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Message aux Boliviens : "La démocratie est en danger"

mardi 14 octobre 2003

Evo Morales Ayma*

Le 13 octobre, la direction du MAS (Mouvement vers le socialisme), principale formation politique d’opposition, réunie à Cochabamba, la troisième ville du pays, a pris position en exigeant la démission du président Gonzal Sanschez de Lozada (voir ci-dessous la déclaration de son dirigeant, Evo Morales Ayma).

Jusqu’alors, le MAS participait à la mobilisation, mais n’avançait pas cette revendication. Cette dernière était mise en avant par la Centrale ouvrière bolivienne (COB) depuis trois semaines, depuis que les militaires avaient durement réprimé les paysans à Warista (voir ce site l’article en date du 29 septembre 2003).
La direction régionale de la COB de El Alto (la ville qui se trouve sur le haut plateau, surplombant La Paz) a fait de cette revendication un élément central de son programme immédiat. Ce thème revient dans tous les reportages de la presse qui n’est pas aux ordres : "Renverser ce millionnaire [Sanchez de Losada] qui gouverne le pays le plus pauvre de l’Amérique du Sud ; ce millionnaire qui parle parfaitement l’anglais, mal de castillan et pas du tout l’aymara et le quechua, les langues des autochtones et des pauvres".
Evo Morales déclare que, dès lundi 13 octobre, des barrages de routes seront organisés à Cochabamba et dans la région du Chapare (au centre de la Bolivie). Il ajoute : "On verra si les militaires arriveront à réprimer dans toutes les parties du pays" (La Razon, 14 octobre 2003). Par cette initiative, Evo Morales répond à des remarques critiques des secteurs les plus engagés dans la mobilisation. Dès la fin de l’après-midi du 13 octobre, des manifestations imposantes ont lieu à Cochabamba. Dans le Chapare, des routes sont coupées.

Le matin du mardi 14 octobre, les villes de La Paz et de El Alto sont occupées par l’armée. Tous les points stratégiques sont sous surveillance de tanks. L’armée est mobilisée et des contingents sont appelés, depuis les quatre coins du pays, dans la région de La Paz et de El Alto.

Une trêve fragile règne. "C’est la trêve avant la bataille finale" affirme un observateur averti de la vie socio-politique bolivienne, Alvaro Garcia. Il indique que : soit Sanchez Lozada démissionne, soit ce sera le massacre.

Le lundi 13 à La Paz et dans les environs, les militaires ont tué 26 manifestants. Les blessés se comptent par centaines. Du 9 au 11 octobre, l’armée a assassiné 28 personnes dans la ville de El Alto. Comme le dit, avec une colère triste, un journaliste : "A quatre mille mètres d’altitude, la vie ne vaut rien". Dès le lundi soir, les radios populaires énumèrent les noms des tués.
Depuis le vendredi 10 octobre "un soulèvement de la pierre et du bâton" s’est emparé, pas à pas, de cet ensemble de 1,5 million d’habitants que forment El Alto et La Paz. Après 48 heures d’affrontements avec l’armée et la police dans les divers quartiers de El Alto, le processus d’insurrection populaire s’est développé à La Paz. Le "pauperiatat" de El Alto, le lundi 13 octobre, s’est organisé pour descendre sur La Paz. L’autoroute de 12 kilomètres qui relie l’aéroport, situé sur l’altiplano, près de El Alto, à La Paz (un investissement de la Banque mondiale) est sous surveillance de l’armée. Toutefois, les quartiers de La Paz, l’un après l’autre se soulèvent.

Le dirigeant de la Centrale ouvrière régionale de El Alto, Roberto de la Cruz, déclare :"Le pays se soulève pour abattre cet assassin [Sanchez de Lozada] et récupérer le gaz et le pétrole pour les Boliviens". Dès 11 heures, les manifestants de El Alto descendent sur La Paz. Vers midi, les quartiers du nord, de l’est et de l’ouest de La Paz sont aux mains de la population qui se rebellent. Le président s’est refugié dans le sud de la capitale, la partie la plus basse qui est une zone résidentielle. Le Palais du gouvernement qui domine la célèbre Place Murillo est vide. Il est entouré par la troupe.
Les dizaines de milliers de manifestants avancent vers le palais gouvernemental et exigent la démission du président massacreur. Un cri retentit souvent :"Mourir au lieu de vivre esclave". Au sein de la police, qui a subi de violentes attaques contre les salaires en février 2003, apparaissent des oscillations et des hésitations. Dans l’armée la situation est différente et le gouvernement mise sur elle, selon la tradition.

