contraire politique de l’autonomie, même si, sur un plan historique, on peut la considérer comme son prolongement. Il n’y a rien de commun entre un séparatiste et un autonomiste : l’un veut la sécession du Québec, l’autre veut sa participation, plus ou moins intégrée, à la Confédération. >> A l’aune de cette définition, on peut facilement classé nos Bourassa et nos Rémillard dans le camp des autonomistes traditionnels. Où classera-t-on les Péquistes qui veulent la souveraineté du Québec sans rupture ?

La revendication indépendantiste a une signification révolutionnaire, car elle suppose, par delà les personnages qui s’agitent sur la scène publique, non pas un changement à caractère conjoncturel, mais une transformation totale, un dépassement (au sens hégélien du terme), qui affecte les rapports de l’Etat et de la société, la marche de toutes nos institutions. Révolutionnaire, l’indépendance l’est aussi parce qu’elle exprime, au plus profond, une volonté de mettre un terme à l’oppression nationale cristallisée dans les formes surannées du fédéralisme canadien. Notre société bloquée n’est-elle pas la résultante de tous les conflits non résolus, de tous les espoirs soulevés mais jamais acheminés dont notre histoire est grevée ?

Nous ne pouvons pas nous engager dans l’avenir qui s’ouvre maintenant sans vider notre question nationale. Mais cette révolution politique tant de fois postulée, qui la fera ? Le Parti québécois ? Le Parti libéral du Québec ? Tous deux sont des partis de l’alternance au pouvoir provincial, aucun n’est un parti de l’alternative indépendantiste. Comme les élites rabougries qui l’animent, ce monde politique est d’une sénescence qui ne tient pas d’abord de la vieillesse, mais de l’épuisement du fonds idéologique dont il tire sa justification depuis la Révolution tranquille.

Dans un éditorial-fleuve (1,2 et 4 février 1991), intitulé Partir ou rester, la directrice du Devoir pose clairement la question : << Mais le PLQ est-il vraiment devenu souverainiste ? A-t-il vraiment l’intention de passer aux actes référendaires dans moins de deux ans ? >> La même question devrait être posée au Parti québécois qui, à la suite du Mouvement Souveraineté Association (MSA), s’est évertué à éliminer un à un tous les ferments révolutionnaires qui s’attachaient à l’idée d’indépendance. Peut-on se dégager de la confusion qu’entretiennent les autonomistes, sans passer au crible de la critique les idées et les démarches passées ? Sans réactualiser le projet indépendantiste et sans remotiver le mot indépendance, le mot juste ? Et pas juste le mot, la teneur aussi.

Ce qui manque aux autonomistes, mais aussi aux indépendantistes, et même aux socialistes, c’est d’abord l’audace ; ensuite, la volonté de faire l’indépendance. Sans cette volonté, on reste au stade des proclamations, sur le seuil de l’événement. Malheureusement, l’idéalisme est encore fort répandu, chez les nationalistes de toutes nuances comme chez les socialistes. Oui, même le socialisme diffus qui se cherche une assise dans notre histoire, inspire plus d’hésitations que de parti pris, plus d’abstentions que d’initiatives.

Mais qu’est-ce au juste la volonté, particulièrement la volonté politique ? << Marxistement parlant, écrit Gramsci, volonté signifie conscience du but, ce qui signifie, à son tour, conscience exacte de ses propres possibilités et des moyens dont on dispose pour les exprimer dans l’action. >> (Ecrits politiques,I). Proclamer l’indépendance, ce n’est pas un but, ce n’est qu’un préalable. Le peuple veut davantage qu’un changement de constitution. Repartir à neuf, c’est changer de but et mettre en oeuvre, au service de ce but, une force intacte.

L’année du Bélier pourrait être l’année de la résurgence du projet d’un parti indépendantiste et socialiste. Rappelons qu’en 1967 (année du Bélier), l’idée avait fait une perçée fulgurante au sein du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), lorsque Andrée Ferretti avait été élue comme vice-présidente, en défendant une plate-forme qui visait à transformer le RIN en un parti des travailleurs. Ce fut une victoire de courte durée, car le RIN s’est scindé en deux quelques mois plus tard, puis s’est dissout, en octobre 1968, deux semaines après la création du Parti québécois. Le MSA, lancé par René Lévesque en 1967, occupait tout l’espace politique indépendantiste, reléguant ainsi le projet d’un parti des travailleurs aux oubliettes.

Aujourd’hui, l’appui massif du mouvement syndical à la souveraineté (dans le milieu, on préfère le mot indépendance) permet de croire que l’idée d’un parti des travailleurs peut se matérialiser. Contrairement à ce qui se passait en 1979 (année du Bélier), le mouvement syndical se prononce maintenant pour un Oui franc et sans détour ; il rompt avec la paralysie dans laquelle l’avait plongé la position passive du Oui, mais... Prend-on assez conscience, dans ce milieu, que la vague souverainiste doit, tôt ou tard, se traduire en une formation politique, celle d’un parti ?

Souhaitons que cette année tournante, sous le signe du Bélier, soit celle du référendum où le peuple se verra poser clairement la question de la souveraineté nationale. Mais il faut que le prochain référendum soit la fête du peuple, et non pas celle des partis sénescents ; il faut surtout qu’il ne soit pas contrarié par ce mouvement de bélier vers le dedans, comme ce fut le cas le 20 mai 1980.

Imagine-t-on le pouvoir libérateur d’un référendum où s’exprimerait un Oui massif, comme celui de Vilnius ? Ce serait le test permettant de savoir si l’ambivalence du canadien-français continue de florir sous la cape réversible du nationalisme québécois, et si la mutation de la conscience provinciale à la conscience vraiment nationale s’est réalisée, car rien jusqu’à présent ne nous assure que l’ambiguïté est levée ou que l’ambivalence sera, un jour, abolie.

3. L’augure du Devoir

Dans un éditorial récent (12 mars 1991 ), la directrice du Devoir, Lise Bissonnette, constate que le Parti libéral du Québec (PLQ) << n’a plus, à proprement parler, de cadre idéologique reconnaissable >>. Deux jours plus tard, Lysiane Gagnon, dans La Presse, ajoute : << Plus déprimant était le vide intellectuel des débats sur le parquet du congrès >>.

Dans son style << sévère, rapide et acéré >>, selon l’expression de Pierre Vadeboncoeur (Nouvelles CSN, mars 1991), l’augure du Devoir déplore l’espèce de complicité qui s’est établie entre l’univers médiatique et l’univers politicien pour présenter les problèmes politiques sous le seul angle constitutionnel, comme s’il fallait couvrir d’une rumeur souverainiste persistante nos problèmes sociaux criants, au moment où ils éclatent comme autant de bulles à la surface des eaux dormantes des actualités. Peu après le congrès, La Presse évaluait à 600,000 le nombre de personnes qui dépendent de l’aide sociale au Québec.

