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Israël-Palestine

Le Pacte de Genève

Shiko Behar et Michel Warschawski*

dimanche 7 décembre 2003

Nous publions ici une analyse critique du dit Pacte de Genève qui occupe, actuellement, la une des médias helvétiques. La presse internationale lui donne aussi du relief, sans que le rôle des « autorités helvétique » y soit tellement remarqué.

Comme lors des dits accords d’Oslo, les réactions en Europe, face à ce « processus virtuel de paix » sont, en général, positive... Car se fusionnent d’une part méconnaissance de la situation réelle et du sens donné « aux accords » par les protagonistes israéliens en direction de « leur opinion publique », et, d’autre part, la tendance à voir, à partir d’une position eurocentriste et paternaliste, dans le conflit israélo-palestinien une sorte « d’affrontement irrationnel de violence ».

On peut aussi lire sur ce site (rubrique Nouveau), deux autres contributions sur ce sujet : l’une de Sylvia Cattori qui retrace les réactions de jeunes Palestiniens des territoires occupés (Naplouse) ; l’autre de Pierre-Yves Salingue qui souligne, fortement la continuité entre Oslo et Genève. réd.

Leçons d’Oslo

L’analyse de l’impact de ces accords doit prendre en compte de l’expérience des accords d’Oslo de 1993. Ces derniers semblaient, de même, promettre la paix. Or, au cours de la seconde moitié des années 1990, cette initiative s’est désintégrée.

Beaucoup de ceux qui ont pensé que les accords d’Oslo donneraient naissance à une paix aussi juste que possible ont limité leurs analyses au texte seul. Ils soulignaient que cet accord rencontrait les aspirations minimales du peuple palestinien. Bien que les accords d’Oslo n’aient jamais pu répondre à ces aspirations, il se pourrait encore qu’ils puissent s’être révélés avoir été un modeste point de départ pour une paix israélo-palestinienne satisfaisant les principales aspirations des Israéliens et des Palestiniens (à Gaza et en Cisjordanie seulement) ; cela à condition que les Palestiniens et les Israéliens aient compris ce texte de la même manière. Et, en outre, qu’ils aient mené les négociations en toute bonne foi. Hélas, ce fut loin d’être le cas.

Les négociateurs palestiniens paraissaient vraiment décidés à atteindre ce qu’ils désignaient comme « un compromis historique » fondé sur la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations Unies. Il en découlait de renoncer à rien moins que 78% de leur revendication nationale initiale : toute la Palestine mandataire. Or, les représentants politiques israéliens utilisèrent le document d’Oslo pour conforter leur emprise coloniale sur les vies et la terre palestiniennes.

A travers le « processus de paix » les colonies déjà existantes s’étendaient, d’autres colonies se construisirent, et le nombre de colons augmentait de plus de la moitié. Ces faits mènent à une conclusion toute simple : le premier ministre Yitzhak Rabin et Shimon Peres voulaient depuis le début exploiter la balance asymétrique des forces entre l’Etat occupant d’Israël et la société palestinienne occupée, pour imposer à l’autorité palestinienne une conception de la paix qui consisterait en une domination perpétuelle .

Nombre d’observateurs du processus de Genève ont fermé les yeux sur le fait que, en Israël, les années 1990 ont essentiellement été une période gouvernée par le Parti travailliste et le Meretz (Parti social-démocrate et pour la paix), une formation politique voisine Et non une période gouvernée par le Likoud et la droite ultranationaliste.

Entre l’élection de Rabin, en juin 1992, et la victoire de Sharon face l’ex-premier ministre Ehoud Barak, en février 2001, il s’est écoulé presque six ans, au cours desquels, Parti Travailliste et Meretz étaient au pouvoir. Contrairement à des idées reçues, c’est la gauche sioniste - et non la droite - qui est principalement responsable de la faillite du « processus de paix » dans les années 90.

Depuis que les accords de Genève ont émergé, issus de l’école israélienne même qui a produit le processus d’Oslo, Yossi Beilin1 et ses acolytes auraient pu accroître la force politique du nouveau « processus de Genève ». Encore eût-il fallu qu’ils reconnaissent publiquement leur faillite des années 1990. Ils ne l’ont pas fait, négligeant une fois de plus de donner au public israélien une explication de l’Intifada différente de celle qui domine en Israël et qui veut que les Palestiniens « aient choisi la violence ».

