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Tchéchénie et les peuples sans État

Par Heinz Dieterich Steffan

dimanche 27 octobre 2002

Le drame de Moscou a rendu incontournable un débat global sur les peuples sans État. Leur irruption sur la scène mondiale, du Caucase à l’Océanie et du Pays Basque au Québec, est l’une des grandes tendances de l’évolution de ce siècle qui requiert une solution démocratique radicale, si l’on veut désamorcer l’énorme potentiel de violence impliquée.

La bombe à retardement que représente le manque d’autonomie de centaines de peuples et de cultures qui se retrouvent contraints par la camisole de force des États-nations centralisés, tire son origine de différentes époques historiques : En Chine, elle est apparue voilà trois mille ans, alors qu’en Europe (France) et en Amérique (Empire inca) elle a à peine 600 ans. Les causes qui ont généré le problème sont, néanmoins, relativement semblables à travers le temps et les régions géoculturelles et peuvent se résumer à un facteur central : les intérêts à élargir la domination et l’exploitation d’élites locales déterminées.

Les États-nations modernes sont le résultat de la violence et de l’imposition réussie de ces intérêts élitistes sur les peuples environnants. Dans le cas de l’État espagnol, par exemple, ce sont les élites de Castille et d’Aragon qui, ensemble, ont soumis les peuples de Catalogne, de Galicie, de Navarre et du Pays basque, pour agrandir la base de leur pouvoir économique et militaire face à leurs rivaux européens (la France, l’Angleterre et l’Allemagne) et non-européens comme les Arabes et les Turcs.

Ce sont des actes de colonisation violents qui, après, se sont répétés en Afrique et en Amérique, et qui, dans certains cas, visèrent l’assimilation des peuples soumis et leur simple domination par le terrorisme d’Etat. "Assimilation" signifiait, par exemple, la destruction des identités autochtones, tel que l’explique éloquemment Antonio de Nibrija devant les Rois Catholiques, dans son plaidoyer, il cherchait à convaincre le pouvoir central de financer sa nouvelle grammaire espagnole comme instrument impérial indispensable pour dominer les peuples soumis militairement.

Fruits de l’oppression et de l’exploitation des élites, les États-nations sont une création d’une résistance surprenante aux changements de l’histoire, réprimant avec violence toute tentative des peuples soumis de retrouver une part de leur ancienne autodétermination ou de leurs particularités perdues. C’est seulement un demi millénaire après leur création en Europe, par exemple, que la camisole de force des États impériaux a été déchirée par la décolonisation formelle après 1945, le problème persiste à l’intérieur des anciens comme des nouveaux États nationaux.

Une deuxième dynamique de remise en question s’est amorcée avec la dissolution de l’Union soviétique et la substitution graduelle de l’Etat national par l’Etat continental. La guerre en Tchétchénie, de même que l’indépendance des républiques baltes, est une partie de la dissolution de l’État impérial russe, le conflit en Irlande du Nord et au Pays basque répond au transfert progressif des fonctions de l’État national au l’Etat continental, et dans ce cas-ci à l’Union Européenne.

C’est dans ce cadre que se développent des tendances évolutives séculaires et même remontant à des millénaires, dans l’économie, la politique et la culture de l’humanité, la récupération de l’autodétermination se produit dans certains cas avec une stupéfiante facilité pratiquement comme un geste administratif, comme cela a été le cas pour les Républiques baltes, alors que dans d’autres cas elle devient une tragédie épique comme au Vietnam, en Palestine ou dans le Caucase, comme le rappelle Leon Tolstoï dans un de ses récits (Hadji Murad) sur la conquête militaire de la Tchétchénie par les armées tsaristes (1839-1854).

Si la récupération du droit à son propre État devient un chemin de croix ou non, dépend de plusieurs facteurs. Dans le Caucase, toute une série des variables possibles se combinent pour compliquer la solution indépendantiste. C’est une zone géostratégique pour le nouvel ordre énergétique mondial, dans laquelle les transnationales américaines, la Russie et l’Union Européenne se livrent à une guerre sans quartier dans laquelle ces trois puissances et la Chine s’affrontent dans un conflit hégémonique pour le contrôle de la région. Plus de soixante langues et des centaines de groupes ethniques et de communautés, y compris beaucoup de Russes, des religions différentes, forment une mosaïque hétérogène dans les vallées de cette zone montagneuse, dont la superficie ne dépasse pas celle de l’Espagne.

La nouvelle irruption des peuples sans Etat dans la politique mondiale requiert un cadre global de négociation qui ne peut être fourni que par les Nations Unies, avec des solutions qui pourront aller d’une importante autonomie jusqu’à la formation d’États nationaux indépendants selon le cas. Les demandes de peuples dans beaucoup de régions sont légitimes et aujourd’hui, il n’y a pas de justification pour les maintenir dans des rapports de force que des élites médiévales déterminées leur ont imposés par le sang et par le feu.

Du point de vue de la classe dominante européenne, par exemple, il n’y a pas de raison pour ne pas concéder aux Écossais et aux Basque leur propre État, si c’est cela qu’ils désirent majoritairement, parce cela n’affectera pas raison d’être d’un État continental européen qui est en concurrence avec les États-Unis. Il s’agirait, essentiellement, d’un ré-agencement interne d’un bloc impérial qui, dans son ensemble, ne lui enlèverait aucun pouvoir vis-à-vis l’extérieur. Cela affaiblirait, néanmoins, le pouvoir de négociation des élites françaises et espagnoles face aux élites allemandes ou anglaises, c’est ce qui explique pourquoi Madrid ou Paris n’acceptent pas un processus d’autodétermination sur leurs territoires.

Le problème des peuples sans État national souffre de carences fondamentales : a) il n’a pas reçu l’attention politique nécessaire de la communauté mondiale pour désamorcer son potentiel de violence ; et b) et sa complexité théorique n’a pas été l’objet d’un traitement adéquat. La dite "question nationale" a été discuté de façon séparée de la question sur son caractère démocratique et socio-économique de telle façon que la demande d’un État propre ne dépasse pas le cercle d’un simple droit formel qui en réalité peut se combiner avec un quelconque contenu réactionnaire et néocolonial.

Les pays d’Asie centrale sont le meilleurs exemple de cette problématique. En sortant de l’emprise de l’Etat central russo-soviétique, ils se sont convertis en États néocoloniaux de style féodal et marchand comme ceux Moyen-Orient, comme l’Arabie saoudite, contrôlés par des mafias et des oligarchies parasitaires qui ne représentent aucun progrès pour ses peuples ni pour l’humanité.

La libération nationale des peuples du contrôle élitiste étranger - et de leurs oligarchies propres - est un principe inaliénable du droit international. Mais cette problèmatique ne pourra être reprise par l’avant-garde mondiale si ces mouvements cessent de vouloir imiter l’Etat classiste féodal et bourgeois, mais qu’il cherche à lui substituer un État de la future société postcapitaliste, un État de la démocratie participative.

Traduction libre La Gauche.

(tiré du site de Rebelion)

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