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Les mobilisations face au G8 d’Evian

lundi 16 juin 2003, par Charles Aguiton

Pendant 5 jours, du 29 mai au 2 juin 2003, les principales agglomérations situées autour du lac Léman : Genève, Annemasse et Lausanne, ont été le théâtre des mobilisations les plus importantes qui n’y aient jamais été organisées.

Mais, avant de revenir sur ces mobilisations, quelques mots sur le G8 lui-même.

Celui-ci s’est tenu moins de deux mois après la prise de Bagdad par les forces américaines et il a été le symbole de la "réconciliation" entre grands pays quelques jours après le vote unanime du Conseil de sécurité de l’ONU qui a entériné l’occupation anglo-américaine de l’Irak.

Mais derrière une réconciliation très formelle -George Bush n’est resté que quelques heures à Evian - les résultats du G8 sont si faibles que les ONG présentes ont titré leur évaluation finale "un G8 pour rien".

Si le G8 d’Evian ne marquera pas l’histoire, son communiqué final reprend les recommandations habituelles, sans aucune rupture avec les politiques néo-libérales, et insiste sur l’importance de trouver un accord sur l’élargissement du commerce mondial lors de la conférence ministérielle de l’OMC de Cancun, en septembre prochain.

L’élément nouveau de ce G8 se situe dans une posture et un affichage un peu différent vis-à-vis des pays du Sud, des ONG et des mouvements alter-mondialistes, sans que cela ne change en rien les politiques des pays du G8 ni les recommandations de la rencontre d’Evian. Cet affichage d’ouverture existait déjà du côté des institutions internationales qui cherchent à s’émanciper en partie des Etats en mettant en avant le concept de "société civile" internationale : la Banque mondiale dès la conférence de Rio, en 1992, après Seattle pour le FMI, l’OMC ou l’ONU. Mais les Etats, s’appuyant sur la légitimité que leur apporte l’élection au suffrage universel de leurs responsables, s’étaient toujours refusés à cette démarche. Ce changement d’attitude est un signe supplémentaire de la force d’un mouvement qui change durablement les rapports de force au niveau international.

L’ampleur de la mobilisation n’était pourtant pas garantie. Les villes environnantes sont de tailles limitées : 250 000 habitants à Genève, 120 000 à Lausanne et beaucoup moins encore à Annemasse. La campagne sécuritaire a été incroyable, les média locaux annonçant l’arrivée de "hordes de casseurs". Mais, surtout, la France, pays d’accueil du G8, connaissait un mouvement social très important en défense des systèmes de retraite et des services publics : les enseignants étaient en grève reconductible depuis des semaines, les journées de manifestations rassemblaient, le 13 et le 25 mai, des millions de personnes, et les militants préparaient une grève reconductible interprofessionnelle pour le 3 juin.

Pour les grévistes et les manifestants français, le lien entre leur lutte et la mondialisation libérale était très fort : la remise en cause des systèmes de retraites et les attaques contre les services publics sont au cour des politiques néo-libérales recommandées par les institutions internationales et appliquées dans le monde entier.

Mais sur le plan pratique, il était difficile de préparer en même temps une manifestation nationale à Paris le 25 mai, une manifestation européenne à Genève et Annemasse le 1er juin et une grève reconductible commençant le 2 juin au soir !

Dans ces conditions, réunir 100 000 personnes entre Annemasse et Genève est un succès considérable, mais la réussite des mobilisations contre le G8 ne se limite pas à ce chiffre.

Dès la mise en place, il y a plusieurs mois, de la coordination unitaire, le choix a été fait d’un fonctionnement flexible et minimaliste, garantissant une autonomie totale aux différents regroupements qui se sont constitués pour mobiliser contre le G8.

Ce choix était le seul moyen de pouvoir réunir un large spectre militant, regroupant des forces politique allant de courants anarchistes au Parti Socialiste, et, surtout, de très nombreux syndicats, ONG, mouvements et associations. Cette diversité s’est retrouvée sur le plan géographique. Le choix avait été fait, dès le début, de travailler d’emblée au niveau européen, avec des représentants de mouvements italiens, allemands, britanniques, et, surtout, suisses et français. Dans ces deux derniers pays, les regroupements régionaux et locaux ont joué un rôle central : Forum social lémanique pour le canton de Genève, Comité anti-G8 pour Lausanne et le canton de Vaud, Charg8 pour Annemasse et la Haute Savoie.