En 1993, au lieu de convaincre les Israéliens qu’une ère nouvelle fondée sur la coexistence pacifique et l’égalité allait commencer, les leaders de la coalition Travailliste-Meretz ont assis leur stratégie de marketing politique uniquement sur la sécurité, la séparation d’avec les Palestiniens et la continuité de la suprématie coloniale d’Israël.

Le leadership Travailliste-Meretz n’a pas voulu assumer la responsabilité de tous les Israéliens, ni celle de l’Etat pré-sioniste au cours de, maintenant, cent ans de conflit. A la place, cette direction a consciencieusement accroché le « conflit », politiquement aussi bien que théoriquement, au « terrorisme » palestinien et à son rejet historique permanent.

A écouter attentivement d’importantes personnalités israéliennes liées aux processus de Genève - surtout quand elles parlent hébreu - il est facilement perceptible qu’elles n’ont ni oublié, ni rien appris de leur propre faillite d’Oslo. En fait, la même conduite et les mêmes stratégies de marketing vis-à-vis de l’opinion publique israélienne cousent le tissu de l’initiative des accords de Genève.

« Réalisme » et « Générosité »

Le texte des accords de Genève a peu de sens sorti du contexte politique et médiatique à l’intérieur desquels on est en train de le vendre au public israélien et international). Pour l’essentiel, la véritable substance du processus est contenue dans l’exégèse verbale et écrite qui environne le texte de l’accord. Ce contexte explicatif sous-entend déjà le fiasco auquel semble promis ce texte dans un futur prochain.

Un article publié dans The Guardian (quotidien britannique) par l’un des participants israéliens les plus âgés aux discussions de Genève, le romancier et commentateur internationalement consacré, Amos Oz, illustre bien ce propos. L’article d’Oz - qui portait pour titre « Nous avons fait le travail de fond pour la paix » - reposait sur un article en hébreu publié en Israël. Oz y expliquait que les conversations de Genève différaient des contacts israélo-palestiniens précédents.

Par exemple il n’y a plus de discussion à propos « du droit au retour des réfugiés », mais en lieu et place, « une solution pour le problème des réfugiés ». Il n’y a plus de discussion sur « le retour aux frontières de 1967 » mais « une carte logique qui prend en compte le présent et pas simplement l’histoire ».

Les lecteurs naïfs peuvent en conclure que cette logique est intellectuellement le propre des seuls Sionistes de gauche et que les Israéliens, contrairement aux Palestiniens, n’ont jamais établi aucune de leurs revendications nationales sur l’histoire.

L’argument central du message d’Oz est le suivant : dans les accords de Genève, les Palestiniens ont finalement choisi de se montrer « réalistes » et de renoncer non seulement à leur droit au retour, mais aussi à leurs revendications concernant un retour pur et simple aux frontières de 1967.

Gourou important du mouvement israélien « La Paix maintenant », Oz en remet une louche en répétant que l’obstination des Palestiniens a conduit aux échecs d’Oslo et du sommet de Camp David en 2000. Oz suggère que le camp israélien de la paix a finalement réussi à convaincre les Palestiniens irrationnels qu’ils devaient accepter les lignes de démarcation données par la gauche israélienne. Ces lignes rouges, selon l’un des proches d’Oz, représentent un énorme sacrifice de sa part puisqu’il est « prêt à n’abandonner rien de moins qu’une partie de ma foi religieuse dans la mesure où je suis prêt à accepter, le cœur brisé, la souveraineté palestinienne sur le mont du Temple ».

Plus loin, Oz a recours à un symbolisme de propagande identique, quand il déclare que « nous rendons la souveraineté d’un certain nombre de lieux de la Terre d’Israël où gisent nos cœurs ».

N’ayant pas capacité à l’autocritique, Oz conforte son propre pharisaïsme et confisque aux Palestiniens la position de victimes en s’arborant, lui et Israël, comme les vraies victimes. Il ne fait aucun effort pour comprendre les gigantesques sacrifices faits en contrepartie par les Palestiniens. Sa prose renvoie aux idées qui sous-tendent l’offre « généreuse » de Barak faite au chef de l’autorité palestinienne, Yasser Arafat, à Camp David en juillet 2000.

Pour convaincre l’opinion publique israélienne, les Israéliens du « processus de Genève » ont besoin de montrer - du moins le croient-ils - que les Israéliens ont « gagné » et que les Palestiniens ont « Renoncé ».