En stigmatisant << l’effet pervers >> de ces débats qui monopolisent les passions au point de faire oublier les << thèmes originels du libéralisme québécois >>, elle décrit en fait, sans pousser plus loin l’analyse, les symptômes d’une inquiétante régression politique qui enveloppe les deux partis de l’alternance au pouvoir provincial. Mais la mission de reconnaissance de notre augure, malgré ses qualités, s’arrête court et traduit non seulement un retard, mais aussi un émoussement de la conscience critique, qui reste timide, désorientée, parce qu’elle néglige d’atteindre à sa racine le mal politique dont elle repère les signes comme à tâtons. En un sens, sa critique inconséquente est elle-même un symptôme de la régression qu’elle montre du doigt. Le Devoir, c’est une constante chez lui, éprouve toujours de l’embarras quand il s’agit de faire le lien entre l’économique et le politique. C’est parce qu’elle néglige d’analyser les intérêts de classe que le discours souverainiste actuel recouvre pudiquement, et parce qu’elle hésite à en révéler le caractère mystificateur, que Lise Bissonnette demeure incapable de formuler une explication sérieuse de l’opération politique des Robert Bourassa et des Gil Rémillard, qui s’affairent à détourner, au profit des adversaires de l’indépendance, le sentiment souverainiste grandissant au sein du peuple québécois.

Déjà, relayées par les médias qu’ils inondent de leurs millions, les forces fédéralistes entonnent leurs couplets catastrophiques : récession, incertitudes, coûts de l’indépendance, et comme toujours, Robert Bourassa << télégraphie ses passes >>, entomne à nouveau la litanie des << options >>, repousse les échéances, cultive l’irrésolution et les faux-fuyants. Les yeux révulsés, notre augure s’offusque de la démarche reptilienne du chef du gouvernement qui dresse avec cynisme les jeunes Libéraux contre la vieille garde, tout en ramenant Claude Ryan comme une enfarge dans un congrès tenté par la souveraineté.

En entretenant, par son langage délibérément ambigu, l’illusion de la continuité des thèses souverainistes de René Lévesque par la continuité des mots et des désignations, l’entreprise de Robert Bourassa s’apparente à celle de Maurice Duplessis. Le PLQ, en feignant un << virage souverainiste >>, va plus loin dans l’édulcoration de la souveraineté que son prédécesseur, le PQ. Dans un premier temps, le détournement de sens de l’option indépendantiste a été réalisé par René Lévesque quand il a détrôné la notion séparatiste, hérité du RIN, pour lui substituer la formule confédérale de souveraineté-association. Ainsi, en plagiant René Lévesque, puis en empruntant aux formules et aux styles de Pierre-Marc Johnson et de Jacques Parizeau, le chef du gouvernement se présente comme la << force tranquille >> qui avance de son pas de sénateur sur la voie romaine de l’histoire. Même le linoléum se déguise en marbre !

Dans le regard de l’augure du Devoir, le rapport Allaire apparaît comme le signe d’un <>, alors que cette plate-forme constitutionnelle n’est, en réalité, que le dernier corset orthopédique qui retient le vieil autonomisme provincial, strictement défensif, cher à Maurice Duplessis. Sous le déguisement d’un poncif apparemment nouveau, se profile le refus de la rupture avec l’ordre juridico-constitutionnel qui continue de définir notre société bloquée. Dans l’actualité, ce qui retient surtout l’attention, tant de Robert Bourassa que de Jacques Parizeau, c’est la crainte, exprimée par les hommes d’affaires qui lorgnent du côté de la souveraineté, de voir le mouvement populaire qui appuie la souveraineté << virer à gauche >> (Marcel Dutil, dans une entrevue accordée à Canadian Business, mars 1991). Les conséquences politiques de ces opérations sont visibles et prévisibles. Si aucune force ne les arrête, elles entraîneront l’échec du mouvement souverainiste, la fin de la lutte de masse pour l’indépendance.

Or, c’est en 1991, à l’occasion du congrès du PLQ, qu’une Lise Bissonnette révulsive découvre le << vide >> idéologique de notre cloaque provincial et la duplicité de Robert Bourassa ! Tout à coup, elle dresse des barricades sur les sentiers battus et rabâche les clichés qui confortent la génération des révulsionnaires tranquilles, dont elle fait partie. N’a-t-elle pas déjà assisté, au cours des vingt dernières années, à ces détournements de sens ? Nous ne sommes plus à l’étape des balbutiements indépendantistes et de la naïveté politique des premiers rinistes : nous sommes à l’étape de passer à la décision ! A un souverainisme sans échéances, sans cibles, sans ruptures de continuité ni changement de rythme, nous devons opposer une stratégie indépendantiste dont le temps est fait d’affrontements, de changements brusques, de moments à saisir. Les versions souverainistes actuelles, à cause de leur caractère essentiellement passif, ne peuvent pas conduire le Québec à son indépendance, car cette passivité traduit précisément l’incapacité à décider et à agir qui caractérise depuis longtemps notre mal-être politique.

Les solutions proposées pour contrer ce mal, tout en postulant la souveraineté, traduisent un refoulement inconscient de l’indépendance. Elles doivent toutes être passées à la flamme avant que les partis en fasse le métal de leur orientation. Dans l’évaluation des solutions proposées, la critique se doit d’être radicale et, en s’interrogeant sur les blocages et les empêchements que le Québec éprouve à se définir, elle doit en déchausser les racines. Ce n’est pas comme << société distincte >>, formule initiée par André Laurendeau, mais détournée de son sens, que le peuple québécois cherche à se définir ; c’est comme société à la recherche de son indépendance, ce qui s’appelle nation .

L’indépendance n’est pas seulement à défendre contre ses adversaires de toujours, elle est aussi à défendre au sein des mouvements et des partis qui s’en réclament, contre ses propres ferments de réaction. Le discours souverainiste qui laisse s’échapper l’essentiel, le contenu de la politique, pour ne s’attacher qu’à l’enveloppe, serait-il l’indice d’un nouvel obscurantisme ? Peut-être sommes-nous profondément enlisés dans cette grande noirceur qui n’apparaît pas telle, parce que nous en cherchons les signes dans un passé refoulé, moyenâgeux, comme si nous ne pouvions croire à la possibilité que la tactique duplessiste puisse se répéter aujourd’hui. La question mérite d’être posée, alors que les partis héritiers de la Révolution tranquille sont essoufflés et cheminent comme des coquilles vides, au gré des vents et des mirages. La critique de notre société bloquée doit être anticipatrice, et non l’activité routinière d’éditorialistes qui se satisfont de la plate constatation des courants. L’augure du Devoir est au-dessous d’elle-même. Si la critique n’est destinée qu’à épucer les programmes, autant enfiler des perles ou mettre des bateaux en bouteille !

4. L’éclipse ses fausses réponses

<>. (Pierre Vadeboncoeur, Nouvelles CSN, mars 1991).

Pierre Graveline, dans un article paru dans Le Devoir du 12 avril 1991, intitulé << Les fédéralistes préparent une vaste campagne d’intimidation >>, nous renseigne d’avance sur les tactiques des forces fédéralistes. Dans un premier temps, il met en garde les indépendantistes contre deux dangers. Le premier, c’est la naïveté politique. << Ceux qui s’imaginent naïvement que l’indépendance est dans la poche, écrit-il, feraient mieux d’aller se rhabiller >>. Le second, c’est la démagogie facile, celle qu’on distille pour sécuriser le << bon peuple >>. Mais, après l’analyse lucide des << tactiques patronales >>, l’auteur oscille et sa lucidité s’éteint nette pour faire place à cette naïveté et à cette même démagogie qu’il reproche aux adversaires de l’indépendance. << L’heure est à l’union sacrée >>, lance-t-il tout à coup, faisant ainsi écho à l’appel lancé quelques jours auparavant par Lucien Bouchard devant la Chambre de Commerce de Sainte-Foy.

