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Mouvement antiguerre

La centralité de la question palestinienne

dimanche 14 novembre 2004, par Michel Warscharski

Lors de la dernière conférence internationale du Mouvement anti-guerre il a été décidé que la prochaine se tiendrait à Beyrouth au Liban. Il était évident qu’aucun militant israélien ne pourrait être présent à Beyrouth pour cette conférence, néanmoins j’approuve de tout coeur cette décision.

Il est de la plus haute importance que le mouvement mondial antiguerre s’enracine dans le monde arabe qui est la ligne de front de l’offensive impérialiste qui y mène actuellement deux batailles : en Irak et en Palestine.

La loi israélienne ainsi que la loi syro-libanaise rendent impossible, à mes collègues israéliens de " l’Alternative Information Center " (AIC), la participation à la conférence de Beyrouth. Il est toutefois important d’établir une nette distinction : si la décision arabe concernant les Israéliens découle de leur bataille légitime contre la normalisation des relations avec Israël, la loi israélienne qui interdit à ses citoyens de voyager dans les pays arabes est quant à elle, basée sur une politique délibérée visant à empêcher quelque coopération que ce soit entre les activistes ; plus précisément tout type de coopération dont l’objectif ne viserait pas la " normalisation ", c’est-à-dire la création d’une fausse impression de paix et de normalité mais une coopération en vue de coordonner nos combats contre les guerres impérialistes, le sionisme colonialiste et les occupations dans notre région.

Dans cette lettre, je voudrais mettre l’accent sur cette guerre globale ainsi que sur le mouvement antiguerre et la centralité de la question palestinienne. Pourquoi la Palestine est si importante aux yeux de millions d’activistes de la société civile et politique. Pourquoi dans chaque manifestation contre le néolibéralisme ou contre la guerre, le drapeau palestinien est omniprésent, bien plus que le drapeau irakien ou tout autre drapeau ? Serait-ce parce que l’occupation israélienne est la plus barbare, la plus meurtrière ? Non, malheureusement, il y a des situations qui sont pires, comme celle de la Tchétchénie où l’armée russe opère un véritable génocide.

Est-ce parce que le mouvement national palestinien est une source d’inspiration pour les peuples du monde ? Non, il y a des mouvements de libération nationale plus efficaces et plus proches de la victoire que le mouvement palestinien.

Quelques " amis d’Israël " vont clamer que la centralité de la question du conflit israélo-palestinien est la confirmation de l’antisémitisme des militants antiguerre et anti-globalisation. Je ne peux pas partager une accusation aussi diffamatoire, sachant comment nos mouvements en Europe, en Afrique, en Amérique ou encore en Asie ont toujours été à l’avant-garde des luttes contre le racisme y compris bien évidemment l’antisémitisme, ce qui n’est pas le cas de ces " amis d’Israël ".

Selon moi, la centralité de la question palestinienne s’explique, par le fait que plus que tout autre conflit sur notre planète, il concentre les enjeux de la guerre globale lancée par l’administration Bush et ses alliés.

En réalité, la question palestinienne a été le laboratoire de cette guerre. Toutes les méthodes, tous les arguments et les justificatifs, toutes les images et toutes les techniques ont été expérimentés en Palestine avant d’être mis en pratique ailleurs dans le monde. Si on regarde les " check points " en Irak, force est de constater qu’ils sont la copie conforme des " points de contrôle " en Palestine. Si on regarde aussi les terribles images de torture dans les prisons irakiennes, la plupart sont de vieilles méthode israéliennes. Le concept d’unilatéralisme, la déclaration des conventions de Genève et plus généralement l’ordre politique créé après la deuxième guerre mondiale ne sont plus pertinents. Le cadre de la nouvelle stratégie de Bush a été au cœur de la politique israélienne des dix dernières années. Plus encore, depuis 2000, Israël conduit une guerre préventive, globale et permanente contre les Palestiniens qui sont plus que des ennemis car ils sont perçus comme " une menace existentielle ".

Cela ne vous rappelle-il rien ? Certains essaient d’expliquer la similitude entre les stratégies de Bush et de Sharon par le résultat d’un " complot juif " derrière le président américain, le manipulant pour mettre en œuvre les politiques servant l’intérêt d’Israël.

Mais il y a une explication plus simple : dans cette dernière quinzaine d’années, un groupe de politiques américains, israéliens et européens, des experts, des officiers à la retraite et des hommes d’affaires ont élaboré ensemble une nouvelle vision du monde, une nouvelle stratégie globale après la chute anticipée du bloc soviétique.