Le plus gros défaut de l’accord de Genève c’est qu’Oz et ses compères ignorent complètement la notion essentielle des droits inaliénables, humains comme politiques, du Peuple palestinien ; et cela à l’identique de ce qui se passa lors du processus d’Oslo. A la suite de Barak, Oz remplace la notion de droits par la notion de charité : « Si nous leur avions offert en 1967 ce que nous leur offrons aujourd’hui.. »

Quand il n’y a pas de place pour les droits et que le rapport des forces favorise si ouvertement l’occupant illégal, l’Israélien moyen lit ainsi cette prose : « Les Palestiniens ont abandonné leur objectif de destruction (puisque pour Oz et le groupe de Genève le terme « retour » est le mot de code pour la destruction d’Israël ») si bien que nous, le camp de la paix israélien, avons décidé d’être extrêmement généreux ».

Systématiquement contre productif

En dehors de toute appréciation morale, l’argumentation de type « marketing » ayant trait au contexte faite par les participants israéliens à Genève est politiquement contre-productive par rapport à un but affiché : engendrer un changement dans l’opinion publique israélienne.

Si les droits politiques et les droits de l’homme n’existent pas et si le conflit résulte d’une détermination irrationnelle des Palestiniens à éradiquer les Juifs, en quoi les Israéliens vont-ils croire que les Palestiniens peuvent changer ?

Bien plus, si les Palestiniens changent uniquement parce que le camp de la paix israélien a été assez coriace pour s’entendre avec eux, alors pourquoi ne pas se montrer encore plus coriaces et les forcer à accepter la domination israélienne sans concession d’aucune sorte ?

Même les alchimistes politiques du calibre de ceux du groupe de Genève ne peuvent construire une confiance fondée sur des mensonges : pour entrée en syntonie avec l’opinion publique israélienne, certains des participants de Genève affirment que, cette fois, les Palestiniens ont abandonné leur droit au retour.

Une simple lecture de l’article 7 de l’accord révèle que les participants palestiniens au processus de Genève sont certes prêts à faire de très remarquables concessions sur les droits des réfugiés palestiniens, mais ils ne sont pas allés aussi loin que l’abandon du « droit au retour » tel qu’établi par la résolution 194 des Nations Unies en 1948, d’autant qu’une telle démarche ruinerait complètement et instantanément leur légitimité aux yeux du public palestinien.

Ceux qui s’intéressent à une paix durable - une paix qui serait aussi juste que possible - entre Israéliens et Palestiniens doivent d’abord se poser la question suivante. Pourquoi le groupe de Genève essaie-t-il d’acheter l’opinion publique israélienne en faisant une publicité pour l’exact opposé de ce que leurs homologues palestiniens disent à leur propre opinion publique, si ce n’est pour, précisément, tirer partie, chacun de son côté, du soutien alloué à l’initiative commune ?

Le résultat final du processus de Genève est garanti : faire éclater la différence entre les lectures israélienne et palestinienne et préparer une fois encore la scène des accusations israéliennes, très probablement relayées par les doyens du groupe de Genève eux-mêmes, accusations selon lesquelles les Palestiniens ne sont que des menteurs.

Certains des participants israéliens les plus cyniques du processus de Genève savent parfaitement bien qu’il y a une contradiction explosive entre la lecture palestinienne de l’accord et la manière dont ils le vendent au public israélien. Ces Israéliens semblent croire qu’une représentation viciée de la position palestinienne peut les aider à inciter les Israéliens à ramener le Parti travailliste au pouvoir, d’où ils trouveront des moyens de renforcer cet « accord ».

Mais le Parti travailliste ne parviendra pas à regagner le pouvoir parce sa politique n’est qu’une pâle réplique des certitudes des partis de droite. La démission du dernier candidat au poste de premier ministre, Amram Mitzna2, en tant que chef du parti, couplé avec la démission des déçus du Parti travailliste que sont Beilin et Yael Dayan3 pour former un nouveau parti social démocrate, témoignent de l’impossibilité de réformer sérieusement le parti. Dans le domaine socio-économique. le Parti travailliste adopte des positions néo-libérales identiques à celles du Likoud de Benjamin Netanyahou. En ce qui concerne le conflit israélo-arabe, les parlementaires du Parti travailliste, comme les généraux Benjamin Ben Eliezer, Efraim Sneh et Dany Yatom sont probablement pires que certains des députés du Likoud.