Que Lucien Bouchard lance ce mot d’ordre politique, c’est tout-à-fait dans la ligne de pensée du nationalisme révulsif que nous connaissons depuis l’échec des Accords Meech-Langevin. Mais que le même mot d’ordre soit repris par un syndicaliste néo-démocrate, qui fut jadis l’un des rédacteurs du manifeste du Mouvement socialiste, voilà qui peut étonner. Quand on connaît la fortune malheureuse de ce mot d’ordre à l’époque de Jean Jaurès, on peut se demander si les leçons de l’histoire du XXe siècle ont été oubliées. Et la leçon de 1980 a-t-elle porté ? Il est permis d’en douter quand on examine de près l’argument qui justifie l’union sacrée : << Ce devoir de solidarité implique que nous décrétions collectivement et que nous respections scrupuleusement une trêve dans les luttes partisanes, les conflits d’ambition, les polémiques idéologiques, les rivalités organisationnelles ou commerciales >>. Mais l’union sacrée ne s’arrête pas là : elle doit se matérialiser dans des << Comités pour le Québec >>, réédition des Comités pour le Oui de 1980. Autour de quel programme ou plate-forme, ces comités se formeraient-ils ?

Heureusement qu’il y a encore des intellectuels qui, comme Laurent-Michel Vacher, exercent leur esprit critique et savent poser les vraies questions. Dans un article intitulé << Faire l’indépendance, c’est rompre >>, Vacher pose la question taboue que nos Graveline cherchent à éluder : à quoi sert le Parti québécois ? << Cet hybride de nationalisme et d’<> (...), sanctuaire d’un chauvinisme aussi vantard que timoré, ni fédéraliste en théorie, ni indépendantiste en pratique, noeud de contradictions miné par le décalage entre ses compromis et sa rhétorique, incapable de prendre la tête des milliers de jeunes défilant dans les rues le 24 juin dernier (...), sert d’épouvantail —donc de complice objectif—à Robert Bourassa dans sa partie de poker avec le Canada anglais et Ottawa, ainsi que d’exutoire onirique aux résidus d’aspirations avortées à l’indépendance >>.

Ce texte décapant contraste avec celui de Graveline qui, faute d’une stratégie réellement inspirée d’un indépendantisme actif, met de l’avant un mot d’ordre dont les conséquences immédiates sont la soumission du mouvement ouvrier aux cadres souverainistes commis à la nouvelle classe

arrivée, mot d’ordre sentant le remugle << patrouillotard >>, comme disait Rimbaud en 1870, << joujou patriotique >>, comme disait deux décennies plus tard, Rémy de Gourmont, l’union sacrée ainsi postulée est la recette par excellence pour faire dévoyer le mouvement indépendantiste qui se cherche une assise populaire. Quant à ce qu’en pensaient les Jaurès et les Lénine, référons-nous à leurs textes et à l’histoire tragique du socialisme européen !

Non ! La réponse à la contre-offensive fédéraliste, c’est la lutte ouverte au sein du carré souverainiste que décrivent le Parti québécois, le mouvement syndical, le Bloc québécois, le Mouvement national des Québécois et les autres sociétés nationales, afin de donner au mouvement indépendantiste sa forme la plus haute, la plus achevée, autour d’un projet social où seraient redéfinis les rapports des hommes et des femmes à l’Etat moderne, où la forme même de l’Etat serait repensée non plus en fonction d’un passé mythique (pacte entre deux peuples fondateurs), mais plutôt en fonction d’une réalité nouvelle, celle des femmes dont les droits nouvellement acquis nécessitent un enchâssement sans équivoque, celle aussi des autochtones à la recherche, comme nous, de leur personnalisation politique et inter-nationale .

Ce débat n’est pas une vaine querelle d’<< intellectuels de gauche >>. Ce qui est en jeu ici, c’est l’avenir même du mouvement indépendantiste. Suivre l’orientation proposée par Graveline serait suicidaire pour le mouvement ouvrier qui constitue l’assise la plus sûre de ce mouvement social. Cette orientation est naïve et démagogique. Pour que l’indépendance triomphe comme idée politique et pour que le mouvement qui la porte devienne vraiment un mouvement historique, la pensée nouvelle doit avancer sur des cadavres d’idées révolues comme celle d’union sacrée , thème qui implique la subordination du mouvement socialiste aux visées de l’élite néo-bourgeoise pour qui le souverainisme se réduit aux dimensions d’un instrument de chantage. Si la souveraineté peut la servir, c’est dans l’optique d’améliorer sa situation de concurrente économique et politique dans le réseau d’intérêts nord-américain. Elle veut réaliser ses intérêts de classe, dans le cadre de la souveraineté si nécessaire, mais pas nécessairement dans ce cadre, car elle craint que la souveraineté entraîne un << virage à gauche >>, comme le disait Marcel Dutil.

Le patronat canadien et québécois est pleinement conscient qu’une souveraineté nette et claire, forte politiquement et idéologiquement intransigeante, servirait les intérêts des travailleurs et travailleuses. Pour venir à bout du mouvement indépendantiste, les fédéralistes n’ont qu’à encourager les formes actuelles du mouvement, en le harcelant, en l’usant, en répétant les mêmes tactiques éprouvées depuis trente ans et qui contribuent, malgré sa force, malgré son poids, à le contenir dans une attitude passive. Quant aux pseudo-indépendantistes qui cherchent à le chevaucher, sinon le dominer, ils n’ont qu’à entretenir l’ambiguïté des formules ( qui servent si bien leurs adversaires !) que crachent à jet continu les appareils souverainistes.

Si l’union sacrée est à rejeter comme mot d’ordre, parce qu’il est inepte, il peut exister des alliances entre forces politiques organisées et autonomes. C’est un fait, et l’histoire le démontre, que tant qu’ils ne s’organisent pas en parti politique indépendant, les travailleurs n’avancent pas dans la direction qu’ils désirent, mais servent de tremplin, de classe-appui, à d’autres classes dont les intérêts n’embrassent pas les leurs. Tant que le mouvement ouvrier est dépendant du Parti québécois ou du Bloc québécois pour faire avancer sa cause, il retarde sa propre maturation politique, il demeure au stade d’un infantilisme débilitant. Paradoxalement, c’est en se séparant du Parti québécois ou du Bloc québécois que l’idée d’indépendance peut vraiment être chevillée au mouvement ouvrier et contribuer ainsi à le libérer de l’emprise mystificatrice de la néo-bourgeoisie. Contrairement à ce que pense Graveline, l’union sacrée ne fait que reporter la nécessaire prise en charge du projet indépendantiste par les travailleurs ; elle sert aussi à renvoyer aux calendes grecques la réalisation de l’indépendance, car ceux qui la prônent n’ont pas l’intention de la faire. Seul un débat ouvert, qui laisse place aux divergences au sein des alliances politiques, peut répondre à ce besoin d’unité que ressentent les indépendantistes.

Qu’enfin l’éclipse des fausses réponses laisse place aux vraies questions !

