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Rompre ou ne pas rompre avec le social-libéralisme et le nationalisme

dimanche 21 mars 2004, par Marc Bonhomme

Les déconvenues du Parti libéral du Canada révèlent les vraies couleurs des autres partis fédéraux qui ambitionnent tous de détenir la balance du pouvoir... sauf la droite extrême. Les déboires du Parti libéral du Québec soulignent l’immobilisme de son opposition qui croit suffisant de se positionner en vue de la lointaine prochaine échéance électorale. Ainsi les Libéraux d’Ottawa et de Québec conservent, malgré tout, l’initiative et maintiennent le cap.

Ottawa : une opposition ultra et une gauche centriste-fédéraliste

Seul le Parti Conservateur rêve de prendre le pouvoir en mettant en selle le plus crédible et expérimenté des candidats et candidate à la chefferie. Cette victoire de l’ex-chef du « Reform Party » consacrera la mainmise de l’aile ultra-libérale et la plus méprisante envers les groupes opprimés et même les régions pauvres. Ne doutons pas, cependant, que le nouveau chef se couvrira des oripeaux « progressiste-conservateur » pour faire des incursions au centre-droit.

Pendant ce temps-là, le NPD et le Bloc salivent à la possibilité d’alliances, permanente ou ponctuelle, avec le PLC, pour le premier, et le PCC pour le second.

Pour ce faire, le nouveau chef du NPD a fait un virage vers le centre pour être présentable aux faiseurs d’opinions des monopoles médiatiques. Au plan budgétaire, il propose de maintenir le « déficit zéro » sans réforme fiscale. Tout au plus exige-t-il l’entière affectation des surplus aux dépenses sociales et l’annulation de la récente baisse d’impôt aux entreprises qui rapporterait un minable milliard annuel. (Ses amis du « budget alternatif » proposent en plus de s’endetter pour la constitution d’un fonds de cinq milliards $ pour les infrastructures au lieu de rétablir la justice fiscale et de « rétablir le rôle directeur du gouvernement fédéral » dans le domaine de la santé.) Le NPD accepte donc sans broncher la presque totalité des immenses coupures des années 90 et les baisses faramineuses d’impôt des années 2000. Quant aux rapports avec les ÉU, il dénonce d’autant plus fortement le bouclier anti-missile qu’il reste silencieux ou ambiguë sur l’occupation de l’Iraq, de l’Afghanistan et de la Palestine.

Pour ajouter l’injure à l’insulte, le chef qui-parle-français renonce d’avance à proposer des changements constitutionnels « parce que les Canadiens ne veulent pas en discuter maintenant ». Merci pour ne pas lever le petit doigt afin de combattre le chauvinisme, surtout pas dans l’Ouest d’où vient l’essentiel de la députation du NPD. Le chef du NPD se prononce personnellement contre la loi de la « clarté » mais ne fera pas de son rappel une condition d’un éventuel appui au PLC. On revient avec la vieille promesse du « fédéralisme asymétrique » sans transfert de points d’impôt mais avec des transferts annuels sur la base, non pas des « normes » du PLQ mais d’« objectifs ». Cherchez la différence.

Pendant ce temps, le Bloc, dans le coin « gauche » et le PCC, dans le coin « droit », se font de l’œil tout en clamant le contraire. Entre populistes régionalistes, on se reconnaît. Les uns comme les autres souhaitent plus de pouvoirs pour « Québec Inc. » et « Klein Inc. » même si le premier doit d’abord se présenter comme « québécois » et le second comme « canadien ». Les uns et les autres souhaitent un rapprochement avec les ÉU même s’il faut au Québec un discours « progressiste » et nationaliste pour le dire et un discours conservateur dans l’Ouest. Certes, cela cause des difficultés d’arrimage. Finie l’alliance formelle à la Mulroney. Qui d’ailleurs voudrait y revenir après la débâcle de 1993 ? Mais on peut se donne des tapes dans le dos tout en se criant par la tête. N’est-ce pas là l’art du parfait politicien bourgeois ?

Pendant que les uns et les autres se positionnent, le PLC gère tant bien que mal le scandale des commandites, plutôt de mieux en mieux vis-à-vis le Canada anglais et plutôt de mal en pis vis-à-vis le Québec qui ne lui pardonnera pas de sitôt pareille humiliation. Cependant, pas question, même en cette veille d’élection, de se laisser aller à concocter un budget... électoral. Malgré les surplus, il n’y aura pas beaucoup de cadeaux et ils seront modestes. Bay Street a ses exigences de « déficit zéro », de baisses d’impôt à consolider et de dettes à rembourser pour financer l’impérialisme canadien qui investit de plus en plus dans le tiers monde tout en finançant les acquisitions étasuniennes au Canada.

Qu’a à craindre le PLC sur sa gauche ? Un NPD social-libéral et fédéraliste ? Un CTC dont on entend plus parler depuis des années, sauf à défendre les actionnaires minoritaires de Québécor, ou ses filiales provinciales qui ont tué les importantes mobilisations anti-Harris et anti-Campbell en sabotant la montée vers une grève générale illimitée, seul moyen de renverser la vapeur de la contre-offensive néolibérale ? Par contre, la droite ultra a su se réunifier tant bien que mal et capitalise sur la haine vis-à-vis Ottawa. Le PLC comprend donc que là est le terrain qu’il faut occuper, pour la plus grande joie et le confort de la bourgeoisie canadienne.