La manifestation du dimanche 1er juin entre Genève et Annemasse a été la seule initiative commune à toutes ces composantes, les autres étaient prises en charge par des coalitions spécifiques, mais la coordination européenne des 1er et 2 mars s’était mis d’accord sur le fait que tout le monde soit solidaire avec les différentes actions, tant que celles-ci étaient pacifiques et non violentes. ¨ La réussite globale de la mobilisation renvoie donc au succès des différentes actions et initiatives prises entre le 29 mai et le 2 juin.

Les villages alternatifs

L’idée de ces villages tient à deux facteurs :

- l’expérience du village "No border" à Strasbourg pendant l’été 2002, expérience que beaucoup de militants voulaient rééditer à une échelle plus large,

- le refus de se lancer dans des actions - se rapprocher d’Evian et de la zone rouge, par exemple - qui auraient pu entraîner une spirale de violence ; les villages permettant de démontrer une capacité à vivre, même pour une courte période, en rupture avec les règles du système¨.

Deux villages se sont créés, le VAAAG, à dominante libertaire et anarchiste, qui a réuni plus de 3000 participants et le VIG, à composition plus diverse, qui a réuni 5000 participants. A ces deux villages se sont rajouté le "point G", un village de femmes non mixte, et un groupe de plus d’un millier d’adeptes de musique techno et de sound system.

Les participants comme les visiteurs des villages ont tiré un bilan enthousiaste de l’expérience, par la capacité de chacun des villages à s’autogérer, par les échanges et la coordination entre eux et par le nombre des débats et des initiatives prises sur les lieux.

Le contre sommet et les débats militants

Les grands rendez-vous de ces dernières années pouvaient se diviser en deux types d’initiatives : les rassemblements centrés sur les débats et les échanges militants, comme l’ont été les trois Forum sociaux mondiaux de Porto Alegre, et les grandes manifestations internationales, comme Prague, Nice, Gênes ou Barcelone pour ce qui est de l’Europe, où les débats occupaient une place tout à fait mineure.

La particularité de ce contre G8 a été l’imbrication des mobilisations et des débats, ceux-ci comptant autant pour la réussite globale de l’initiative que la manifestation du dimanche 1er juin ou les actions de blocage qui l’ont précédé. En cela, ce contre G8 est dans la lignée du forum social européen de Florence de novembre dernier, qui avait été marqué par une double réussite : celle des débats et des échanges et celle de la manifestation contre la guerre et le néolibéralisme.

Il serait trop long de faire la liste totale des lieux de débats et de discussions, mais il faut noter que deux types de réunions se sont tenus :

- des conférences et moments où étaient exposés des points de vues et des analyses, en particulier celles qu’ont organisées un collectif d’ONG dans "le Sommet pour un autre monde" à Annemasse et le CADTM ou ATTAC à Genève ;

- des coordinations militantes qui ont permis, à Annemasse, Genève ou dans les villages, de faire le point sur des campagnes et des mobilisations, comme la campagne anti-guerre ou les mobilisations pour la défense des retraites et des services publics et de préparer les prochaines initiatives, comme l’assemblée ministérielle de l’OMC de Cancun, en septembre prochain.

Les blocages du dimanche matin

Ceux-ci étaient organisés non pas dans la perspective d’empêcher la tenue du G8. L’idée était plus simplement d’en perturber le fonctionnement et d’obliger l’ensemble des personnels d’accompagnement à prendre l’hélicoptère ou le bateau pour se rendre de leurs hôtels à Lausanne et Genève au sommet lui-même, à Evian, démontrant ainsi clairement l’opposition de la population suisse et française à la tenue d’un G8 considéré comme illégitime par l’ensemble de la coalition contre le G8.

A Genève, les ponts de la ville étaient bloqués dès 6h sur matin, et, malgré quelques tensions avec la police, présente en nombre, aucun incident sérieux n’a été noté.

Sur la route reliant Annemasse à Evian, 2000 militants venant des villages se sont avancés vers les carrefours stratégiques avec l’intention de les bloquer. Opération réussie, plusieurs centaines de militants bloquant pacifiquement la route pendant plusieurs heures, malgré les tirs répétés de grenade lacrymogènes.