5. Une gauche nouvelle

Dans Pensées pour un premier mai (Nouvelles CSN, no 325), Pierre Vadeboncoeur commence l’examen de ce qu’il appelle << l’esprit de gauche >> : << On s’interroge aujourd’hui (...) sur ce qui, dans les attitudes politiques et sociales, est vraiment à gauche, et sur ce qui ne l’est pas (...) Il faut essayer de re-situer la gauche.>> Un mois plus tard, dans Une nouvelle gauche ? (Nouvelles CSN, no 326), constatant que << les interrogations de gauche n’ont plus guère de voix ni d’audience >>, il appelle à la restauration de l’autorité morale de la gauche. Cette autorité << n’existe pas indépendamment de ce qui peut la garantir (...) : le désintéressement (...), la justice (et pas seulement la revendication), le service de l’humain et du social (et pas seulement celui des intérêts économiques de groupes), et une pensée qui ne soit ni étroite, ni égoïste, ni fermée. >>

Dans un éditorial intitulé << La gauche existe-t-elle ? >> (Le Nouvel Observateur, no 1380, du 18 avril au 24 avril 1991), Jean Daniel s’interroge aussi sur l’autorité de la gauche dans des termes qui s’apparentent à ceux de Vadeboncoeur : << En démocratie, écrit Daniel, la gauche est —devrait être— le rassemblement de ceux qu’obsède la volonté de moraliser la vie publique, la vie politique, c’est-à-dire en premier lieu, dans une économie de marché, les rapports avec l’argent... >>

Les deux penseurs s’accordent parfaitement sur la définition de << cette gauche qui se nomme elle-même socialiste ou sociale-démocrate, affirme Jean Daniel : c’est la moralisation de l’économie libérale ou <> : c’est l’ensemble des règles qu’on introduit dans le capitalisme du triple point de vue de la vertu civique, de la justice sociale et de la solidarité internationale. >> Il faudra donc, conclut Vadeboncoeur, dans les prochaines années, reconstituer une gauche et établir peu à peu, dans l’opinion, une pensée de gauche. Une gauche nouvelle. >>

Ces propos soulignent avec éloquence ce que l’on peut appeler, sans rougir, une remontée de l’<< esprit de gauche >> , après la décennie de liquidations qui a suivi l’échec du référendum de 1980. Mais personne ne peut reconnaître actuellement les pôles ou les foyers autour desquels cet esprit de gauche peut s’arrimer et prendre un nouvel essor. Resituer la gauche, aujourd’hui, exige que l’on identifie les critères objectifs qui permettent de distinguer dans les attitudes politiques et sociales, ce qui est à gauche et ce qui ne l’est pas, comme Vadeboncoeur nous convie à le faire.

Prenons la question nationale, par exemple. Sur ce point névralgique de la pensée de gauche, trois critères m’apparaissent essentiels pour trancher d’une manière décisive entre ce qui est à gauche et ce qui ne l’est pas. Sont à gauche, donc, les hommes et les femmes qui 1) favorisent (ou soutiennent) un indépendantisme actif, inspiré de l’esprit républicain, opposé à l’hamlétisme politique, qu’il soit péquiste ou libéral ; 2) qui croient que la souveraineté du Québec, gagnée contre Ottawa, ne doit pas ignorer la souveraineté des Premières Nations et 3) qui postulent l’enchâssement des droits des femmes, qui constituent un peu plus de la moitié de la nation, dans une constitution québécoise.

Vadeboncoeur ouvre un autre pan à notre réflexion sur l’autorité de la gauche nouvelle, et c’est l’idée de << faire le pont avec les années ’60 >>. C’est en fait par rapport à une histoire de vingt à trente ans que cette réflexion nous invite à resituer la gauche. En parler dans cette perspective, c’est poser inévitablement le problème de sa caricature, tant celle qu’en font ses adversaires que celle, plus pernicieuse, de sa propre dérision sous le masque du gauchisme. << Il est bien que le <> soit une affaire finie >>, affirme Vadeboncoeur. Mais là où il voit une fin, une rupture et le tombeau d’un mort politique, je vois au contraire une continuité, une mort simulée, un tombeau vide. Le gauchisme, il ne suffit pas de le délarer cliniquement mort pour se débarrasser de lui !

Qu’est ce que le gauchisme ? Poser la question, c’est ressusciter un vieux problème de notre historiographie ; c’est soulever la poussière d’anciennes polémiques, et des plus drôles. En effet, à la fin des années ’50, Robert Rumilly dénonçait le << réseau gauchiste >> dans lequel on trouvait, par exemple, Pierre Trudeau, Gérard Bergeron, André Laurendeau, Gérard Pelletier, René Lévesque, et même des ecclésiastiques influencés par la revue personnaliste chrétienne, Esprit. A cette époque, un Vadeboncoeur appararissait, aux yeux de l’orthodoxie catholique, comme un ultra-gauchiste. Et que penser alors d’ un agitateur de la trempe de Michel Chartrand ou de la socialiste Thérèse Casgrain parlant à la télévision au nom du Parti social-démocratique ? C’était là nos gauchistes d’antan, qualifiés plus tard, à quelques exceptions près, de libéraux (au sens américain du terme). Le polémiste Rumilly et ses émules attaquaient les << gauchistes >> parce qu’ils exerçaient une influence réelle sur les consciences par le truchement de revues comme Cité libre ou d’émissions d’intérêt public à la télévision de Radio-Canada. Ce sont les communistes qui étaient marginaux et sur qui s’acharnait la police de Duplessis, et sur les grévistes, et sur les hérétiques de tout acabit. La Loi du cadenas ne visait-elle pas à la fois les << communistes d’obédience moscovite >> et les adeptes des Témoins de Jéhovah ?

Deux décennies plus tard, le gauchisme est redevenu un problème politique, non plus cette fois comme le << chancre >> dénoncé par la droite classique et rétrograde, mais comme un trouble affectant principalement la gauche social-démocrate au sein des syndicats et la gauche nationaliste qui évoluait dans l’aura du Parti québécois.

Lénine s’est penché longuement sur ce problème, sur cette << déviation >> ou cette << maladie infantile >>, comme il l’appelait. Derrière une apparence radicale, opinait Lénine, le gauchiste cherche à imposer des stratégies et des tactiques qui ne correspondent pas aux exigences ni aux possibilités du moment. Ses mots d’ordre ont pour effet de désarmer les travailleurs, à les dérouter, à les décourager. Lénine a combattu le gauchisme parce qu’il était conscient de l’effet délétère qu’un tel courant peut exercer au sein d’une organisation de masse, comme un syndicat, par exemple. Il voyait aussi comment cette << déviation >> compromettait de l’intérieur le mouvement révolutionnaire et sa fusion avec les travailleurs : le gauchisme tue, par excès de luttes inopportunes, toute volonté de lutter ; il accrédite, sans le vouloir, les forces conservatrices qui voient dans le gauchisme un repoussoir commode pour discréditer l’autorité de la gauche ; enfin, il entretient par ses conduites d’échec le fatalisme social des opprimés.

