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Un Negroponte pour Bagdad. L’âme damnée.

Noam Chomsky

lundi 27 septembre 2004

23 septembre 2004
il manifesto, 15 septembre 2004

Un principe moral qui ne doit pas provoquer de controverses est celui de l’universalité : nous devons appliquer aux autres les mêmes standards que nous appliquons à nous-mêmes. Et, bien entendu, avec plus de zèle. En général, si les états ont le pouvoir d’agir en toute impunité, ils refusent les principes moraux, étant donné que c’est eux qui définissent les règles. Ceci est notre droit si nous considérons que nous sommes exemptés du principe d’universalité. Et nous le faisons constamment. Tous les jours surgissent de nouveaux exemples. Par exemple le mois dernier, John Negroponte est arrivé à Bagdad comme ambassadeur des Etats-Unis en Irak, pour conduire la plus grande mission diplomatique du monde. Son intention était de remettre la souveraineté aux irakiens dans le but d’instaurer la démocratie au Moyen-Orient et dans le monde. Du moins c’est ce qui nous a été dit avec solennité.

Personne cependant ne peut négliger un précédent horrible : Negroponte a appris son métier d’ambassadeur des Etats-Unis dans les années 80 au Honduras, pendant la première guerre contre le terrorisme que les souteneurs de Ronald Reagan déclarèrent en Amérique Centrale et au Moyen-Orient.

En avril, Carla Anne Robbins, du Wall Street Journal, a écrit un article sur la nomination de Negroponte en Irak, sous le titre " Un proconsul moderne ". Au Honduras, Negroponte était connu comme " el proconsul ", titre donné aux puissants gouverneurs de l’époque coloniale. Là-bas il était à la tête de la deuxième plus grande ambassade d’Amérique Latine, où était basée aussi le plus important siège au monde, à l’époque, de la Cia. Et pas parce que le Honduras était le centre du pouvoir mondial.

Robbins a souligné que Negroponte était critiqué par des activistes d’organisations de défense des droits de l’homme pour avoir " couvert les abus de l’armée hondurienne ", euphémisme pour parler du terrorisme d’état à grande échelle : ceci dans le but " d’assurer le flux des aides étasuniennes " à ce pays, vital en tant que " base pour la guerre occulte du président Reagan contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua ".

La guerre occulte fût déchaînée après que la révolution sandiniste prit le contrôle du Nicaragua. La crainte de Washington était que puisse naître dans ce pays d’Amérique Centrale un deuxième Cuba. Au Honduras, la tâche du proconsul Negroponte était de s’occuper des bases dans lesquelles une armée de mercenaires terroristes, les contras, était entraînée, équipée et envoyée vaincre les sandinistes. En 1984, le Nicaragua répondit de façon correcte, comme un état respectueux de la loi : il porta l’affaire contre les Etats-Unis devant la Cour internationale de justice de La Haye.

La cour ordonna aux Etats-Unis d’en finir avec " l’utilisation illégale de la force ", ou, pour le dire en termes clairs, avec le terrorisme international contre le Nicaragua et de lui payer des dédommagements substantiels. Mais Washington ignora la Cour et opposa ensuite son veto à deux résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui soutenaient la décision et où l’on exigeait que tous les états respectent la loi internationale.

Le consultant juridique du Département d’Etat, Abraham Sofaer, expliqua la logique de la Maison Blanche. A partir du moment où la majorité du monde " ne partage pas notre point de vue ", nous devons " nous réserver le pouvoir de décider " comment nous agirons et quels problèmes " relèvent essentiellement de la juridiction des Etats-Unis, comme le décident les Etats-Unis ". Dans ce cas, les opérations condamnées par la Cour.

Le mépris de Washington pour le verdict de la Cour et son arrogance envers la communauté internationale sont peut-être remarquables par rapport à la situation actuelle en Irak.

La campagne du Nicaragua apporta une démocratie esclave à un prix incalculable. Les morts de civils ont été évaluées en dizaines de milliers. Selon Thomas Carothers, historien de renom et spécialiste des processus de démocratisation en Amérique Latine, le nombre des morts " est proportionnellement plus élevé que le nombre d’étasuniens morts pendant la guerre civile aux Etats-Unis et dans toutes les guerres du 20ème siècle réunies ".

Carothers écrit non seulement en érudit mais en profond connaisseur, ayant travaillé au Département d’Etat à l’époque de Reagan pendant le programme de " renforcement de la démocratie " en Amérique Centrale.

Les programmes de l’ère Reagan ont été " sincères ", même " s’ils échouèrent ", selon Carothers, étant donné que Washington ne pouvait tolérer que " des changements démocratiques très limités et du haut vers le bas, afin de ne pas mettre en danger les structures traditionnelles du pouvoir avec lesquelles les Etats-Unis étaient alliés depuis longtemps ". Il s’agit d’une inhibition historique familière dans la recherche de mirages de démocratie, que les irakiens semblent comprendre même si, nous, nous ne le faisons pas.

Actuellement le Nicaragua est le deuxième pays plus pauvre de l’hémisphère (avant Haïti, autre principal objectif des interventions militaires étasuniennes au 20ème siècle).

Environ 60% des enfants nicaraguayens au dessous de deux ans sont atteints d’anémie à cause de la dénutrition. Un des plus sombres indicateurs de ce qui est considéré comme une victoire de la démocratie.

Le gouvernement de Georges W. Bush assure vouloir apporter la démocratie en Irak, en utilisant le même fonctionnaire expert déjà utilisé en Amérique Centrale.

Pendant les séances pour la confirmation de Negroponte, la campagne terroriste internationale au Nicaragua n’a été rappelée qu’en passant ; mais elle n’a pas été considérée comme de première importance, grâce au fait, semble-t-il, que nous sommes glorieusement exemptés du principe d’universalité.

Quelque jours après la nomination de Negroponte, le Honduras a retiré son petit contingent militaire d’Irak. Ça a peut-être été une coïncidence. Ou peut-être les honduriens se sont-ils rappelés de quelque chose de l’époque où Negroponte travailla là-bas. Quelque chose que, nous, nous préférons oublier.


Source : www.ilmanifesto.it

Traduit de l’italien par m-a patrizio

Cet article ne mentionne pas de traduction de l’américain à l’italien.

- Extrait de Révolution Bolivarienne N°4, Septembre-Octobre 2004. bolivarinfos@yahoo.fr.

[Pour bien juger des révolutions et des révolutionnaires, il faut les observer de très près et les juger de très loin (Simon Bolivar).]
Tiré du site Le grand soir http://www.legrandsoir.info