La mobilisation est si forte que des failles apparaissent dans le gouvernement. Le vice-président Carlos Mesa, propirétaire d’un important groupe de communication, rompt avec le président, pour marquer son désaccord avec les massacres de El Alto. Il tente surtout de se profiler au cas où le besoin d’une "alternative" au sein des classes dominantes se feraits sentir. Le ministre du Développement économique, Jorge Torres, membre du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire - voir notes), présente aussi sa démission.
Gonzalo Sanchez Losada maintient une position ferme. Il déclare :"Il n’est pas possible de remplacer la démocratie par une dictature syndicale". Le dirigeant de la Fédération paysanne, Felipe Quispe, qui dispose d’un énorme prestige parmi les paysans aymaras, réplique depuis El Alto :"Au nom de la démocratie, il [le président] est en train d’assassiner et tuer les gens. Nous ne pouvons reculer. Il faut se soulever".

Les Etats-Unis font connaître leur position. En fin de journée, le Département d’Etat américain publie un communiqué dans lequel on peut lire :"La communauté internationale (sic) et les Etats-Unis ne vont tolérer aucune interruption (sic) de l’ordre constitutionnel et ne reconnaîtront aucun régime qui soit le résultat de processus antidémocratiques". Ce signal peut être mis en relation avec l’adhésion réaffirmée de Jaime Paz Zamora, le leader du MIR, social-démocrate, à Sanchez de Losada.

Dès la fin de la journée du lundi 13 octobre la contre-offensive de l’armée se développe. Les morts et les blessés se font plus nombreux. Hommes, femmes, enfants se retirent, dans un certain ordre, dans leurs quartiers. Et l’armée occupe les points névralgiques de la capitale.

En même temps, le "soulèvement des pierres et des bâtons" confirme son caractère national. La grève générale est suivie, le 13 et 14 octobre, dans les cinq plus grandes villes départementales de la Bolivie : La Paz, El Alto, Cochabamba, Potosi et Oruro. Certes, les différences régionales de la mobilisation restent une faiblesse. Comme l’explique Felipe Quispe, depuis la clandestinité :"C’est une bataille de longue haleine". Ce soulèvement populaire va marquer la conjoncture politique en Amérique du Sud. CAU, 14 octobre 2003.

Déclaration de Evo Morales

Quel est ce système politique où seules 7 personnes décident tout ce qu’elles veulent, au nom de tous les Boliviens ? Gonzalo Sanchez de Lozada1, l’ambassadeur des Etats-Unis [David N. Greenlee2], Carlos Sanchez Berzain3, les frères Reyes Villla4, Jaime Paz Zamora5, et Oscar Eid Franco6.

Est-ce cela la démocratie pour laquelle nos pères et nos frères ont donné leur vie ? Une démocratie transformée et réduite grâce à la pesanteur d’une structure de pouvoir qui manipule et foule aux pieds nos droits.

N’est-ce pas, peut-être, ce que viennent de faire les serviteurs de cette structure : les parlementaires de l’officialisme qui se sont répartis cyniquement, entre partis qui nous gouvernent, les postes du système judiciaire ?

Où existent-elles encore les possibilités d’un Rassemblement national, après avoir fait main basse, sans rougir, sur le Tribunal Constitutionnel et le Défenseur du Peuple ?
Quelle Constitution est garantie et quels Droits de l’homme sont protégés si les institutions qui doivent viser ce but sont occupées par le pouvoir insolent des 7 personnes qui monopolisent les décisions, et la direction du système politique ?

Construisons la démocratie !

Quatre semaines de mobilisations, avec plus de 30 morts et de 100 blessés [c’est avant la répression à La Paz], se sont développées dans la rue et dans le parlement, demandant, exigeant, réclamant, criant : construisons la démocratie ! Edifions une communauté politique ! Ouvrons et rendons transparent le système de décisions politiques ! Ecoutons la société civile et intégrons-la à la prise de décisions pour donner une légitimité à notre Consititution ! Repensons nos projets et le pays ! Dotons-nous d’un projet national, d’un projet d’avenir pour nous et nos enfants ! Récupérons et défendons le gaz ! etc.