Oui, << il est bien que le << gauchisme >> soit une affaire finie >>. Beaucoup partagent ce soulagement avec Vadeboncoeur, et je suis le premier à dire combien cette disparition offre des coudées franches à ceux qui cherchent à promouvoir un courant de pensée inspirée du marxisme, mais d’un marxisme délié du dogmatisme outrageant de ces tristes années liquides. Cependant, je me méfie de ces disparitions subites, comme celles des courants gauchistes de la décennie 1972-1982. En fin de compte, le système tant honni aurait séduit par ses avantages ceux-là mêmes qui le contestaient le plus radicalement ? Jetables, donc, ces idées de gauche que l’on n’a pas su incarner ! Jetables comme le papier hygiénique dans lequel on verse des larmes devant le sort malheureux réservé à la jeunesse << sacrifiée >> !

Suis-je un quérulleur ? Est-ce une fixation ou un excès de scepticisme buté qui me fait douter de la disparition du gauchisme ? Il aurait disparu tout à coup, mais se serait préserver sous d’autres formes ? Mon ironie n’est pas flèche, mais argument. Voilà où j’en suis dans ma réflexion sur ce problème. Vadeboncoeur néglige d’examiner le phénomène en question sous l’angle léninien, mais il n’est pas léniniste et ne l’a jamais été, et moi j’incline à penser que son affirmation ne peut que conforter, voire enchanter, ces militants qui, après avoir rentabilisé leur révolte, se voient fournir par une telle autorité intellectuelle un motif inédit de rester fidèles à d’anciennes pratiques rénovées sous un nouveau discours.

Comme la liquidation du gauchisme de 1982, qui masquait un changement complet de front, le soulagement actuel devant sa disparition permet l’économie de l’autocritique. Tout ce qui a compromis les avancées sociales et la résolution de la question nationale, n’en parlons plus ! Ce ne fut, après tout, qu’une malencontreuse série d’abstentions et d’occasions manquées ! Au suivant !

Que la génération << gauchiste >> ne s’étonne donc pas que les jeunes d’aujourd’hui, sur les épaules desquels le sort de l’idée socialiste repose désormais, leur en fassent reproche, et qu’il faille expier comme des actes positifs les abstentions de 1980 et les foirades consécutives. Sa bonne conscience s’est longtemps nourrie de l’illusion qu’elle ne saurait être coupable sans avoir rien fait et que l’abstention n’est jamais un délit. Ce serait presque comique si les résultats n’étaient pas si atroces ! Le souvenir des projets non accomplis la poursuit beaucoup plus que celui des projets réalisés, et de cela elle se sent coupable. C’est pourquoi elle préfère que l’on écrive << gauchisme >> entre guillemets, signe que l’on ne reprend pas le terme entièrement à son compte, qu’on ne l’assume pas. On laisse ainsi tomber des pans entiers d’un passé qui ne cesse de nous hanter. Comme l’écrit Vadeboncoeur, << l’esprit de gauche >>, actuellement, pose en effet des questions redoutables. >>

6. La ligne de foi

Aucun navigateur ne peut se dispenser d’évaluer sa position, de faire le point , comme on dit en mer. De même en politique, où la pensée est liée à une perspective. Pour la gauche québécoise, cette perspective est toute comprise dans l’idée d’indépendance, ouverte à la fois sur le passé qu’elle interprète et sur l’avenir qu’elle projette. C’est la ligne de foi* nécessaire pour savoir où nous en sommes, quelle est la voie à refuser, quelle est celle à suivre. Car le problème quand on considère nos << chefs >>, tant syndicaux que politiques, c’est que l’on n’est jamais sûrs, en les suivant, d’arriver au but.

Trouvera-t-on, pour paraphraser les contestataires de Mai ’68, la plage de la souveraineté sous les pavés de nos juristes ? Ou trouvera-t-on plutôt l’affadissement du débat politique où règnent les poncifs ? Nous ne sommes pas sortis du juridisme empesé des Gil Rémillard et des Gérald Beaudoin. Même le Parti québécois est atteint de cette affection, lui qui ne cesse de se comporter en provincialiste. Son discours reflète cet esprit avocassier qui procède par de vagues sommations, mais reste incapable d’effectuer le bond indispensable pour accéder au statut de parti national, celui de la mutation indépendantiste. L’action politique qui traduit cette régression ne peut être qu’une forme dégradée et parodique d’une véritable action. Ses années au pouvoir provincial et l’épreuve de l’opposition auront eu pour effet de réduire sa pédagogie indépendantiste de 1970 aux dimensions du marketing électoral et à celles d’une machine à sondages (une des meilleures au Canada, dit-on). Oui, à écouter nos << chefs >>, on comprend que l’indépendance demeure encore la terra incognita de notre univers politique !

La souveraineté-association, version racornie de l’indépendance, continue d’être présentée comme une menace vis-à-vis un Canada anglais mithridatisé** : c’est la mise suprême pour débloquer des négociations sérieuses et toujours présentées comme celles de la << dernière chance >>, avec des partenaires canadiens sourds aux revendications du Québec.

* ligne servant de repère dans un instrument de visée.

** de Mithridate, roi qui s’immunisait contre les poisons. Le Canada est donc immunisé depuis longtemps contre le poison des arguments séparatistes.

Pour Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, la voie est toute tracée, c’est celle du référendum sur la souveraineté qui devra se tenir le 26 octobre 1992, comme le prévoit la loi 150 qui reprend le texte des recommandations de la Commission Bélanger-Campeau. Cette voie leur semble la plus large, la plus étendue, la plus prometteuse. Mais n’a-t-elle pas été parcourue déjà ? Et a-t-on tiré les leçons qui s’imposent de l’échec de 1980 ? En a-t-on vraiment évalué ou soupesé les causes ? Que peut donc signifier cet engouement pour ce référendum bis, conçu comme le corrigé du premier, quand on sait qu’il ne sera précédé par aucune forme de pédagogie politique ? Les forces souverainistes qui postulent ce référendum n’en contrôleront même pas le processus ? L’impréparation des masses sera-t-elle, grâce à la légèreté de nos leaders d’opinion, encore une fois le garant de la victoire du camp fédéraliste ?

Pourquoi lier l’objectif de l’indépendance avec de si faibles moyens, à une campagne proche dont le processus n’est même pas contrôler par les forces souverainistes ? Des moyens liliputiens en regard du large compte en banque de précédents dont disposent les Paul Tellier pour coordonner les efforts des adversaires de l’indépendance. En demandant aux fédéralistes d’inviter l’électorat à répondre oui ou non à une question qui porterait sur la souveraineté, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard compromettent le but. Ils se laissent griser par les scores momentanés qu’atteint l’option indépendantiste dans les sondages.

Et, comme en 1980, le débat s’enlise de plus belle dans l’économisme étroit, c’est la comptabilisation de l’idée indépendantiste, le calcul coûts-bénéfices qui confortait tant la bonne conscience des membres de la Commission Bélanger-Campeau. Cette vision comptable conduit inexorablement au désengagement, à l’abandon de la perspective indépendantiste pour une vison plus sécurisante d’autonomie provinciale. La propagande des partis provoque des glissements de sens inévitables. La guerre psychologique que se livrent les camps, fédéraliste et souverainiste, pervertit le vocabulaire et, par voie de conséquence, les choix s’en trouvent viciés, truqués.