Plusieurs d’entre eux avaient des relations avec le " Likoud israélien ". Ils sont connus sous le nom de néo-conservateurs, et dans plusieurs centres de recherches et de lobbies intellectuels (think-tanks) ils ont élaboré le concept de la " menace islamiste ", " le clash des civilisations ", " la guerre préventive globale ".

Leurs hypothèses principales sont que l’ordre politique global établi après la victoire sur le fascisme n’est plus pertinent, que la nouvelle menace n’est plus le communisme, " la fin de l’histoire " mais le terrorisme islamiste et que les États-Unis ont le droit de protéger le monde contre cette menace, qu’Israël est au centre de cette nouvelle guerre mondiale et que l’unilatéralisme américain doit remplacer le multilatéralisme de l’ONU. Les néo-conservateurs israéliens sont arrivés au pouvoir avec Netanyahu et son gang en 1996, cinq ans avant leur accession au pouvoir à Washington : c’est la raison pour laquelle on a l’impression que l’administration américaine copie les méthodes israéliennes. Dans une certaine mesure, la politique israélienne contre les Palestiniens est une sorte de laboratoire local pour la stratégie des néo-conservateurs à une échelle globale. Cette stratégie est basée sur la recolonisation du monde, par exemple : imposer la domination des États-Unis et de leurs alliés à travers des collaborateurs locaux, établissant ainsi un système d’apartheid mondial.

Cela a échoué en Palestine comme c’est en train d’échouer en Irak, grâce à la résistance extraordinaire des peuples, même face à une puissance militaire illimitée.

C’est par définition, une stratégie unilatérale, utilisant la guerre préventive dans le but de neutraliser les défis futurs qui feraient obstacle à leur domination globale. En ce début de XXIème siècle, il n’y a plus de conflits locaux mais plutôt des batailles locales d’une même guerre néocoloniale entre d’une part, l’impérialisme états-unien et ses alliés et d’autre part les peuples de la planète qui résistent contre les dommages du capitalisme global et de la domination coloniale.

La deuxième raison de la centralité de la question palestinienne est que la ligne de front de cette guerre globale, permanente et préventive se situe sur la ligne de front où Israël est en train de construire le mur d’apartheid. A l’est du mur, à Qualqilyia et à Tulkarem commence l’axe du mal, les " États voyous " ; à l’ouest du mur, à Kfar Saba et à Zur Yigal commence la civilisation de Bush. Israël est en première ligne de la civilisation combattant les barbares, la Palestine est en première ligne de l’armée gigantesque des peuples du monde qui se battent contre la civilisation des Mac Donald, Microsoft, Mitsubishi et Lagardère.

Le mur n’est pas seulement le mur de l’apartheid entre les Israéliens et les Palestiniens, c’est un mur d’apartheid universel qui sépare le monde en deux forces sociales globales, menant une guerre à la vie, à la mort à l’échelle planétaire. L’existence d’un énorme mouvement altermondialiste et antiguerre au sein même des États impérialistes est un défi de grande envergure à la stratégie d’apartheid qui tente de mener le monde vers " le choc des civilisations ". C’est aussi le cas en Israël avec l’existence d’un mouvement anticolonialiste, modeste par la taille mais crucial dans sa capacité à défier dans ses activités quotidiennes la mise en place d’un système d’apartheid à grande échelle et une politique de guerre permanente, préventive et coloniale contre le peuple palestinien.

Aussi longtemps que nous serons prêts à combattre le colonialisme et l’occupation, aussi longtemps qu’il y aura des soldats, refusant de servir dans une armée d’occupation et qu’il y aura des hommes et des femmes qui lutteront pour une vraie cohabitation, " ta ayush " entre les Juifs et les Arabes, les chances pour éviter aux peuples de la région une catastrophe en seront augmentées.

* Michel Warschawski, animateur d’Alternative Information Center (AIC) en Israël, est journaliste et écrivain. Il a publié notamment : Israël-Palestine, le défi binational (Textuel, Paris 2001), A tombeau ouvert, la crise de la société israélienne (La Fabrique éditions, Paris 2003) et, avec Michèle Sibony, A contre-chœur, les voix dissidentes en Israël (Textuel, Paris 2003). Son Sur la frontière vient d’être réédité en livre de poche avec une nouvelle postface par Hachette Littératures (Paris 2004). Nous reproduisons ici sa " lettre à mes camarades de la coalition mondiale du mouvement antiguerre ", publiée par le grand quotidien A-Safir de Beyrouth le 18 septembre 2004, à l’occasion de la conférence internationale du mouvement antiguerre. Ce texte est également disponible sur le site web de l’Associalition France Palestine Solidarité <http://www.france-palestine.org/art...>