Le gouvernement et la caste des puissants ont des oreilles qui n’entendent pas, des yeux qui ne voient pas et ainsi de suite. Racisme, discours manipulateur de la Constitution, coups de matraque et balles, mort de nos frères : voilà leur façon de faire.
Nous ne négocierons pas avec des assassins. C’est clair. Dehors Goni [le président]. Ce sont nos mots d’ordre et ceux de notre peuple.
La caste dirigeante mise sur notre fatigue, sur une perte de nos énergies. Nous ne nous épuiserons pas ; et cela jusqu’à ce qu’une déroute soit infligée à l’Antipatrie. A cette caste, ni la population, ni le pays ne lui importent ; seules comptent les affaires ! Elle ne cherche pas des accords et a fermé toute possibilité d’y arriver. Elle ne gouverne pas ; et cela ne l’intéresse pas !

Elle n’a d’attention et ne s’arrime qu’à ce qui la soutient : la force des armes, la manipulation des lois et l’appui de l’ambassade des Etats-Unis. Il n’existe déjà plus de gouvernement, la démocratie est presque morte. Et nous sommes au bord de son enterrement définitif..
Ce que les dominants veulent : battre la démocratie, la tuer et l’enterrer pour toujours. Et cela grâce à la mise en place d’un régime policier et répressif avec un masque de légalité. Leurs options : l’état de siège, un autocoup, la répression sélective.

Sauver la démocratie et le pays

Compatriotes, n’acceptons pas que nos droits et nos libertés soient liquidés pour toujours. N’acceptons pas qu’on nous vole la démocratie et le projet politique que nous sommes en train de construire dans la rue, sur les avenues et sur les routes.

Ne permettons pas que les 7 détenteurs du pouvoir politique s’imposent selon leur bon vouloir.
Exigeons pour sortir de cette crise politique : une nouvelle présidence7et une assemblée constituante, de suite !
Seulement ainsi nous pourrons ouvrir une période de transition afin de retrouver, de défendre et de reconstruire la démocratie et le pays.

Dehors la clique des autocrates. Goni dehors, maintenant !
Vive la Bolivie.


Notes
1. Président de la République, qui a pris ses fonctions en août 2002 et homme d’affaires. Il occupa déjà le poste de Président entre 1993 et 1997. Il réprima déjà d’importantes manifestations de paysans (entre autres en 1996).
2. David N. Greenlee est ambassadeur en Bolivie depuis janvier 2003. Il servit avant au Paraguay (juillet 2000 à janvier 2003). Il a servi de coordinateur dans l’opération des Etats-Unis à Haiti (1997 à 1999). Entre 1995-1996, il avait la fonction de conseiller politique auprès du chef des armées américaine. Il a déjà été chef de mission à La Paz entre 1987 et 1989, alors que se mettait en place le modèle néo-libéral tant vanté par des socio-démocrates helvétiques au début des années 1990.
3. Ministre de la Défense, responsable des massacres de février 2003 qui firent 30 morts.
4. Manfred Reyes Villa, ancien militaire, dirige le parti de droite Nouvelle Force Republicaine (NFR). Il est le maire de Cochabamba, la troisième ville de Bolivie. Il a commencé sa carrière dans la formation politique (ADN- Action démocratique nationaliste) édifiée par Hugo Banzer, dictateur militaire de 1971 à 1978, puis président, élu par le parlement, en 1998.
5. Jaime Paz Zamora, qui se revendique de la social-démocratie internationale, dirige le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire). En 1989, Jaime Paz Zamora passera "un accord patriotique" avec le parti de l’ex-dictateur Banzer, afin d’assurer son élection à la Présidence. De manière conjointe ils mèneront une politique néo-libérale brutale. Jaime Paz Zamora passera un accord (Accord pour la Bolivie) avec Gonzalo Sanchez de Lozada en fin juillet 2002. Ainsi était bâti un bloc entre le MNR (Mouvement nationaliste révolutionnaire de Sanchez de Lozada) et le MIR de Paz Zamora. La tradition "d’accords" au sommet entre les dirigeants politiques (blancs et métis) est forte et s’accompagne d’une extrême corruption. Dès lors, la rupture de cette "caste politique" avec la très large majorité de la population indienne pauvre (aymara et quechua) n’a cessé de s’approfondir. Cela s’exprime, à sa façon, aujourd’hui.
6. Oscar Eid Franco est le numéro deux du MIR. C’est un des manœuvriers des "sommets politiques" boliviens.
7. Evo Morales, le 13 octobre, a proposé que le président de la Cour suprême prenne le poste présidentiel et convoque une assemblée constituante.
* Evo Morales est un dirigeant historique du mouvement des cocaleros (paysans qui cultivent la feuille de coca et qui ont été de vastes programmes d’élimination de cette culture sans que les cultures de substitution leur assurent des revenus minimaux suffisant pour survivre). Il est à la tête du MAS (Mouvement vers le socialisme).
(tiré du site À l’encontre)