La gauche québécoise ne doit pas laisser sa vigilance critique s’émousser : seule la polémique peut nous rapprocher de notre objectif. Polémiquer, dans la conjoncture actuelle, c’est combattre pour le bon usage des mots, car nous devons éviter d’embrasser aveuglément, dans la lutte qui s’annonce, les mots d’ordre proposée par des aventuriers politiques qui s’improvisent indépendantistes. Ce n’est qu’en identifiant les points cardinaux de sa pensée, que la gauche nouvelle pourra juger de la direction qu’elle suit et deviner le but vers lequel tend le mouvement de l’histoire.

Nationalisme, nation, ces mots longtemps tabous au sein de la gauche doivent être remotivés et rétablis dans la pensée stratégique sous la forme indépendantiste. Remarquez que je viens d’écrire sous la forme, et non dans la forme, parce que le programme ou le contenu de la pensée de gauche en ce qui concerne la nation est socialiste ; par conséquent, la forme nationale n’est pas hypostasiée comme dans le nationalisme traditionnel.

Se rallier à un objectif, c’est aussi se rallier aux forces montantes qui luttent pour le réaliser. Que l’on me comprenne bien : ce n’est pas la vieille << question nationale >> que j’essaie ainsi de réanimer. En consentant à l’usage de ces termes longtemps occultés, il n’est pas question de chercher une position mitoyenne entre l’internationalisme et le nationalisme. Un peu plus ou un peu moins de nationalisme ne nous ramènera pas à un internationalisme de bon aloi. Comme je l’ai déjà écrit, je veux être là où il n’y a ni culte de la nation ni horreur sacrée. Pas de péquisme étroit ni de marxisme-léninisme ossifié.

Le péquisme qui proposait en 1970 la solution bourgeoise à la question nationale est devenu au fil des événements, dans la confusion et la couardise, la continuation de l’autonomisme traditionnel dans le cadre inchangé du fédéralisme canadien. Le marxisme bréviarisé qui s’est imposé à la génération << gauchiste >> des années ’70 comme la solution prolétarienne s’est révélé être, sous le couvert de la << science >>, une imposture théorique qui masquait l’ordre trudeauiste.

Si l’idée de l’indépendance doit être rétablie, ce ne peut être que dans la perspective d’une prise en charge effective. Il serait périlleux, pour ceux qui veulent représenter et défendre les intérêts du mouvement ouvrier et populaire, de se penser en dehors de l’idéologie indépendantiste qui s’impose comme un cadre totalisant de conscience et de pratiques sociales et politiques.

L’indépendance sera-t-elle captive des forces conservatrices de notre société bloquée ou, au contraire, sera-t-elle prise en charge par celles du renouveau ? L’idée est forte et elle invente son chemin à mesure, mais ses véhicules accusent encore du retard. Pour s’en convaincre, il suffit de compter les commentaires qu’elle suscite, les interprétations qu’elle réfracte et les injures qu’elle essuie.

7. L’<< oreille >> du Devoir

Les nouvelles classes portées par le dynamisme de la Révolution tranquille ont atteint leurs objectifs sans l’indépendance. Il n’est pas sûr que les jeunes, prenant conscience des limites que leur impose notre société bloquée, ne se tourne par vers l’indépendance réelle, en y insérant un contenu différent de ce que leurs aînés ont pensé jusqu’ici. En cherchant à promouvoir, tant au sein du Parti québécois qu’au sein du Parti libéral du Québec, sa propre vision de la souveraineté, la jeunesse actuelle n’accuse-t-elle pas la conversion graduelle des institutions se réclamant de la Révolution tranquille en composantes d’un système défendant les acquis et les privilèges des nantis, un système incapable de comprendre les problèmes des plus désavantagés ?

On sait, depuis l’<< affaire >> Leclerc* que Le Devoir tend difficilement l’oreille aux jeunes. Comprendre la << génération éteinte >> ou la << génération sacrifiée >>, comme disait Nathalie Petrowski au milieu des années ’80, est plus exigeant que de prêter attention aux hommages que les <> de l’ingénierie rendaient au Devoir alors qu’il prenait son virage << économiste >>. Les choses n’ont pas changé avec le retour de Lise Bissonnette, qui écrit le 5 août 1991, à propos de l’aile jeunesse du PLQ : << Dans la crise constitutionnelle, (...) la tentation souverainiste des enfants de fédéralistes est un atout que jouent pleinement leurs aînés, sans trop s’effaroucher des conséquences >>. Puis, sur un ton sarcastique, elle pose la question : << Sont-ils des héritiers, ou une vraie relève ? >>

La manière dont on reçoit un héritage est aussi importante que l’héritage lui-même. La première question que se posent les jeunes, c’est de savoir si l’héritage est empoisonné ou pas. Que laissent en partage les héritiers de la Révolution tranquille, ceux qui détiennent le pouvoir dans nos institutions, alors qu’ils dominent par leur poids les deux grandes formations politiques. La terre brûlée. Ils ne transmettent rien. Ils sont en quelque sorte les héritiers de leur propre donation ! Ils ont lutté pour les places et pour le progrès social. Ces deux aspects de leur ascension sociale sont intimement liés. Aujourd’hui, leur lutte se déroule exclusevement sur le terrain des acquêts, over my dead body !

Comme l’écrit Pierre Bourgault, dans Maintenant ou jamais, la génération montante est la première génération de Québécoises et de Québécois. Elle n’est pas atteinte par les carences politiques du canadien-français dont les attitudes survivent sous la couverture <>. Le canadien-français, on le sait, est incapable de concevoir son groupe comme une majorité. Ce complexe n’est pas partagé par la génération montante. La souveraineté politique apparaît comme le paradigme central de ses aspirations, le cadre qui donne un sens à ses revendications. C’est sur ses épaules que repose désormais le sort de l’indépendance liée à un projet de société.

Comment peut-on parler de relève, quand nos deux partis sénescents n’ont pas réussi à renouveler leur leadership ? Le PLQ maintient les Ryan et les Bourassa comme des enfarges, tandis que le PQ, en intronisant Parizeau, scelle la domination des vétéro-indépendantistes jaloux de leur citadelle !

Depuis la mort de René Lévesque, les ailes jeunesse des deux partis se comportent comme un bloc générationnel face à un autre, prépondérant, qui dicte les règles du jeu. Elles se tendent des perches l’une l’autre, sous le nez des patriarches qui les grondent à l’occasion. Comme l’écrit Lise Bissonnette, ces jeunes << envisagent la souveraineté comme une délivrance >>.

Ce sentiment, cette << sensibilité >> souverainiste, même chez les jeunes libéraux, n’est pas une feinte ou un alibi commode qui cacherait un appétit du pouvoir provincial ; certes, bien des jeunes, enrégimentés chez les Péquistes comme chez les Libéraux, se prêtent aux manipulations des aînés ; les plus habiles ont vite sauté sur l’aspect alimentaire d’un << souverainisme >> édulcoré qui ne peut trouver son salut qu’au sein de l’ensemble canadien. Mais ce point de vue n’est pas partagé par la génération montante, qui conçoit la souveraineté comme le résultat d’un choix collectif impliquant une rupture de la dépendance ; et, s’il doit y avoir intégration à un ensemble politique ou économique, elle l’envisage avec des partenaires choisis, et non imposés d’avance.