Québec : Capitulation et atermoiements de la gauche

Au Québec, le PQ peut, heureusement pour lui, compter sur la gauche syndicale, restée nationaliste, concertationniste et nostalgique des grandes messes péquistes, pour revivifier sa moribonde « saison des idées ». Que d’aveuglement sur ce que fut la politique néolibérale péquiste, non seulement sous les Bouchard-Landry avec leur politique du « déficit zéro » acceptée par les hautes directions syndicales ; mais aussi sous Parizeau avec le budget Campeau de 1995 qui, le premier, décrétait le gel des dépenses, c’est-à-dire leur baisse réelle, copie conforme de budget Chrétien-Martin du « retour aux années 50 » ; et même sous le tandem Lévesque-Parizeau avec ses coupures, en 1982, de 20% des salaires de tous les employéEs de l’État. Bizarre, cette recherche du pur PQ des origines, aile nationaliste du PLQ, fondé pour contrôler et diriger dans un cul-de-sac l’impétueux mouvement national des soixante-huitards.

Quelle hypocrisie de s’associer au PQ pour contester judiciairement le non-respect de la loi sur la pauvreté alors que le PQ, encore au pouvoir, fut le premier à ne pas se mouiller pour ne pas se compromettre lors des élections. On reste sidéré par les compromissions de plusieurs ex-présidentEs de centrales qui, de l’un, participe au conseil des sages de La Presse proposant des tarifs d’électricité au prix du marché et autres trouvailles néolibérales du genre, qui de d’autres gèrent paisiblement les fonds syndicaux de capital de risque, grassement subventionnés par l’État, et qui de deux autres, dont l’un à réputation de gauche, qui maintenant volent au secours du PQ pour épauler le président du Conseil de la souveraineté, lui aussi un ex.

S’il est vrai que la grande majorité des syndiquéEs vivent durement précarité, flexibilité, cadences infernales et salaires modestes, il faut se rendre compte que les hautes directions syndicales s’appuient sur une bureaucratie et une aristocratie ouvrière dont l’objectif est le maintien sinon le renforcement du statu-quo pour ne pas dire devenir les gestionnaires et rentiers d’un néolibéralisme qui fonctionne bien. Après avoir saboté la mobilisation du 11 décembre en ne la prolongeant pas en grève générale, après avoir arrêté l’occupation de l’ALCAN au lieu de bâtir un soutien nationale, il ne faut pas se surprendre que ces hautes directions laissent tomber toute mobilisation au moment de la présentation des budgets et ne prévoient rien lors des élections fédérales.

Une grosse manif et une grève de 24 heures avant l’été, si elle a lieu, ne seront pas plus efficaces que les « Days of Action » ontariens à moins de faire partie d’un plan d’action en escalade, plan qui n’existe pas. Par contre, accepter toutes les trêves, toutes les commissions parlementaires, tous les forums, permet au PLQ de mener le jeu malgré les sondages tout en gardant le cap sur l’essentiel : casser les syndicats de la santé et de l’éducation pour ouvrir la porte à la privatisation des services publics. Pire, sans une alternative chez ceux et celles d’en face, il finira par imposer sa « ré-ingénierie » bonifiée par les firmes de consultants, par les tink-tank et par le comité des sages de La Presse.

Dans tout ce branle-bas rétrograde qui sent la capitulation à plein nez, l’Option citoyenne animée par l’ex-présidente de la FFQ et ex-dirigeante des Marches des femmes est bien penaude. Le PQ a trop humilié les marcheuses de l’an 2000 avec son 10¢ de plus l’heure. Il s’est trop moqué des pauvres en les frappant et en les pourchassant pour ensuite, à la dernière minute, adopter des programmes de logements « abordables » qui tardaient à se réaliser et puis une loi bidon anti-pauvreté. Un ralliement au PQ enlèverait toute crédibilité à ses dirigeantEs qui se sont fait connaître comme meneurs et meneuses de lutte contre un PQ intransigeant et baveux.

Option citoyenne semble être à la recherche d’un parti introuvable, ou plus exactement d’une UFP faite sur mesure à son « néolibéralisme à visage humain » et à sa tiédeur nationale qui craint la demande de « réinvestissement massif », pourtant clamée à heu et à dia par maints groupes, et ne dit mot à propos de l’indépendance. La pire erreur, une « faute » même pour paraphraser le Ministre français des affaires étrangères, serait d’y acquiescer au nom de cette unité-processus qui hante l’UFP même si sa naissance comme parti unifié, radicalement démocratique et pluraliste fut le résultat non d’un processus, si ce n’est tautologiquement parlant, mais bien d’une rupture antinéolibérale, indépendantiste, féministe, écologiste et internationaliste.

Pour ne pas refaire le lit de l’ADQ-Mario en devenant une impossible gauche néolibérale qui rejettera les forces du changement, une fois écoeurées du PLQ et restées amères du PQ, vers le produit d’origine ; pour rester fidèle à ses racines anti-ZLÉA qui ont fait de lui le parti de la jeunesse - de corps et de cœur - altermondialiste à l’élan généreux mais à la pensée stratégique confuse, l’UFP, à son congrès, se doit de réaffirmer fortement et de préciser son caractère antinéolibérale et indépendantiste.

L’UFP aurait plus à gagner à être reconnu comme le parti qui met de l’avant la préparation d’une grève générale illimitée publique-privée tous et toutes ensemble que de flirter avec tout ce qui sent le nationalisme ou le social-libéralisme. La clarté stratégique acquise, le reste viendra par un travail de terrain patient, inlassable et imaginatif. Ce qu’attend la base prête au combat, c’est une direction qui dirige et non qui accompagne, c’est-à-dire qui propose une orientation, une plate-forme, un plan d’action et une méthode d’organisation. Pour le reste, faisons confiance aux bases pour en disposer et contrôler le sommet.

Marc Bonhomme, 19/03/04