La question pour l’électeur israélien moyen reste inchangée : à quoi bon voter pour une copie (le Parti travailliste) quand on peut voter pour l’original (le Likoud) ?

Ce qui devrait être fait

S’ils s’intéressent vraiment à une paix viable et durable pour leur peuple, les politiques israéliens auront finalement besoin de présenter un accord de paix capable de gagner le soutien de ceux qui ne forment pas l’élite palestinienne. A cet effet, l’opinion publique israélienne devra développer une compréhension autrement plus réaliste de la dynamique socio-politique qui sous-tend le conflit israélo-arabe. Plutôt que de se focaliser sur telle ou telle clause du texte de l’accord de Genève, les Israéliens qui désirent obtenir une paix juste et durable doivent immédiatement se concentrer sur des franches explications verbales et écrites, nécessaires pour permettre à ces interprétations d’être constructives.

Tout d’abord, les Israéliens critiques doivent dire au public israélien que le conflit n’est pas le résultat du terrorisme palestinien ou du fanatisme, mais bien le résultat de la dépossession et de l’occupation israéliennes. La responsabilité d’Israël dans le conflit doit être établie par les Israéliens.

Ensuite, les droits essentiels, humains et politiques, des Palestiniens, qui leur sont déniés par la politique d’occupation et de colonisation israélienne, doivent être inscrits dans tout accord destiné à aboutir à une paix juste. Il doit être clair pour le public israélien que la seule « offre généreuse » à l’intérieur de l’arène israélo-palestinienne est celle de l’acceptation de ces Palestiniens qui ont renoncé à 78 pour cent de leurs revendications sur leur pays-foyer historique.

Enfin, le droit au retour est un droit humain essentiel. Que certains Palestiniens soient prêts à en faire un objet de négociation, prenant en considération les angoisses démographiques d’Israël, doit être compris comme une offre généreuse de plus de la part des Palestiniens. Les Israéliens critiques doivent demander à leurs concitoyens - y compris le groupe de Genève - comment ils s’y prendront pour demander aux Palestiniens de renoncer au droit du retour, avant qu’Israël ait reconnu sa simple existence ?

Ce qu’on attend à l’avenir des Israéliens critiques - et in fine des hommes politiques israéliens - c’est de soutenir avec force la notion positive de paix basée sur la coexistence et l’égalité entre les hommes. La notion de paix qui doit être catégoriquement rejetée, non seulement parce que c’est une faillite morale, mais parce que ça n’a aucune chance de marcher, c’est la notion d’Oz et de ses compères de Genève qui comprennent le mot « paix » comme un moyen pour rejeter les Palestiniens de l’autre côté d’un mur, et pour considérer les Palestiniens comme un danger existentiel.

Comme ce fut le cas avec les accords d’Oslo de 1993, dans les accords de Genève le contexte est bien loin d’être plus important que le texte, et c’est toujours comme ça quand l’opinion israélienne est concernée. 27 novembre 2003


* Michel Warschawsi est Directeur de l’Alternative Information Center (AIC), organisation israelo-palestinienne basée à Jerusalem et Beit Sahour ; Shiko Behar en est vice-président publient le 27 novembre leur position sur « l’accord de Genève ».

1.Yossi Beilin, ancien ministre israélien de la Justice ; il a été l’un des responsables des négociations secrètes d’Oslo. Il a été membre du Parlement israélien et auteur de plusieurs livres, dont Le Manuel d’une colombe blesséeet Touching Peace : from the Oslo Accord to a Final Agreement,Weidenfeld & Nicolson, Londres, 1999. réd.

2. Amram Mitzna est né en 1945 dans un kibboutz. Il fut un des militaires les plus décorés lors de la guerre de 1967 et lors de celle 1973 ; à l’occasion de la première Intifada, il a manfesté, comme général, dans les territoires occupés une détermination et une dureté dans la répression qui ne laissaient rien à envier aux faucons. Il fut maire de Haïfa. Arrivé à la tête du Parti travailliste en novembre 2002, il a démissioné quelque 9 mois plus tard, suite à la défaite des Travaillistes. réd

3. Yael Dayan, fille de Moshe Dayan, est une membre du Parti travailliste. Journaliste, écrivain, elle est membre de la Knesset. Elle a été élue la plupart du temps sur des listes du Parti travailliste. Elle a pris régulièrement position « pour la paix ». Elle a le grade de lieutenant dans l’armée. réd.