Les deux partis sont dominés par des forces sociales suffisamment satisfaites de leur sort pour imposer un immobilisme politique, un sur-place aboutissant à marginaliser les insatisfaits et les pauvres. Leurs choix sociaux actuels sont incompatibles avec les idéaux de la Révolution tranquille. Le dynamisme révolutionnaire des années ’60 avec lequel les jeunes veulent renouer comportait l’idée d’un refus du cadre politique provincialisant ; et il était animé par un puissant désir de justice sociale, en particulier dans les domaines de l’éducation et des services sociaux. C’était hier.

Aujourd’hui, les jeunes se partagent entre aptes et inaptes dans une société à deux vitesses ; l’avenir, c’est l’emploi précaire et le chômage chronique à la limite de l’assistance. Un déplacement massif des inégalités s’est produit au cours des vingt dernières années, et ce phénomène est lié à la mutation des classes sociales au cours de la Révolution tranquille. Pour expliquer ces faits, il faut plus que jamais une critique fondée sur l’analyse sociale. Or, ce qui caractérise les éditorialistes, comme Lise Bissonnette et Alain Dubuc, c’est le renoncement à l’analyse sociale et l’impuissance à percevoir les nouvelles formes des idéologies, l’incapacité à décrire l’apparition de nouvelles élites et de nouveaux prolétariats. Plus elle raisonne, commente, s’indigne, comme elle le fait dans l’éditorial du 5 août 1991, plus l’augure du Devoir complique ce qu’elle n’explique pas ! Le silence sur les nouvelles formes de l’exploitation comme sur les véritables ressorts des acteurs sociaux ne s’explique pas par une carence de l’intelligence. Non, l’intelligence ici est au service d’une parade, d’une subtile dissimulation des intérêts des héritiers de la Révolution tranquille, ces révulsionnaires tranquilles qui ignorent les besoins de la relève.

La critique sociale conséquente ne peut pas concorder avec le visage officiel que les mieux nantis imposent, par la presse et la télévision, à notre société bloquée. Comme l’écrivait Michel Crozier, << une telle société ne manque pas de parler constamment de changement, mais elle se refuse, malgré ses apparences révolutionnaires, à envisager le moindre changement réel, et une de ses armes essentielles est son extraordinaire capacité à masquer la réalité ou à la brouiller.>>**

Que les jeunes se consolent toutefois. Le Devoir a toujours une << oreille >> à leur prêter, s’ils veulent faire entendre leurs messages, à la condition d’en avoir les moyens. L’<< oreille >> se trouve à droite, en haut de la première page. Cet espace publicitaire coûte $220.00 par jour.

* Qui est inapte ?, éditorial du 17 janvier 1985.
** Michel Crozier, La société bloquée, Seuil, 1970.

8. Le matin du rebond

Le mouvement syndical québécois est-il capable d’interpréter les signes du temps ou est-il fatalement enclin à réagir tardivement aux signaux médiatiques ? Dans un ouvrage récent*, Bernard Dionne résume bien le dilemme devant lequel est placé le mouvement syndical contemporain : << Hier, le front commun de 1972 pouvait rallier la population à sa cause en utilisant le slogan Nous, le monde ordinaire , dirigé contre les puissances d’argent et leurs serviteurs de l’Etat capitaliste. Aujourd’hui, bien peu de travailleurs s’identifient à une pareille rhétorique (...) les syndicats apparaissent parfois déphasés lorsqu’ils sont incapables de soutenir les chômeurs (...) et les assistés sociaux ; lorsque s’instaure un marché du travail dualiste où travailleurs à plein temps et syndiqués font figure de bien nantis face aux jeunes, aux femmes et aux occasionnels >>.

Dans la guerre psychologique que mène le patronat contre le mouvement syndical, ce constat sociologique se transforme en ruade, avec des propos vitrioliques, comme le fait Agnès Gruda qui coiffe son éditorial* de ce titre révélateur : Les enfants gâtés de la récession, où elle met en cause la riposte des employés d’entretien de la STCUM, membres d’un syndicat affilié à la CSN. L’objectif de ces employés est d’empêcher leur patron, Robert Perrault, de puiser dans leur fonds de pension pour éponger le déficit de l’entreprise publique.

Les conséquences immédiates et prévisibles de la crise sur l’action et la pensée du mouvement syndical sont doubles. D’une part, on assiste à une accentuation des réactions corporatistes, par exemple à la formation de syndicats indépendants, non affiliés à une centrale. D’autre part, on assiste à un isolement progressif du mouvement syndical par rapport aux groupes exclus du marché du travail, aux jeunes, aux femmes. Face à la crise économique actuelle, qui se double d’une crise des valeurs sociales et politiques, le mouvement syndical se doit d’être attentif aux signes du temps et d’offrir à ses membres une interprétation de ce qui se passe dans notre société. Il se doit de rendre compte sans complaisance des évolutions ou des mutations qui le concernent. En d’autres termes, de fournir des repères.. Le repère guide le regard, permet à l’oeil de mesurer les distances. Certes, on peut relever des indices d’un optimisme décapant dans Prendre les devants dans l’organisation du travail **, où on peut lire : << (...) quand les valeurs qui soudent les sociétés se transforment plus vite que se renouvellent les générations, on se trouve effectivement dans une passe critique, mais en même temps, les stimulis pour en sortir s’aiguisent. >> Mais nulle part, on ne voit d’actions concertées, de ripostes organisées dans un cadre unitaire. Le mouvement syndical donne l’impression d’être une flottille de petites fédérations. C’est dans un tel éparpillement des forces ouvrières que l’on découvre l’attentisme des directions, le piétinement sur place des troupes, conséquences d’un refus du risque. Certains, optant pour la meilleure des sécurités, évitent de se poser les questions toniques de ce temps. Ne rien faire est aussi une politique, peut-être la plus catastrophique, car elle engourdit les membres et prépare, sans le dire, la liquidation des acquis.

La vision crépusculaire qui domine la pensée dans ce contexte de rétrécissement, les médias la relaie et l’amplifie, à l’avantage du patronat, et contre le mouvement ouvrier qui jouit rarement d’une bonne << couverture >> médiatique. Les arguments de Ghislain Dufour, représentant du Conseil du patronat ou de Marcel Côté, conseiller de Robert Bourassa et de Brian Mulroney, ont plus de poids encore en période de récession. Certains se disent secrètement : << que faire et que penser, devant les assauts répétés d’un adversaire qui cherche par tous les moyens à ébranler la foi en notre mouvement, à défigurer l’imaginaire social et communautaire qui donne un sens à nos actions quotidiennes ? Devant les fermetures d’usines et les faillites dont le nombre dépasse toutes nos prévisions ? Devant la faiblesse de notre riposte ?

Comprenons les militants qui sont tentés de dégréer. Le sur-place et la routine entretiennent ce sentiment de désaffection qui, peu à peu, vide les mouvements. Epuisés, hantés par la dissolution ou par le durcissement sectaire, on les retrouve comme autant de flèches hors du carquois, sans arc.