C’est à Lausanne que la situation a été la plus dure, à cause des interventions policières. Un militant environnementaliste britannique a fait une chute de 20 mètres après qu’un policier ait coupé la corde d’escalade à laquelle il était accroché et qui "gênait" la circulation sur le pont autoroutier entre Genève et Lausanne. Et la police a investi les villages alternatifs de Lausanne, arrêtant des centaines de jeunes militants.

La violence pendant le contre G8

Deux ans après Gênes, c’était "le" sujet de prédilection des médias et la mobilisation policière était sans précédent tant du côté français que du côté suisse où les autorités avaient été jusqu’à faire appel à des contingents de policiers allemands pour renforcer leurs effectifs !

En final, les incidents ont été bien moins importants qu’à Gênes et l’auraient été moins encore si les interventions policières n’avaient pas aggravées les choses.

Côté français, les seuls incidents, regrettables mais mineurs, ont eu lieu le samedi 31 mai devant la salle ou le Parti Socialiste devait tenir une réunion.

Côté suisse, les difficultés ont été plus importantes, tant à Lausanne à la suite des interventions policières pendant les blocages du dimanche matin qu’à Genève.

Dans la nuit du samedi au dimanche un groupe de plus d’une centaine de personnes non identifié - il n’y eut ni revendication ni arrestations - a brisé un nombre important de vitrines et a déclenché des incendies qui ont mis en péril des vies humaines, un garage situé dans un ensemble d’immeubles d’habitations a ainsi été totalement brûlé.

Mis en cause pour son inaction durant cette nuit, la police a multiplié les interventions dans la ville de Genève après la manifestation du 1er juin mais aussi dans la soirée du 2 juin. Durant ces interventions, un journaliste a été grièvement blessé et "l’Usine", un lieu alternatif de la ville a été investi de façon très brutale. Non contente de ces exactions, les autorités genevoises ont interdit "sine die" toute manifestation et tout rassemblement !

La manifestation du 1er juin avait montré, de son côté, que le mouvement gagnait en maturité. Du point de vue des réseaux militants la situation était en effet très différenciée entre la Suisse romande, et surtout le canton de Genève, et la Suisse allémanique, les cantons de Berne et de Zurich.

A Genève, à l’image de ce qui se passe aujourd’hui en France ou en Italie, le mouvement de protestation contre le G8 était très large : la totalité des syndicats du canton appelait à la manifestation, ainsi que tous les partis de gauche, et ceux-ci sont majoritaires dans la ville de Genève. Dans cette situation les militants radicaux se sentent partie prenante d’un mouvement plus large, ce qui n’interdit ni les débats ni les désaccords, mais qui place les enjeux au niveau numérique - mobiliser le plus largement possible - et au niveau politique - le rejet du G8, de la guerre et des politiques néolibérales -. Ces articulations et ces liens sont beaucoup plus faibles à Zurich ou à Berne, et les militants radicaux, très jeunes pour la plupart, ont parfois trouvé dans la violence le moyen d’exprimer leur refus d’une société injuste. ¨ La dynamique de la mobilisation contre le G8 a permis de limiter la coupure entre ces deux réalités militantes, ce qui s’est concrétisé quand les jeunes radicaux zurichois et bernois ont fait le choix de défiler jusqu’à Annemasse avec l’ensemble des manifestants.

Ne sont présentés ici que quelques-uns des éléments d’un bilan qui mérite de nombreuses contributions. Des initiatives comme le G-Monde, organisé à Paris le 28 mai par les ATTAC du monde entier, les "feux au lac", organisés le samedi 31 au soir autour du Léman ou les débats et initiatives prises à Annecy demanderont des bilans spécifiques. Le rôle des médias alternatifs, très présents dans toutes les initiatives demanderaient également d’être mis en lumière.

Lors de la réunion de bilan du collectif parisien, l’idée a été émise de profiter du Forum social européen de Paris / St Denis pour organiser un séminaire où les expériences des grandes initiatives européennes, de Gênes à Genève et Annemasse en passant par Barcelone, Bruxelles, Thessalonique, etc. pourraient être discutées par les différents réseaux militants.

(tiré de Grain de sable, lettre d’Attac)