<<Il est bon de se rappeler le double sens du mot crise, écrivent les auteurs de Prendre les devants..., issu du grec krisis , qui signifie à la fois moment critique et jugement qui permet d’en sortir. En chinois, également, le mot crise a le double sens de catastrophe et d’opportunité... Cette sagesse, grecque ou chinoise, comme on veut, doit nous inspirer dans la réflexion sur l’avenir. Face à la crise, donc, il s’ensuit deux manières de définir les solutions de sortie. La première est descriptive. Elle compte les voix des différents partis, compare les revenus et les revendications des différentes classes. La seconde est stratégique. Elle

définit les classes à partir de leurs conflits décisifs et ne se borne pas à les aligner côte à côte. Tout projet authentiquement socialiste part de cette manière de voir, car, au Québec, les affrontements de classes ne se déroulent pas au niveau de l’abstraction bourgeoisie contre prolétariat, comme certains courants du passé l’ont prêché, mais dans un champ spécifique, celui du champ national québécois.

Personne n’est à l’abri de la vision crépusculaire, mais il y a deux moments dans une journée où la noirceur est à son comble : le crépuscule du matin et celui du soir. Selon l’optique choisie, l’une annonce une nuit profonde, interminable, qui décourage toute initiative historique. C’est avec cette vision qu’il s’agit de rompre. La crise, malgré toutes ses affres, peut être un moment privilégié pour consolider les forces qui gravitent autour de ce pôle indispensable que constitue le mouvement ouvrier et populaire

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Pour s’enrichir d’un pays. Le slogan surmonte la photo de deux enfants assis sur l’herbe qui regardent un vague horizon. Même s’ils ne nous dévoilent pas leur visage, on s’aperçoit très vite qu’ils sont blancs et, de surcroît, blondins. Contemplent-ils leur avenir en nous tournant le dos ? C’est une vision bien appauvrie de l’appartenance québécoise que nous propose, par le truchement de cette affiche, le Parti québécois pour sa campagne de recrutement.

Pourtant, en 1980, René Lévesque répondait publiquement à la question : Qui est québécois ? Toute personne qui habite le Québec, disait-il, c’est-à-dire tout citoyen et toute citoyenne de l’Etat du Québec. Il réfutait ainsi la thèse défendue par François-Albert Angers qui voulait que le référendum ait lieu entre canadien-français, ce que d’aucuns appellent aujourd’hui << québécois de souche >>, expression abominable, popularisée par les médias depuis le reflux post-référendaire. Force est de constater combien le Parti québécois a régressé depuis 1980. Sa publicité, aujourd’hui, cautionne une vision qui limite étrangement l’identité québécoise à ceux et celles qui ont des ancêtres français.

Le message est clair. Le PQ cherche à sécuriser son électorat inquiété par la propagande fédéraliste qui dépeint les lendemains de l’indépendance en termes catastrophiques. A cet électorat qui vieillit, porté à évaluer, à soupeser et à douter, le PQ veut démontrer que la souveraineté est rentable, et sécurisante. 8,000 péquistes participeront à cette offensive et distribueront 500,000 exemplaires d’une brochure qui parle de monnaie, de niveau de vie, d’entreprises modernes, de dette publique. De << monnaie commune >>, il va sans dire ! On est loin de la campagne de 1989, où le slogan Je prends le parti du Québec donnait le goût de s’engager et rappelait les accents toniques des années partipristes. En s’abrutissant dans le calcul économique sur le mode coûts/bénéfices, le PQ contribue à ruiner la cause de l’indépendance, car une telle logique encourage le refus de l’engagement et renforce le conservatisme de ses membres. Plus que jamais, les Péquistes se complaisent dans une attitude de dominés, incapables d’initiative, face à un camp fédéraliste qui leur impose sa stratégie et ses valeurs. Pour reprendre une expression de Vallières, ils se comportent comme des << colonisés de luxe >>.

Parlons des coûts de l’indépendance, mais parlons également des coûts de la dépendance, comme le fait très justement Pierre Graveline, qui écrit dans Le Devoir du 28 janvier 1992 : << Les coûts les plus importants de l’indépendance, nous les payons depuis des décennies et aujourd’hui encore, en tardant à la réaliser (...) Qui comptabilisera le temps perdu alors que s’empilent les uns sur les autres les problèmes économiques, sociaux et culturels qu’il nous faudrait collectivement entreprendre de résoudre sans plus tarder pour assurer un meilleur présent à chacun, un avenir plus prometteur à notre jeunesse >>.

L’indépendance, on le sait, ne se prépare pas seulement à coups de campagnes publicitaires, mais par de vraies campagnes politiques qui misent sur la mobilisation populaire et sur l’éducation politique. Le PQ ne fait manifestement pas cette éducation si fondamentale de citoyens et de citoyennes à qui appartient, après tout, la souveraineté nationale. Il leur préfère de loin les sondés ou les téléspectateurs passifs. L’indépendance est un acte qu’il faut faire surgir de l’engourdissement de la passivité.

Le PQ est << bien fatigué >>, comme disent les médecins quand ils veulent prévenir l’entourage d’un malade d’une issue fatale. Il a été —un temps— le véhicule, imparfait certes, mais privilégié de l’indépendance. Il ne l’est plus, même si sa réputation de parti séparatiste survit encore dans la propagande des adversaires de l’indépendance. C’est un parti autonomiste, sans plus, et n’en déplaise à ce grand seigneur qu’est Jacques Parizeau, une nouvelle << union nationale >> comme en rêvait son prédécesseur, Pierre-Marc Johnson. Cet apôtre de la souveraineté n’a pas attendu que le coq ait chanté trois fois avant de renier sa profession de foi politique. En 1985, il reléguait aux oublielttes l’article 1 du programme péquiste ; aujourd’hui, il serait incapable de voter publiquement, si on tenait un référendum sur la souveraineté.

Quel étrange paradoxe ! Les choses se passent comme si collectivement nous perdions prise sur notre histoire à mesure que croissent nos moyens d’agir sur elle. Serait-ce parce que l’analyse interminable des raisons d’agir a fini par dissoudre et la raison et la volonté d’agir ? Mais si l’on ne veut pas se borner à une oraison funèbre, on se trouve du coup confronté à deux questions capitales et combien angoissantes pour les forces indépendantistes.

Premièrement, le mouvement ouvrier et populaire, gagné à l’idée de l’indépendance politique, peut-il sans renier son propre projet de société, continuer à soutenir sans critique, d’une manière directe ou indirecte, un tel moribond ? N’est-il pas temps qu’il se délivre de ce poids mort et qu’il s’en sépare pour former un parti indépendantiste distinct du PQ, tant par son programme que par sa base militante ?

Deuxièmement, les jeunes indépendantistes doivent-ils continuer à avaliser en silence le souverainisme mystificateur du PQ ? Ne doivent-ils pas enfin se poser en s’opposant à l’indépendantisme stationnaire, conservateur et rétrograde qu’incarne la direction péquiste ? Je crois que la génération montante est une génération finie si elle épouse le nationalisme << bien fatigué >> des olympiens de la Révolution tranquille. Elle doit prendre conscience de la vacuité du projet péquiste en ce qui la concerne. La révocation en doute de l’idée indépendantiste par Pierre-Marc Johnson (l’indépendance n’est plus nécessaire, il n’y a plus d’oppression) et les scrupules judiciaires de Jacques Parizeau (les preuves sont-elles suffisantes pour justifier le passage à l’acte ?) sont des illustrations très claires que la génération arrivée a tourné le dos aux générations montantes.